SA JEUNESSE
Prudhon naquit, le 4 avril 1758, à Cluny, petite ville de Bourgogne, célèbre par son couvent de Bénédictins, encore très florissant à cette époque. Il était le dixième et dernier enfant de Christophe Prudhon et de Françoise Piremol. Son père exerçait l’humble métier de tailleur de pierre ; il eut pour parrain un épicier et pour marraine une marchande de draps. On voit encore à Cluny la maison des Prudhon, dans l’ancienne impasse des Prêtres. Elle est com-
posée de deux pièces au rez-de-chaussée, d’une pièce au premier étage sur la rue et d’une deuxième chambre, derrière, ayant vue sur les toits. De grands arbres, formant la lisière de la forêt toute proche, ombrageaient l’impasse et lui donnaient une apparence champêtre.
Ce que fut la première enfance de Prudhon nous ne le savons pas, mais par ce que révéla bientôt son caractère, on peut le deviner. Dernier venu dans une famille nombreuse et pauvre, il ne dut pas connaître les joies des tout petits plus fortunés qui grandissent dans l’insouciance et ne s’occupent que de jeux. Assez chétif, il rendait à sa mère tous les menus services que son âge lui permettait : sa principale occupation consistait à aller ramasser du bois mort dans la forêt. Il ne semble pas qu’il ait conservé de ses frères et sœurs un souvenir bien tendre. Plus tard, en parlant d’eux, il dira qu’il a rencontré chez eux “moins
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d’affection et plus d’indifférence que dans des étrangers La seule tendresse véritable qu’il sentit autour de sa jeune âme fut celle de sa mère qui lui voua cette affection particulière dont bénéficient généralement, dans les familles, les derniers-nés.
Mais, coup sur coup, il perdit son père et cette mère qu’il adorait. Ce fut sa première douleur. Il la ressentit cruellement et très longtemps. Bien des années après, alors qu’il était à Rome, recevant la nouvelle qu’un de ses amis venait de perdre sa mère, il lui écrivait : “ Quelle consolation peut-on donner?... Que vous dirai-je, mon ami? J’ai éprouvé comme vous le même malheur; j’ai perdu en quatre mois un père et une mère qui m’aimaient tendrement... A l’âge où j’étais alors, il m’était bien dur de n’avoir plus personne qui s’intéressât à ma jeunesse; cependant il a fallu boire le calicej usqu’à la lie ! ”
C’était, en effet, une bien grande infortune
pour Pierre Prudhon. Cependant il eut le bonheur d’intéresser à son sort le brave curé de Saint-Marcel, l’abbé Besson, à qui il servait la messe. Celui-ci se prit d'affection pour le petit orphelin dont il appréciaitla gentillesse et l’intelligence, il résolut de l’instruire et lui inculqua les premiers rudiments.
Prudhon se montra toujours reconnaissant enverslebravecurédelaparoisseSaint-Marcel; il en parlait avec attendrissement et quand, plus tard, venant de Rome, il passa par Cluny, il voulut lui laisser un témoignagedesonaffection en faisant son portrait.
Lorsque l’abbé Besson eut dégrossi l’enfant, il s’employa à le faire admettre àl’écolegratuite ouverte par les Bénédictins de Cluny. Déjà à cette époque, le petit Pierre montrait de grandes dispositions pour le dessin; le curé obtint que les moines lui fissent donner des leçôns spéciales. La vocation s’annonçait, im-
périeuse. L’enfant, bien que très obéissant et appliqué, préférait à tout autre chose de pouvoir griffonner des bonshommes ; ses cahiers étaient couverts d’esquisses et très souvent il s’attirait les réprimandes de ses maîtres. Non content de dessiner, il sculptait des figures dans le bois à l’aide d’un couteau, modelait des têtes dans la terre, dans le savon, dans toute matière malléable qui lui tombait sous la main.
L’abbaye, qui était riche, possédait un grand nombre de tableaux, médiocres à la vérité, mais qui révélaient la peinture à cet écolier de quatorze ans. Il avait de longues extases devant ces œuvres qui lui paraissaient admirables. Comme il n’avait pas de couleurs à sa disposition, il résolut d’en fabriquer, en exprimant le suc des fleurs ; il se forgea des pinceaux en recueillant des poils accrochés aux harnais des chevaux. Avec ces accessoires rudimentaires,
il coloriait les essais qu’il avait dessinés sur la marge de ses cahiers.
Un jour, un moine le surprit très occupé à copier un tableau du couvent avec ces
moyens de fortune.
— Mon enfant, lui dit-il, tu ne réussiras pas à copier ces tableaux ; ils sont peints à l’huile.
A l’huile ! Mystère pour l’enfant. Mais sa jeune imagination travaille; son intelligence et son ingéniosité s’excitent ; il cherche, il tâtonne, échoue, persévère, recommence et, finalement, solutionne le problème. Prudhon trouve toutseulle secret de la peinture à l’huile comme si Jean Van Eyck n’avait pas existé.
Il ne semble pas, en lisant cette anecdote, que les moines de Cluny, malgré les recommandations de l’abbé Besson, se soient beaucoup occupés du jeune artiste et aient sérieusement favorisé sa vocation. Prudhon s’est développé tout seul, par la seule force de
PLANCHE III. — LA JUSTICE POURSUIVANT LE CRIME (Musée du Louvre)
Dans cette œuvre tragique, Prudhon démontre qu’il sait, quand il le faut, être mâle, sérieux et grand. Elle lui fut commandée par Frochot, préfet de Paris, pour la salle des assises du Palais de Justice. Il mit trois ans à l’achever. C’est un morceau d’un mouvement épique et grandiose, traité avec une vigueur qui rappelle Michel-Ange.
son tempérament et de sa volonté. L’art n’avait plus grand crédit dans les couvents et l’on n’y trouvait plus de ces grands esprits qui se faisaient, au moyen âge, les meilleurs protecteurs des peintres. Le clergé régulier était toujours grand bâtisseur, mais il ne s’inquiétait plus de couvrir les murailles de ces fresques glorieuses qui sont la plus belle gloire de l’Église dans les siècles passés, ni d’orner les fenêtres des temples avec ces verrières merveilleuses qui jettent dans les nefs une lumière si belle et si recueillie.
Prudhon semble avoir gardé rancune aux Bénédictins deleurindifférence. Dansune lettre à M. dejoursanvault, il s’en plaignait plus tard avec quelque amertume. Ces plaintes sont assurément justifiées, car Prudhon avait une âme tendre et plutôt inclinée à la reconnaissance.
Son protecteur, l’abbé Besson, ne tarda pas
à s’apercevoir qu’il n’y avait rien à attendre des moinesde Cluny pour son enfant de chœur. Toujours dévoué, il recommanda son pupille à M&r Moreau, évêque de Dijon, et le lui amena. Le prélat interrogea Prudhon, son intelligence et sa douceur lui plurent et il le fit placer aux frais de la province dans l’atelier du peintre Devosges, artiste très estimé à Dijon.
François Devosges n’a pas laissé une marque très brillante dans l’histoire de la peinture. 11 avait néanmoins de réelles qualités d’artiste, il ne manquait ni de science, ni d’habileté, ni même d’originalité. Ses œuvres, conservées au musée de Dijon, sont d’une facture probe et consciencieuse et font honneur à cet art provincial que les gloires consacrées par Paris ont trop fait oublier et qui mériteraient d’être plus connues. Si l’on s’en rapporteà Delacroix qui s’y connaissait, le talent de Devosges offre certaines analogies avec celui que manifesta Prudhon dans
ses premières œuvres. On peut donc croire qu’il eut uneinfluence heureuse sur le développement
artistique de son élève.
Devosges fut d’ailleurs un excellent professeur et, mieux que cela, un excellent cœur. Il eut la gloire de façonner deux génies d’égale envergure : le statuaire et sculpteur François Rude et Pierre- Paul Prudhon. L’un et l’autre lui gardèrent toute leur vie un souvenir reconnaissant. De son vivant, d’ailleurs, le maître reçut la plus magnifique récompense de ses soins et de sa bonté : il eut son buste modelé par Rude et son portrait peint par Prudhon.
Ce fut une heureuse fortune pour le jeune artiste de seize ans qu’était Prudhon, privé de toute affection de famille et naturellement porté à la rêverie et à l’indolence, de rencontrer cet honnête homme qui se donna tout entier à son éducation, qui entretint et fit grandir en luila flamme de génie qui couvait obscurément.
A défaut de famille, Prudhon avait encore la tutelle bienveillante des États du Maçonnais qui ne perdaient pas de vue leurs pupilles et s’assuraient de leurs progrès. Tous ceux qui manifestaient un talent certain étaient assurés de leur protection et, même lorsqu’on ne les envoyait pas à Paris, ils pouvaient espérer trouver dans le pays une situation honorable et lucrative sinon très glorieuse.
Prudhon réalisa toutes les espérances que la province avait fondées sur lui. Les rapports officiels parlaient avec éloges des “ talents de ce jeune homme ” et il était même question de le pensionner et de l’envoyer à Paris, lorsque un événement déplorable vint transformer sa destinée.
Pendant les derniers mois de son séjour à Cluny, Prudhon avait contracté une liaison clandestine avec une jeune fille de la ville, voisine de sa maison. Ce n’était qu’un caprice de
jeune homme, une “ fantaisie sans passion qu’il avait supposée sans lendemain Il n’en fut pas ainsi. Bientôt la petite ville Cluny ne put plus douter des relations nouées entre Prudhon et Mue Jeanne Pennet, fille du notaire royal du lieu. Un prompt mariage s’imposait, on rappela d’urgence le jeune peintre, et ce fut le bon abbé Besson qui unit les époux, le 17 février 1778, dans l’église paroissiale de Saint-Marcel. Prudhon avait vingt ans lorsque “ il contracta cette union mal assortie pour réparer les torts de l’amour ”, suivant l’archaïque et jolie formule employée par Voïart, biographe et intime ami du peintre.
Ce que furent les conséquences de ce mariage, l’avenir ne le montrera que trop. Mais, à l’heure où se célébra la cérémonie, Prudhon semble avoir pris son parti de l’aventure, avec philosophie sinon avec joie. L’amour ne présida certainement pas à ces noces forcées,
mais peut-être, intérieurement, Prudhon, le fils du tailleur de pierres, éprouva-t-il quelque fierté à entrer dans une famille d’une condition très supérieure à la sienne. C’est apparemment pour s’aristocratiser un peu qu’à dater de ce jour il modifie son nom de Prudon, qui est son nom véritable, et le transforme en celui de Prud’hon, d’allure moins roturière.
Bien que célébré sans apparat, comme l’exi- J gent les circonstances, son mariage attire tous les amis du notaire royal. L’étude est au complet pour présenter ses vœux au jeune couple ; les trois principaux clercs servent de témoins. Tout eût été pour le mieux, si la destinée avait eu le soin de donner à la jeune épouse, non point des vertus ou une beauté exceptionnelles, mais les ordinaires qualités de la femme.
Or la femme de Prudhon ne paraît en avoir eu aucune et avoir possédé tous les dé-
PLANCHE IV, — L’ENLÈVEMENT DE PSYCHÉ (Musée du Louvre)
Cet admirable chef-d’œuvre, l’un des plus beaux de la peinture française, est surtout remarquable par sa conception et sa traduction de l’antique, si différentes de celles de ses contemporains. A la mythologie de l’Empire, il applique le flou du Corrège. Il a la vapeur, le mystère, la rêverie et aussi un divin sourire qui n’appartient qu’à lui.
fauts qui font le malheur d’un homme. Dépourvue de tout agrément extérieur et de toute fortune, elle ajoutait à ces disgrâces accidentelles le plus détestable caractère. Acariâtre, insupportable, tracassière, elle empoisonna pendant trente ans l’existence du malheureux Prudhon. Ses violences continuelles tombaient sur le cœur du pauvre artiste comme autant de massues qui le brisaient, et son désordre, sa manie dépensière le mirent souvent dans les plus graves embarras.
Neuf jours après le mariage, un premier fils venait au monde. Prudhon se sent pris d’un profond découragement. Ilamaintenant charge d’âmes et il ne possède pas suffisamment son art pour en vivre et pour faire vivre les siens. Lui qui avait rêvé de gloire, d’œuvres sublimes, il se voit à jamais enfermé dans un coin de province, sans espérances, sans avenir.
Au plus fort de sa tristesse, la Providence
se manifeste à lui sous les traits d’un gentilhomme riche de Beaune, le baron de Joursanvault, amateur couvaincu des arts, artiste luimême. Le graveur Wille, dans ses Mémoires , écrit de lui : “ Il s’exerce dans les arts et il fait du bien aux jeunes gens qui marquent de l’inclination pour les talents ”,
Il ne pouvait rencontrer un protégé plus digne de ses bienfaits que Prudhon. Dès le premier abord les deux hommes se plaisent, une forte amitié va les unir. M. de Joursanvault a deviné le génie de Prudhon, il lui fait de nombreuses commandes, lui ouvre sa bourse et remet un peu de joie dans cette âme meurtrie.
Prudhon s’efforce de mériter la confiance qu’on lui témoigne; il illustre de douze dessins une Méthode de basson et prend comme modèles, pour les personnages qu’il y introduit, tantôt M. de Joursanvault, tantôt des parents de
M. de Joursanvault et aussi son excellent ami, l’abbé Besson.
Aux heures de loisir que lui laissent les travaux commandés, il s’essaie à la peinture. Il exécute quelques tableaux allégoriques où déjà s’affirment des qualités précieuses, mais dont il n’est pas satisfait lui-même.
Signalons en passant que son premier tableau fut une allégorie, pour bien montrer que la tendance de son esprit le poussait déjà vers ce genre, qu’il pratiqua par la suite presque exclusivement, où l’imagination peut se donner libre carrière, où tous les rêves peuvent prendre corps.
Car Prudhon, toute sa vie, fut un rêveur, mélancolique et charmant. A cette heure de son existence, il rêve déjà d’un avenir tout différent de son triste présent. Dans ses nombreuses méditations, il évoque Paris, la grande ville où se fondent les réputations, où se façon-
nent les talents. Et chaque jour, il prend un peu plus en horreur cette terre natale où le retient le mauvais sort, où l’attache une famille qui lui fait la vie odieuse, où il sent que sombreront tous ses espoirs de gloire. N’y tenant plus, il écrit à M. de Joursanvault et il lui crie son désespoir: “J’ai une grâce à vous demander. Toujours des grâces. Je crains bien de vous fatiguer. Mais non : celle-ci est d’un genre soutenable : c’est de me laisser sortir de mon maudit pays après que j’aurai exécuté les ouvrages soit peints, soit gravés, prescrits dans votre lettre. Outre que j’y perds un temps précieux que je regrette, je m’y ennuie au delà de tout ce qu’on peut dire. Laissez-moi aller à Paris, monsieur. ”
Mais il ne peut partir encore; il n’a pas terminé les commandes de M. de Joursanvault; l’entretien des siens absorbe tous ses gains, ne lui laisse aucune économie. Ne pouvant se
rendre à Paris, il compte aller à Dijon passer l’hiver loin de son foyer, devenu déjà un enfer. Un ami lui emprunte justement le peu d’argent qu’il réserve pour ce voyage, et toujours bon, ne sachant pas refuser un service, il donne cet argent. Et il continue à traîner son ennui dans ce Cluny qu’il a pris en horreur.
Enfin, au mois d’octobre 1780, son rêve se réalise. M. de Joursanvault lui rend sa liberté. Il fait mieux, il l’envoie lui-même à Paris, en compagnie d’un autre artiste bourguignon, Naigeon ; il le recommande à ses amis de la capitale avec chaleur, avec tendresse, comme on ferait d’un fils. Dans une lettre au graveur Wille, il fait ce charmant portrait de Prudhon : “ M. Prudhon né avec un caractère moins fort (que celui de Naigeon), se livrant avec facilité à l’amitié, sans défiance de ceux qu’il aime, peut tomber dans les précipices les plus affreux. Son goût dominant est l’ambition de sortir de
la foule des peintres médiocres; il travaille avec ardeur; mais il faut quelqu’un qui lui dise de travailler. ”
Muni de ces lettres de recommandation, Prudhon prend le coche pour Paris. Il s’en va seul; sa femme, par esprit de contradiction, refuse de l’accompagner. Cette décision s’accorde trop avec les vœux secrets du peintre pour qu’il songe à la modifier; il est bien trop heureux de quitter enfin un pays à qui il doit son infortune et une femme acariâtre qu’il n’aime pas et quinel’aime pas. Il est libre, content, presque heureux.