‹ P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa doctrineChapitre 35 sur 169 · o mai · texte numérisé non relu

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02 PROUDIION

« laisser croireque ces gens-là sont les représentants du « peuple français. » Le 3o mai, résumant et jugeant sa conduite, il déclaraitenfin que l'abstention du groupe dissident avait été, sans nul doute, un coup de maître : la « démocratie fédéraliste » restait le seul parti politique vivant, rationnel, fort, en mesure de saisir le gouvernail.

En i8G3, cette prétention faisait sourire les chefs des classes dirigeantes. La bourgeoisie ne connaissait que les républicains bourgeois; elle se figurait que, sauf une poignée d'illuminés ou d'intrigants, les ouvriers, les prolétaires prenaient le mot d'ordre dans les bureaux du Siècle ou de VOpinion nationale et se laissaient docilement conduire par les élus de Paris. L'erreur était grande. On ne percevait pas le travail qui s'opérait dans les couches profondes de la nation. Dès cette époque, M. Tolain et ses amis commencèrent d'organiser, profession par profession, la lutte quotidienne contre le capital, et l'Internationale des travailleurs allait être fondée. Déjà, depuis longtemps, Proudhon, homme du peuple, ennemi de la caste bourgeoise, pamphlétaire audacieux, maître dans l'art d'habiller les paradoxes et de faire flamboyer les idées abstraites, avait fasciné, même hors de France, non seulement des chefs d'école, mais un certain nombre de travailleurs, aigris par la misère et révoltés contre l'antique organisation sociale. Il avait suivi lui-même avec un vif intérêt, dès 18^8, la marche de cette propagande 1. En i8G3 et i86/|,les

I. « En ce moment, on ne s'occupe que des nouvelles venues de « Vienne. Là, pour la seconde fois, le socialisme vient de faire acte CI d'existence.' Je puis revendiquer ma part dans tout cela. Depuis « un an et plus, des ouvriers allemands, formés en partie à Pans à « l'école du citoyen Proudhon, se sont dirin:és successivement sur « les différents points de l'Allemagne où, à la faveur du compagnon- « nage et des rapports qui existent entre les ouvriers et les uni-

hommes nouveaux qui ne voulaient plus faire servir les souffrances du peuple à la rhétorique et à l'ambition de quelques journalistes et de quelques avocats : Fribourg-. Limousin, Helig-on, Camélinat, Murât, Varlin, Malon^ etc., subirent ou plutôt acceptèrent de propos délibéré l'influence de Proudhon. L'apostrophe même qu'il venait d'adresser aux classiques, dans le dernier alinéa de sa brochure sur les démocrates assermentés : « Vétérans « de h démocratie, j'ai fait scission avec vous et je ne « cherche pas de rapprochement ! » désignait aux « réfractaires » leur évang-éliste et leur chef de file. Dans la première semaine de mars i864, six mois avant que l'Internationale fît son entrée dans le monde, soixante prolétaires avaient publié un manifeste où ils tendaient à prouver que la classe ouvrière n'avait pas de représentation et qu'elle avait le droit d'être représentée. Ils réclamèrent, sur ce g-rave sujet, une consultation de Proudhon. qui se g:arda bien de la leur refuser.

Cette réponse est en deux parties. Dans la première, Proudhon réfute ceux qui reprochent aux soixante de diviser la nation en classes. La société française, en dépit de la Révolution, ne se divise-t-elle pas foncièrement en deux classes : l'une qui vit exclusivement de son travail, dont le salaire est g-énéralement fort audessous de i.25o francs par an et par famille de quatre personnes i; l'autre qui vit d'autre chose que de son travail quand elle travaille, qui vit de ses capitaux, de ses propriétés, de ses dotations, pensions, subventions, actions, traitements, honneurs et bénéfices? n'existe-t-il pas parmi nous comme autrefois, quant à la

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ivpaililioii des fortunes et des produits, deux catégories de citoyens vulgairement nommés bourgeoisie ti plèbe, capitalisme et salarial? La question sociale consisterait précisément à supprimer cette distinction funeste, et le socialisme ne contient rien de plus. Conséquence {^\n^ ou moins logique) : les ouvriers ont droit à la représentation nationale, non pas seulement comme citoyens, mais en tant qu'ouvriers et membres du prolétariat.

Dans la seconde partie, Proudlion persiste à conseiller l'abstention. Ce n'est pas seulement parce que les groupes naturels de population ont été « subvertis » par des circonscriptions arbitraires ni à raison de l'intervention administrative: c'est surtout parce que, avec le monopole d'une presse inféodée avec les préjugés de centralisation, avec la raretéet l'insuffisance des convocations, avec les doubles, les triples, les quintuples et les décuples candidatures, avec le pêle-mêle des catégories, des opinions et des intérêts, les choses se trouvent combinées de manière à étouffer l'esprit démocratique dans ses manifestations corporatives etlocales aussi bien que dans ses manifestations nationales, à couper la parole aux multitudes réduites au bêlement des troupeaux « faute d'avoir appris à s'attester et à produire leur verbe ».

Proudhon assista donc, avant sa mort, à la résurrection du parti socialiste que tant de gens croyaient enseveli sous les décombres de la seconde république. Il a pu pousser, le i5 avril i8G4, ce cri de victoire :« La Ré- « volution soclalemarche bien plus vite qu'il ne semble..) Il ne renonçait pas à l'espoir d'en voir lever l'aurore : « Hélas ! écrivait-il à Buzon, son fervent disciple, me voici « sur le retour comme l'athlète vieilli; je pleure en regar- « dantmcs membres amaigris, mes muscles amollis, mes « nerfs épuisés. Il ne me reste que le cœur, dont lefeu est

« inexting-uible. Mais jeveuxcombattrejusqu'à la fin... ff Je ne veux pas mourir sans avoir développé mon idée « jusqu'au bout... *. » Le 9 septembre, il parle net et prédit à Delhasse une prochaine révolution sociale, rien moins que la «banqueroute universelle, européenne, poli- (f tique, économique, morale, sociale » : il ajoute : « Si « chétifque jesois,je vivrai assez long-temps pour assister « à cette débâcle. >) Il se faisait une grande illusion, du moins en ce qui le concernait.

Un mois plus tard, il entrevoit sa fin pi^ochaine. « Si « je venais à être rappelé d'ici-bas, dit il (9 octobre i864), « je n'en serais nullement surpris : je ne regretterais « que de n'avoir pu mettre la dernière main à mon « testament. Mon testament, ceci soit dit sans que je « semble sing-er Jésus et Moïse, c'est l'exposition com- (( pléte de ma pensée de justice. » Le i5 octobre, il sig-nale aux médecins les symptômes les plus g-raves : « Aujourd hui surtout, je me suis senti toute la journée « cette angoissé qui n'est pas précisément de la suffoca- « tion; c'est difficulté de vivre. .. Toute la nuit et tout « le jour, il m'a semblé que j'allais rendre le dernier « soupir. « Il ajoutait : « Parlez sans crainte, je saurai « en prendre mon parti. Ne mourons pas en niais ou en (( poltrons ; mourons dignement et en braves. » A la fin de novembre, ses confidences deviennent de plus en plus alarmantes : il dort à peine quatre heures par nuit et son sommeil est continuellement Interrompu par l'asphyxie. Cependant, même alors, il ne pouvait se résoudre à l'inaction : le 28 novembre, il vient de mettre au net deux cent cln({uant(' pages, compte arriver, à la fin de la semaine, à trois cents, se prépare à conmiencer aus-

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