‹ P.-P. PrudhonChapitre 1 sur 6 · PIERRE-PAUL PRUDHON · texte numérisé non relu

PIERRE-PAUL PRUDHON

On chercherait vainement, dans la grande lignée des peintres français, une figure plus belle et plus sympathique que celle de Prudhon. En l’approchant on éprouve un double sentiment, également profond : celui d’une admiration sans réserve pour son génie et celui d’une sincère compassion pour une vie qui fut sans cesse

traversée, même dans les jours de gloire, par les déceptions, les tristesses et le drame. Ce peintre adorable du sourire et de la grâce nous apparaît toujours mélancolique, inquiet, tourmenté d’inquiétudes. Il traîna constamment la chaîne d’une union mal assortie que son âme de rêveur et de poète supportait avec peine. Et dans cette lutte perpétuelle contre un Destin mauvais, il trouva assez de force dans son amour de l’art pour produire des chefs-d’œuvre qui sont l’honneur de la peinture française. On cite Prudhon comme un des plus frappants exemples de la toute puissance des vocations artistiques: il est un de ces génies qui surgissent spontanément dans un milieu banal comme certaines sources vives dans une terre aride. Attiré vers la peinture par une force irrésistible, il s’est formé tout seul, sans maître peut-on dire, au moins dans les débuts. Il a déjà toutes les qualités, sinon toute la science

d’un maître lorsqu’il approche pour la première fois les grands modèles du passé. Et, tout de suite, il va vers ceux qu’il sent les plus proches de lui par le charme de l’inspiration, par la fraîcheur du sentiment, par la suavité de l’expressirin. Ce tendre et ce doux se prend d’un amour passionné pour le Corrège et il le comprend si bien, il se pénètre tellement de son génie qu’il semble avoir retrouvé la palette du grand Allegri, encore chargée des couleurs blondes et transparentes qui se prisèrent sur les chairs nacrées de l’Antiope. Et telle fut la profondeur de ce sentiment, si étroite se révéla leur parenté spirituelle que Prudhon a mérité le beau titre de Corrège français, ratifié par la postérité.

Délicat et tendre comme le Corrège, il a été comme lui le peintre incomparable de l’adolescence ; comme lui, il a revêtu de grâces charmantes cet âge incertain qui n’est plus l’en-

fance, mais qui n’a pas encore les formes arrêtées du corps épanoui; comme Corrège aussi, il possède d’instinct ce parfum de paganisme élégant et léger que le maître italien répandait sur toutes ses toiles.

L’un et l’autre comprirent et continuèrent l’antiquité grecque sans l’avoir jamais étudiée, par une sorte de prescience obscure, de divination spontanée qui ressuscite dans leurs œuvres les formes les plus parfaites créées par Phidias et Praxitèle.

Et combien cette traduction de l’antique diffère de celle que David imposa à sa génération ! Celui-ci, armé d’une science profonde et d’une inflexible énergie, imposa ses figures froides, son dessin de sculpteur, son coloris neutre ; Prudhon, qui vécut dans le même temps, sut échapper à la tyrannie du réformateur. Doué d’une sensibilité très vive, il donna toujours à ses créations une vie intense; il ne figea

PLANCHE H. — MARIE-MARGUERITE LAGNIER (Musée du Louvre)

Un des premiers portraits de Prudhon. Il l’exécuta pendant le temps qu’il passa en Franche-Comté, alors qu’il fuyait la Révolution maîtresse de Paris. Dans cette œuvre charmante, Prudhon laisse deviner le grand portraitiste qu’il deviendra plus tard : c’est un petit chef-d’œuvre de grâce puérile.

pas ses personnages en des attitudes académiques. “ Il suivit à l’écart sa voie dans le pays du rêve, sur l’aile de la poésie Et tandis que David ne survit guère dans l’admiration des hommes que par ses portraits, l’œuvre de Prudhon a affronté sans faiblir le jugement de la postérité et brille toujours d’une victorieuse et splendide jeunesse.

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