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lui prodigue, sachant qu'elles sont dictées par l'amabilité de l'auteur « qui, à propos d'un si mince sujet, donne librement carrière à sa verve éloquente ». Plus d'un demi-siècle devait s'écouler avant que la galerie de Médicis fût appréciée d'une manière plus sérieuse. Il est vrai que Rubens trouvait alors dans de Piles un admirateur passionné de son génie. Croyant, ainsi qu'il le disait, « avoir déterré le mérite de ce grand homme qui jusque-là n'avait été regardé que comme un peintre peu au-dessus du médiocre », de Piles ne laissait pas de montrer pour lui quelque partialité. « 11 est aisé de voir, s'écrie-t-il dans son enthousiasme, que l'Italie ne nous a point encore donné personne qui ait toutes les parties de la peinture, et que Rubens les a possédées toutes à la fois, non seulement avec la certitude et par les règles, mais éminemment par la supériorité et l'universalité de son génie. » Renchérissant encore sur ces éloges dans son Dialogue sur le coloris, il ajoute : « Le meillour conseil que j'aurais à donner aux peintres, ce serait de voir pendant un an, tous les huit jours une fois, la galerie du Luxembourg; ce jour-là serait, sans doute, le mieux employé de la semaine. » Dans cette étude qui, suivant la mode d'alors, est présentée sous forme d'une conversation, Damon, en interlocuteur complaisant, ayant timidement hasardé quelques réserves sur l'exagération que présentent chez Rubens les lumières et les couleurs qui, loin d'être l'image de la nature, n'apparaissent chez lui que comme « un fard « : — « Oh! le beau fard, reprend aussitôt, sous le nom de Pamphile, de Piles lui-même, et plîit à Dieu que les tabeaux qu'on fait aujourd'hui fussent fardés de cette sorte!... La nature est ingrate d'elle-même et qui s'attacherait à la copier simplement comme elle est, sans artifice, ferait toujours quelque chose de pauvre et d'un très petit goût. Ce que vous nommez exagération est une admirable industrie qui fait paraître les objets peints plus véritables que les véritables eux-mêmes. »
De Piles devait rencontrer un contradicteur moins accommodant chez un
de ses contemporains, André Félibien, qui, tout en rendant justice à Rubens, était cependant plus sensible aux beautés de l'art italien, qu'il avait appris à goûter à Rome en vivant dans l'intimité de Poussin. Dans ses Entretiens sur les Vies et les Ouvrages des plus excellents peintres, qui sont comme une réponse indirecte aux Dialogues écrits par de Piles, l'abus de l'allégorie que nous avons signalé chez Rubens est déjà relevé avec autant de verdeur que de bon sens. Le passage qui le vise vaut la peine d'être rapporté. « Tous les peintres, dit Pymandre, sont si accoutumés à traiter des sujets profanes qu'il s'en trouve peu, quelque savants et judicieux qu'ils soient, qui ne mêlent la fable parmi les actions les plus sérieuses et les plus chrétiennes. Leur esprit rempli des idées de l'antiquité païenne et de l'étude qu'ils ont faite d'après les statues et les bas-reliefs, ne peut quasi rien produire qui n'en reçoive l'impression et le caractère. Car, je vous prie, qu'ont affaire dans l'histoire d'Henri IV et de Marie de Médicis, l'Amour, l'Hymen, Mercure, les Grâces, des Tritons et des Néréides? et quel rapport ont les divinités de la Fable avec les cérémonies de l'Église et nos coutumes, pour les joindre et les confondre ensemble de la sorte que Rubens a fait dans les ouvrages dont vous venez de parler ? — Vous touchez là un abus, lui répliquai-je, auquel on ne peut trop s'opposer, et c'est une des choses que Rubens devait éviter plus qu'aucun autre peintre puisqu'il avait beaucoup d'étude. » On ne saurait mieux dire et la critique sur ce point est aussi judicieuse que mesurée. Tout en conservant une part de vérité, elle semble un peu excessive dans l'extrait suivant où Félibien, après avoir rendu pleine justice au coloris de Rubens, « qui est son principal talent », ajoute : « On ne peut disconvenir que Rubens n'ait beaucoup manqué dans ce qui regarde la beauté des corps et souvent même dans la partie du dessin. Son génie ne lui permettant point de réformer ce qu'il avait une fois produit, il ne pensait pas à donner à ses figures ni de beaux airs de tête, ni de la grâce dans les contours qui se trouvent altérés par sa manière peu étudiée... Cette grande
p. RUBENS ET LA GALERIE DE MÉDIGIS
liberté qu'il avait à peindre fait voir en plusieurs de ses tableaux plus de pratique de pinceau que de correction dans les choses où la nature doit être exactement représentée... Quoiqu'il estimât beaucoup les antiques et les ouvrages de Raphaël, on ne s'aperçoit pas qu'il ait tâché d'imiter ni les uns ni les autres. » Sans nommer de Piles, Félibien le désigne assez clairement et s'efforce de réagir contre ses idées lorsque, tout en reconnaissant que cet auteur « a remarqué avec beaucoup de soin et d'éloquence les beaux talents qu'a eus Rubens », il fait observer à ce propos que « l'amour qu'il a fait paraître pour ce peintre, au désavantage même des plus excellents, le rend désormais suspect sur les choses qui regardent la peinture ». Si sincères que fussent les deux écrivains, ils mettaient, ainsi que d'ordinaire, quelque vivacité à défendre leurs opinions. Mais il faut bien reconnaître de la part de tous deux un si juste discernement des qualités et des défauts de Rubens qu'on ne s'attendrait guère à le rencontrer chez nous dès celte époque. Quant à ce qui s'y mêlait de partialité, nous ne saurions oublier que nous en constaterions davantage encore chez deux artistes do notre temps : on sait, en effet, quelle antipathie obstinée Ingres nourrissait contre Rubens, qui était, au contraire, l'objet d'un véritable culte j)our Delacroix.
Ainsi que nous l'avons dit, si Rubens, comme la plupart de ses contemporains, avait un goût immodéré pour l'allégorie, les conditions qui lui étaient imposées ont singulièrement contribué à l'abus qu'il en a fait dans la galerie de Médicis. Abandonné à lui-même et libre de traiter à sa guise un sujet moins ingrat, il n'y eût pas si largement recouru. Son désir extrême de peindre la galerie d'Henri lY, dont la matière lui semblait « généreuse et abondante », montre assez sur quel dédommagement il comptait en s'inspirant d'une vie bien autrement riche en événements. Malheureusement, le projet
primitivement arrêté, après avoir subi bien des retards et causé bien des ennuis à Rubens, ne devait pas aboutir. A voir le peu d'empressement du cardinal de Richelieu à approuver le programme qui lui était soumis, Rubens avait, dès son séjour à Paris, conçu quelque crainte à cet égard. Cependant, malgré la vie très occupée qui l'attendait à Anvers, il ne laissait pas de poursuivre cette affaire en écrivant lettres sur lettres à ses amis. En dépit de ces instances, le temps se passait sans qu'il fût avisé d'aucune décision positive et ce n'est guère qu'au début de l'année 1628 que les choses avaient semblé prendre pour lui une meilleure tournure. A la date du 27 janvier, il écrivait, en effet, à Pierre Dupuy, avec lequel, en l'absence de Peiresc, il échangeait une correspondance régulière : « J'ai commencé les esquisses de l'autre galerie qui, grâce à la qualité des sujets, sera, à mon avis, plus magnifique que la première, de façon que j'espère ainsi avoir été en progressant plutôt qu'en reculant. Dieu me donne seulement vie et santé pour mener ce travail à bonne fin et puisse-t-il aussi accorder à la reine mère de jouir longtemps encore de Hon Palais d'or. » Mais l'artiste lui-même devait être retardé dans ce travail par les séjours qu'il était obligé de faire en Espagne et en Angleterre, du mois d'août 1628 jusqu'au 6 mars 1630, à raison des missions diplomatiques dont il était chargé dans ces deux pays. Cette absence prolongée fournissait au cardinal de Richelieu, qui n'avait jamais été bien disposé en sa faveur, l'occasion de revenir à la charge près de Marie de Médicis pour la prier de confier « à Josépin d'Arpino, qui ne désirait, dit-il, que d'avoir l'honneur de la servir, le soin d'entrepi'endre et de parachever cet ouvrage, pour le prix que Rubens a eu de l'autre galerie qu'il a peinte' ». Après avoir demandé au cardinal Spada quels artistes italiens seraient capables de s'acquitter d'une pareille tâche, la reine, un moment ébranlée, avait maintenu la commande à Rubens. Mais celui-ci