LES ANNÉES FÉCONDES
Prudhon s’installe rue Cadet, n° 18, aussi pauvre qu’avant son départ. Lauréat de Bourgogne, il est ignoré de Paris ; il vit péniblement de quelques miniatures. Pour le comte d’Harlai, il fait trois dessins à la plume, la Vengeance de Cèrès, l’Amour réduit à la raison, le Cruel rit des pleurs qu’il fait verser où se manifeste défidéfinitivement sa manière.
M. Pierre Gauthiez, dans sa belle étude sur Prudhon, précise en termes excellents la “poé-
tique, de son art : “ Païen dans son dessin si pur, dans sa parfaite intelligence des formes sveltes et charmantes, il fait revivre cette “ fleur du corps” que les Grecs donnaient pour nom à l’adolescence. L’adolescence, le passage indécis de l’enfant à l’homme, l’union des chairs souples et des lignes harmonieuses, c’est le caractère de ses figures. Les gravures, les tableaux diront cet attrait idéal, que la critique ferait fuir en essayant de la dépeindre en termes vagues; les plus longues pages ne valent pas, au moment où nous en arrivons à énumérer la suite de ses travaux, ces aveux du maître, recueillis de sa bouche même par son ami et biographe Voïart :
“ Le temps, disait-il, dévore les fraîcheurs du coloris, tandis que les teintes vigoureuses, parce qu’elles sont dessous, résistent plus longtemps à ses attaques. Aussi voit-on les anciens tableaux dépouillés de leurs tons les plus frais,
quand leurs vigueurs et leur effet subsistent encore. En général, les tons jaunes sont plus durables, mais ils sont rares dans la nature de nos climats, et laclarté argentine de nos ateliers privés de celle du soleil en rend l’usage encore moins nécessaire dans la confection du coloris; d’ailleurs presque tous les jaunes dont on se sert à l’huile noircissent à lalongue ; bannissons donc cette couleur de la carnation. ”
“ Fidèle à ces observations, ajoutait Voïart, Prudhon adopta les tons argentins de Van Dyck, de Velasquez, de Paul Véronèse et de Téniers et, pour prévenir les ravages du temps il empâta le dessous de ses carnations de tons frais et laqueux dont il redoutait la précoce déperdition; il exila le jaune de ses carnations, soutint ses ombres de tons vigoureux, mais transparents, répandit des glacis harmonieux sur les chairs, sur les draperies, et assura ainsi
PLANCHE VI. — L’IMPÉRATRICE JOSEPHINE (Musée du Louvre)
Dans ce portrait, commandé par Napoléon, Prudhon a fait revivre avec un art à la fois savant et exquis la physionomie mobile et charmante de la première femme du héros, superficielle, coquette, frivole même, mais si avenante et si bonne. Critiquée par David quand elle fut exposée, cette œuvre a bravé le temps et survit dans sa triomphante et immortelle jeunesse.
l’harmonie, l’agrément et la durée de ses tableaux. ”
Pourvu de cette méthode bien réfléchie et servi par un instinct poétique et une fraîcheur d’inspiration magnifiques, Prudhon se mit à l’œuvre résolument. N’appartenantpasà l’école officielle, il ne bénéficiait d’aucune commande et d’ailleurs l’époque troublée qu’on traversait offrait peu de ressources à un peintre. Sa manière légère, sa couleur fluide lui valaient l’hostilité de David, grand dispensateur des grâces en matière d’art, qui traitait sa souplesse d’incorrection. Mais il suffit de comparer les toiles de David et celles de Prudhonpour discerner où se trouve la vie, pour voir quel fut des deux le véritable virtuose de la couleur.
Peu à peu, cependant, les commandes arrivent. Commandes bien modestes toutefois et émanant de particuliers :des dessins, de petits tableaux, de quoi vivre modestement. Prudhon
s’en contente, espérant dans l’avenir, lorsque sa femme et ses enfants viennent le rejoindre à Paris. C’est la chaîne qui se ressoude, les soucis qui recommencent, la tyrannie qui reparaît. Mais si la femme est toujours aussi égoïste et acariatre, Prudhon trouve au moins une consolation dans ses enfants qu’il chérit. Il les garda près de lui tant qu’il put et ils lui servirent bien souvent de modèles; c’est l’un d’eux qu’il a représenté dans son délicieux tableau Zéphyrese balançant sur l'eau, qui est un chef-d’œuvre.
Pour subvenir aux charges de sa maison, il multiplie ses travaux; il fait des dessins, illustre des ouvrages, grave des en-têtes de lettres, de factures, dessine des projets de médailles et de colonnes. Il crée même des sujets empruntés aux événements révolutionnaires qui agitent Paris. Il aime d’ailleurs la République d’un amour sincère et passionné, non
pas dans ses écarts ni dans ses excès, mais dans ce qn’elle promet au monde de beau et de grand, la liberté, la justice, la fraternité. Comme beaucoup d’autres, il ferme les yeux sur les horreurs et ne les ouvre que par delà la guillotine, vers une aube qu’il entrevoit radieuse. Ce rêveur obstiné fréquente les clubs, et paraît fréquemment aux séances de la Convention.
La politique, cependant, n’amène pas l’abondance au logis. Les temps sont particulièrement pénibles ; il connaît des jours de gêne, presque de misère et, en 1794, ne pouvant subsister à Paris, il se résigne à partir pour la Franche-Comté, à Rigny, près de Gray. Il y fit plusieurs portraits à l’huile et au pastel ; l’éditeur Didot et quelques autres lui commandèrent l’illustration de Daphnis et Chloé, de l’Art d’aimer, de Phrosine et Mélidor, de la Tribu indienne ; il fit des dessins pour une édition de Racine; il composa à cette même époque cette
délicieuse composition du Naufrage du Saint- Géran, l’épisode tragique du célèbre roman de Paul et Virginie ■ Parmi ses portraits d’alors, il faut citer : M. Anthony, Mme Anthony et ses enfants , Marie- Marguerite Lagnier, Ursule Revon, Etienne Revon, M. Rey, Mmo Rey, M. Perché, M, Viardot, Mme Viardot etc. Nous donnons certains de ces portraits dans les planches qui illustrent cette étude. Ils sont tous d’une facture irréprochable, d’un dessin vigoureux, d’un coloris brillant et chaud et d’une intensité de vie remarquable. Prudhon se révèle déjà portraitiste de premier ordre, et laisse prévoir les chefs-d’œuvre inoubliables qu’il doit encore iournir dans ce genre de peinture.
De cette même époque datent aussi le joli dessin à la sépia de Sylvie et le Satyre qui appartint à Dumas fils, la Délivrance d’Anzia et ce Premier baiser d’ Amour qui est une merveille de grâce et de délicatesse.
Mais nous sommes en 1796. Paris a recouvré son calme. Prudhon y revient avec sa femme et ses quatre fils et s’installe 28, rue du Harlai. Sa famille s’accroît encore d’une fille, Emilie, née le 3 novembre de cette année. Il est toujours un inconnu dans la capitale ; il va voir David et Girodet qui le reçoivent froidement. Greuze l’accueille plus favorablement et pressent son avenir: “ Celui-ci, dit-il, ira plus loin que moi; il enfourchera les deux siècles avec des bottes de sept lieues. ” Il voit aussi Gros et fait de lui un portrait qui est resté inachevé, ce qui laisse supposer qu’une brouille les sépara. C’est dans l’atelier de Greuze, dit-on, que Prudhon rencontra pour la première fois Mlle Mayer, cette jeune artiste qui joua un rôle considérable dans sa vie. Au cours de ses visites, il fit aussi la connaissance de Frochot, administrateur du département, qui était très influent et qui, l’ayant pris en affection, le soutint et le fit connaître.
Dans l’intervalle de ses démarches, Prudhon travaille avec une énergie que soutient la nécessité de vivre et que harcèle son acariâtre moitié. En 1799, il envoie pourlapremière fois au Salon une œuvre importante, la Sagesse et la Vérité et le succès qu’il obtient lui vaut un prix d’encouragement et le logement au Louvre.
La chance commence à venir. Un ami de Frochot, M. Lanois, charge Prudhon de décorer son salon de la rue Cerutti, dans son hôtel, qui futplus tard celui de la reine Hortense.
A la même époque, il compose un projet de monument “ à la gloire des braves morts dans les guerres de laliberté ”, puis deux plafonds pour le Louvre ; il termine, en 1801, le premier destiné à la salle Laocoon : l’Étude guidant l’essor du Génie; deux ans après, il terminait le second qui représentait Diane. Ces peintures suscitèrent un véritable enthousiasme dans le public d’alors, accoutumé aux froides et solennelles
PLANCHE VIL — PORTRAIT DU BARON DENON (Musée du Louvre)
Le baron Denon était directeur-général des musées et membre de T Académie de peinture. Ce fut un des derniers portraits peints par Prudhon : il est aussi l’un des meilleurs. Rarement le grand artiste a exécuté une figure plus vivante et plus caractéristique : c’est une page magistrale.
compositions de David. On goûtait cette grâce qui donnait à l’allégorie et à la mythologie quelque chose d’attirant et de précieux.
Prudhon est célèbre maintenant et sa situation de fortune s’améliore. Seule sa vie domestique ne change pas. Il éprouve toujours du côté de sa femme les mêmes amertumes et les mêmes soucis. Avec l’âge la déplorable mégère devient plus jalouse, plus irritable, plus méchante. Elle fait fuir tous les amis de son mari, se livre à des scènes de violences et de cris qui révolutionnent les couloirs de la Sorbonne, où Prudhon vient d’obtenir un logement plus vaste que celui du Louvre. Le directeur de rétablissement, ayant voulu hasarder] quelques observations, fut un jour insulté par cette furie et, plus tard, à l’époque où le peintre peignait l’impératrice, elle osa faire une scène à la femme de Napoléon. Comme l’esclandre dépassait la mesure, Mme Prudhon fut enfermée
dans une maison de santé réservée aux ennemis politiques du régime et aux fous.
C’est à cette époque de sa vie que se place l’événement sentimental qui vint porter un peu de joie à cette âme blessée. A côté de son atelier, MUe Marie-Constance Lamartinière- Meyer, élève de Greuze, occupait un logement. Eprise de l’art de Prudhon, elle demanda à travailler sous sa direction. Elle était agréable, d’un visage plus expressif que joli, mais sensible et vive. Trèsbonneau surplus, elleéprouvait pour le maître malheureux une sympathie qui ne tarda pas à modifier leurs relations de maître à élève et se changea en une adoratiôn réciproque. Bientôt ils unissaient pour toujours leurs existences.
Prudhon a laissé plusieurs portraits de Mlle Meyer: sa figure ronde aux yeux légèrement bridés, à la bouche rieuse relevée en arc, rappelle cette tête du petit faune que le peintre
avait tant aimée et étudiée pendant son séjour à Rome. Cette figure, nous la retrouverons désormais, plus ou moins fidèle, plus ou moins modifiée, dans toutes les images féminines que peindra Prudhon, elle deviendra en quelque sorte le type séduisant et rieur qu’il donnera à la beauté antique.
“Toujours cherchant, écrit M. Pierre Gauthiez, toujours ouvert aux grandes impressions données par l’étude des maîtres, Prudhon gardait et accroissait ce trésor de grâce qu’il a répandu dans tous ses ouvrages.Toutes les magies du clair obscur, tous les secrets de la forme étaient dans ses mains. Il n’avait qu’à toucher un sujet pour qu’un souffle de poésie éternelle vint animer le rêve ou l’allégorie
L’ère des grandes œuvres commence.
Un jour, à la table de Frochot, préfet de Paris, on parlait d’un tableau pour la salle des assises du Palais de Justice. Un vers d’Horace
cité dans la conversation frappe Prudhon ; il voit le sujet, l’explique, le dessine séance tenante, et quelque temps après, sortait de ses mains le puissant et terrible tableau de la Justice poursuivant le criminel. Par cette œuvre saisissante, le peintre montrait à ses détracteurs qu’il possédait, qüandil voulait, autant de vigueur que de grâce. Et pour montrer la diversité de son génie, il exposait, à ce même salon de 1908, son merveilleux tableau l’Enlèvement de Psyché , qui est peut-être la plus belle œuvre de la peinture française.
Le tableau représente la scène de l’enlèvement. La jeune Psyché, portée par des Amours ailés, est mollement étendue entre les bras de ses ravisseurs. Sa tête charmante, inclinée à droite, ne trahit aucune crainte ni aucune colère ; le regard aigu qui filtre sous les paupières baissées, les lèvres entr’ouvertes pour le sourire l’abandon complet de tout le corps disent, au
contraire, l’enivrement voluptueux, la complaisante acceptation de l’aventure. Un de ses bras est négligemment replié sur l’épaule ; l’autre, relevé d’un geste plein de grâce au-dessus de la tête, maintient du bout des doigts l’extrémité d’un voile de gaz qui flotte et bouillonne autour d’elle. Il n’est rien de plus idéalement beau que la chaste nudité de ce corps de vierge dont les chairs blondes semblent pétries de lumière. Ses jambes fines reposent sur le cou d’unjeune Amour àfigure rieuse et aux cheveux ébouriffés. Les deux autres maintiennent le bustedelajeune fille ;l’undeux, celui du premier plan, à demi ployé sous le charmant fardeau, lève les yeux vers la blonde Psyché, qu’il contemple d’un air d’adoration. Au-dessous d’eux Zéphyr, le vent complice du rapt, déchaîne un tourbillon de nuées qui facilite l’envol du groupe vers l’azur.
Napoléon, qui se connaissait en hommes de
valeur, le décora de sa propre main. Il lui conserva toujours son estime et sa faveur. Il lui confia la tâche de peindre l’Impératrice Joséphine.
Sur le désir même de l’Impératrice, Prud’hon a placé son auguste modèle en un paysage agreste, dans les bosquets de la Malmaison. De grands arbres au feuillage épais forment un joli coin d’ombre qui ne laisse apercevoir qu’un mince pan de ciel. Sur une sorte de banc naturel formé de roches, Joséphine de Beauharnais, femme de Napoléon et impératrice des Français, repose son corps souple et charmant de créole.
L’ensemble de cette composition est infiniment gracieux et Prudhon, qui excellait dans le portrait, a fait revivre dans cette toile, avec un art à la fois savant et exquis, la sympathique figure de la première femme du héros. Telle nous la dépeint l’Histoire, bonne, avenante,
PLANCHE VIII. — L’ASSOMPTION DE LA VIERGE (Musée du Louvre)
Sur la fin de sa vie, le peintre de tant d’allégories charmantes, voulut aborder la peinture religieuse. La Vierge et les Anges ont dans les traits quelques reflets de beauté païenne ; peut-être la foi n’apparaît-elle pas bien vive sur ces visages célestes, mais il est impossible de réaliser une composition plus exquise, plus gracieuse, ni plus légère d’exécution. Véritablement, le groupe monte dans les nuages.
superficielle, coquette, frivole même, telle elle nous apparaît dans le portrait qu’en a tracé le peintre. Quelles pensées profondes peuvent agiter cette tête d’oiselle ? Rêve-t-elle de grandes choses ou simplement d’une parure nouvelle ? Gageons qu’il s’agit d’une parure ; le sourire qui filtre à travers les paupières et quijouesur les lèvres indique bien que les desseins du grand homme dont elle est la femme n’ont aucune part dans sa songerie. Prudhon, dans ce magnifique portrait, a écrit une page d’histoire ; sur le front de son modèle il a su fixer tous les traits puérils et décevants du caractère de Joséphine, qui fut une femme charmante et bonne, mais qui ne sut jamais, pour le malheur de Napoléon etdela France, êtreunelmpératrice.
Il peint également l’Entrevue de Napoléon et de l’empereur d’Autriche au lendemain d’Austerlitz, toile officielle où il sut mettre de la vie, du mouvement, de la couleur.
L’année suivante, Prudhon expose une Tête de Vierge d’une grâce très séduisante.
Sur ces entrefaites, Napoléon a divorcé d’avec Joséphine et s’apprête à épouser une archiduchesse d’Autriche, Marie-Louise. Prudhon est chargé par la ville de Paris de composer les décorations pour les fêtes qui seront données en l’honneur de la nouvelle impératrice, et de dessiner la toilette qui sera offerte à la souveraine. Prudhon fit les projets avec le soin et le scrupule qu’il apportait à ses ouvrages. La table, le miroir, les coffres à bijoux, le fauteuil, le lavabo sortirent de ses mains. Avec cette grâce dont il embellissait tout, il réussit à assouplir et à rendre aimable le style froid et revêche de l’Empire. Il réalisa une véritable merveille d’art et de goût. En 1815, après la chute de l’empereur, Marie-Louise avait emporté cette toilette à Parme ; elle laissa sans protester commettre le sacrilège, par le comte de Bombelles,
de détruire cette œuvre d’art. Tous ces objets rappelaient Napoléon et l’on voulait effacer jusqu’à son souvenir dans le cœur de Marie- Louise déjà trop disposée à renier le grand homme.
Mais ces temps sont éloignés encore. C’est l’heure de la toute puissance et du bonheur. Le conquérant, désireux d’orner sa jeune épouse, songe à lui donner un professeur de dessin et c’est Prudhon qu’il choisit. Mais l’impériale élève est totalement rebelle à tout effort d’esprit et ne manifeste aucune sorte de goût pour les choses d’art. Plusieurs fois, le peintre, soucieux de son rôle, s’évertua à fixer l’attention de Marie-Louise, mais il dut y renoncer. Dès le début de la leçon, l’impératrice donnait des signes manifestes de lassitude. Puis, n’y tenant plus — J’ai bien sommeil, monsieur Prudhon, ” lui disait-elle. A quoi Prudhon répondait : “ — Dormez, madame
Et, après un salut profond, il laissait la souveraine à son sommeil.
Prudhon fit plusieurs portraits de Marie- Louise et ce délicieux portrait du Roi de Rome qui est un incomparable chef-d’œuvre, car le maître n’était jamais plus parfait que lorsqu’il prenait pour modèle cet âge, où il trouve le charme et l’indécis qui le ravissent.
En 1812, paraît au salon sonbeau tableau de Vénus et Adonis et en 1814, le Zéphyre qui se balance sur l’eau, qui peut se comparer aux plus beaux morceaux de Corrège. Jamais peintre n’ira plus haut dans la fantaisie et le rêve.