‹ P.-P. PrudhonChapitre 6 sur 6 · LES DERNIÈRES ANNEES · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES ANNEES

En 1815, Prudhon se présente à l’Institut; il n’y est admis que l’année suivante. Pendant assez longtemps, il ne peint plus que des portraits, tous admirables.

La dernière œuvre inspirée de l’antique exécutée par Prudhon fut Andromaque et Pyrrhus. C’est une toile charmante, d’une fraîcheur de coloris exquise.

A ce moment de sa vie, il se sent attiré vers la peinture religieuse. Il peint une Assomption de la Vierge et un Christ en croix qui sont au Louvre. Ce sont de belles compositions, mais où n’apparaît pas l’inspiration chrétienne qui seule peut soutenir et porter le peintre. La Vierge est ravissante mais elle rappelle trop, par certains traits du visage, les créations mythologiques de Prudhon. De même, devant son Christ en croix} on admire l’art du peintre, mais on ne ressent aucune émotion véritable.

Prudhon a soixante-deux-ans, son génie ne faiblit pas et il rêve encore de grandes chôses lorsqu’un évènement tragique vient le frapper dans ses plus chères affections et hâter sa fin.

Constance Mayer, depuis quelque temps souffrante, se montre nerveuse et irritable. Elle s’attriste à la pensée de quitter bientôt la Sorbonne dont on songe à déloger les artistes, et peut-être d’être séparée de Prudhon. Un jour, plus agitée que de coutume, elle entre dans l’atelier de son ami et lui demande à brûle-pourpoint : “Prudhon, si vous deveniez veuf, m’épouseriez- vous ? — Jamais, riposte le peintre sans trop réfléchir ou peut-être ramené trop brusquement aux amertumes de son passé. Constance Mayer quitte l’atelier, rentre chez elle et, saisissant un rasoir, s’en porte à la gorge deux coups dont l’un, dit le procès-verbal,

trancha le cou jusqu’aux vertèbres cervicales.

La douleur de Prudhon fut immense. Au désespoir aigu succéda une résignation sombre, un morne abattement. La perte de son amie l’avait frappé à mort. Pour tromper sa

douleur, il travaille, peint des portraits superbes : Mme Navier, Mm% Jarre, le Baron Denon, le Médecin Dagoumer, le Fils du maréchal de Gouvion Saint-Cyr, Mme Péan de Saint-Gilles, et celui de Mme Antoine Passy, sa fille, le dernier qu’il ait peint en lui donnant, “ avec un charme infini, la tristesse dont il mourait ”.

Il accomplit encore un pieux devoir, en terminant le tableau de la Famille malheureuse, commencé par Constance Mayer et interrompu par le drame.

Au commencement de 1823, sa tristesse s’accrut et la maladie s’empara de son pauvre corps. Il déclina rapidement, vit arriver la mort avec résignation et s’éteignit, le 16 février 1823, entre les bras d'un ami dévoué, M. de Bosfremont. Il fut inhumé au Père Lachaise, à côté de Constance Mayer.

“ C’était, écrit M. Bricon, une âme d’artiste bien française qui se détachait de la terre de

France. D’autres ont eu plus d’emportement ou plus d’éclat, nul n’a montré plus de qualités chères à notre nature, plus d’imagination, de tendresse et de grâce. Au point suprême, il est représentatif de notre art français. ”

Un instant englobée dans le discrédit de l’école davidienne, la gloire de Prudhon a désormais et pour toujours reconquis son éclat; la critique reste muette devant son œuvre, tandis que se précise et grandit le prestige de ce “ merveilleux manieur de beauté, de ce maître de l’enchantement ”, de ce poète de la couleur et de la forme dont l’art de notre pays s’enorgueillit et qu’il a qualifié du titre glorieux et mérité de Corrège français.

Imprimerie Pierre Lafitte et Cie, Paris.

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