SA CORRESPONDANCE, SES RELATIONS
Dans les hasards et les hâtes des voyages, dans les soucis et les angoisses même des maladies et des deuils, Signac sait détacher des spectacles les plus fugitifs la part des amis, prélever sur les instants joyeux ou cruels, l’instant nécessaire à l’envoi. Il comprend les lettres, fréquentes et vivantes, exemptes de grâces littéraires, d’enchaînements conventionnels et alourdissants. Agiles, abruptes, illuminées d’idées hardies sont les siennes et leur style frappe par ses images empruntées aux éléments de la vie actuelle et usuelle. On dirait de loyales réponses à cette question qu’il pose lui-même à toute venue : « Quoi de neuf ? »
D’un premier voyage en Suisse où il s’ennuie vite, il écrira : » Votre Interlaken, votre Thune, je les vomis ! c’est du joli d’horloger. De beaux verts certes, mais, hélas ! qu’importe, si nul rose ne les fait chanter ! ». Il est à Rotterdam marin enthousiaste, mais « aquarelliste
déconcerté par le ballet tumultueux de la Meuse. » Cependant il prépare la surprise d’un riche carton d’aquarelles à ses amis qu’il prie hypocritement de « recevoir tendrement le peintre vaincu par la Meuse et lapidé par les gosses de Manluis.» De Florence, il déplore au Palais Pitti « ...les Raphaël sur trois rangs, fonds de velours et plafonds d’or... » mais au Palais Ricardi, il s’exalte devant les Gozzoli « somptueux et pleins comme des tapisseries. » Audessous d’une photographie de « L’Annunciazione » de Botticelli, il note : «Trop de plis, trop de plis, déjà! tout ce qu’il gagne en imitation, il le perd en émotion, o Giotto!» Sur une carte postale illustrée représentant « La Transhguratione » du Pérugin, il observe : « ... Constraste, dégradé, division comme dans un Seurat et quelles teintes
de cet inconnu Pérugin ! » Tour à tour il loue Venise et s’en écœure : « Ville de plus en plus ignoble avec ses Cook’s touristes, ses boutiques d’objets-souvenirs, ses gondoliers-collignons... mais je fuis ces quartiers empestés et je travaille à la Guidecca noble et triste... Et ils n’ont pas pu souiller la lumière qui toujours y est émouvante... Le soir, nous nous répandons dans les restaurants italiens où nous nous régalons de pieuvres, de pâtes, de mou et d’os à moelle... » De Constantinople où il sympathise avec les Turcs, il envoie : « ... J’ai vu des choses et des hommes admirables et nouveaux, ce qui est rare ! »
La guerre a restreint le cercle de ses déplacements mais non sa curiosité des sites. Il découvre de nouveaux aspects d’Antibes, de Nice, de La Rochelle. Il tourne une deuxième fois son attention émue vers les Alpes. «... de Sallanches et de Combloux, écrit-il, le mont Blanc est formidable, réellement. Je vais noter tout ce qui s’y passe : le jeu des nuances sur les cimes, la lutte des nuées avec les pics et l’étonnante aiguille de Warrens très turnérienne. Je suis très excité et je vois déjà une « série » assez nouvelle : rien que des cimes, en négligeant les premiers plans qui, sous prétexte de donner l’échelle, rapetissent tout et s’opposent à l’arabesque. »
Toutefois, pendant l’épouvantable catastrophe européenne sa production s’est grandement ralentie. Il avoue, dans ses lettres, la peine qu’il éprouve à surmonter son oppression. Certes, dans les circonstances nouvelles, il est toujours tel que le marin avisé, sûr de son orientation, tel que le pilote décidé dans son coup de barre, mais il ne cache pas son horreur des flots insolites, de la « marée de boue et de sang » qui le portent. «... tout est trouble, estime-t-il en 1917, sauf la Russie ». Il exprime ainsi d’abord ses dégoûts pour cacher pudiquement sa peine qu’il lui faudra bien avouer, car il n’a pas la religion du sang et des bons sacrifices. Il aime la vie, cette vie humaine que d’autres déconsidèrent; il la trouve infiniment belle et il n’admet pas qu’on la laisse gaspiller par quelques enfants idolâtres. « ...les massacres d’Allemands me sont aussi pénibles que ceux des Français... Victoire ou défaite, le bilan de nos véritables bénéfices sera le même... la France sera grande, mais il n’y aura plus de Français... » Il s’est rallié à l’action de Romain Rolland parce qu’il aime passionnément la vie comme l’aimait Stendhal, de la même manière à la fois subtile et sensible, en artiste délicat, en amateur instruit et raffiné.
Avant la guerre, Signac partageait ses soirées entre
les poètes et Michelet, Renan, Nietzsche, Stendhal. Pendant la guerre, ses liens avec ce dernier se sont resserrés, son commerce avec son œuvre entier est devenu quotidien et Signac pourrait dire, comme Pascal le disait de la Bible : « ces mots se trouvent dans Stendhal » ou « ces mots ne s’y trouvent pas. » Il en advient que lorsque les commentateurs et interprétateurs de l’écrivain sont à leur tour admis chez le peintre, ils y passent de terribles heures. Ce qui permet à Signac de dénoncer à coup sûr les déformantes biographies de Stendhal c’est sa science de la pensée stendhalienne dégagée de la contingence des œuvres. Il a acquis cette science par l’exercice auquel il s’est
adonné longuement de rassembler sous un même mot toutes les expressions d’une même idée, — l’idée d’amour, par exemple, — éparses dans toutes les volumes de l’auteur au gré des plus divers sujets. Et c’est pour faire bénéficier d’emblée les futurs Stendhaliens de sa découverte, que Signac a composé un ouvrage qui, quoique de Stendhal lui-même, aurait surpris celui-ci par la nouveauté de son aspect. C’est un Stendhal qu’ignorent les lecteurs de la Chartreuse de Parme, du Journal ou des Mémoires d’un Touriste, c’est un Stendhal intégral, le Stendhal de l’humble « Café » comme de la «Peinture », de la «Religion », de « l’Amour », de « la Guerre », etc. Pas une ligne de Signac n’intervient, pas une ligne de qui que ce soit n’aura besoin d’intervenir désormais pour commenter des opinions, des goûts qui se précisent d’eux-mêmes par les nuances d’aphorismes juxtaposés grâce à cette composition qui s’intitulera « Les Manies de M. de Stendhal » à l’honneur du grand sensitif et de son méthodique admirateur.