SA CONVERSATION
La trêve habituelle, c’est l’appel attrayant du repas. Signac l’accueille avec sympathie et crie à ses hôtes le joyeux numéro :
— Nous allons nous déguiser en bêtes de la forêt !
Nulle rustique mise en scène ne justifie ce programme pittoresque. Sa table, élégante autant qu’hospitalière, s’abrite, l’hiver, de murs clairs ornés de précieuses œuvres d’art; elle s’ombrage, l’été, de légères architectures qui découpent avec bonheur le paysage.
Le meilleur assaisonnement de ces agapes sont les manières neuves du peintre et son esprit, d’une saveur apéritive. Le sens critique de Signac, toujours actif, s’exerce dans toutes les régions abstraites ou concrètes du domaine humain et ne dédaignent pas de s’attaquer même aux immédiats aspects de la nourriture.
La cuisine italienne, ornée de légumes et de condiments
qui gardent la naïveté et l’éclat de leurs formes et de leurs couleurs, le réjouit. Il proscrit au contraire les sauces, les purées, les revêtements et les travestissements. Il défendra, par exemple, au poisson, son mets favori, de surfaire le prix de sa chair bouillie par la splendeur désormais vaine, de son ex-manteau d’écailles ! Il a peur de « retrouver, comme sur le boulevard, le beau pardessus avec un mufle dedans. »
Il est aussi sévère pour ses fréquentations. Il exclut les snobs « cambrioleurs d’idées », les gens conciliants l’exaspèrent.
— On commence comme ça, reproche-t-il à un jeune homme habile, et on devient président de la troisième République.
Les propos dits convenables lui font peur.
— Ne répondez jamais, en wagon, au monsieur comme il faut, recommande-t-il à un élève, c’est lui qui « fera » votre porte-monnaie pendant votre sieste.
Toute attitude reçue éveille ses soupçons et cette crainte qu’eût aussi Stendhal, d’être dupe. Chez ceux même qu’il aime, le psychologue défiant interroge le petit fait révélateur de la manie secrète. Il poursuit ses investigations jusque dans les assiettes.
— Je vous peindrai sur un fond de viande, dit-il à une jeune femme élégante, mais vorace.
La diversité de ses contemporains lui apparaît comme une sorte de fresque où chacun d’eux serait représenté par le geste ou la grimace échappé à la correcte silhouette habituelle, car il sait tout, il est toujours là, comme le bon Dieu, et on ne sait où mettre son âme.
En revanche, il ne croit pas à l’efficacité des discussions qui laissent, à leur issue, les adversaires aux mêmes extrémités du terrain : il méprise pour elle-même cette escrime de salon et ses traditions gracieuses. Il n’y cherche, quand il s’y livre un instant, qu’une excitation propre à délivrer quelques violents oracles. Il dépasse alors les mièvres préoccupations relatives à l’amour propre de ses interlocuteurs. Il ne s’attarde pas à chercher si les conséquences de ses «mots «ébréchent les préjugés chez lesquels ils fréquentent, ruinent les opinions confortables dans lesquelles ils digèrent. Mais, s’il tente de débarrasser ses amis de leurs concepts périmés il sait ne pas toucher aux ressorts de leur être.
Son amitié si pure de complaisance, est active et vivace et le mode des échanges qui l’entretiennent : conversation ou actes expressifs, lui importe moins que leur perrna-
nence. Il exige la proximité incessante des absents euxmêmes et il envisage avec délices la possibilité de recevoir chaque jour « un petit cadeau de la valeur d’un sou » qui lui communiquerait la douceur d’un contact amical.
Cette disposition sentimentale lui acquiert les sympathies qu’intimiderait peut-être l’âpreté de son verbe tandis que son usage attrayant de la correspondance les lui conserve définitivement.
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