II
A sept heures et demie, comme elle l'avait annoncé, Gabrielle de Lange arriva en voiture rue Spontini. Charles sauta du siège où il était monté pour obéir à son maître, ouvrit la portière du coupé, puis la porte de la maison, et s'effaça devant Mlle de Lange.
En passant devant lui, elle jeta ces mots :
— Malgré tout ce que je vous ait dit, vous avez encore oublié de fermer la croisée du rez-dechaussée... Vous finirez parfaire assassiner Gontran .
Comme elle ne le voyait pas, il leva les épaules et murmura :
— Elle n'est pas encore arrivée, et elle me gronde déjà.
Et, en vrai gavroche qu'il était parfois, le petit domestique emboîta le pas de Gabriel le de Lange, et lui fit des pieds de nez dans le dos.
— Go.ntran, criait-elle, tout en parcourant le vestibule, c'est moi. Es-tu prêt pour aller dîner? Descends-tu ou veux-tu que je monte?... Tiens, il ne répond pas. Est-ce qu'il est sorti?... Allez donc voir, ajouta-t-elle en se tournant vers Charles qui, brusquement, interrompit ses pieds de nez.
Il monta l'escalier de la même façon qu'il l'avait descendu trois heures avant, d'un bond, traversa le palier du premier étage, souleva doucement la portière, après l'avoir un peu remuée... c'était sa façon de frapper à la porte dans cette maison où il n'y avait pas de porte... et tout à coup poussa un cri.
— Qu'y a-t-il? demanda Gabrielle effrayée. Sans attendre la réponse, elle monta l'escalier
le plus vite qu'elle put. Comme elle atteignait le palier, Charles, revenant sur ses pas, se dressa devant-elle, pâle, tremblant :
— Mais qu'y a-t-il? Parle donc!
Elle se pencha vers lui pour le soutenir, car il allait tomber, et elle l'entendit murmurer :
— Il est mort! il est mort!
— Qui ça, mort?
— Mon maître.
Bravement, elle marcha devant elle, souleva la tapisserie et entra.
Le spectacle qu'elle vit lui causa certainement moins d'effet qu'à Charles Leflot. Blonde, mince, délicate, petite, Gabrielle de Lange n'était cependant ni impressionnable ni nerveuse. Un cœur d'homme, et d'homme solide, sous une enveloppe très féminine et toute charmante.
Marchant sur la pointe des pieds, évitant les flaques de sang, elle s'approcha du corps étendu sur le tapis, le regarda quelques secondes, se baissa pour toucher le front, le visage, écouter le cœur, constata la mort comme l'aurait fait un médecin et, se tournant vers le pauvre petit domestique, anéanti, désespéré, de grosses larmes plein les yeux, elle lui dit :
— Rien à faire. Il est mort depuis longtemps déjà... Il faut prévenir immédiatement la police.
— La police! répéta Charles sans bien comprendre.
— Oui, le commissaire du quartier.
Il se leva machinalement pour obéir, marcha dans la direction du palier, et au moment de l'atteindre :
- — Vous allez rester comme ça, toute seule?...
— Pourquoi pas ? Je n'ai pas peur des morts... Allons, dépêchez-vous. Pour aller plus vite, vous
prendrez la voiture qui nous a amenés et vous la mettrez à la disposition du commissaire.
Elle pensait à tout. Sa tranquillité d'esprit était parfaite.
Lui, le pauvre Charles, s'en allait la tête basse, le regard toujours obscurci par les larmes, ne pensant qu'à une chose : « Mon maître, qui a été si bon pour moi, qui m'a servi de père, est mort, est mort ! »
Seule, Gabrielle de Lange, toujours très calme, promena son regard, plutôt curieux qu'attendri, dans le salon, pour essayer de comprendre ce qui s'était passé, quel drame s'y était joué. Elle avait constaté la mort en véritable médecin. Pour savoir les causes de cette mort, elle se faisait magistrar.
Un suicide peut-être ? Cette idée lui avait déjà traversé l'esprit, mais elle l'avait repoussée. Pourquoi le comte de Platère se serait-il tué, lui qui aimait tant la vie et pouvait si bien en jouir ? Du reste, s'il s'était tué, on trouverait une arme près de lui ou tout au moins dans le salon. Elle chercha, et pour mieux chercher, elle souleva même le cadavre, le tourna et le retourna. Très forte, cette petite femme blonde! Elle ne trouva aucune arme.
Il s'agissait donc d'un crime. Crime ordinaire, vulgaire ? Assassinat suivi ou précédé de vol? Pourquoi pas? dans cette rue déserte, par cet après-midi plus noir que la nuit, dans cet hôtel mal gardé, mal fermé.
Sans doute. Mais cela pouvait être aussi ce qu'on est convenu d'appeler un crime passionnel. Le comte de Platère, dans son existence aventureuse, flottante, de femme en femme, et avec son goût bien prononcé pour les femmes des autres, avait dû se faire beaucoup d'ennemis, provoquer bien des vengeances.
Du raisonnement, de l'analyse, Gabrielle de Lange crut devoir passer aux recherches actives.
Si on avait tué le comte pour le voler, que lui avait-on pris? Elle courut au petit bureau en bois de Boule, dans lequel plusieurs fois elle l'avait vu mettre son argent. La clef était à la serrure d'un tiroir. Elle ouvrit, et d'un coup d'oeil se rendit compte qu'il renfermait un millier de francs, en petits billets de banque et en louis d'or l'argent de poche de M. de Platère.
« Drôles de voleurs, fît-elle, en fermant le tiroir sans y rien déranger. Ils n'ont qu'à étendre la
main et à prendre, et ils ne prennent rien
Mais, poursuivit-elle, après une seconde de ré-
flexion, le comte avait évidemment une somme plus importante chez lui..... Nous partions demain matin, nous allions à Monte-Carlo, qui est cher, et il a dû certainement aujourd'hui s'approvisionner dans une banque quelconque. Où sont les provisions ? Si je n'en trouve pas, je devrai conclure de cette façon : Assassinat et vol. »
Elle chercha de nouveau de tous côtés, avec grand soin... « Rien... Et sur lui? se demandat-elle. J'aurais dû commencer par là. »
Dans la crainte d'être surprise au milieu de recherches très naturelles, mais qui seraient certainement mal interprétées, elle releva et attacha avec des embrasses la portière qui séparait le boudoir du palier. De cette façon, elle pouvait surveiller l'escalier qui était en face, le vestibule qui était en bas, et dès qu'on entrerait, entendre et voir de loin les arrivants.
Ces précautions prises, et après avoir relevé sa jupe pour ne pas se tacher, elle s'approcha de nouveau du cadavre, se baissa, et de sa main très fine, très habile, elle fouilla dans les poches de la redingote que portait M. de Platère.
Bientôt elle en retirait un portefeuille et, sans se gêner, elle en faisait l'inventaire : trois liasses de billets de banque de dix mille francs chacune,
divers papiers, des valeurs sans doute, et une lettre de femme. On ne pouvait s'y tromper.
Elle crut pouvoir lire et fut aussitôt fixée sur la nature du crime, sur son mobile : meurtre évidemment dicté par la passion, la jalousie : un rendez-vous, le mari en est informé, accourt et tue l'amant.
Elle venait de conclure ainsi, de rédiger mentalement ce procès-verbal lorsqu'elle entendit la porte de la rue s'ouvrir.
Que faire du portefeuille qu'elle tenait encore à la main ? Le temps lui manquait pour le remettre où elle l'avait trouvé. On pouvait la voir du bas de l'escalier, et croire qu'au lieu de restituer, elle fouillait un mort pour le voler. Puis, ces billets de banque ne lui appartenaient-ils pas ? C'était pour elle, pour le voyage du lendemain, pour son existence à Monte-Carlo, ses plaisirs,
son jeu oui, sa roulette tant aimée que
M. de Platèr.e emportait ces trente mille francs. Ne devaient-ils pas revenir au dernier survivant? Où iraient-ils ? A la famille du comte riche à millions ? Quel malheur ! C'était elle qui en avait besoin, elle, Gabrielle de Lange, que la mort du comte allait laisser dans une... misère noire,
dans une terrible dèche. Ces réflexiones, faites en une seconde, car la pensée, par instants, court plus rapide que l'éclair, elle glissa le portefeuille dans sa poche, une de ces grandes poches en forme de sac, cousues dans la jupe des femmes.
Le commissaire de police du XVIe arrondissement, après avoir dîné chez lui, venait de rentrer à son bureau, lorsque Charles Leflot s'y précipita.
Lorsqu'il eut compris ce dont il s'agissait.... ce qui n'était pas facile, le jeune domestique, toujours très ému, encore terrifié, s'expliquant fort mal... il donna l'ordre à un inspecteur de la sûreté, détaché au commissariat, d'aller chercher un médecin du quartier et de l'amener rue Spontini, puis il monta en voiture avec son secrétaire, et Charles Leflot, trop désespéré pour qu'on le mît sur le siège.
Quand il eut constaté le crime, car toute idée de suicide fut immédiatement écartée par le médecin... le commissaire de police prévint le procureur de la République et la Préfecture, puis il
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commença une enquête sommaire en attendant qu'un juge d'instruction eût été nommé par le parquet.
Interrogée d'abord, Gabrielle de Lange affirme ne rien savoir au sujet du drame qui vient d'avoir lieu; quand elle est arrivée à sept heures et demie, avec Charles Leflot, comme le déclare de son côté le cocher qui les a conduits rue Spontini, le corps de la victime était déjà raide et glacé.
A cette question : ce Soupçonnez-vous quelqu'un de ce meurtre? » Elle répond : « Absolument personne. Je ne connais à M. de Platère aucun ennemi. »
Alors le magistrat qui, par devoir professionnel, l'étudié, la regarde attentivement, obligé de constater qu'elle est fort jolie, d'une beauté très capiteuse, avec des yeux bleus fort troublants, se demande et lui demande si elle ne serait pas involontairement mêlée à l'affaire, si le comte de Platère n'aurait pas été frappé par un amant jaloux qu'elle aurait éconduit.
Avec des mines d'innocente, elle repousse cette idée : elle n'a pu éconduire des amoureux, parce que, vivant fort retirée, très sagement, elle n'en a jamais eu, jusqu'au jour où elle a connu M. de Platère.
Elle se garde bien d'en dire plus long, de laisser soupçonner ce qu'elle a découvert, ce qu'elle sait. En effet, s'il est établi que le comte a été tué par un mari outragé, toute idée de vol sera écartée, et quand on aura constaté qu'il avait de l'argent chez lui ou sur lui, on pourra la soupçonnerr de l'avoir pris quand elle s'est trouvée seule dans l'hôtel. C'est ainsi que la soustraction irréfléchie, instantanée du portefeuille peut avoir les plus graves conséquences.
L'interrogatoire sommaire de Charles Leflot inquiète un instant Gabrielle de Lange.
— Comment vous appelez-vous ? demande au jeune garçon, le commissaire de police.
— Charles Leflot, répond-il en pleurant.
— Il faut aider la justice à venger votre maître :
— Oh, je veux bien ! je veux bien ! fit-il en se redressant, en relevant la tête... Je m'appelle Charles Leflot. Je viens d'avoir quinze ans.
— Dites ce que vous savez.
— Je ne sais rien.
— Je vais vous aider... L'assassin a pénétré ici pendant votre absence, n'est-ce pas?
— Oui; oh, sans cela! j'aurais crié, j'aurais défendu mon maître, répondit-il avec énergie.
Il avait levé le bras et faisait un geste menaçant. L'enfant venait de grandir.
— Vous aviez bien fermé la porte de l'hôtel, lorsque vous êtes parti, continua le commissaire. Comment a-t-on pu entrer?
— Hélas, par la croisée du rez-de-chaussée que j'avais laissée ouverte. Je me le suis rappelé lorsque j'étais déjà loin... C'est moi qui suis la cause de la mort de mon maître !
— Calmez-vous, mon garçon... Voyons, qui soupçonnez-vous de s'être introduit ici ?
— Ah! si je soupçonnais quelqu'un, je vous l'aurais déjà dit... Le gueux !
— M. de Platère recevait beaucoup de visites ?
— Non, très peu. C'est trop loin, ici.
— Qui avez-vous vu ces temps derniers? Cherchez bien.
— J'ai vu... j'ai vu... le baron de Cloziers.
— Qu'est-ce que c'est que le baron de Cloziers ?
— Un ami de monsieur.
— Que fait-il ?
— On m'a dit qu'il faisait des affaires.
— Avec votre maître ?
■ — Oh! non, monsieur ne voulait pas.
— Comment le savez-vous ?
— Je l'ai entendu dire au baron la semaine dernière : « Non, décidément, malgré tout mon désir de vous être agréable, je ne veux pas entrer dans cette affaire-là. »
— Et croyez-vous que la personne dont vous parlez soit venue ici aujourd'hui?
— Je ne sais pas.
— Votre maître attendait- il quelqu'un?
— Pour ça, oui.
— Qu'est-ce qui vous donne cette conviction?
— Parce qu'il m'a envoyé en course... C'était son habitude lorsqu'il devait recevoir une visite.
— Cependant, vous étiez ici, ces jours passés, quand il a reçu le baron de Cloziers. Vous venez de répéter les paroles échangées entre eux.
— Oh! pour ces visites-là monsieur ne m'envoyait pas en courses.
— Pour quelles visites alors ?
— C'était quand il attendait...
— Qui.. ? Parlez sans crainte.
— Quand il attendait des dames.
— Ah ! Et vous pensez aujourd'hui...
— Oui... Il était pressé de me voir partir... et il paraissait tout content. Je le connaissais bien. Quand il avait cet air-là, c'est que...
— Allons, dites.
— C'est qu'il avait un rendez-vous avec... avec... une jolie femme.
— Eh bien, dit galamment le commissaire de police qui de temps à autre regardait à la dérobée Gabrielle de Lange, il attendait madame.
— Oh non... pour elle il n'aurait pas été si content. C'était du nouveau qu'il attendait.
Ces questions préliminaires, plutôt que cet interrogatoire, furent interrompues : l'inspecteur de la sûreté, chargé par le commissaire de police de prendre des renseignements dans le quartier, était revenu, et semblait désirer parler immédiatement à son chef. Celui-ci le rejoignit et reçut le rapport suivant :
« Un cocher de remise attendait depuis six heures de l'après-midi, au coin de la rue Spontini et de^ l'avenue Victor-Hugo, un client qui ne revenait pas. Il commençait à s'impatienter de cette longue station à la place où on lui avait dit de rester, sans être inquiet cependant pour son argent, car il connaissait ce client.
A cette information venait s'en joindre une autre qui donnait à la première une grande importance : le liquoriste, débitant de tabac, devant lequel la voiture stationnait, l'avait vue arriver à
six heures, et machinalement avait suivi des yeux la personne qui en descendait :
« — C'est un voleur que vous nous amenez là! avait-il dit au cocher. Il vient d'entrer par la fenêtre, chez le comte de Platère, là, tout près. — Ne vous inquiétez pas, avait répondu le cocher. C'est le baron de Cloziers, membre du cercle dont mon patron fournit les voitures. — Pourquoi n'entre-t-il pas par la porte, comme tout le monde ? — Une farce, sans doute. C'est un ami de la maison. Je l'ai déjà conduit ici. »
— Drôle de farce, murmura le commissaire en jetant un coup d'œil sur le cadavre toujours étendu dans la pièce voisine.
Puis? il réfléchit : d'après les premières informations recueillies, il s'agissait d'un meurtre sortant de l'ordinaire et qui ne pouvait pas avoir le vol pour mobile: un assassin doublé d'un voleur ne se fait pas conduire à six heures de l'après-midi, en voiture, par un cocher qui le con-i naît sur le lieu où il doit opérer. Il prend plus de précautions aussi pour entrer dans les maisons : il ne s'expose pas à être vu par les voisins. Charles Leflot était donc dans le vrai quand il prétendait que son maître devait attendre une femme. La baronne de Cloziers, peut-être, que
son mari avait suivie et surprise en flagrant délit. Mais existait-il une baronne de Cloziers? Il allait s'en informer. Avant de congédier l'inspecteur de la sûreté, il lui dit:
— C'est tout? Vous n'avez rien autre à m'apprendre ?
— Rien, monsieur le commissaire.
— Avez-vous bien demandé à tous les voisins si on a vu une femme... une femme élégante... une dame, entrer cet après-midi dans l'hôtel ?
— Oui, monsieur, je l'ai demandé, car il m'est venu la même idée qu'à vous.
— Ah, n'est-ce pas ?
— J'ai interrogé les domestiques, les concierges, lés boutiquiers de la rue. . . il y en a très peu. . . On n'a vu personne.
— Cela n'a rien d'étonnant : il fait nuit depuis quatre heures et demie et avec cela un brouillard !... Ne vous éloignez pas, j'aurai sans doute besoin de vous.
Désirant adresser de nouvelles questions à Charles Leflot, il lui fit signe de s'approcher. Mais la seconde partie de cet interrogatoire, au lieu de l'éclairer, allait le rendre plus hésitant.
En effet, pendant que le commissaire s'entretenait avec son inspecteur, sur le palier du pre-
mier étage, Gabrielle de Lange, restée un instant seule avec Charles dans le boudoir, lui avait dit, très vite, à voix basse :
— Tu veux donc, fit-elle en le tutoyant brusquement, que la mort de ton maître, de celui qui t'a servi de père, ne soit pas vengée?
— Moi, pourquoi ça?
— Tu essayes de faire croire au commissaire... et, en sommé, tu n'en sais rien... que le comte attendait une femme.
— Eh bien?
— Cela le conduit tout naturellement à supposer que notre pauvre Gontran a été tué par le mari de cette femme.
— Eh bien, tant mieux! on trouvera tout de suite l'assassin et on lui coupera plus vite le cou.
— Voilà ce qui te trompe : d'ordinaire la j ustice ne punit pas les maris qui tuent les... amoureux de leurs femmes.
— Tiens! c'te bêtise!... Alors l'assassin de mon maître...
— Peut-être n'ira- t-il même pas en prison... Tandis que s'il s'agissait d'un voleur... on l'enverrait au bagne pour le moins.
Elle en avait assez dit pour frapper l'esprit encore incomplet, à peine formé, de ce jeune
garçon auquel on venait de tuer le seul être qu'il aimât, et qui n'avait qu'une pensée : le venger.
— Alors, lui dit le commissaire de police, en reprenant ses questions, vous croyez, mon garçon, que M. de Platère vous a envoyé en course parce qu'il attendait une dame ici ?
— Oui, Monsieur, je l'ai cru d'abord, fit Charles d'un ton très décidé cette fois.
— Comment d'abord? Et après ?
— Après je ne pouvais plus le croire, parce que mon maître m'a dit que ce n'était pas vrai.
— Ah ! vous lui aviez donc fait part de vos idées?
— Oui, monsieur, il me permettait quelquefois de plaisanter avec lui : il était si bon pour moi !
— Et il vous a déclaré qu'il n'attendait pas de dame ?
Charles fit un signe affirmatif.
— Et qui attendait-il?
— Un monsieur.
— Il te l'a dit? tu en es sûr ? C'était sans doute pour te tromper ?
— Oh! non, j'ai bien vu à son ton qu'il parlait sérieusement.
Il ne mentait pas. Il croyait à ce qu'il disait : la crainte que son maître bien-aimé ne fût pas
vengé lui faisait maintenant voir les choses autrement qu'il ne les avait vues.
Après quelques instants de silence, le magistrat que cet interrogatoire avait amené, lui aussi, à envisager l'affaire sous un jour nouveau, dit brusquement :
— Où ton maître serrait-il son argent?
— Là, dans ce petit meuble.
— Oui, je l'ai ouvert... Mais c'était seulement des petites sommes qu'il mettait dans ce tiroir.
— Et les grosses?
— Il n'en avait pas ici. Il les déposait au Crédit Lyonnais et les retirait quand il en avait besoin. Je l'ai accompagné plusieurs fois.
— Au Crédit Lyonnais, bien, répéta le magistrat, en faisant signe au secrétaire de prendre note... Et crois-tu qu'il y soit allé aujourd'hui?
— Dans la matinée, oui, monsieur, c'est bien possible... c'est même sûr... Il devait partir demain, et il lui fallait de l'argent.
— Alors que serait devenu cet argent, suivant toi? J'ai cherché partout... même dans les vêtements qu'il porte encore et je n'ai rien trouvé.
— Naturellement, monsieur le commissaire.
— Pourquoi naturellement?
— Parce que si on l'a tué, c'était pour le voler.
— C'est ton idée, cela?
— Oh, sûr!
C'était son idée, sa nouvelle idée inculquée par Gabrielle de Lange et dont il ne démordrait plus avec l'entêtement de l'enfance et de la première jeunesse.
Après un nouveau silence, le magistrat demanda :
— Le baron de Cloziers dont tu m'as parlé, que tu as vu plusieurs fois ici, est marié?
— Je ne sais pas, moi. Pourquoi me demandezvous cela?
— C'est toi qui m'interroges? fit en souriant le commissaire de police.
— Dame, c'est que votre question m'a fait de l'effet... On dirait que vous le soupçonnez.
— Peut-être.
Et regardant bien en face, Charles Leflot :
— C'est lui qui est venu ici cet après-midi,
— Lui! Alors ce serait lui qui aurait tué mon maître?... Oh! le gueux!... oh! le misérable!
Mais s'arrêtant tout à coup et comme s'il se parlait à lui-même :
• — Pourtant... il n'avait pas l'air méchant. Une bonne figure plutôt... Mais voilà, tout le monde en voulait à la fortune de mon maître...
on le croyait plus riche qu'il n'était... Il me Ta dit souvent... Ce baron est revenu encore pour lui parler d'une affaire. Monsieur a refusé comme la première fois... et alors... conclut Charles Leflot en montrant le cadavre.
Le commissaire de police l'avait laissé parler, sachant que d'une simple supposition à peine formulée, jaillit parfois un indice grave, une preuve accablante. Puis, ce que disait ce témoin s'accordait assez bien avec ce qu'il pensait luimême, depuis que la femme soupçonnée un instant, cherchée et presque entrevue, disparaissait maintenant, faisait absolument défaut. La fable du jeune domestique, cette querelle à propos d'argent, suivie d'une lutte sans doute, d'un meurtre... et d'un vol, donnait encore raison au commissaire de police qui, dans les conditions où le crime avait eu lieu, se refusait à croire qu'il fût prémédité.
Cette enquête sommaire, l'apposition des scellés aussi sur la plupart des meubles de l'hôtel, durèrent jusqu'à onze heures du soir. Puis, le commissaire de police s'éloigna après avoir institué gardien et surveillant de l'hôtel jusqu'au lendemain l'inspecteur de la sûreté. Il devait avoir pour compagnon ce pauvre petit domestique
qui avait demandé la permission de veiller son maître et qui en effet le veilla toute la nuit, à genoux, pleurant et priant.
Quant à Gabrielle de Lange, elle s'excusa de ne pouvoir rester dans l'hôtel, l'émotion, la douleur l'avaient, disait-elle, anéantie, brisée, et l'obligeaient à regagner sa demeure, ce que le commissaire de police comprit très bien. Peut-être aurait-il dû comprendre aussi qu'elle était pressée de mettre en lieu sûr le portefeuille de M. de Platère. Mais l'idée ne lui était pas venue un seul instant de soupçonner d'un vol et de faire fouiller cette jolie fille qui semblait pleurer son amant avec tant de sincérité, et qui n'était entrée dans l'hôtel, on n'en pouvait douter, que deux heures après l'assassinat. La plupart de ses collègues auraient agi comme lui : la police a plus souvent qu'on ne croit certaines réserves, certaines pudeurs regrettables peut-être dans quelques cas, mais qu'il serait injuste de lui reprocher.
Malgré l'heure avancée, le commissaire de police ne crut pas que sa tâche était terminée. Les commissaires des différents quartiers de Paris essayent souvent de mériter le titre de magistrats qui leur est donné et de remettre au juge instructeur, dont la nomination se trouve parfois retardée par diverses causes, une enquête bien faite, des informations habilement prises qui serviront de base à l'instruction et pourront lui être d'une grande utilité.
Aussi le commissaire du XVIe arrondissement, en quittant la rue Spontini, se dirigea-t-il vers le domicile du baron de Cloziers, domicile que lui avait indiqué le cocher du cercle, non pas pour voir le baron, ni l'arrêter... aucun mandat n'ayant été encore lancé.,, mais pour prendre divers renseignements.
Ses premières questions, suivies de réponses, lui apprirent d'abord que le baron était marié à une très jolie femme d'une conduite exemplaire, et qu'il faisait avec elle le meilleur des ménages.
La baronne était sortie dans la journée vers quatre heures, mais elle était rentrée à l'heure du dîner, avec une de ses amies, pour ne plus ressortir.
Quant au mari, contrairement à toutes ses habitudes, il n'avait pas dîné avec sa femme, il n'était même pas encore rentré. Cependant on l'avait vu dans la soirée, agité, paraissant très pressé, monter chez lui et en redescendre cinq minutes après.
Où était-il allé ? Aurait-il déjà pris la fuite ? se demanda le commissaire de police avec inquiétude.
L'idée lui vint alors de se rendre au cercle du baron. Il n'espérait pas l'y trouver. Mais les domestiques, les employés du jeu surtout, les croupiers sont d'ordinaire assez bien renseignés sur les membres du club où ils passent leur vie dans un désœuvrement relatif. Tous ces gens font plus ou moins métier de prêter à gros intérêts, aux joueurs, leur économies, et pour courir le moins de risques possible, ils s'éclairent sur
la situation, la moralité de l'emprunteur : à défaut de leur intérêt, leur curiosité les y pousse.
Pour s'introduire dans les salons du cercle, dont le baron de Cloziers faisait partie, le commissaire de police du XVIe arrondissement ne pouvait rencontrer aucune difficulté. Les gérants d'un club ouvert ont tout intérêt à mériter les bonnes grâces de l'administration, qui pourrait, en cas de plainte, supprimer l'autorisation donnée, fermer les portes de la maison. Aussi le magistrat, homme de très bonne compagnie, du reste, après s'être fait reconnaître, seulement du gérant, et lui avoir demandé le secret, put-il entrer dans les salons où les membres présents le prirent pour un collègue nouveau, élu aux dernières élections.
Il traversa seulement les salles de lecture et d'écarté, silencieuses et presque désertes à cette heure avancée, puis il passa dans la salle de baccara, très pleine, très animée, car la partie marchait très bien en ce moment, dans le cercle en question, qui a des hauts et des bas, comme tous les clubs vivant du jeu.
Une taille venait de finir. La banque était aux enchères.
— Cent louis, fit un joueur.
— Deux cents, dit un autre.
— Trois cents, reprit le premier.
La banque allait être adjugée à trois cents louis, lorsqu'un homme d'une trentaine d'années, le teint très animé, le geste et la parole fébriles, cria :
— Cinq cents louis.
— Tiens ! fit observer quelqu'un à côté du commissaire, le baron de Cloziers qui se lance.
— Qu'est-ce qui lui prend? fit un voisin. D'ordinaire il taille à dix ou quinze louis, grand maximum.
— Il aura fait un héritage dans la journée, dit un jeune membre du cercle.
— Ou assassiné quelqu'un, ajouta un journaliste en riant.
Le commissaire de police, vivement intéressé par ce colloque dont il prit bonne note, ne perdait plus de vue celui qu'on venait de désigner comme s'appelant le baron de Cloziers.
C'était bien l'homme que lui avait dépeint Charles Leflot : une bonne figure, l'air honnête. Rien d'un assassin ou d'un voleur, « mais quelque chose peut-être d'un meurtrier », se disait le commissaire. Un sanguin, un nerveux, un em-
balle qui peut avoir par instants des violences terribles.
Oh! oui, un nerveux! Assis au milieu de la table de baccara sur la grande chaise des banquiers, il battait les cartes avec une sorte de rage, comme si déjà elles lui étaient défavorables.
Les cartes battues, il les fit couper, puis les distribua très vite, les envoyant loin, à l'autre bout des tableaux.
Un bon joueur cependant : il perdit plusieurs coups importants, sans sourciller, et gagna ensuite avec la même indifférence. Il paraissait insensible à la perte ou au gain. Ce qu'il semblait vouloir, c'était jouer sans s'arrêter, sans trêve, sans repos . Il s'impatientait lorsque les croupiers mettaient trop de temps à payer ou à ramasser les masses et continuait à distribuer les cartes avec une vitesse gênante pour les pontes, qui n'avaient pas le temps de faire leur jeu.
— On dirait qu'il joue seulement pour s'étourdir, fit encore observer quelqu'un près du commissaire de police.
C'était bien ce qu'il pensait lui-même depuis un instant : Robert de Cloziers jouait pour s'étourdir, c'est-à-dire pour oublier, comme d'autres, après la faute ou après le crime, boivent, se
grisent, chantent, dansent, se livrent à la débauche. C'est dans les cabarets, les bals de barrière, les maisons malfamées, les bouges de toutes espèces, que les agents de la sûreté recherchent les criminels de bas étage. Ce sont les grands restaurants, les maisons de rendez-vous féminins, les cercles où la partie est forte qui donnent asile aux criminels d'une autre classe... et le commissaire de police se félicitait de sa pénétration. L'indice moral qu'il venait de recueillir était des plus précieux : le meurtre commis, le baron de Cloziers n'avait pas osé rentrer chez lui, y dîner en famille. 11 avait marché dans Paris, fiévreux, affolé, puis il s'était rendu à son cercle, à l'heure du baccara, et dans l'espoir de calmer sa fièvre, d'apaiser ses remords, de ne plus voir sa victime dont le sang coulait encore devant ses yeux, il jouait, il jouait passionnément.
Avec quel argent jouait-il? Le sien ou celui de sa victime? L'instruction éclaircirait ce point important. Mais d'ores et déjà on pouvait établir que k baron, au dire de ses collègues eux-mêmes, était d'ordinaire un très petit banquier et qu'on ne l'avait jamais vu tailler aussi cher.
Sa première banque de dix mille francs, après
s'être doublée, triplée, sans qu'il parût songer à la brûler, finit par sauter. Alors il la renouvela. Encore dix billets de mille francs qu'il prit dans sa poche de côté, sans les tirer d'un portefeuille. Ils n'étaient même pas sous enveloppe. Mais une épingle les réunissait en une seule liasse. Le commissaire de police nota ce détail, et en homme d'ordre, ramassa l'épingle que M. de Cloziers jeta sur le tapis après avoir défait la liasse et étendu les billets sur la table.
Cette seconde banque, un instant sur le point de sauter, devint une banque rasoir malgré 'les nerfs du baron, qui prenait des cartes quand il ne fallait pas en prendre, laissait voir ou deviner son jeu, commettait faute sur faute. Les gros joueurs décavés les uns après les autres renoncèrent à une lutte impossible. La partie languit encore quelque temps et finit par mourir comme toutes les parties trop animées au commencement, et où les combattants épuisent vite leurs forces.
Alors seulement le baron de Cloziers se leva, se rendit dans la salle à manger du cercle où, seul , dans un coin, sans parler à ses collègues, il mangea peu et but vite, nerveusement, comme il avait joué.
Puis, au lieu de rentrer chez lui, il passa dans
le salon de lecture, et s'étendit sur le grand divan destiné à faire la sieste.
L/inspecteur de police, qui depuis longtemps déjà avait remplacé son chef avec ordre de surveiller tous les faits et gestes du baron, prit un fauteuil et attendit.
Le juge nommé par le parquet de la Seine pour instruire cette affaire, après avoir pris connaissance, dans la matinée du lendemain, des divers rapports et de l'enquête du commissaire de police, rendit l'ordonnance qu'on appelle habituellement mandat d'amener et qui est prescrite par l'article 40 du Code d'instruction criminelle.
En même temps, comme, dans sa pensée, la nécessité d'interroger la femme du prévenu ne tarderait pas à s'imposer, il décerna pour le jour même, dans l'après-midi, un simple mandat de comparution contre la baronne Robert de Cloziers.
Le prévenu fut amené vers midi, et après les formalités d'usage, avec cette politesse remarquée chez plusieurs juges instructeurs, celui-ci lui dit :
— Vous savez sans doute, monsieur, de quel fait j'ai à vous parler?
— Parfaitement, monsieur, répondit Robert de Cloziers, assez calme en apparence et aussi poli que son juge.
Celui-ci reprit :
— Une personne que vous connaissiez, avec qui même, je crois, vous étiez Jié, le comte Gontran de Platère, a été tué, hier, dans son hôtel, rue Spontini. Je ne vous apprends rien, n'est-ce pas?
— Rien, monsieur, puisque c'est moi qui ai tué le comte.
— Ah*! voilà un aveu qui me dispense de tous préliminaires et me permet de vous poser immédiatement cette autre question : pourquoi avez vous tué M. de Cloziers?
— Parce qu'il était l'amant de ma femme.
— Vous en êtes certain?
— Oui, monsieur, certain.
— Une dénonciation, une correspondance peutêtre?
— Une lettre anonyme, oui, monsieur.
— Et cela vous a suffi pour commettre un meurtre?
— Oh, non, monsieur! Cette lettre a seulement éveillé mes soupçons. . . et hier, torturé par la jalousie, persuadé que ma femme, absente de chez elle à l'heure où elle y est d'ordinaire, avait
un rendez-vous avec le comte... J'ai pris le revolver que je porte souvent sur moi pour rentrer le soir... et je me suis fait conduire rue Spontini.
Il s'arrêta pour reprendre haleine et vaincre l'émotion qui le gagnait, puis, sur un signe du magistrat, il reprit :
— Arrivé devant l'hôtel... et comme j'allais sonner... je me suis aperçu que la croisée durezde-chaussée était ouverte... Je l'ai franchie... Un bruit de voix au premier étage... je monte... je soulève la portière du boudoir... Ma femme est dans les bras du comte... Ils s'embrassaient.. - Affolé, je prends mon revolver, je tire, et je tue.
Le juge d'instruction laissa quelques secondes s'écouler, puis il dit au prévenu :
— Est-il absolument exact, monsieur, que vous avez trouvé votre femme chez le comte de Platère?
— Mais oui, monsieur... Que croyez-vous donc?
— Je crois ce que vous me dites, monsieur. Cependant, les rapports que j'ai sous les yeux ne mentionnent pas la présence de Mme de Cloziers chez le comte... Ils disent, au contraire, qu'une enquête a été faite dans le voisinage, et qu'on n'a
vu aucune femme ni entrer dans la maison ni en sortir à l'heure indiquée de cinq à six... Et c'est pour cela que je me suis demandé si, dans votre conviction que M. de Platère était l'amant de votre femme, vous n'étiez pas allé tout simplement le provoquera domicile... De là une querelle, une lutte, un meurtre.
— Non, monsieur, non-, je suis jaloux, emporté, violent; mais une simple dénonciation anonyme ne m'aurait pas suffi, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, pour que je me livre à de telles violences... Malheureusement pour moi... et pour tous, j'ai surpris ma femme dans l'hôtel du comte, seule avec lui, dans ses bras... ce qui, d'après la loi, suffit à établir le flagrant délit.
— Veuillez écrire textuellement cette déposition, dit le juge instructeur à son greffier. Puis, se tournant vers le prévenu :
— Après vous être vengé du comte, vous avez sans doute pardonné à sa complice?
— Je n'ai pas pardonné, mais ma colère est tombée tout à coup... Ah! c'était bien assez d'une mort, d'un meurtre!... Je vous demande pardon de mon émotion, monsieur, je m'étais promis d'être calme... mais j'ai tant souffert depuis hier... Je souffre tant!
— Je le comprends, monsieur... Remettezvous.
Le juge laissa quelques secondes s'écouler encore, puis toujours très doucement:
— Permettez-moi de m'étonner, parce que d'autres s'en étonneront après moi, que votre première pensée, après vous être fait justice... car vous pensiez sans doute être dans votre droit... que votre première idée, dis-je, n'ait pas été de vous rendre dans un commissariat de police quelconque, pour y faire votre déclaration et vous constituer prisonnier. C'est ainsi que d'habitude on agit en pareil cas.
— J'y ai bien songé, monsieur; mais veuillez bien tenir compte de mon émotion, de ma fièvre... J'avais tué un homme, moi; moi qui n'ai jamais fait de mal à personne!... Et puis., ma femme, monsieur... On ne s'arrache pas tout à coup du cœur un amour comme le mien... Pensez donc, jamais, jamais je ne l'avais soupçonnée, pas même d'une coquetterie... C'est hier seulement que cette lettre est venue bouleverser ma vie... Je me suis dit : Me dénoncer, c'est la dénoncer en même temps, puisqu'elle était complice de l'autre... Quel bruit! Quel scandale! Elle est perdue, à tout jamais perdue. Ne vaut-il
pas mieux attendre? Si on me soupçonne, si on m'arrête, je dirai la vérité. Si on arrête un innocent, je la dirai plus vite encore... Mais si on ne trouve personne... A quoi bon me livrer, la livrer, dire à tous : Celle que vous croyez honnête avait un amant!
Il disait toutes ces choses avec un grand accent de vérité, d'une voix profondément émue, des larmes dans les yeux. Ses nerfs, surexcités depuis la veille, s'étaient détendus.
— Soit, monsieur, fit le juge, j'accepte votre explication avec quelques réserves, toutefois,
Puis, se levant, il ouvrit lui-même la porte d'une petite pièce qui communiquait avec son cabinet et ajouta :
— Veuillez attendre ici. Je ne tarderai pas à vous faire appeler.
La porte refermée, il sonna son garçon de bureau, pour demander si la baronne de Gloziers était arrivée, et sur la réponse affirmative du garçon, il donna Tordre de l'introduire.
La baronne de Cloziers, dans une mise très simple, mais d'un goût parfait, un peu pâle, ce qui ne nuisait en rien à son exquise beauté, prit le fauteuil que lui désignait le juge, s'empressa de répondre à diverses questions préliminaires sur ses nom et prénoms, son âge, le lieu de sa naissance, et avant qu'il l'interrogeât d'une façon plus sérieuse, lui dit :
— Je vous avoue, monsieur, que je suis un peu étonnée d'avoir été appelée ici et de m'y trouver. Mais je m'en félicite en même temps, car mes inquiétudes vont probablement cesser : mon mari dont la vie est des plus rangées, n'a point paru chez lui depuis hier soir. Le bruit court... et j'ai peine à le croire... qu'il a été arrêté; qu'il est mêlé à cette triste affaire de la rue Spontini... Un malentendu évident, une erreur, que vous avez sans doute déjà reconnue,
ou que vous allez reconnaître après m'avoir interrogée.
Le juge d'instruction, que rien n'étonnait d'ordinaire, restait cette fois stupéfait. Quel sangfroid ! quel aplomb! Son mari l'avait surprise, la veille, en flagrant délit d'adultère, avait tué son amant sous ses yeux, et elle ne paraissait pas s'en douter ! Elle parlait d'une erreur, d'un malentendu! Elle demandait qu'on la tirât d'inquiétude! Le juge la regarda un instant, chercha en vain à la deviner, puis lui dit :
— Vous parlez de l'affaire de la rue Spontini, madame. Ne la connaissez-vous donc pas dans tous ses détails ?
— Je ne sais, monsieur, que ce que disent les journaux : le comte de Platère aurait été assassiné hier, dans son hôtel.
— En effet... Mais n'étiez- vous pas de ses amies ?
— De ses amies... c'est un peu exagéré. Je l'ai rencontré souvent cet hiver dans le monde, et il m'a fait quelques visites le jour où je reçois.
— En vérité, vous ne le connaissez pas autrement?
— Mais non, monsieur, fit-elle d'une voix très ferme.
Pourtant elle ne se sentait pas entièrement rassurée : si M. de Platère n'avait pas brûlé la lettre où elle lui annonçait sa visite, et si le juge la lui présentait tout à coup! Mais il n'en parlait pas, et le sang-froid, la présence d'esprit dont elle avait fait provision pour bien jouer son rôle, en augmentèrent.
— Je m'étonne, madame, reprenait le juge, toujours doucement, mais le regard fixé sur elle, que, connaissant aussi peu que vous le dites le comte de Platère, vous soyez allée hier chez lui.
— Moi, chez le comte de Platère !
— Oui, madame, vous.
— Ah, par exemple!... Mais hier, je ne suis pas sortie de chez moi... Ah, si pardon... vers cinq heures et demie, six heures, pour aller voir une de mes amies, rue François- Premier.
— Vous parlez de l'amie que vous avez amenée dîner chez vous, fit le magistrat qui feuilletait le rapport du commissaire.
— Parfaitement, oui, monsieur... Tiens! vous savez !
Le juge devenait hésitant et se demandait qui il fallait croire, du mari ou de la femme. Comme il allait l'interroger de nouveau, elle lui dit :
— Mais enfin, monsieur, qui donc m'a vue chez M. de Platère?
Il répondit brusquement, bien en face :
— Mais votre mari, madame.
— Mon mari, c'est impossible!
— Il l'affirme,., cependant.
— Il l'affirme... Il ose affirmer!...
— Qu'il vous a trouvée chez le comte... Dans ses bras... Je suis obligé de répéter ses expressions textuelles... et que dans sa fureur, dans son affolement, il l'a tué.
— Comment, c'est lui qui a tué M, de Platère!... Ah! mon Dieu!... Mais pourquoi m'accuse-t-il, moi, moi ?
Tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une idée nouvelle, et portant les mains à son visage :
— Ah je comprends... le malheureux, fit-elle, et s'adressant au juge, en suppliante cette fois : Monsieur, je vous en conjure, oubliez tout ce que je viens de vous dire... Oui, j'étais chez M. de Platère... et mon mari a fait justice en le tuant. C'était son droit... Vous allez maintenant' le mettre en liberté, n'est-ce pas?
Cette comédie préparée, étudiée depuis la veille, avait été admirablement jouée, et le juge d'instruction, un des plus habiles du parquet de la
Seine, malgré toute son expérience et son esprit, s'y laissait prendre peu à peu. Certes, il n'était pas encore tout à fait fixé; mais il penchait à croire que la baronne était sincère en se défendant de connaître intimement M. de Platère et d'être allée chez lui, et qu'elle mentait au contraire pour sauver son mari, depuis qu'elle avait compris qu'il l'accusait d'adultère, afin de n'être pas accusé lui-même d'assassinat.
— Madame, dit le juge, reprenant son interrogatoire, après avoir nié votre présence chez le comte, vous l'affirmez maintenant. Soit, j'admets et je retiens votre dernière version. Veuillez seulement répondre aux questions que je vais vous poser.
— Je suis à vos ordres, monsieur.
— Etes-vous allée en voiture ou à pied, rue Spontini ?
— En voiture.
— Une voiture de remise, ou une voiture de place ?
— Une voiture de remise.
— Elle vous a arrêtée devant la porte de l'hôtel?
— Oui, monsieur, devant la porte.
— Prenez garde, madame. On recherchera les cochers de remise qui sont allés hier dans l'après-
midi, rue Spontini, et s'il ne s'en trouve aucun qui déclare vous avoir conduite... à quelle heure, je vous prie ?
Elle parut hésiter, chercher, puis elle répondit :
— Il devait être sept heures.
— Oh! sept heures, vous êtes en retard de deux heures, au moins.
Jouant à ravir la confusion, elle balbutia :
— Mon Dieu, monsieur, émue, troublée comme je le suis, il n'est pas étonnant...
Il l'interrompit :
— Veuillez, madame, me décrire l'hôtel du comte de Platère.
— Très élégant... des tableaux... des armes, fît-elle en cherchant, puis y renonçant : Vous me faites aussi des questions... Une femme qui se rend pour la première fois à un rendez-vous, ne remarque pas toutes ces choses.
— Soit! mais il en existe qui ne peuvent lui échapper... Dans quelle pièce de l'hôtel votre mari.vous a-t-il trouvée avec le comte?
— Dans la chambre à coucher, réoondit-elle en baissant les yeux.
— Le verrou était poussé, sans doute.
— Oui, monsieur le juge.
— Alors, comment est-on entré?
— Mais je ne sais pas... j'avais si peur !
— Essayez de vous souvenir... Vous ne pouvez pas. Je vais vous aider... On a sans doute enfoncé la porte.
— Oui, c'est cela.
— Quelle porte ?
— Mais, celle de la pièce où nous étions.
— Au rez-de-chaussée ?
— Oui, monsieur, au rez-de-chaussée.
— Et alors ?
— Et alors Mais c'est affreux pour moi de
raconter cela !
— Affreux, non, fît le juge d'instruction, difficile seulement, car il vous a fallu inventer tous ces détails... et ils sont inexacts.
— Inexacts !
— En tous points C'est très beau, madame, d'essayer de sauver son mari... Mais encore faut-il s'y bien prendre... Quand on veut passer pour avoir commis une faute, on se fait renseigner, donner quelques détails exacts, qui peuvent rendre la faute vraisemblable.
Elle reçut cette leçon, la tête basse avec humilité.
— Puisque votre mensonge Oh, je ne vous
le reproche pas... ne vous a pas réussi, reprit le
juge, voulez-vous me dire maintenant la vérité
C'est peut-être le meilleur moyen de venir en aide à votre mari.
— Oh! si j'en étais sûre !
— Je puis le lui faire comprendre et il renoncera lui-même, devant vous, à un système de défense impossible.
— Devant moi, avez- vous dit ! Il est donc ici ?
— Oui, à côté Voyez-vous un obstacle à
vous rencontrer avec lui ?
— Au contraire, monsieur. Je pourrai lui dire que je le crois innocent et que je ne l'abandonnerai pas, même s'il était coupable.
Le juge d'instruction se dirigea vers la pièce où attendait Robert de Cloziers, ouvrit et pria le baron d'entrer.
Le juge d'instruction s'effaça le plus qu'il put, afin de ne point contrarier le premier effet de la confrontation. Il avait, d'ailleurs, à s'édifier luimême, car il se sentait fort perplexe et son esprit flottait entre deux convictions.
Tandis que le baron de Cloziers se tenait immobile, presque sur le seuil de la porte, sa femme, les mains jointes, s'élançait vers lui.
— Monsieur le juge d'instruction m'est témoin, Robert, — s'écria-t-elle , — que je viens de faire tous mes efforts pour vous sauver... C'est votre aveu qui vous livre. Plût à Dieu que vous n'eussiez point parlé! Vous avez tué, affirmez-vous, le comte de Platère, parce que vous m'avez surprise chez lui, dans ses bras... J'ai dit comme vous. — Hélas! je n'avais pas eu le temps de préparer cette confirmation du men-
songe. J'ignorais certains détails, et Ton m'a aisément convaincue de fausseté
Elle s'interrompit, haletante, paraissant souffrir cruellement de cette confession pénible, comme si chaque mot de sa bouche lui arrachait le cœur.
Le baron ne parlait point.
Il considérait sa femme avec stupeur; une hébétude morbide envahissait son visage.
Mathilde reprit, sur le ton de la prière :
— Vous le voyez, mon ami, il est désormais impossible de soutenir une semblable allégation. Dans votre intérêt, dans le mien, car je fais cause commune avec vous, abandonnez ce système de défense. Il est, par malheur, percé à jour, et le défaut d'entente entre nous lui suscite trop de contradictions.
Robert eut un tressaillement douloureux. Ses paupières battirent sur ses prunelles atones, et sa voix fit lugubrement écho à cette phrase dont le sens lui échappait :
« Le défaut d'entente entre nous »
La jeune femme poursuivit, devenant persuasive, presque caressante.
— Je vous en prie, je vous en conjure, dites toute la vérité, toute Monsieur vous l'a de-
mandé déjà, — il vous le conseille encore. Cela vous sera facile, Robert, car vous êtes la droiture et l'honneur mêmes, et je sais bien, moi, que si vous êtes, par malheur, responsable de la mort d'un homme, vous ne pouvez être coupable d'un crime. Tenez! voulez-vous que je vous aide? Oh! je devine, allez! je revois toute la scène! Il ne s'agit, n'est-ce pas, que d'un acte de violence ?
Voyons ? Vous étiez en relations d'affaires
avec le comte Vous êtes allé chez lui Une
discussion s'est engagée Vous êtes très nerveux, très irritable.... Malgré mes prières, vous portez presque toujours une arme, cette arme fa-'
taie, sur vous On vous a insulté,.... provoqué
peut-être,.... et vous n'avez plus été maître de vous, hélas! Vous avez tiré !.... Ah ! c'est un grand malheur,.... une bien grande faute, mon
ami, mais enfin,.... ce n'est pas un crime, et
la justice est disposée à se montrer indulgente.
Et, tout en parlant, la jeune femme se rapprochait de son mari, jusqu'à le toucher, jusqu'à prendre sa main.
A ce contact, le malheureux se redressa, galvanisé.
— Misérable ! — proféra-t-il d'une voix sourde. Il mit dans cette exclamation toutes les dou-
leurs de son cœur lacéré, toutes les malédictions de sa conscience révoltée.
Un instant, Mme de Cloziers s'était détournée.
Elle n'avait pu supporter le reproche des yeux de son mari tout pleins d'un intense désespoir.
Mais cette fébrile réaction de l'accusé ne fut pas de longue durée.
Il retomba lourdement sous le joug de ses atroces réflexions.
— Monsieur — ■ demanda le juge d'instruction avec une grande mansuétude, — il est impossible de témoigner à un mari plus de tendresse et de dévouement que n'en montre votre femme. Madame de Cloziers est le modèle des épouses, et je me plais à croire que vous allez, ainsi qu'elle vous le conseille, renoncer à un système de défense qui a contre lui le démérite de vous donner les apparences d'un calomniateur et d'un lâche.
Le mot souffleta Robert en pleine figure.
— Un lâche! — rugit-il, redevenant en un instant l'être violent et sans frein que sa femme venait de décrire.
Le juge vit que le coup avait porté.
Il insista :
— Oui, dit-il, — car j'appelle un lâche l'homme qui, pour pallier une faute, ne craint pas de
porter atteinte à l'honneur d'une femme, surtout quand cette femme est la sienne et que, comme Mme de Cloziers, elle fait preuve d'une sublimité de vertu dont peu de grandes âmes seraient capables.
Oh ! l'atroce ironie !
Robert de Cloziers n'était point un stoïque, loin de là. C'était simplement un bon et honnête garçon que la violence excessive d'une désillusion avait affolé, à l'instar de ces fièvres chaudes qui naissent de l'exacerbation de certaines blessures. Indignement trompé par sa femme, il avait tué l'amant de celle-ci. L'acte de justice accompli, il en avait été le premier épouvanté. Et voilà que, maintenant, au chagrin de son amour brisé, au remords d'avoir tué un homme venait se joindre cette abominable souffrance de se sentir écrasé par le témoignage de sa femme, de cette femme trop aimée, auteur et cause de tout le mal.
Il fléchit sous la dure apostrophe du juge d'instruction et ne trouva rien à répondre.
Comme il s'expliquait maintenant le geste farouche et dramatique de Mathilde, prenant le mort à témoin du serment de vengeance qu'elle prononçait ! — Car c'était un serment de vengeance qui la liait et qu'elle accomplissait main-
tenant. — A cet amant d'une heure, elle sacrifiait Fépoux que des années avaient fait son compagnon, son ami dévoué, l'homme qui n'avait vécu, travaillé, lutté que pour elle, pour assurer plus de bonheur au foyer, pour mettre plus de joie autour d'elle, plus d'éclat à sa beauté !
Il se sentit écrasé par la fatalité, vaincu par le destin.
Ce que disait le juge d'instruction était vrai. En se défendant comme il l'avait fait jusque-là, en alléguant la passion pour excuse, en ne disant, après tout, que la vérité, il se rendait plus odieux encore, il encourait l'animadversion publique, cette flétrissure de l'opinion, la plus terrible de toutes, qui courbe un homme sous l'infamie souvent imméritée.
Ne valait-il pas mieux s'abandonner à la fatalité, laisser à Mathilde le succès de sa vengeance, tomber en sauvant la femme coupable de sa honte à elle ?
Toutefois, l'instinct de la conservation, qui prend toutes les formes, qui lutte autant pour l'honneur que pour la vie, lui suggéra encore quelques protestations. Il essaya de lutter, sans colère, sans passion. Quelque effort qu'il fît, il
put lire sur les traits du juge que, désormais, la conviction de celui-ci était faite.
— Madame, — dit le magistrat, s'adressant à Mathilde de Cloziers, — j'ai le regret de constater que votre noble dévouement n'a point produit sur votre mari l'impression que j'étais en droit d'en attendre. Je ne prolongerai pas pour vous les angoisses d'une telle scène. Vous pouvez donc vous retirer.
La jeune femme ne demandait pas mieux.
Elle sentait ses forces faiblir, sa volonté se détendre. Quelque exaltation qu'on ait apportée à l'accomplissement d'un acte, on ne peut se faire toujours illusion sur la qualité de cet acte. Et Mathilde de Cloziers entendait vaguement sourdre en elle les premiers reproches de sa conscience.
Mais elle tint son rôle jusqu'au bout, et le mort put être satisfait.
— Robert, — dit-elle encore une fois, il m'est affreusement pénible de vous abandonner ainsi, et si je n'avais la plus entière confiance en la bienveillance de monsieur et en la bonté de votre cause...
Il l'interrompit d'une voix que des sanglots contenus faisaient trembler.
— N'ajoutez rien de plus, madame. Il n'y a ici qu'un criminel. Monsieur juge sur les apparences que ce criminel, c'est moi. Vous et moi^ seuls, savons qu'il n'en est point ainsi. Vous m'avez fait tout le mal que vous puissiez me faire, car ce qui m'est le plus cruel, ce n'est pas de me sentir perdu , car je le suis à cette heure, — c'est d'être perdu par vous. — Adieu !
Et se détournant de la femme parjure, il s'adressa au juge.
— Je n'ai plus rien à vous apprendre, monsieur. Vous êtes suffisamment édifié.
Mais cet abattement de la première heure ne fut pas de longue durée.
Lorsqu'une nuit eut passé sur les grands événements qui venaient de bouleverser sa vie, Robert de Cloziers se sentit mieux disposé à disputer cette vie à la fatalité qui s'acharnait contre lui.
La jeunesse protestait en lui contre la menace de mort suspendue sur sa tête par l'accusation d'assassinat. Car c'était une accusation d'assassinat qui se dessinait nettement dans l'articulation des faits. Et le malheureux jeune homme voyait clairement, à cette heure, qu'à peine de contradiction, la première version de l'événement, fournie par lui, le liait, qu'il n'y aurait plus moyen de revenir en arrière, de se dédire. Ses paroles étaient transcrites, enregistrées par
le greffier. A lui maintenant d'en faire la preuve, ou, plutôt, de détruire l'atroce suspicion à laquelle la perfidie de sa femme avait donné crédit.
Ce qu'il avait dit était l'expression de la vérité. Pour y substituer un autre récit, il lui fallait inventer et, par conséquent, mentir. Or un mensonge ne se soutient pas, ne se défend pas comme la vérité. On se trouble; on se coupe, on se contredit. Sans compter qu^à cette heure, voulût-il réparer le dommage causé à la réputation de Mathilde, il ne le pouvait plus. La première énonciation subsistait : il en serait tenu compte au cours des débats, et le public en concevrait contre le prévenu d'autant plus d'a-ntipathie que celui-ci paraîtrait n'avoir retiré son accusation que par un sentiment de pudeur rétrospective.
Ce n'était pas tout.
De nouvelles épreuves, plus cruelles encore, étaient réservées au pauvre garçon.
Il s'en aperçut dès son deuxième interrogatoire.
Jusque-là, en effet, Robert de Cloziers ne connaissait de l'accusation que ses griefs acceptables. Il ne se croyait soupçonné, — ainsi que l'avait dit Mathilde, et qu'elle le croyait du reste, — que d'un acte de violence. Condamné pour
homicide, même volontaire et prémédité, il ne subissait, malgré les lois, qu'une peine aiHictive, mais non infamante, au sens strict du mot.
Il y avait là, pour un homme de cœur et d'honneur, comme une demi-consolation.
Hélas ! Cette illusion ne pouvait tenir contre Ténonciation des faits, et la terrible vérité éclata comme un coup de foudre aux yeux épouvantés du baron.
Quand il se retrouva seul en face du juge, il put, du premier coup d'œil, s'apercevoir que l'attitude et la physionomie de celui-ci avaient entièrement changé d'expression.
Celui-ci était plus grave que la veille, mais avec un voile de sévérité impitoyable étendu sur ses traits naturellement bienveillants.
M. Pauly-Reverdière, juge d'instruction, avait alors quarante ans. C'était l'un des plus jeunes magistrats du Parquet, et il n'exerçait que depuis cinq ans environ les redoutables fonctions dont il était investi.
Mais tout le monde, au Palais comme dans la ville, vantait son exquise urbanité, la haute loyauté de son caractère, l'impartialité de ses jugements, la puissante sagacité de son diagnostic moral.
Pas une fois, au cours des instructions qu'il avait dirigées, le jeune et éminent magistrat ne s'était trompé, et l'on savait que lorsqu'il renvoyait un prévenu devant la Chambre des mises en accusation, ce prévenu était certainement coupable.
Sa présence n'apportait donc à ceux-ci qu'une espérance amoindrie par beaucoup de craintes.
N'ayant jamais eu affaire à la justice, Robert de Cloziers ignorait cette particularité dont il ne devait être instruit que plus tard, et par une dure expérience.
Avec la même politesse que la veille, M. Pauly- Reverdière fît signe au baron de s'asseoir en face de lui.
Plus calme, plus maître de lui, Robert put répondre avec toute la lenteur, toute la précision désirables.
— Monsieur, demanda le juge à brûle-pourpoint, — maintenez-vous la déclaration faite par vous hier, et expliquant par un acte de violence, que quelques-uns qualifient justice, le meurtre de M. le comte de Platère?
Robert s'inclina.
— Cette déclaration étant l'expression de la vérité, je ne puis que la maintenir.
Le juge sembla hésiter.
Puis il reprit :
— Hier, cette déclaration m'avait paru vraisemblable, et je vous rendrai cette justice que votre attitude tout entière contribuait à corroborer votre dire. Mais la déposition de Mme de Cloziers a considérablement modifié mes sentiments, et j'ajoute que l'enquête, dont je détiens tous les rapports, va absolument à l'encontre de vos attestations. Il est donc encore temps pour vous, monsieur, de revenir sur vos déclarations, et je vous adjure, pour la dernière fois, de confesser toute la vérité.
Le baron répondit simplement :
— Je ne saurais rien changer à ce que je vous ai déjà dit, monsieur, et quels que soient les résultats de votre enquête, par quelque infamie nouvelle que Mme de Cloziers ait aggravé son premier crime, je ne doute pas une seconde que la vérité ne se manifeste en ma faveur. J'ai fait une grande faute en tuant un homme , c'est assez pour affliger ma vie d'un éternel remords, mais cette faute ne relève pas de la justice des hommes. La loi l'absout et me dégage de toute responsabilité.
— Fort bien, monsieur. J'aurais mauvaise
grâce à insister sur des faits auxquels vous donnez une explication qui serait acceptable si cette explication n'était absolument démentie par les renseignements venus d'ailleurs. D'autre part, mon devoir de magistrat, — c'est, du moins, ainsi que je le comprends, m'oblige, non à chercher la preuve du crime, mais celle de l'innocence. Or, vous n'êtes encore que prévenu, ne l'oubliez pas. Aidez-moi, je vous prie, à établir que vous êtes innocent.
Il était impossible d'employer un langage à la fois plus noble et plus bienveillant.
Robert répondit avec déférence :
— Veuillez diriger les questions, monsieur. Je satisferai à toutes vos exigences.
Le magistrat se recueillit un instant.
— Monsieur de Cloziers, — annonça-t-il, — ne m'.avez-vous pas déclaré, hier, que vos soupçons sur la conduite de votre femme avaient été éveillés brusquement, sans avertissement préalable, par la réception d'une lettre anonyme.
— J'ai dit cela, en effet, monsieur.
— Cette lettre, vous devez l'avoir en votre possession. Montrez-la.
Robert de Cloziers pâlit.
Il venait de se rappeler que, cette lettre sans
nom d'auteur, dénonçant Mathilde comme la maîtresse du comte de Platère, il l'avait détruite dans un accès d'incrédulité et de révolte. Sa voix fléchit quand il répliqua :
— Cette lettre, monsieur, je l'ai brûlée dans un mouvement d'indignation.
Les yeux du juge étaient fixés sur lui.
Le baron se sentit mal à l'aise sous ce regard inévitable. Il surprit un vague haussement d'épaules, un geste de la main du magistrat, qui semblaient dire :
— Parbleu ! J'en étais bien sûr.
Mais M. Pauly-Reverdière ne s'arrêta pas à ce premier démenti des faits.
Il continua :
— Vous m'avez également affirmé, monsieur, que vous n'étiez pas en relations suivies d'affaires avec le comte de Platère? J'insiste sur ce mot « suivies ».
Robert se remit un peu :
— Je l'ai affirmé et je l'affirme encore, monsieur. Ce fut lui, au contraire, qui, pour avoir un prétexte à s'introduire chez moi, à se rapprocher... de... ma femme... je me l'explique maintenant... m'a prié de l'aider de mes conseils pour des placements d'argent.
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— Cependant, — interrompit le magistrat, — le jeune Charles Leflot, le petit domestique de M. de Platère, a nettement affirmé, lui aussi, et d'une manière très circonstanciée, que vous aviez eu avec son maître un entretien assez vif, terminé par ces paroles du comte : « Non, monsieur, décidément, je ne puis entrer dans la combinaison que vous me proposez. »
— Cet enfant a dit vrai, en substance du moins, car il ne s'agissait d'aucune « combinaison ». Un jour, — il y a une quinzaine environ, — je me suis rendu chez le comte de Platère, afin de lui conseiller l'achat d'une valeur que je croyais bonne. Ce placement ne lui a pas convenu, et il me l'a dit, mais en des termes sensiblement différents de ceux que rapporte son domestique.
— Je ne rapporte peut-être pas exactement les paroles de cet enfant, mais nous les avons dans le procès-verbal du commissaire de police. Greffier, veuillez lire la déposition de Charles Leflot.
Le greffier prit une sorte de cahier formant dossier et en retira une chemise de papier jaune.
— Voici les paroles textuelles du témoin, — dit-il imperturbablement : « Je l'ai entendu (le comte de Platère) dire au baron, la semaine dernière : « Non, décidément, malgré tout mon dé-
sir de vous être agréable, je ne veux pas entrer dans cette affaire-là. »
Le juge reprit, fixant son regard sur les yeux de Robert :
— Vous le voyez, monsieur, il s'agit, sinon d'une « combinaison », ainsi que je le disais improprement tout à l'heure, tout au moins d'une « affaire ». Or, une « affaire » suppose des préambules, des conversations, des entrevues fréquentes, ce qu'on nomme des « relations suivies ».
Robert était atterré.
11 avait maintenant la conscience nette du péril, comme la perception d'un formidable réseau d'imperceptibles mailles se resserrant sur lui, l'enveloppant. Il ignorait que ces discussions sur des pointes d'aiguilles constituent presque toute la procédure des instructions bien menées.
Son terrible adversaire ne le perdait pas de vue.
— Vous avez parlé d'une « quinzaine », tout à l'heure. Le petit domestique, lui, indique « la semaine dernière ».
— Semaine ou quinzaine, il n'importe ! : — répondit le baron qui perdait contenance. — A quoi peut bien servir toute cette chicane de mots ?
Tout maître qu'il fût de lui, M. Pauly-Reverdière n'en laissa pas moins échapper une parole de vivacité.
— Chicane de mots, monsieur, c'est bientôt dit. En tous cas, je vais vous apprendre à quoi elle peut servir. Il y a quinze jours, M. de Platère n'avait encore fait aucun déplacement de fonds, tandis que, la semaine dernière, il remettait au Crédit Lyonnais un certain nombre d'obligations du Chemin de fer de l'Ouest, avec ordre de les vendre jusqu'à concurrence d'une somme de trente mille francs, qui lui était nécessaire. — ■ Commencez-vous à comprendre, monsieur de Cloziers ?
— Pas le moins du monde, monsieur, répliqua le baron, dont les yeux grand ouverts témoignaient clairement de sa sincérité.
— Attendez, en ce cas, et je vais vous rendre l'effort plus facile. — Le jour de sa mort, à trois heures de l'après-midi, la caisse du Crédit Lyonnais avait compté à M. de Platère trente mille francs en trois liasses de billets réunis par des épingles, et lui avait remis, en outre, trois de ses actions qu'on n'avait pas eu besoin de vendre pour parfaire la somme demandée. — Cette fois, saisissez-vous le sens de mes articulations?
— Pas davantage, — fît Robert avec la même sincérité.
Généralement, à la suite dénonciations de ce genre, un juge d'instruction, qui sait son métier, frappe un grand coup.
M. Pauly-Reverdière se garda bien de manquer à la tradition.
Attachant plus opiniâtrement encore ses yeux sur ceux du prévenu, il lui jeta cette question terrifiante :
— Cet argent, ces valeurs, on n'a pu les retrouver ni sur le cadavre, ni dans la maison. Monsieur de Cloziers, qu'en avez-vous fait?
Il est impossible de rendre l'effrayante révolution qui s'opéra brusquement dans la physionomie et l'attitude du baron.
Son visage pâlit et rougit tour à tour ; ses mains s'agitèrent d'un fébrile tremblement. Se dressant tout à coup, les yeux fixes, la poitrine oppressée, il s'écria d'une voix rauque et sifflante que Témotion faisait haleter :
— Mais... alors... pour que vous disiez cela... il faut donc que vous me preniez pour... pour... un voleur !
Il retomba épuisé sur sa chaise, et, pendant quelques secondes, ses prunelles dilatées, parais-
sant prêles à jaillir de l'orbite, donnèrent les signes manifestes d'un cerveau que frôle la folie.
M. Pauly-Reverdière eut peur d'être allé trop loin.
Il reprit, plus doucement:
— Calmez-vous, monsieur, et répondez posément. Encore une fois, je ne vous accuse pas, je m'en tiens à vos propres déclarations, je le répète. Mais il existe des apparences... fâcheuses, et, tout apparences qu'elles soient, il faut encore les dissiper, pour arriver à établir votre innocence.
Le coup était porté. A la première violence du choc succédait maintenant chez le prévenu une sorte d'abattement plus grand encore que celui dont la déposition de Mme de Cloziers avait été la cause. Il ne se défendait plus que mollement. Tout, dans ses gestes, dans son attitude, dans la prostration écrasée de son corps, indiquait bien que le désespoir, — ■ un désespoir foudroyant, — faisait son œuvre et annihilait ses facultés de résistance.
Cependant, le juge d'instruction n'avait pu s'empêcher de ressentir une profonde pitié pour cet homme dans l'aventure duquel il soupçonnait l'intervention d'il ne savait quelle fatalité mysté-
rieuse et terrible. Il essaya par divers moyens de secourir cette grande infortune.
— Voyons, voyons ! — poursuivit-il avec douceur. — Ne vous abandonnez pas. Nous sommes ici pour servir la vérité, moi comme vous, mais je ne puis la faire éclater sans votre aide, monsieur.
Voici, par exemple, une coïncidence bizarre : on ne trouve point l'argent remis à M. de Platère parle Crédit Lyonnais. M. dePlatère est assassiné et volé. Or, quelques heures après l'assassinat, l'homme qui se reconnaît volontairement pour le meurtrier de M. de Platère, est vu au Cercle, à une heure où on le voit rarement. Il paraît agité, fiévreux. Bien plus : lui qui ne joue jamais, ou du moins dans de très prudentes mesures, se livre, ce soir-là, à un jeu effréné. Il risque de telles sommes sur le tapis que ceux qui l'entourent font, presque à haute voix, la remarque « qu'il a l'air de jouer pour s'étourdir ». Avouez que voilà debien fatales conjonctures, monsieur de Cloziers, et qu'il en faut beaucoup moins pour motiver et asseoir une accusation?
Robert baissa douloureusement la tête.
— Je le reconnais, — murmura-t-il.
— Eh bien! — poursuivit .le juge, — moi, je
ne m'en tiens pas à ces terribles concordances ; je veux admettre qu'elles sont le produit d'une infernale malechance, et je vous tends la main pour vous aider à le démontrer. Répondez sincèrement : Où aviez-vous pris les vingt mille francs qui vous ont servi à tailler deux banques de cinq cents louis chacune ? Aviez-vous cette somme en réserve? Au dire de plusieurs témoins, vous étiez au contraire fort gêné en ce moment ; et vous aviez tenté, sans succès, quelques jours plus tôt, de contracter un emprunt. — Vous comprenez bien que tout mon zèle à vous rendre service ne peut aller jusqu'à vous suggérer un subterfuge, un mensonge qui vous tienne lieu d'échappatoire. Cette fois, ce sont des faits précis et prouvés qu'il faut à l'instruction.
Le baron était devenu plus pâle encore.
— Hélas! monsieur, — répondit-il, — je suis contraint, pour me défendre d'une accusation de crime, de confesser que j'ai commis une imprudence. Cet argent n'était po^nt à moi, en effet, dans la stricte acception du mot. Ces vingt mille francs proviennent d'un dépôt. Un de mes amis intimes, M. Lucien Réval, l'explorateur bien connu de l'Afrique centrale, au moment d'entreprendre, l'année dernière, une nouvelle
expédition, m'a prié de lui garder cette somme jusqu'à son retour.
— Comment! — fit observer le juge d'instruction, — votre ami qui doit être absent plusieurs années, n'a-t-il pas préféré confier son argent à quelque banque, à une société de crédit? Il perd ainsi, de gaieté de cœur, un intérêt important.
— En effet, mais si Réval a besoin de son argent pendant son long voyage, la banque dont vous parlez se chargera-t-elle de le lui faire parvenir dans quelque ville presque inconnue de TA' frique? Puis, vous le savez, l'or et surtout les billets de banque sont, la plupart du temps, inutiles là-bas : l'explorateur a plutôt besoin de munitions, d'objets d'échange, de marchandises diverses. Il était convenu entre Réval et moi que je ferais pour lui ces achats et ces envois.
Le magistrat eut un sourire passablement sceptique.
— Vous auriez été bien empêché de les faire si vous aviez perdu ces vingt mille francs au baccara ?
— Hélas! — soupira le baron, — c'est ici que se place mon remords. Il est certain que j'ai commis là plus qu'une imprudence. Mais il s'en fallait que ce fût une indélicatesse. Si j'avais perdu,
Réval m'aurait pardonné d'autant plus facilement qu'il m'avait autorisé à disposer de ce dépôt pour mon propre compte, si je croyais devoir le faire.
— Et, avec cette autorisation très générale et qui, dans la pensée de ce monsieur bien certainement, ne visait point un pareil cas, vous avez cru pouvoir tailler des banques de dix mille francs?
Robert baissait douloureusement la tête.
— Monsieur, — répondit il, — je vous ai déjà dit que c'est là un remords pour moi. Que pourrais-je ajouter pour ma défense, sinon qu'il est des moments dans la vie où on essaie, à tout prix, de distraire sa pensée, de se fuir soi-même, d'oublier... Pensez donc!... Dans la même journée, — apprendre l'infidélité d'une femme adorée, — et tuer un homme! Longtemps j'ai couru dans Paris désespéré, fou. Puis je suis monté précipitamment chez moi;... j'ai pris cet argent, que Réval m'aurait dit de prendre dans une situation comme la mienne, et... ne sachant plus ce que je faisais,... je suis allé jouer.
Le juge passa la main sur ses yeux et son front.
Ce front était soucieux.
Il prononça lentement, comme à regret :
— Malheureusement pour vous, rien de tout
cela ne peut être prouvé : M. Réval explore en ce moment l'Afrique. Personne, pas même vous, ne saurait le rejoindre, et son témoignage, qui vous serait si nécessaire, vous fait absolument défaut.
— Hélas ! soupira le pauvre Robert, — cela n'est que trop vrai. Mais quelque jour, lorsque vous m'aurez condamné sans doute, il témoignera en ma faveur... si, toutefois, il ne meurt pas là-bas!
— Oui, il y a encore cela, — fît le juge, qui, par malheur, trouvant trop d'impossibilités en cette histoire, n'y croyait pas et l'appelait du roman.
Il oubliait que le roman ressemble souvent à la vérité.
Ainsi tout s'unissait pour accabler ce malheureux garçon, coupable seulement d'un mouvement de jalousie, d'un emportement que la passion rendait excusable, et que le code lui-même prévoit et excuse.
Trois personnes, d'un mot, auraient pu le sauver; ou, tout au moins, rendre moins graves, moins lourdes, les charges qui l'écrasaient.
D'abord, Charles Leflot.
Le a P'tit homme », ainsi que l'avaient surnommé les gens du quartier, adoptant un sobriquet dont Mlle de Lange avait gratifié l'enfant, — le P'tit homme, s'il avait affirmé au juge d'instruction ce qu'il avait dit un instant au commissaire de police, à savoir que son maître attendait une femme, et qu'il s'agissait d'un rendez-vous d'amour et non pas d'un rendez-vous d'affaires;
p'tit ho. ai me
sil s'était décidé ensuite à parler de la lettre reçue par le comte de Platère en rentrant chez lui, et de sa joie en la lisant, — aurait d'un seul coup donné à la défense du malheureux Robert toute la vraisemblance qui lui faisait défaut.
Mais l'enfant persistait à croire que, s'il dévoilait ces choses, l'assassin de son maître resterait impuni, et sans mentir, puisqu'on ne l'interrogeait pas, et qu'on ne pouvait pas l'interroger sur des détails ignorés de la justice, il continuait à se taire.
C'était, en second lieu, Gabrielle de Lange.
Pour Gabrielle, peut-être n'aurait-elle pas commis sa mauvaise action, si elle en avait prévu les conséquences. Malgré son manque de cœur, sa conscience des plus élastiques, ou, plutôt, son inconscience, l'idée qu'un homme allait être envoyé au bagne, à Téchafaud peut-être, à cause d'elle, la gênait, la tracassait par instant. Ce n'était pas un remords, au sens précis de ce mot, car la demi-mondaine ne distinguait que très imparfaitement le bien du mal, mais cela y ressemblait, étant donné surtout la nature versatile de la créature. S'il lui avait été possible de revenir en arrière, de restituer au mort son portefeuille si habilement soustrait, certainement, en Tune de ces
heures troubles où le souci venait la prendre, elle aurait accompli l'acte réparateur.
Mais, comment se rétracter aujourd'hui ?
Comment avouer qu'elle avait menti, qu'elle avait dépouillé un mort?
Et puis, les trente mille francs et les trois actions trouvées dans le portefeuille, qu'il faudrait rendre, tirer de l'excellente cachette où elle les avait enfouis, et que de temps à autre, lorsqu'elle était bien seule, elle couvait du regard!
C'était une fortune pour elle, car elle espérait bien les décupler, les centupler peut-être, lorsque, le procès jugé, l'affaire oubliée, elle pourrait aller sans danger à Monte-Carlo, pour jouer à la roulette.
Elle avait rêvé que ces billets, dont quelquesuns avaient des gouttelettes de sang, lui porteraient bonheur, si elle les jouait sur la rouge. Toutes les filles, ou celles qui leur ressemblent, quel que soit leur classement, sont superstitieuses.
C'était enfin la baronne de Cloziers.
Celle-ci s'entêtait dans sa fureur de vengeance, et, de bonne foi, croyait faire justice.
A son point de vue, non seulement le comte de Platère n'avait aucun tort à se reprocher vis-
à-vis du baron de Cloziers, mais il s'était généreusement conduit à son égard, consentant à quitter Paris, à fuir pour respecter le ménage de son rival, pour qu'elle, Mathilde, n'eût rien à redouter, que sa conscience fût tranquille. S'il n'avait pas dû partir le lendemain, elle ne serait pas venue chez lui, dans sa chambre, lui adresser son romanesque adieu, et... il vivrait encore. C'était bien le moins que son meurtrier fût puni de quelques années de prison !
Comme il arrive souvent en ces sortes d'aventures, l'amour de Mathilde s'était exalté aussi depuis la mort de l'homme aimé. Et môme, si elle se fût considérée avec sang-froid, elle aurait pu se poser une question redoutable. Avait-elle réellement aimé cet homme?
Le drame sanglant était peut-être intervenu à point nommé. N'ayant péché qu'à moitié, elle ne connaissait point les repentirs de la faute accomplie. Elle en ignorait les angoisses, la satiété, les dégoûts sans nom, ces souvenirs de honte qui se gravent au plus profond de l'âme humaine et empoisonnent désormais une existence.
Platère mort n'avait pu se dépouiller du prestige que lui prêtait la passion purement cérébrale de cette névrosiaque momentanée. Il n'avait pu
déchoir dans son estime. Elle le parait de toutes les vertus auxquelles il n'avait jamais songé, et le portait aux nues pour justifier elle-même, pour rendre sa vengeance plus plausible à ses propres yeux et, en l'expliquant, étouffer les remords que, par instants, elle sentait déjà sourdre en elle et la mordre au cœur.
Ah ! elle avait été habilement combinée, cette vengeance, et comme les événements l'avaient bien servie !
Cette lettre par laquelle Mathilde annonçait au comte sa visite, disparue ! Personne, aucun témoin pour constater son arrivée rue Spontini, son départ de l'hôtel de M. de Platère!
Puis, cet alibi si bien ménagé : en quittant l'hôtel, résolue à soutenir qu'elle n'y était jamais entrée, la baronne s'était élancée dans une voiture, et s'était fait conduire rue François Ier, chez une amie intime à qui elle pouvait tout confier, tout demander.
Elle n'avait pas eu besoin de la prendre pour confidente.
L'amie, une frileuse nonchalante, s'était assoupie sur un pouff, les pieds au feu. A l'entrée de Mathilde, elle s'était éveillée en bâillant, et lui avait demandé :
— Bonjour, ma chère, c'est gentil à toi de venir. Quelle est l'heure exacte, puisque tu viens du dehors. J'ai donné ma montre à arranger, et ma pendule s'est arrêtée!
— Il est cinq heures et demie, — avait répondu la baronne, qui trichait d'une heure, l'heure passée chez le comte de Platère.
Plus tard, lorsque les deux jeunes femmes étaient sorties ensemble, Mathilde avait profité de quelques minutes, pendant lesquelles elle était restée seule pour pousser légèrement la petite aiguille de la pendule, remontée par son amie, et la remettre sur le chiffre où elle devait se trouver réellement.
Bien des alibis se sont établis de cette façon, ou d'une façon tout aussi simple.
Tout avait donc été préparé, ou bien tout s'accordait fatalement : le temps, les événements, les présomptions, les témoignages, les preuves, le hasard lui-môme pour faire condamner le baron de Cloziers.
Comment ne l'aurait-il pas été?
Les débats devant la cour d'assises n'offrirent que peu d'intérêt aux amateurs de causes célèbres. Pourtant, la voix publique avait porté aux quatre vents du ciel l'annonce de ce procès retentissant. Tous les blasés et les curieux, les femmes frêles, délicates et nerveuses qui se passionnent pour les péripéties de ces lugubres faits-divers, furent grandement déçus devant la rapidité du dénouement, le peu d'énergie que déploya l'accusé.
Et, pourtant, on pouvait dire que le drame, au lieu de se dénouer, ne faisait que commencer devant les juges.
Car, en leur présence, le baron de Cloziers renonça, — c'était ainsi qu'il se vengeait désormais, — à soutenir qu'il avait surpris sa femme chez le comte de Platère.
Il se borna à dire, donnant raison aux premières suppositions du juge d'instruction :
— Je me suis cru trompé... J'ai perdu la tête... J'ai couru chez le comte, et... je l'ai tué... Je regrette d'autant plus cet acte de violence que ni ma femme, ni M. de Platère, n'avaient rien à se reprocher. J'en suis sûr aujourd'hui.
Ici le président le reprit avec sévérité :
— Vous avez donc menti à l'instruction? Car, à l'instruction, vous avez affirmé le contraire. Vous aviez même précisé les faits : votre entrée par la fenêtre laissée ouverte, votre surprise et votre douleur à vue de votre femme dans les bras de son amant. Tout cela a été débité par vous, sur le ton de l'exaltation, il est vrai, mais sans que rien vous y poussât, sans même que M. Pauly-Reverdière vous eût encore incité à faire des aveux. — Il faut donc que le jury soit suffisamment informé afin qu'il puisse discerner entre le roman de la veille et l'allégation du lendemain .
— Monsieur le Président, — répondit l'accusé, — j'ai donné à tout le monde le droit de me condamner. Vous insistez sur une question qui m'est particulièrement douloureuse, et vous m'obligez à me démentir moi-même. Mettez donc
que j'ai trompé la justice, avec ou sans intention, il n'importe. Le jury et la cour n'ont donc devant eux qu'un meurtrier sur le sort duquel ils sont appelés à prononcer.
Il se produisit dans l'auditoire une rumeur d'improbation très caractéristique. L'attitude de l'accusé, loin de lui concilier la pitié de l'opinion, le rendait antipathique.
— Ainsi, de Cloziers, — insista le président, — vous reconnaissez que les premiers motifs de défense invoqués par vous n'ont jamais existé que dans votre imagination. Le murmure que vous venez d'entendre vous prouve que l'opinion elle-même vous a déjà jugé, et que ce qu'elle condamne tout d'abord en vous, c'est cette première imputation calomnieuse lâchement jetée par vous sur la réputation d'un mort et, chose plus grave, sur l'honneur de votre propre femme.
Le baron répondit, avec une navrante tristesse:
— Je pourrais vous dire, monsieur le président, que je ne m'attendais pas à trouver en votre parole l'écho de cette opinion publique, que vous érigez en premier arbitre et qui n'a point à élever la voix en cette enceinte. J'aime mieux vous avouer qu'en ce moment, le jugement de cette opinion importe fort peu à un homme qui
se sait condamné et qui, en cette qualité, n'aura pas le droit d'appeler de la sentence de quelquesuns à la sentence de tous.
C'était une leçon que le prévenu, de son banc d'infamie, faisait au Président des assises.
L'accusation ne pouvait tolérer un semblable précédent.
— Reste à savoir, — s'écria avec force l'avocat général poursuivant, — si le jury s'en tiendra à le seconde version que vous lui donnez de votre crime, et s'il ne trouvera pas plus vraisemblables, plus acceptables les explications de l'instruction.
— Que voulez-vous dire? — réclama Robert, qui avait pâli plus encore qu'à son ordinaire.
— J'entends, — répliqua durement le magistrat,— qu'entre votre deuxième récit, expliquant la mort de M. de Platère par un meurtre dû à une sorte d'hallucination subite, invoquée à la dernière heure, et les constatations du commissaire de police, aussi bien que de l'instruction tout entière, donnant à cette mort le nom d'assassinat, suivi de vol, le jury pourrait bien retenir celles-ci de préférence.
— Ainsi, — s'écria le malheureux Robert, le visage soudainement en feu, — c'est ce pitoyable système qui a prévalu parmi les moyens de l'ac-
IOI
cusation ! Mais je ne dirai qu'une chose à ce sujet au jury, comme à vous-même, monsieur l'avocat général. Regardez-moi bien, et voyez si j'ai les dehors d'un voleur! — J'ajoute que j'ai réfuté devant le juge d'instruction cette insinuation de vol. Accordez-moi les délais nécessaires, faites durer la prévention un an, deux ans, s'il le faut, mais laissez à mon ami absent le temps de revenir d'Afrique pour confirmer la vérité de mes déclarations.
Hélas! C'était demander l'impossible. Pourtant ce cri d'une âme innocente émut l'auditoire et troubla les jurés eux-mêmes.
Ceux-ci, néanmoins, ne voulurent pas accepter la version nouvelle de l'accusé, l'explication tardive de son crime.
Ils préférèrent s'en rapporter à l'accusation et ne voir dans cette affaire qu'un meurtre, suivi de vol.
L'avocat de l'accusé, grâce à une très chaude plaidoirie, parvint à leur faire admettre que toute préméditation devait être écartée.
Il obtint ainsi pour son client le bénéfice des circonstances atténuantes.
Robert de Cloziers fut condamné, , le 5 janvier 188..., à cinq années de travaux forcés.