‹ P. Rubens et la Galerie de MédicisChapitre 10 sur 12 · Lettre du 22 avril · texte numérisé non relu

Lettre du 22 avril

n'était pas au bout de ses peines. Les mesures qui lui avaient été d'abord transmises ayant été reconnues inexactes, il écrit à Dupuy une lettre que celui-ci pourra communiquer à l'abbé de Saint-Ambroise ' et dans laquelle il déplore ce malentendu, disant a qu'après s'être gouverné selon les ordres reçus et ayant fort avancé quelques-unes des pièces les plus grandes et les plus importantes, comme le Triomphe du Roi du fond de la galerie,... il sera contraint d'estropier, gaster et changer tout ce qu'il a fait... Il s'est donc plaint à l'abbé lui-même, le priant, pour ne pas couper la tête au Roy assis sur son chariot triomphal, de lui faire grâce d'un demy-pied... J'ai dit à la ronde, ajoute-t-il non sans irritation, que tant de traverses au commencement de cet ouvrage me semblaient de mauvais augure pour espérer un bon succès, me trouvant abattu de courage et dégoûté par ces nouveautés et changements, à mon grand préjudice et de l'ouvrage môme, lequel diminuera grandement et de splendeuret lustre pour ces retranchements; toutefois, si on les eût ordonnés de la sorte, du commencement, on pouvait faire de la nécessité vertu. »

Une plus grosse déception était réservée à Rubens pour ce malencontreux travail, qui déjà lui avait causé tant de tracas, et lui-même en rend compte en ces termes à la fin d'une lettre qu'il écrit d'Anvers à Peiresc le 27 mars 1631 : a Les nouvelles que nous recevons de la cour de France sont certainement delà plus haute importance, et plaise à Dieu que la catastrophe ne soit pas la plus malheureuse du monde \ J'ai grande obligation à cette difficulté qui s'était élevée avec l'abbé de Saint-Ambroise relativement aux mesures des tableaux, puisqu'elle m'a tenu en suspens depuis plus de quatre mois sans « mettre la main à l'œuvre », et il me semble que c'est mon bon génie qui m'a

1. Aussi, contre son habitude, Rubens, qui d'ordinaire emploie l'italien, a-t-il écrit cette lettre en français.

2. Il s'agit de l'exil et de l'internement de la reine mère à Gompiègne, auxquels le cardinal de Richelieu venait de décider Louis XIII, à la suite de la Journée des Dupes.

ainsi empêché de pousser plus avant mon travail. Je considère comme perdue toute la peine ([ue j'ai prise, car il est à craindre qu'une personne si éminente ne reste absolument à l'écart et l'exemple de la précédente escapade ' provoquera à l'avenir une telle vigilance qu'il n'y a pas à espérer qu'elle puisse se renouveler. En somme, toutes les cours sont sujettes à de grands changements, mais surtout celle de France. Il est bien difficile de porter à distance un jugement sur de tels événements; aussi me tairai-je de peur de censurer mal à propos. »

L'exil de la reine et son éloignemcnt des affaires étaient définitifs, et le travail dont Rubens s'était promis tant d'honneur devenait désormais sans objet. Toutes les espérances de l'artiste étaient anéanties. Non seulement, en effet, les peintures de la galerie d'Henri IV sont demeurées inachevées, mais plusieurs des toiles ébauchées par le maître et qu'il garda jusqu'à sa mort dans son atelier ont aujourd'hui dis])aru. Il est donc impossible de reconstituer l'ensemble de la décoration telle qu'il l'avait projetée; mais, à raison de la symétrie qu'elle devait présenter avec la galerie déjà faite, elle aurait vraisemblablement contenu, comme cette dernière, vingt-quatre tableaux, y compris les portraits du roi et de ses parents. Des dix-huit compositions restantes, sept seulement nous ont été conservées et parmi elles deux des trois grandes toiles servant de pendants à celles de mêmes dimensions dans la galerie de Médicis : la Bataille d'Ivry et V Entrée triomphale d'Henri IV à Paris, qui appartiennent au musée des Uffizi, ainsi que l'esquisse en petit de la troisième et \a Prise de Paris, du Musée de Berlin. Pour les autres esquisses connues, trois font partie de la collection de sir Richard Wallace : la Naissance d'Henri IV, le Mariage de Marie de Médicis et d'Henri IV, et V Entrée triomphale à Paris, dont lord Darnley possède à Cobham-Hall une variante

1. C'est probablement à la fuite du château de Blois que Rubens fait ici allusion.

plus conforme au tableau exécuté. Trois autres esquisses se trouvent dans la galerie Liechtenstein : une dont le sujet est incertain, la Bataille de Contras et Henri IV saisissant l'occasion par les chevea.r ; de cette dernière, assez niodifiéc, Rubens a tiré les éléments d'un tableau important et très i-emarquable acheté récemment en Ecosse par M. Miethke, de Vienne. Enfin, M. Léon Bonnat possède également une esquisse de la Bataille d'Ivrij.

Ces diverses esquisses, en général moins arrêtées que celles de la galerie de Médicis, sont aussi plus vivement et plus librement enlevées. Celles qui appartiennent au prince Liechtenstein sont conçues toutes trois d'une manière très originale. Des figures allégoriques placées à la partie inférieure servent à caractériser les sujets qui, encadrés par des amours et des guirlandes de fleurs ou de fruits, forment, au centre, des médaillons avec des personnages de proportions plus réduites. Cette disposition très fantaisiste prêtait aux qualités décoratives que Rubens y manifeste et semble avoir inspiré nos peintres du dix-huitième siècle. Mais, à moins qu'elle n'ait été motivée par l'agencement architectural de la salle qui devait contenir ces peintures, nous avons peine à croire que le maître s'y serait définitivement conformé, car elles n'offrent aucune analogie avec l'ordonnance très simple des autres esquisses connues, pas plus qu'avec celle des tableaux de la galerie de Médicis.

Si intéressantes d'ailleurs que soient ces diverses esquisses, les deux tableaux des Uffizi ont à la fois une importance et une valeur d'art très supérieures. La Bataille d'Ivnj n'est cependant, à vrai dire, qu'une grande ébauche dans laquelle Rubens s'est surtout préoccupé de la répartition des masses et des valeurs, en posant çà et là, sur un fond de tons neutres et très rapprochés les uns des autres, quelques colorations amorties, des jaunes pâles et des rouges effacés. Mais l'ampleur magistrale avec laquelle le peintre a conduit cette vaste toile et le sens pittoresque dont il fait preuve dans la composition montrent assez le profit qu'il a tiré de ses travaux antérieurs. On sait quel est

d'ordinaire l'écueil de ces tableaux de batailles dont le mouvement, s'il n'est pas réglé, n'aboutit souvent qu'au chaos, et, s'il est trop contenu, ne nous laisse qu'une impression de froideur, j)eu compatible avec ce qu'on attend d'un pareil sujet. En nous donnant partout l'idée d'une lutte violente et acharnée, Rubens a réservé pour le centre l'action décisive. Tandis qu'au ciel Bellone et la Victoire traversent les airs d'un vol rapide, les combattants se pressent de part et d'autre autour de leurs chefs qui s'abordent menaçants. Mais, à voir de quelle impulsion irrésistible Henri IV affronte son ennemi, on sent que celui-ci ne pourra résister à un pareil choc. Déjà, en effet, la débandade se met dans ses rangs et l'élan toujours plus impétueux des assaillants achève sa défaite. Participant à la furie générale, les chevaux eux-mêmes se heurtent et se mordent mutuellement, et Rubens, dans cet épisode dramatique, s'est sans doute souvenu du groupe de la Bataille d'Ànghiari qu'il avait copié pendant son séjour en Italie. On ne saurait pourtant songer à une réminiscence, tant ce groupe est intimement lié au reste de la composition et fait corps avec elle. L'unité de l'œuvre est parfaite et, sans effort apparent, l'artiste y atteint un effet très pathétique.

Avec des qualités d'arrangement au moins égales, l'exécution de VEnirée triomphale crileni-i IV à Paris a été poussée plus avant et l'inspiration de cette belle œuvre est d'une allure plus élevée, plus poétique et plus personnelle. Bien d'autres cependant avaient, avant Rubens, célébré la pompe et les enivrements du triomphe. Sans parler des nombreux bas-reliefs de l'antiquité qu'il avait eu l'occasion de voir à Rome, nous savons qu'il avait aussi copié à Mantoue plusieurs fragments du Triomphe de Jules César par Mantegna; mais il ne semble pas non plus qu'il ait rien emprunté à ses souvenirs en traitant un sujet si bien fait pour lui plaire. Libre de l'interpréter à son gré, il en a tiré un chef-d'œuvre. Dominant la foule et comme insensible à ses acclamations, Henri IV est placé debout sur un char d'or traîné par des chevaux blancs. Un

cavalier portant un étendard les précède et, à ses côtés, s'avancent des guerriers chargés d'armes et de drapeaux pris à l'ennemi. D'autres font résonner l'air de leurs fanfares et, derrière eux, des captifs enchaînés se fraient difficilement un passage à travers la foule des femmes et des enfants accourus pour fêter le héros. Tous les signes, toutes les magnificences du triomphe sont là réunis, exprimés dans le style le plus éloquent. La silhouette, singulièrement mouvementée, est en même temps très imprévue et très équilibrée. Dans cette composition si remplie, vous ne trouveriez aucune de ces figures banales ou trop peuchàtiéesquidéparent quelquefois les meilleures productions du maître. Les types comme les attitudes sont ici très nobles, très choisis, et la couleur, bien que très riche, demeure surtout grave et pleine. De plus en plus, Rubens a reconnu l'efficacité de ces tons gris bleuâtres qui, répandus par toute la toile, servent de soutien et de merveilleux accompagnement à quelques notes plus vives et plus éclatantes qu'il veut faire chanter çà et là. Quant à l'exécution, à la fois fougueuse et sûre, pleine de sagesse et de passion, partout intelligente et expressive, elle achève de caractériser cette œuvre vraiment lyrique, une des plus originales et des plus complètement belles que le grand artiste ait produites. En vérité, ainsi qu'il l'écrivait à Peiresc, il avait bien le droit de dire modestement qu'il croyait a avoir progressé ». Qu'on pense donc à ce qu'il dut éprouver, alors que, sentant toute la beauté d'un sujet qui lui convenait si bien, il lui fallut, au moment même où il venait d'en prendre possession, renoncera un travail qui eût été certainement le plus glorieux de toute sa carrière. Et cependant, en cette occasion, montrant un caractère égal à son talent, il n'avait proféré aucune plainte. Dans cette même lettre à Peiresc où il lui apprend sa disgrâce, il évite les récriminations et, en présence du coup qui l'atteint si profondément, il hésite, par délicatesse, à qualifier les événements dont il est victime, afin de ne pas froisser son aimable correspondant.

Comme si la fatalité devait jusqu'au bout poursuivre Rubens dans ce

travail ainsi interrompu, les deux grandes toiles qui seules nous en ont été conservées sont encore aujourd'hui exposées aux Uffizi de Florence dans les plus déplorables conditions. A demi masquées par les pitoyables statues des Niobides qui empêchent d'en découvrir l'ensemble, dévernies, mal tendues sur leurs châssis, elles montrent dans leurs plis des amas de poussière depuis longtemps accumulée et accusent cruellement l'indifférence et l'incurie de ceux qui, au lieu de se parer de semblables chefs-d'œuvre, les laissent dans un tel état d'abandon, au grand scandale de tous les véritables amis de l'art.

Ajoutons, en manière d'épilogue, qu'après avoir vu Marie de Médicis dans son palais, entourée de tout le luxe qu'elle aimait à y étaler, Rubens ne devait pas être longtemps avant de la revoir, mais fugitive et venant implorer un asile auprès de la gouvernante des Pays-Bas. Sur la prière même de l'Infante et à raison des relations affectueuses qui s'étaient établies entre eux, le grand artiste avait même été un moment attaché à sa personne, jusqu'à ce que, par ses intrigues et ses menées compromettantes, l'altière princesse eût lassé les hôtes qui l'avaient si courtoisement accueillie. Tandis que Rubens poursuivait en pleine gloire sa royale carrière, la reine déchue allait promener tour à tour en Hollande, en Angleterre et en Allemagne son humeur inquiète et ses vaines revendications. Proscrite du royaume qu'elle avait gouverné, elle se voyait successivement exilée de toutes les cours qu'elle essayait inutilement d'intéresser à sa cause, jusqu'à ce qu'elle vînt obscurément mourir à Cologne, oubliée et presque dans la misère.

(Mars 1900.) — Grâce à la récente appropriation de la Salle des États au Musée du Louvre, le public sera prochainement admis à voir la suite des tableaux de la Galerie de Médicis exposés enfin dans des conditions dignes de l'importance et de la valeur de ce magnifique ensemble. S'il est absokiment regrettable que la série complète de ces tableaux n'ait pu trouver place dans ce nouveau local et que

trois d'entre eux aient dû être relégués dans la salle qui précède, du moins les dispositions de ces salles, leurs dimensions et surtout leur éclairage, permettent d'affirmer que les peintures de Rubens, nettoyées avec prudence et mises en pleine lumière, prendront parmi les chefs-d'œuvre du maître la place qu'elles méritent. Peut-être les dorures auraient-elles pu être plus discrètement ménagées, surtout dans la partie supérieure des encadrements qui attirent un peu trop le regard. Mais ce n'est là, à tout prendre, qu'une légère critique, et avec le temps, l'éclat, d'ailleurs atténué à dessein, de tout cet or se calmera peu à peu. Rubens, au surplus, a moins à redouter qu'aucun autre la richesse d'une pareille décoration. Quoi qu'il en soit, nous ne craignons pas de le dire, même pour ceux qui croyaient le mieux la connaître, la Galerie de Médicis apparaîtra désormais comme une véritable révélation. Vue jusque-là sous un jour tout à fait insuffisant et sans aucun recul, on n'y pouvait soupçonner l'ampleur, la décision, la souplesse et la sûreté magistrales d'un pinceau incomparable, pas plus que la délicatesse et l'harmonie des colorations. A diverses reprises, j'ai eu l'occasion, avant leur placement définitif, d'examiner à loisir ces grandes toiles, alors qu'elles étaient déposées parterre, tout à fait à portée de l'œil. En les étudiant, en les confessant ainsi, je sentais à chaque fois croître mon admiration, et les artistes, les amateurs ou les critiques qui ont partagé avec moi cette aubaine ne pouvaient, pas plus que moi, se lasser des découvertes et des jouissances dont pour tous elle était l'objet. Le Mariage à Florence, le Débarquement à Marseille, le Couronnement et la Félicité de la Régence, entre autres, sont des œuvres accomplies dans lesquelles l'exécution, ainsi observée de près, est vraiment merveilleuse. Pour les personnages officiels que, toujours, Rubens a peints entièrement de sa main, pour Henri IV, notamment dans la Présentation du Portrait, et surtout pour la reine, dans tous les sujets où elle figure, on reste confondu de la largeur et de la finesse exquise de la touche. On pouvait bien soupçonner la supériorité de ce travail; sa beauté dépasse toute attente. Mise ainsi en valeur, la Galerie de Médicis est une œuvre qui ne craint la comparaison avec aucune autre. Il y a donc lieu de remercier l'administration du Louvre de l'hommage intelligent qu'elle vient de rendre au grand artiste et des hautes satisfactions qu'elle nous a en même temps procurées.

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