‹ P'tit hommeChapitre 1 sur 7 · P'tit homme · texte numérisé non relu

P'tit homme

La rue Spontini, avant de joindre d'un côté l'avenue Victor-Hugo et de l'autre, l'avenue du Bois-de-Boulogne, ces quartiers du Paris excentrique mais élégant, n'était qu'une rue tranquille, silencieuse et bourgeoise de Passy. On n'y voyait alors que des maisons basses, très simples, dont la porte d'entrée et les croisées ouvraient directement sur la rue. Aujourd'hui le regard du promeneur ou du passant s'arrête sur plusieurs grands hôtels d'architecture moderne et d'autres plus petits, séparés de la rue par une grille et une entrée découverte. Quant aux autres maisons, les vieilles, comme des coquettes

sur le retour qui se maquillent, elles se sont rajeunies, retapées de leur mieux. On les prendrait de loin pour de jeunes hôtels, avec leurs peintures vives, leurs faïences encadrées dans le mur, leurs vitraux artistiques. Cependant, malgré tous ces soins de toilette, on ne saurait se faire illusion sur leur âge, tout indique leur ancienneté : l'absence de grille, la porte de plainpied avec la rue. Si la croisée du rez-de-chaussée est entrouverte, on peut passer, d'une enjambée, sans grand effort, du trottoir dans la maison. C'est commode pour Je propriétaire ou le domestique qui a oublié ses clefs 5 mais c'est peutêtre aussi trop commode pour les voleurs.

Coquettes naturelles ou coquettes maquillées, jeunes hôtels ou vieilles maisons, ont indifféremment des hôtes fort paisibles : des rentiers, des pensionnés, des retraités, cherchant à prolonger leur vie dans le repos, au bon air, un pied dans Paris, l'autre dans la demi-campagne du bois de* Boulogne et de ses lacs. Mais, à côté de ces braves gens du temps passé, dans leur voisinage le plus proche, habite souvent une très jeune femme, fort élégante, ou bien un homme jeûné, encore dans le mouvement mondain, dans le train, suivant l'expression à la mode. Celle-ci

veut pleurer dans la solitude un absent aimé, ou : cacher à tous les yeux des amours défendues. Celui-là est un travailleur de la pensée, un studieux, un homme de lettres, un peintre ; c'est aussi, parfois, un homme à bonnes fortunes, dédaigneux ou revenu des belles petites qui n'ont plus de secrets pour lui, et croyant trouver du nouveau, du meilleur, de l'inconnu, auprès de la grande bourgeoise ou de la femme du monde. Dans cette rue Spontini, elles peuvent, sans grande crainte, s'aventurer même en plein jour, et si elles savent attendre la nuit tombante, mettre un voile épais, bien choisir leur temps, elles ne courent absolument aucun risque... à moins cependant d'avoir été habilement suivies.

La plus vieille de ces maisons, mais la mieux rajeunie, était habitée dans ces dernières années... par discrétion nous ne précisons pas l'époque, de même que nous croyons devoir donner des noms d'emprunt aux personnages de cette histoire d'une entière vérité... par le comte Gontran de Platère, un beau garçon d'une trentaine d'années, très élégant, assez riche pour bien vivre sans faire trop de folies, très répandu dans tous les mondes: le grand, le vrai, le demi... et l'autre.

A la fin de novembre 188.., vers trois heures

de l'après-midi, par un temps sombre, un coupé de grande remise, loué au mois, déposa M. de Platère devant son hôtel. Il congédia le cocher, et comme il cherchait sa clef pour entrer chez lui, il s'aperçut que la croisée du salon était ouverte et que son petit domestique, Charles Leflot, se trouvait dans cette pièce.

— Charles, cria-t-il, viens m'ouvrir.

Une seconde après, il traversait le vestibule et montait l'escalier, recouvert d'épais tapis amortissant tous les bruits, et dont les murs disparaissaient sous de vieilles étoffes.

Arrivé au premier étage sur le palier, transformé, afin d'agrandir la maison, en une sorte de petit salon d'attente, il souleva une portière et entra dans une pièce assez vaste, entourée de divans très bas, à la mode orientale, avec de grands coussins çà et là, un petit bureau secrétaire dans un coin, et pouvant servir indifféremment de fumoir, de cabinet de travail, ou de boudoir. La chambre à coucher faisait suite à cette pièce et semblait n'en être pas séparée, par suite de la suppression des portes dans l'intérieurde cette maison habitée par une seule personne.

Contran de Platère tendit son chapeau et sa

canne au petit domestique qui l'avait suivi, lui jeta ses gants et, s'avançant vers la cheminée où flambait un bon feu, prit une lettre placée bien en vue près de la pendule.

— Quand as-tu reçu cela? demanda-t-il tout en essayant de reconnaître l'écriture de la lettre avant de la décacheter.

— M. le comte venait départir. Il était environ midi. C'est arrivé par la poste.

— Je le vois bien, nigaud, puisqu'il y a un timbre.

Tout en parlant il retirait la lettre de son enveloppe, y jetait un coup d'œil rapide et laissait échapper un geste de surprise, puis, le sourire aux lèvres, le regard éclairé, se retournant vers Charles :

— Tu es allé chez Mlle de Lange pendant mon absence?

— Oui, monsieur le comte.

— Elle. est toujours disposée à partir demain par le rapide de neuf heures?

— Ah, je crois bien! Quand il sagit de Monte- Carlo, elle ne se fait pas prier... Monsieur peut préparer ses billets de banque ; la roulette les attend.

Encore souriant au souvenir sans doute de la

lettre qu'il venait de recevoir, mais d'un ton qu'il essayait de rendre sévère :

— Charles, fît-il, vous devenez vraiment trop familier; il faudrait corriger cela, mon garçon.

Et comme Charles,- un peu confus, baissait ses yeux vifs, sa tête intelligente de gamin parisien, M. de Platère fut tenté de regretter sa sévérité. C'est qu'il aimait cet enfant tout près de devenir un jeune homme et que sa mère, une vieille servante des Platère lui avait recommandé à ses derniers moments « Je mourrai tranquille, faisaitelle, les mains jointes, toute suppliante, si vous me promettez qu'il ne vous quittera jamais. Prenez-le, dès à présent à votre service et qu'il y reste toujours, comme je suis restée auprès de votre père et de votre mère. » Gontran avait promis, et fait de Charles, que, souvent, avec une touchante familiarité, il appelait « P'tit homme » une sorte de groom ou de jeune domestique, mais un domestique à qui l'on permettait bien des libertés, à qui l'on donnait de grandes douceurs, et que le comte parfois, à ses heures perdues, instruisait même, « pour t'élever plus tard, disait-il en riant, à la dignité de secrétaire. » Le jeune garçon, très gamin, très gavroche souvent, mais sérieux et réfléchi d'ordinaire, se montrait fort

reconnaissant de toutes ces bontés et aimait comme un père ce maître affectueux, dont le service, du reste, était des plus doux; le comte déjeunant, dînant au cercle, et ne regardant le petit hôtel de la rue Spontini que comme une sorte de garçonnière destinée au repos.

— Mlle de Lange a-t-elle dit qu'elle viendrait me prendre aujourd'hui pour dîner comme c'était convenu? demanda-t-il au bout d'un instant et après avoir jeté un nouveau coup d'œil sur la lettre qu'il venait de recevoir.

— Oui, mais un peu tard, vers sept heures et demie seulement, répondit Charles.

— Elle n'a pas besoin de toi pour ses malles, ses derniers préparatifs?

— Oh! je crois qu'elle aurait bien voulu me garder, mais M. le comte m'avait dit de revenir.

— Je pensais avoir besoin de toi. Je me suis trompé. Tu peux aller offrir tes services à Mme de Lange ; tu reviendras avec elle, sur le siège du coupé, à sept heures et demie.

— C'est-à-dire que je gêne monsieur, et qu'il veut se débarrasser de moi, fit Charles hardiment.

— Tu m'ennuies... Allons, file au plus vite.

— Oh, je ne demande pas mieux. La dame qui va venir vous retiendra peut-être à Paris.

— Je n'attends pas de dame. J'attends un monsieur pour affaire. Qu'est ce qui te donne à penser que j'attends une dame?

— C'est que monsieur a l'air content.

— Vraiment, tu a s vu ça?

— Oh! sûr... j'ai de bons yeux.

— Tu m'obligeras de les fermer à l'avenir... Ça t'ennuie donc qui je parte demain?

— C'te question! M. le comte ne m'emmène pas avec lui.

— Je te ferai venir quand je serai fixé quelque part.

— Si Mme Gabrielle de Lange le permet... et elle ne le permettra pas.

— Pourquoi, je vous prie?

— Je vous suis trop dévoué.

— Eh bien, justement. Elle doit te savoir gré de ton dévouement pour moi.

— Oui, si de son côté elle vous aimait, mais elle n'aime que votre argent... C'est pas une bonne femme ça. Monsieur le comte aurait pu mieux choisir.

— Veux-tu bien te taire !

— Oh! je sais ce que je dis.

— T'en iras-tu, enfin ?

— Oh ! je m'en vais, je m'en vais.

Et il s'élança dans l'escalier qu'il franchit en deux sauts. C'était sa manière de descendre les escaliers.

Seul, Gontran de Platère relut encore une fois la lettre qu'il tenait toujours à la main.

« Merci, merci, grand ami, disait-elle, d'accéder à ma prière, de consentir à quitter Paris pour moi, pour mon repos, au commencement de l'hiver, à l'heure de tous vos plaisirs. Je vous serai toute ma vie reconnaissante de m'avoir sauvée de moi-même... des folies que j'aurais pu commettre... Oui, je puis le dire maintenant... puisque vous êtes bon, généreux, puisque vous partez... Souvent j'ai eu peur d'un coup de tête, d'un affolement... Mais me voici rassurée, redevenue sage. Grâce à vous, je ne crains plus rien, et pour vous le prouver, bien établir que j'ai en votre loyauté une confiance absolue, je me rends à votre prière. . . Oui, pour la première et dernière fois, j'irai aujourd'hui chez vous, vous faire mes adieux, mettre honnêtement, fraternellement, mes mains dans les vôtres... Attendez-moi, à cinq heures... Ouvrez-moi vous-même... Je tremble à l'avance, en écrivant cela... Je fais

donc mal?... Non : vous n'êtes et ne serez jamais que mon ami. C'est juré, bien juré, par vous, par moi.

« Matiitlde. »

Après cette dernière lecture, il fit un mouvement pour jeter la lettre au feu... et les bûches qui flambaient en ce moment semblaient l'y inviter... mais, se ravisant, il la mit dans un porte- * feuille assez volumineux, très rempli, qu'il tira de la poche de sa redingote. Puis, comme quelques minutes le séparaient encore de l'heure du rendez-vous, il rêva de celle qu'il attendait : une bien jolie femme qui méritait en tous points sa réputation de beauté : jeune, vingt-cinq ans à peine, grande, brune, le profil très pur, de longs yeux noirs troublants, des lèvres rouges, sur des dents merveilleuses. Son mari, jeune comme elle, beau garçon, sympathique, s'appelait le baron Robert de Cloziers, un baron très sérieux, trèsauthentique, mais sans grande fortune, faisant des affaires pour vivre, c'est-à-dire essayant de se glisser dans toutes les entreprises honnêtes où on peut gagner de l'argent sans se compromettre, sans y laisser un bout de son honneur. Riche aujourd'hui par suite d'un beau courtage; pauvre

demain, le courtage mangé, et les nouvelles affaires entamées ne se terminant pas. Il aimait sa femme passionnément, avec toutes les violences de la passion, et peut-être, de son côté, Pavaitelle aimé jusqu'au jour où elle avait rencontré le comte Gontran de Platère. Comment celui-ci lui avait-il plu? Par sa réserve peut-être, ses froideurs, contrastant avec les ardeurs persistantes *% du mari... ou pour rien, sans raison. Ces affolements subits des femmes les plus sages jusquelà, peuvent-ils s'expliquer et doit-on l'essayer ? Pendant une année, ils s'étaient retrouvés toutes les semaines, souvent tous les jours, au théâtre, en soirée, à dîner. Puis Gontran, qui s?était peu à peu enflammé, brûlé à cette grande beauté, parvint à se glisser chez la baronne, sous prétexte d'affaires avec son mari. Grand fut son étonnement : Mathilde de Cloziers, qu'il croyait à moitié vaincue, fit une longue et opiniâtre résistance, si longue, si sérieuse, que le comte, qui s'y connaissait, avait jugé inutile de lutter plus longtemps. Seulement, en homme habile qui réserve l'avenir et ne désespère jamais des femmes, au lieu de prendre congé lui-même, il s'était fait congédier : « Partez, partez, lui avait-elle dit, je vous en supplie », et il partait. Mais au lieu de partir

seul et pour elle, comme elle le croyait, dans sa naïveté de femme honnête et amoureuse, il s'en allait tout simplement passer l'hiver à Nice avec Gabrielle de Lange, une demi-mondaine, une déclassée, auprès de qui il espérait oublier l'invincible baronne.

Mais serait-elle invincible encore aujourd'hui? Venait-elle chez lui réellement, comme une amie, qui croit remplir un devoir d'amitié, et avec le ferme désir, la volonté sérieuse, l'a persuasion d'être respectée? Il saurait bien le deviner, après quelques minutes d'entretien et il agirait en conséquence. En attendant, il avait bon espoir dans l'issue de la dernière bataille.

Cinq heures. Elle peut arriver d'une seconde à l'autre. Pour qu'elle n'attende pas, après avoir sonné, il descend au rez-de-chaussée et se promène dans le vestibule, avec une certaine impatience, un peu de fièvre.

Tout à coup il se souvient que la fenêtre du salon était entrouverte lorsqu'il est arrivé. Le petit domestique, avant de sortir, a-t-il songé à la fermer ? Il se dirige vers le salon pour s'en assurer, lorsqu'il entend résonner le timbre de la porte d'entrée.

C'est elle. Par prudence, dans la crainte des

cochers, elle aura renvoyé sa voiture et fait à pied une partie de la route.

Il ouvre. C'est bien elle. Malgré le grand manteau qui la couvre, il la reconnaît au développement des épaules, à la poitrine en saillie, à son port de tête, à sa taille au-dessus de la moyenne.

Il lui a serré la main silencieusement et il marche devant elle pour lui montrer le chemin. Elle le suit tremblante comme une femme qui n'est pas habituée à ce genre de visite.

Le vestibule, l'escalier, le palier, sont éclairés par des lanternes anciennes en fer forgé.

Les voici arrivés au premier étage. Sur la cheminée, dans des flambeaux à deux branches brûlent quatre bougies.

Elle se tient droite, immobile, au milieu du boudoir, toujours recouverte de son manteau et de son voile.

— Ne retirez- vous pas tout cela? demande-t-il d'une voix douce en s'approchant d'elle.

Et comme elle ne répond pas, encore trop émue peut-être, il dégrafe d'une main habile le manteau, puis il fait demi-tour, et par derrière, se met en devoir de dénouer le voile. Mais, en le soulevant, il met à découvert la partie supérieure

du cou, une nuque puissante et pourtant de forme délicate. Cette vue l'a-t-elle troublé, ou bien se décide-t-il subitement à livrer bataille ? Quoi qu'il en soit, il se baisse, il pose un baiser rapide sur ce cou.

En même temps, la baronne de Cloziers, bien en face maintenant, dit au comte :

— C'est mal... Moi qui vous ai montré tant de confiance !

Comme il se demande si cet effarouchement est sincère, elle reprend très ferme, très nette, sans dureté cependant, comme si elle souffrait d'être obligée de parler ainsi :

— Je crains que vous ne vous soyez trompé... C'est ma faute... J'ai réfléchi à ma lettre depuis que je l'ai écrite, un peu follement... Elle a pu vous donner de l'espoir... Vous vous êtes dit peut-être : « Ces adieux ne sont qu'un prétexte pour venir chez moi... Elle est, cette fois, bien décidée à... tout... Eh bien non, non!... Quand vous m'avez dit avant-hier : « Je vous obéis, je pars », j'ai été touchée profondément de ce sacrifice et je n'ai eu qu'une pensée : vous en remercier de tout mon cœur, ici, chez vous, pour que le départ fût moins triste... et que vous emportiez un bon souvenir... celui que peut laisser une

amie, une sœur... Rien, rien de plus, je vous le jure.

Elle était si resplendissante en ce moment, et son émotion lui donnait un charme si grand, que, malgré cette netteté de langage, il essaya de lutter encore.

— Tout ce que vous venez de me dire, fit-il, en lui prenant une main qu'elle n'essaya pas de lui retirer, est bien dur... Je vous aime, vous le savez... et vous m'avez permis de croire que vous m'aimiez aussi.

— Oui, je vous l'ai permis, fît-elle hardiment, la tête bien droite, ses yeux dans les siens. Vous avez profondément troublé ma vie, j'ose le dire... Malgré mes résistances, mes lettres, vous m'avez pris le cœur tout entier... Mais est-ce donc une raison pour que je me conduise plus mal encore, et que j'en arrive au dénouement habituel et vulgaire... Il viendra peut-être fatalement... Je ne sais pas... Je ne me crois pas plus forte que tant d'autres qui ont fini pas succomber; mais j'aurai du moins lutté jusqu'à la dernière heure contre moi, avec tout mon courage, toute ma volonté, toute l'énergie que je mettrais à vous sauver si vous étiez en péril, à vous venger si on vous faisait du mal.

Cette fois, elle l'avait convaincu de sa sincérité, de son désir bien arrêté de rester honnête. Les hommes qui ont beaucoup fréquenté la femme, ne se trompent pas à ces choses-là. « Rien à faire », finissent-ils par dire, et ils ont l'esprit de s'arrêter.

Gontran de Platère eut cet esprit, et assis sur le grand divan, auprès de la baronne de Cloziers, il se contenta de lui redire son amour et de l'entendre lui parler du sien.

— Déjà six heures , mon Dieu, fit-elle tout à coup. Il faut que je parte, et d'une voix attendrie: Adieu mon ami, mon frère, je vous jure de garder de vous un ineffaçable souvenir.

Elle jeta vivement sur ses épaules le manteau qu'elle avait retiré en arrivant, remit son voile devant la glace de la cheminée et, se retournant vers Gontran, debout, tournant le dos à la portière en tapisserie qui séparait le boudoir du palier, d'un mouvement rapide, elle lui tendit les deux mains.

Ils se tinrent ainsi un instant immobiles, les mains enlacées, se regardant. Puis, inconsciemment peut-être ils se rapprochèrent encore l'un de l'autre, leurs poitrines se rencontrèrent.

Les yeux dans ses yeux, sa bouche tout près de la sienne, Gontran murmurait :

— Avant de nous séparer pour toujours peutêtre, un baiser... le premier et le dernier.

Elle résista une seconde encore, puis leurs lèvres s'unirent. Mais à peine s'étaient-elles jointes qu'un coup de feu retentit, et que le comte Gontran de Platère, après avoir tournoyé sur luimême, tomba lourdement, tout droit, comme une masse sur le tapis.

Un revolver encore fumant à la main, un homme se tient immobile près de la portière soulevée.

Mathilde l'a reconnu. C'est son mari, le baron Robert de Cloziers.

Elle lui jette un regard terrible, puis, sans s'occuper de lui, sans se demander si maintenant il va la tuer, après avoir tué l'autre, elle se précipite sur le corps inanimé de Gontran, se penche, se traîne, crie, appelle, parle, interroge « Me vois-tu? M'entends-tu ? Réponds-moi, de grâce... Oh! mon Dieu ! » Et terrifiée de la pâleur du visage, de la raideur du corps, du sang qui coule à flots, elle se rejette en arrière, et la téte qu'elle avait soulevée retombe lourdement sur le tapis.

« Il est mort! il est mort! » répète-t elle, et cependant elle crie encore, ou plutôt elle essaye de

crier, lorsque de sa gorge contractée les sons parviennent à sortir : « Au secours! au secours! Un médecin ! un médecin ! » Hélas, qui peut l'entendre dans la maison déserte? Son mari seul. Mais il reste à la même place, immobile, muet, lui aussi terrifié de ce qu'il a fait, de cette mort immédiate, foudroyante qu'il ne prévoyait pas, qu'il n'avait peut-être pas voulue.

Cependant il se ranime, il se réveille, il sort de sa torpeur, lorsque sa femme se tourne vers lui, et, sans crainte, bravant le pistolet qu'il tient toujours à la main, lui crie :

— Assassin! assassin! assassin!

— Je ne suis pas un assassin, murmure-t-il tristement, sans colère... car la colère est tombée, elle s'est apaisée dans le sang.

— Assassin! assassin!

— Non, je ne suis pas un assassin, redit-il, plus haut, en relevant la tête ; je suis un mari outragé qui a fait justice.

— Justice ! de quoi?

— Il était votre amant... je l'ai tué comme j'aurais dû vous tuer aussi peut-être.

— Tuez moi donc alors! cria-t-elle.

Et rapide, elle se leva, s'élança vers lui, et lui présenta sa poitrine.

Mais il restait toujours immobile, le bras qui tenait le revolver pendant le long du corps.

— Lâche! lâche! il n'ose pas... parce que je le regarde en face... Il frappe seulement par derrière.

— Comme vous l'aimiez! fît-il simplement, d'une voix profondément triste.

— Oui, je l'aimais. Etait-ce sa faute? Mais c'est la première fois que je me rencontre seule avec lui, c'est la première fois que j'entre dans cette maison... et j'y suis venue comme une amie, comme une sœur.

— Je vous ai surprise dans ses bras.

— Non, sur son cœur... lime disait adieu... Notre premier et notre dernier baiser, ce sont ses dernières paroles, le malheureux... et vous l'avez tué!... Lâche! assassin!

Il fit un mouvement pour s'éloigner. Mais il s'arrêta. Mathilde, toujours agenouillée devant le mort, criait :

— Ah vous voulez fuir! Vous avez peur qu'on ne vous trouve auprès de votre victime... Vous espérez échapper à la justice.

— Je ne la crains pas, fit-il. Elle m'absoudra.

— Vous absoudre! Ah oui, c'est vrai! Cette loi barbare, monstrueuse... qui permet le meur-

tre, l'assassinat, qui excuse le mari lorsqu'il tue l'amant...

Une idée sembla la frapper; puis d'une voix plus basse :

— Mais encore faut-il qu'il soit l'amant.

— Personne n'en doutera!

— Vous croyez?

Elle se pencha de nouveau sur le corps de Gontran, et murmura quelques mots. On aurait dit qu'elle faisait un serment au mort. Puis, après avoir déposé un baiser sur ces joues livides, sur ce front glacé, elle se releva d'un bond, s'éloigna sans se retourner, s'élança dans l'escalier, traversa le vestibule, et sortit de la maison. C'était elle qui paraissait maintenant avoir hâte de fuir.

Il sortit derrière elle et la suivit un instant des yeux dans la rue silencieuse et déserte par cette soirée d'hiver. Mais bientôt il la perdit de vue : elle marchait très vite vers l'avenue du Bois-de- Boulogne, et de ce côté, la rue était encore plus noire, le brouillard plus intense.

Page 1