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P. Signac

Divers sont les aspects de cette figure saillante entre toutes celles de ses contemporains. Enfant de Paris, doté de l’esprit savoureux de Gavroche, Signac a successivement acquis et groupé les activités du peintre, du sportsman, du marin, du touriste, du critique d’art et de littérature, et les amis de la Société des Indépendants le voient, depuis quatorze ans, présider à ses destinées, se rendant, pour faire valoir ses droits, à tous les terrains de conflit avec la même allure entière que Seurat, dans un dessin, retenait en 1890. Le « bord plat » a été remplacé par un feutre large, mais l’ample pardessus, les jeux nerveux de canne, le pas très allongé, les plis énergiques du visage, la torsion des raides poils du menton n’ont abandonné ni au temps, ni à la mode l’âpreté de leur accent.

Aux réunions, ses phrases brèves, mais riches d’idées, peuvent décevoir les paresseux qui aiment à s’endormir

au rythme quiet des éloquences officielles, mais elles inaugurent, pour les êtres actifs, la parole efficace. Ses contradicteurs n’oublient pas de quelle main leste Signac ramasse et jette les faits qui pèsent, ou lance de sarcastiques questions qui brisent les ressorts de l’adversaire. La Société des Indépendants aurait pu être ornée d’un automate guindé, elle est défendue par un savant boxeur. Qu’il soit président de la Société depuis 1908, la précision de la date nous étonne; il semble qu’il le fut toujours, il le sera tant qu’il existera, car il incarne ses principes. Le secret de son prestige est sa foi, et la raison de sa foi est le sens des besoins de la peinture et de la vie lequel octroie le don de prophétie. Ne l’a-t-il pas toujours eu, ce don ?

Presque seul il savait en perdant en 1891 son ami Seurat que disparaissait un grand peintre et logiquement, au premier venu auprès de lui, en pleurant, il annonçait : « Seurat est mort ! » comme une perte, un deuil universel.

A seize ans, gamin d’audace géniale déjà, quand les spéculateurs ignoraient Monet, Degas, Cézanne, il conseillait en vain à sa famille, qui déplaçait un capital, de le convertir en toiles impressionnistes « au nom de la gloire et de l’or ».

Actuellement, tandis que les jurys trient encore, jetant au rebut la graine mystérieuse qui doit assurer le renouvellement de l’art, il applaudit aux « Fauves », aux « Cubistes », aux « Constructeurs », qui apportent, sinon toujours d’heureuses réalisations, du moins l’excitation fécondante.

L’excitation, pour lui, vient aussi du dehors, de cette vie moderne dont il est un élément vigoureux et bien adapté, de la passionnante pratique de ses sports. Le touriste, le marin, chez lui, ont servi le peintre.

On l’a vu tout jeune en Normandie, en Bretagne, fou de la mer, apprendre en rude matelot son humeur, ses mœurs, les exigences de ses courants et de ses marées, tandis qu’il écrivait en peintre subtil le ton local de l’eau et la réaction de la barque, le reflet du ciel, la transparence de la vague, sa lumière, son ombre portée.

Plus tard, tous ces éléments picturaux seront subordonnés à sa volonté; mais en ce temps-là, il portait encore sa toile devant le motif : sa peinture était objective, il emmagasinait.

En 1891, le marin gagnera des prix aux régates, sur le littoral breton. L’année suivante, à la recherche d’un domicile, il longera, dans son yacht l’Olympia, avec sa

femme, les côtes de l’Océan, puis de la Méditerranée atteinte par le Canal du Midi. Il élira le délicieux port de St-Tropez où de hautes maisons jaunes, vertes et roses se reflètent dans le bassin, des combles au seuil; où de nombreuses tartanes, tels des vols d’insectes géants s’arrêtent, se posent, se pressent, et balancent leurs longues antennes orangées et bleues.

Signac a aimé, pour sa maison, la situation qu’un capitaine eût choisie, à défaut de la citadelle elle-même, pour défendre l’entrée de la ville. Il l’a nommée «La Hune». Nulle approche n’échappe au marin; nul drame ou fête ou jeu : tempête d’est, incendie du couchant, voile ou risée ne peut se dérober au peintre.

A cette époque, il a déjà condamné les lourdes exigences d’installation de la peinture directe sur toile; il ne s’assied plus devant le « motif ». La documentation la plus riche est celle qui s’opère le plus vite à toutes réquisitions, à tous besoins, en tous lieux. L’intelligence pratique de Signac en a ramené bientôt les moyens à la seule aquarelle. Et désormais, nous le verrons preste aquarelliste, à St- Tropez ou au Mont St-Michel, à Marseille ou à Mantes, à Gènes, à Venise, à Constantinople, à Rotterdam ou à Paris, à Antibes ou à La Rochelle, partout où de l’eau

sc meut, il se promène et s’intéresse, le poing armé de sa minuscule palette, il attend qu’il se passe quelque chose pour foncer et prendre.

Il sait quoi prendre, il a choisi ses moyens d’expression. Depuis 1 886, en communion d’idées avec Seurat et le groupe des Néo-Impressionnistes qui a réagi contre le préjugé de l’imitation de la nature, on l’a vu composer à l’atelier de sévères paysages, assurant de plus en plus son style, grâce à l’application désormais consciente des lois d’équilibre : contraste, dégradé de ton et de teinte que la division des couleurs, dite pointillisme, facilite. Sa brochure : « De Delacroix au Néo-Impressionnisme », écrite en 1898, prouve l’utilité pour le coloriste, de la connaissance des lois de physique qui régissent les teintes. Elle dissipe un malentendu en expliquant que le procédé du point n’est pas une singularité humoristique créée pour bafouer les goûts du public et les traditionnelles cuisines de la peinture, mais un moyen rationnel de favoriser le jeu et le balancement des couleurs au mépris de la ressemblance photographique, opprobre de l’art.

Aussi légitimement qu’en limitant des surfaces par des traits, qu’en disposant des taches, qu’en irradiant du blanc sur du noir, Signac pense qu’on peut dessiner des formes

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en contrastant des verts et des rouges, des violets et des jaunes, en les dégradant, en les variant.

Toutefois, il conçoit d’autres sensibilités que celle du coloriste et qui n’auront point affaire avec la pureté des teintes et avec le procédé de la division qui la ménage.

Non seulement il place sur ses murs auprès d’œuvres des divisionnistes Seurat, Cross, Luce, Van Rvsselberghe des tableaux de Renoir, Cézanne, Pissaro, Van Gogh, Vuillard, Bonnard, Roussel, Matisse, Marquet, Valtat, Van Dongen, etc., mais encore, il souhaite l’apparition de nouvelles théories, d’artifices nouveaux, tel que par exemple, ce dessin résultant de la couleur et non la contenant, qui propose les volumes aux besoins du peintre comme lui furent offerts les plans, les frontières. Tous les moyens de représentation, pour exciter notre imagination ne doivent-ils pas être artificiels ?

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