CHAPITRE II
DONNÉE ESSENTIELLE ET PRINCIPES GENERAUX DE CETTE NOUVELLE PHILOSOPHIE SOCIALE
Donnée essentielle : prétendue subordination des volontés à la raison. — Qu'est-ce que le gouvernement"? — Polémique contre le jacobinisme, complément de l'exposé dogmatique. — Confusion perpétuelle entre l'anarchie et la liberté. — De la perfectibilité en rigcaa : conséquence anti-anarchique. — Il n'est pas vrai qu'il suffise d'expliquer la justice pour en obtenir l'application. — Comment, d'après l'enseignement même de Proudhon, la négation pure et simple du pouvoir n'existe que sur le papier. — Proudhon condamne les gouvernements parce que leur propre essence les condamne à l'impuissance et qu'ils trouvent dans leur instinct conlre-révolutionnaire le germe de leur propre destruction. — La notion du contrat substituée à la notion du gouvernement. — Le système gouvernemental immergé dans le système économique. — Épilogue et préface .
Quelle est la donnée essentielle de cette nouvelle philosophie sociale? L'homme a fini par acquérir l'idée de la science, c'est-à-dire d'un système conforme à la réalité des choses et déduit de l'observation. Arrivant à ce sommet, il comprend enfin que la vérité politique est indépendante de la volonté souveraine. Rois, ministres, magistrats et peuples, en tant que volontés, ne sont rien pour la science. La souveraineté de la volonté doit céder devant la souveraineté de la raison *.
Par conséquent, le g-ouvernement de l'homme par
1, Premier mémoire sur la propriété, chap. V, 2' partie.
l'homme, sous quelque nom qu'il se dég-uise, est oppression'. L'Etat, quelque forme qu'il affecte, aristocratique ou théocratique, monarchique ou républicain, aussi longtemps qu'il ne sera pas devenu l'org-ane obéissant et soumis d'une société d'ég-aux, sera pour le peuple un enfer, une damnation -. La meilleure forme de gouvernement, comme la plus parfaite des religions, prise au sens littéral, est une idée contradictoire : on ne peut pas plus admettre le gouvernement de l'homme par l'homme que l'exploitation de l'homme par l'homme. « Je ne « veux être ni gouvernant ni gouverné 3. »
Donc la question doit être ainsi posée : gouvernement ou non-gouvernement. Etre gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé par des êtres qui n'ont ni le titre ni la science ni la vertu. Etre gouverné, c'est être à chaque opération, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostille, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé : c'est, sous prétexte d'utilité publique, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé, puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi et, pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le vrai gouvernement '*.