SON ŒUVRE
Cette soif de renouvellement, ce dégoût de la stagnation n’énervent pas chez Signac, le producteur. A travers ses fièvres, il se développe magnifiquement comme un arbre. Chaque année, il donne sa floraison d’œuvres de plus en plus variées, souples, complètes. Vers les glorieuses étapes des expositions Druet (1904) Bernheim- Jeune (1907 et 1910)... se dirigent successivement les bouquets somptueux de ses « Venise, » de ses « Marseille », de ses « Constantinople » élaborés dans le calme de son atelier grâce à l’excellente documentation recueillie au cours de ses voyages.
Mais cette documentation elle-même est une œuvre considérable et qui possède sa raison d’être en soi. C’est sans doute parce qu’elle est constituée par des feuilles de papier et s’enferme en quelques cartons, qu’on n’a pas encore aperçu que l’œuvre de Signac aquarelliste est un monument. Elle est un monument unique, d’un aspect
et d’une nature matériels encore inconnus, car si on a donné le nom d’aquarelle à ses éléments c’est faute d’un autre mot mieux approprié. Signac, en effet, ne pratique pas l’aquarelle, ce métier traditionnel qui est supposé faire bénéficier l’artiste des ressources ultimes de la couleur à l’eau étendue sur le papier blanc.
Signac dédaigne ces fusions habiles et chanceuses des mares colorées sur papier humide. Ses trouvailles ne sont pas de celles qui se font en barbottant d’un blaireau camus dans les couleurs troubles, à la manière des canards. Il les amène à la pointe fine, telle une aiguille, de son pinceau, de sa volonté, de sa vision.
Dans aucune de ses aquarelles Signac ne lave ni n’essuie, pas plus qu’il ne modèle : il écrit. Il écrit légèrement, délicatement, par les arêtes des contrastes et les courbes des analogies; il écrit, avec les lueurs de la nacre et le beau blanc du papier, des poèmes sur la splendeur de l’eau.
L’art de Signac est né de l’eau et s’identifie à son génie. Les moyens de Signac, la matière de ses œuvres sont créés pour servir sa poésie. Signac a observé l’eau, il a découvert la multiplicité de ses aspects et de ses colorations, il en a saisi et fixé la fleur, qui est un subtil jeu de teintes et c’est avec ce jeu qu’il fera sa palette et fixera toutes ses visions.
Des gens restés sourds à la musique des teintes fraîches estimeraient que telles œuvres de Signac manquent de rigueur dans les expressions du volume. Mais ils désigneraient par celles-là les plus expressives de sa personnalité, parce que la rigueur du dessin de Signac c’est de dissoudre tous les objets dans le flot d’une teinte, pour n’en faire émerger les apparences que selon ses besoins. Ce qui est faiblesse chez un peintre est puissance chez un autre. Les plus puissantes des aquarelles de Signac sont celles où le papier, mince et transparent se boursouffla au cours du travail, interdisant les traits et réduisant le peintre à ses essentielles virtualités. Les plus puissantes de ses toiles ce sont celles où les touches nettes ne nous apprendront d’un bateau par exemple et d’un arbre, d’une voilure et d’un feuillage que juste ce qu’il faut pour préciser à nos sens étonnés de quelle manière divine ils sont vert et doré sur la mer violette, bleu sur le ciel blanc.