‹ P'tit hommeChapitre 7 sur 7 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Trois mois plus tard, une scène bien autrement émouvante s'accomplissait dans le parloir de la Grande Roquette, prison, dans laquelle Robert de Cloziers avait été transféré, sur sa demande.

Gabrielle de Lange avait été condamnée à deux ans de prison pour vol pratiqué sur le cadavre du comte de Platère. En outre, le crime de faux témoignage relevé contre elle avait fait transformer la condamnation pour vol en cinq années de réclusion.

Immédiatement après le prononcé de la sentence, la Cour de cassation avait admis le pourvoi en revision du baron de Cloziers, et l'instance avait été introduite d'urgence.

Le prisonnier devait comparaître, le lendemain même, devant le Tribunal correctionnel sous la

simple inculpation de coups et blessures ayant occasionné la mort, la Chambre des mises en accusation ayant écarté le chef de meurtre, par suite du défaut avéré de préméditation.

Robert de Cloziers, détenu à la Roquette, était toujours soumis au régime cellulaire. Mais combien ce régime était changé ! On avait donné, en effet, au prisonnier une chambre dépendant de l'Infirmerie, et on lui portait les mets de la table du Directeur.

Aussi bien, cette modification avait-elle été imposée, en quelque sorte, à l'administration par | le cri de l'opinion, entièrement redevenue favo- ' rable au baron.

Ce jour-là, par une splendide matinée de juin, Robert, en attendant son transfert à la Conciergerie, transport qui allait s'effectuer le jour même, s'entretenait avec sa femme, l'avocat Jean Levasseur et le juge d'instruction Pauly-Reverdière, venu là à simple titre de conseiller, presque d'ami, pour porter au prisonnier des avis confidentiels.

Mathilde, un peu pâle, mais plus belle que jamais, paraissait en proie à une vive émotion.

L'avocat parla le premier : ,

— Mon cher Robert, — dit-il, nous avons tenu à vous rappeler que vous êtes à la dernière

limite pour la production de vos moyens de défense. Toutefois, il vous sera encore permis de les produire en audience, dans les conclusions que je pourrai déposer. Mais ce sont là des longueurs qui entraîneront un nouveau délai apporté à votre libération.

Le front du baron était plissé. On sentait qu'une pensée s'y élaborait lentement.

Il répondit à l'avocat :

— Mon cher ami, en quoi consistent ces moyens de défense ?

— Les voici : — Madame de Cloziers se dénonce elle-même pour crime de faux témoignage, et nous produisons une déposition analogue du jeune Charles Leflot. Veuillez remarquer que le chef de vol ayant été annulé par le seul fait de la condamnation de Gabrielle de Lange et par la revision qui en a été la conséquence, vous n'avez plus à répondre que sur celui de violences ayant occasionné la mort.

— Je sais cela. Mais à quoi peut bien servir la dénonciation de Mme de Cloziers et la déposition de Charles Leflot, je vous prie ?

— Simplement à établir que le grief de meurtre, ou plutôt de « coups et blessures », tombe à son tour, puisque, en frappant le comte de Platère,

vous usiez du droit que la loi et la pratique constante des tribunaux accordent au mari outragé.

— Et la conséquence de cette démonstration

serait...

— L'acquittement et la mise en liberté immédiate.

Robert passa à plusieurs reprises la main sur son front. Il tremblait.

— Naturellement, — interrogea-t-il, — la conséquence ultérieure d'un tel acquittement serait des poursuites dirigées contre ce jeune Lefiot et contre... ma femme?

L'avocat et M. Pauly-Reverdière baissèrent la tête en même temps. Mathilde eut deux larmes brûlantes qui, du bord de ses paupières, roulèrent sur ses joues.

— Vous ne répondez pas, Messieurs? — dit encore le baron. — C'est donc que j'ai induit exactement ?

Et comme ils gardaient le silence, il demanda :

— Et si je ne voulais pas produire ces... moyens dont vous parlez, mon cher maître ?

Le juge d'instruction sourit.

— En ce cas, le Tribunal serait forcé déjuger

sur le fait de violence tel qu'il est relaté dans l'instruction dirigée par moi et, tout en écartant les motifs du vol et de la préméditation, de vous condamner pour coups et blessures ayant entraîné la mort.

— En sorte que mon refus de produire une défense équivaut à l'acceptation pure et simple du procès-verbal de l'instruction ? Est-ce bien cela, Monsieur ?

— C'est bien cela. Je vous ferai remarquer qu'il vous en sera donné lecture avant l'audience et que vous serez appelé à le signer de rechef, en même temps que celui de l'instruction actuelle, lequel fera mention de cet acquiescement.

— Merci, Monsieur, — répondit Robert. — Maintenant mon cher avocat voudrait-il me dire sur quelle preuve il compte étayerles déclarations concordantes de Madame de Cloziers et de Charles Leflot?

— Sur une preuve écrasante, contenue dans la lettre que voici, — prononça l'avocat, en agitant sous les yeux du baron une enveloppe carrée portant, avec les timbres à date de la poste, l'adresse du comte de Platère, rue Spontini.

Robert de Cloziers était devenu affreusement I pâle.

— Qu'est-ce que cette lettre ? — demanda-t-il d'une voix altérée,

— La preuve que vous disiez vrai dans votre première défense, — dit gravement M. Pauly- Reverdièrè.

Robert avait pris la fatale missive.

Il tremblait si fort que tout son corps en était secoué. D'effrayantes larmes coulaient de ses yeux. Défaillant, il se laissa aller sur une chaise que Jean Levasseur lui tendit.

— Avant de faire usage de ce moyen, — fit encore le prisonnier, — je désire le connaître. Mon cher maître, ce parloir est fort obscur, et mes yeux sont très fatigués. Auriez-vous l'obligeance de me prêter une allumette ? Vous êtes un grand fumeur, je crois.

Et il essayait d'appeler un sourire sur ses traits convulsés par le chagrin.

Sans prononcer une parole, l'avocat lui présenta une boîte d'allumettes bougies.

- Alors, Mathilde , jusque-là paralysée, se redressa.

Elle joignit les mains et, s'agenouillant devant

son mari :

— Robert, — supplia-t-elle, — j'ai subi toutes les tortures. Je suis prête et j'accepte d'avance

ma condamnation par les juges. Mais je vous adresse ici cette suprême prière : Ne lisez pas cette lettre !

Et, vaincue par la douleur, elle tomba, la face sur les genoux tremblants du baron.

Le trouble de celui-ci faisait peur à voir.

Il avait ôté la lettre de l'enveloppe. Du bout de ses doigts incertains, il parvint à extraire de la boîte une allumette qu'il enflamma sur-le-champ. Puis, raffermissant sa voix :

— Ainsi, vous dites, mon cher avocat, que

c'est là Tunique preuve établissant la faute je

veux dire mon droit de justicier à Tencontre de la félonie du comte dePlatère.

— Oui, — ■ répondit Levasseur, — mais elle suffit, par bonheur.

On entendit Mathilde pleurer :

— Grâce, Robert ; ne lisez pas !

Le baron Técarta doucement.

— Périsse donc le témoignage de la faute en même temps que son souvenir !

Et il approcha la flamme de la lettre et de l'enveloppe simultanément.

Une grande lueur brilla dans la pénombre du parloir.

— Que faites-vous ? — s'écria Mathilde, essayant de s'accrocher au bras de son mari.

Il secoua les débris de la missive qui achevèrent de se consumer sur le plancher. D'un geste passionné, il étreignit la jeune femme et la serra longuement contre son cœur.

— Messieurs, — prononça le baron d'une voix haute et claire, cette fois, — je vous prends à témoin que, dans un moment d'égarement, halluciné, troublé, j'ai osé soupçonner la plus noble, la plus dévouée, la plus pure des femmes. Elle m'a pardonné ce soupçon, mais je ne me suis point absous moi-même. C'est vous dire , Monsieur Pauly-Reverdière , que je reconnais l'exactitude de votre rapport et que je le déclarerai dans celui de votre confrère, acceptant à l'avance la décision des nouveaux juges comme j'ai accepté celle des premiers.

— Robert, mon Robert bien-aimé ! — murmura Mathilde, qui s'évanouit.

L'avocat et le juge d'instruction tendirent en même temps leurs mains au prisonnier.

Tous deux sanglotaient.

Le lendemain, à l'audience de police correc-

tionnelle, le Président demanda à Robert d'un ton presque respectueux:

— Monsieur de Cloziers n'avez-vous rien à alléguer pour votre défense ?

— Rien, Monsieur le Président, fut-il répondu. En conséquence, le tribunal se retira pour

délibérer.

La sentence était prête.

L'arrêt du tribunal correctionnel condamna le baron de Cloziers à un an de prison pour coups et blessures ayant occasionné la mort. Il portait, en outre, que cette peine se confondrait avec celles déjà subies ou à subir par le condamné pour de précédentes condamnations.

Or, i] y avait dix-huit mois que durait la détention du baron.

Il fut donc, en conséquence, remis en liberté dans les vingt-quatre heures.

P'tit homme, cela va sans dire, n'est plus en service.

Il n'a pas davantage répondu aux prévisions de l'avocat Jean Levasseur. « Mouchard, a-t-il dit, ce n'est pas mon affaire. »

Seulement, grâce aux libéralités du défunt, augmentées de celles de Robert de Cloziers et de

Levasseur lui-même, il a pu entrer au collège. Pour réparer le retard de son âge, il a fait quatre classes en deux ans. Présentement, il achève sa philosophie, après' quoi il commencera son droit, sous les auspices et la direction de l'avocat, qui l'a retenu d'avance pour secrétaire.

Page 1