SCÈNE VII
GIRODEAU, contrarié.
A quoi que ça sert de parler de ça?..
la grand’mére.
Je me sens un peu fatiguée! .. Ah ! dame ! la tête est toujours bonne, le bras encore solide, mais les jambes demandent grâce... (Riant.) La maison pèche par les fondations.
Venez vous asseoir là, sous le gros arbre, pour vous reposer, c’est votre place favorite.
là grand’mére.
C’est que vois-tu, ma petite Olivette, je ne peux pas oublier que cet arbre date de ma naissance, c'est un vieil ami...
Air : Je n’ai pas vu.
On le planta quand je reçus le jour;
Du mois de mai c’était le doux emblème.
Et tous les deux, objets d’un double amour.
Arbuste, enfant, notre âge était le même;
Quand aujourd’hui quatre-vingt-deux printemps Rajeunissent son vert feuillage,
Quatre-vingt-deux- hivers aux doigts pesants Courbent mon front, glacent mes sens.
Nous ne sommes plus du même âge (bis).
(Elle s’assied.)
OLIVETTE.
Est-ce qu’il y a un âge pour le cœur, dame Françoise?..
GIRODEAU, à Moulinet.
Elle dit ça pour moi.
la grand’mére.
A propos, Pierre, j’ai fait faucher la grande pièce de luzerne... demain il faudra envoyer les faneurs.
GIRODEAÜ.
Oui, maman, demain, mais aujourd’hui il y a autre chose.
la grand’mèr!E.
Quoi donc, monsieur mon lils? .
girodeau.
Un grand repas, un dîner coûteux que j’offre à la famille Girodeau et à la famille Moulinet.
LA GRAND’.MÉRE, se levant.
Tu payes à dîner, toi?.. Ah çà! t’es donc malade?..
GIRODEAU
Faut-il pas leur z’y faire part de mon prochain mariage avec Olivette?..
' la grand’mére.
Comment! encore! Tu veux qu’une petite colombe de dixsept ans...
OLIVETTE, vivement.
Seize ans et demi, grand’mère.
p’tit fils, p’tit mignon.
< GIRODEAU
Puisqu’elle ne demande pas mieux.
Puisque je donne ma condescendance.
la grand’mère.
Taisez-vous, imbécile...
MOULINET
Hein?
LA GRAND’MÉRE
Je dis ça pour vous deux... Êcoutez-moi, j’ai été jeune aussi, j’ai été aimée, je puis même diçe adorée. On voulait aussi me faire épouser un veuf comme... eh bien, comme Girodeau, et j’avais un joli petit futur comme Désiré... Ma foi! nous avons tant fait, tant fait...
OLIVETTE.
1 Qu’est-ce que vous avez fait?
LA GRAND’MÈRE
Ça ne te regarde pas. (Elle repousse Olivette, qui écoute ; bas, à Moulinet et à Girodeau.) Nous avons tant fait qu’il a fallu nous marier.
GIRODEAU
Vous avez fait là une belle chose.
LA GRAND’MÉRE
Et sans cette belle chose, monsieur mon fils, où seriez-vous en ce moment ?
MOULINET
Mam’ Françoise, vous voyez bien qu’il faut établir les filles de bonne heure... c’est un trésor difficile à garder.
la grand’méue.
Compris... v’ià pourquoi vous voulez lui donner cet épouvantail-là... (Elle montre Girodeau.)
Air : Vaudeville de l’Anonyme.
Il doit avoir bientôt la soixantaine.
Et pour garder un trésor de seize ans,
En 1’ choisissant, je vous devin’ sans peine,
Vous vous êtes dit : Ça f’ra fuir les galants.
Comm’ dans nos champs, craignant quelques surprises,
^ Et de ses fruits, éloignant les tnoigneaux.
Le jardinier plante dans ses cerises
Un gros inatm’quin pour fair’ peur aux pierrots.
girodeau.
Un gros mannequin... maman, vous me manquez de respéct...
LA GRaND’mÉRE, levant sou bâton.
Hein?., polisson!..
girodeau.
Quant à pésiré, qu’il ose un peu revenir!... Je lui dirai