‹ P'tit hommeChapitre 6 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Mlle Gabrielle de Lange avait déménagé. Deux longs mois s'étaient écoulés depuis la clôture des débats, et la jeune femme avait considérablement souffert de l'ennui qui lui avait causé le retard apporté à son départ pour le Midi. Par un excès de prudence, en effet, elle avait feint, d'Tine part, un chagrin très vif à l'apparence, de l'autre un réel souci de son avenir. Car les libéralités contenues dans le testament de Gontran de Platère ne la visaient point. Le jeune viveur n'était point l'écervelé qu'on aurait pu croire. S'il payait bien ses plaisirs, il ne tenait en aucune façon à s'assurer une immortalité dans le souvenir des grandes et petites dames qu'il avait honorées de son choix. Et, avec une sagace entente d^s biens de ce monde et de l'autre,

il avait consacré à des œuvres notoirement plus pies une bonne partie de la fortune qui lui survivait.

Ce n'était donc pas le moment pour Gabrielle de mettre au jour le magot qu'elle avait si dextrement ramassé sur le cadavre de son amant. Elle avait fait montre, aux yeux de ses amis et connaissances, de regrets beaucoup trop désintéressés en affirmant qu'elle pleurait Gontran pour lui-même, puisque le comte ne lui avait rien laissé en mourant.

Contrainte, par conséquent, de différer le voyage d'agrément qu'elle aurait dû faire en sa compagnie, s'il avait vécu, jusqu'au jour où quelque nouvelle liaison, même passagère, mais décemment contractée, lui aurait fourni la couverture suffisante pour expliquer une fugue, elle s'était résignée à transporter ses pénates dans la rue Cardinet, proche la rue de Prony, et y avait retenu un fort coquet appartement au loyer de trois mille six cents francs Tan.

Charles Leflot entra chez Gabrielle de Lange beaucoup plus facilement que Mme de Cloziers et lui ne l'avaient espéré. L'hétaire avait vu le garnement à l'œuvre chez le comte de Platère. « Il est d'un bon service », — s'était-elle dit sou-

vent, tandis que Gontran, lui, prodiguait les éloges à son protégé.

Elle consentit donc à le prendre chez elle et à faire de lui, non un domestique vulgaire, mais une sorte de petit employé aux fonctions multiples et parfois délicates : c'était à lui qu'elle donnerait le mot des consignes ; il ouvrirait la porte, il porterait les lettres, il les écrirait au besoin. Quand elle s'ennuierait — et elle s'ennuyait souvent, — il ferait sa partie, il lui donnerait la réplique, le piquet ou l'écarté aux doigts. Bien plus, madré comme il devait l'être, il apprendrait bien tout seulji lui tirer les cartes, à découvrir « l'homme brun » qui menace la destinée et « l'homme blond » ou « l'homme de campagne » qui ajoute aux charmes de l'amour volage ceux d'un portefeuille bien garni ; il varierait les méthodes savantes d'étaler une réussite sur un tapis vert.

D'appointements, ou plutôt de gages, — il ne pouvait être question. Non seulement il ne lui coûterait rien, mais ce jeune garçon, qui lui avait paru très attaché, très aimant, pourrait bien, un jour, lui rapporter quelque chose. En effet, le comte de Platère, si peu large à l'égard de ses relations féminines, avait, par son testa-

ment, assuré à Charles Leflot un petit capital que celui-ci toucherait plus tard, à l'époque de sa majorité. Ne pouvait-on escompter honnêtement ce capital, étant donné surtout la nature reconnaissante du jeune domestique ? Chacun savait bien, en effet, que Gabrielle de Lange était une femme prévoyante, pratique et sans scrupules.

Ces calculs intéressés la firent ouvrir au jeune garçon une hospitalité aussi large que possible, réserve faite toutefois des suppléments de vivres ou de sommeil. Charmante d'allures, pleine d'obligeance en paroles, la bouche enfarinée de qualificatifs aimables, la belle Gabrielle n'oubliait jamais la clef sur le buffet. C'était pour Charles Leflot aussi bien que pour la cuisinière triée sur le volet les mêmes rations et les mêmes crampes d'estomac. Un garçon en pleine croissance n'a jamais eu à se louer d'un tel régime, et ces manières d'être de « Madame » ne contribuèrent point à amoindrir la profonde antipathie que le gamin éprouvait à son encontre.

Mais il n'était pas là « pour son plaisir », et il s'était bien promis cependant le plus vif plaisir de sa vie, celui de faire empoigner la rouée drôlesse, dès que l'occasion lui en serait offerte.

Dans ce but, à peine installé dans la maison, Charles, très habilement, se glisse, se faufile partout, cherche, flaire, furète. En quelques jours, il acquiert toute l'habileté d'un mouchard de profession. Pas un coin de l'appartement, pas un angle des meubles qui ne soit visité, sondé soigneusement. Mais, peines perdues ! L'argent est caché ailleurs, ou trop bien caché.

Alors, le garnement, dont l'esprit travaille, se rend compte qu'il n'a pas pris le bon chemin. Ce n'est point le logis ni le mobilier, — c'est la femme elle-même qu'il s'agit d'interroger. C'est elle qu'il faut faire parler. " —

Mais ce n'est pas chose facile. Si l'enfant est retors, la gaillarde est rusée. Elle a l'oreille et l'œil ouverts. Elle veille au grain.

Seulement Charles a sur elle un avantage très marqué : elle ne le soupçonne pas. Elle le tient, certes, pour un garçon fort intelligent, « très débrouillard » ; mais il ne lui viendrait point à la pensée qu'elle peut être l'objet d'une surveillance de la part de cet enfant, qu'elle croit plutôt naïf.

Le P'tit homme a conscience de sa supériorité. Désormais il s'attachera à corroborer dans l'esprit de la jeune femme cette croyance à sa

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naïveté. De cette façon, tôt ou tard elle démasquera son jeu. Elle aura quelque oubli, quelque imprévoyance, car la dissimulation est difficile à pratiquer. Les diplomates les plus habiles ont toujours du mal à garder leur attention bandée sur un même sujet.

Dès l'abord, Charles Leflot observe scrupuleusement les habitudes de la « patronne », les choses et les êtres de la maison. Et sa première remarque l'amène à constater que Gabrielle de Lange pèche par excès de prudence. C'est ainsi que, petit à petit, elle se détache de ses relations habituelles, elle éloigne progressivement les anciennes camarades, les vieilles amies. Sous ce rapport, le milieu qu'elle fréquente se restreint de plus en plus, et, s'il est permis d'employer une telle expression, s'épure en quelque sorte.

En effet, non seulement l'inconsolable^ Gabrielle garde un deuil opiniâtre sur ses toilettes, mais encore elle ne se montre plus dans les réunions joyeuses dont elle était jadis l'un des plus capiteux ornements. Plus de soupers fins, plus de parties carrées, plus de ces flirts d'occasion à l'aide desquels elle trahissait impudemment la confiance de Platère, qui, il faut bien l'avouer, l'y encourageait par sa parfaite indifférence.

— Ce n'est pas tout. On ne la voit plus au théâtre, au concert, au Bois dans les moites aprèsmidi de la fin de l'hiver. Parmi les innombrables adorateurs qui la poursuivent et lui reprochent de se cloîtrer, elle choisit les hommes d'âge, les céladons musqués et parcheminés dont elle sait qu'elle n'a à redouter ni entreprises malséantes ni propositions malhonnêtes. Or, pour Gabrielle de Lange, sont malhonnêtes toutes propositions qui ne se chiffrent pas en un nombre respectable dé billets de banque ou en belle monnaie sonnante et trébuchante.

Si bien que Charles Leflot, avec la candeur d'un jeune premier, a pu lui dire, un jour, entre deux phrases aimables :

— Madame se range décidément; Madame songe peut-être à prendre le voile.

A quoi la fille a répliqué, avec un gros éclat de rire :

— Qu'est-ce qui te fait dire ça, nigaud?

— Si je le dis, c'est qu'on le dit ailleurs. Madame a l'air de quelqu'un qui va faire son testament et se retirer du monde.

— Hé! hé! on n'a peut-être pas tort de le croire ! Le monde, vois-tu, mon garçon, c'est un endroit où l'on perd plus qu'on ne gagne.

— C'est ce que je pense quelquefois moi aussi. Voyez mon pauvre maître. S'il n'avait pas été dans le monde, il serait aujourd'hui bien vivant et bien portant. Mais, voilà! Du jour qu'il a rencontré cette femme...

— Hein ? — questionna Gabrielle intriguée, — de quelle femme parles-tu?

— Dame ! de celle qui était venue le voir le jour où on l'a tué.

La courtisane ne put se défendre d'un frémissement.

Mais Charles ne dut pas s'apercevoir de cette émotion soudaine, ^ar il lui tournait le dos tout en causant. Il estvrai que ce diable de P'tit homme avait de longs yeux qui se fendaient jusqu'au coin des tempes.

Gabrielle reprit :

— Alors, tu y crois donc à l'histoire de cette visite ?

— Faut bien que j'y croie, parbleu !

— Pourquoi cela ? Est-ce que l'assassin ne s'est pas rétracté ? Est-ce qu'il n'a pas avoué qu'il avait tué Gontran pour le voler?

Le petit domestique fît demi-tour en pivotant sur ses talons avec une telle prestesse qu'il se trouva face à face avec la fille, sur les traits de

laquelle il put surprendre toutes les nuances de l'inquiétude.

— Pour ça, non, madame. Je n'aime pas ce monsieur de Cloziers plus que vous, bien sûr. Mais, enfin, la vérité est la vérité. Il n'a pas avoué le vol.

Gabrielle se sentait mal à l'aise.

— Peut-être bien, mais c'est tout comme, puisqu'il ne s'est pas défendu de l'avoir tué. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Tu disais donc que tu étais sûr maintenant que Mme de Cloziers était venue voir ton maître ?

— Elle ou une autre, — je ne tiens pas à elle plus qu'à une autre. Mais enfin il est venu une femme-, ça, je ne peux pas le nier.

— Et pourquoi donc?

— Parce que, le matin, j'avais remis à monsieur une lettre dont l'écriture était celle d'une femme, et que cette lettre...

— Eh bien ? — demanda Gabrielle d'une voix changée.

— On ne l'a pas retrouvée, cette lettre...

— Oh! — s'écria étourdiment la fille, — c'est que Gontran la lui aura rendue.

Les yeux de Charles Leflot, ouverts le plus

bêtement qu'il le pouvait, n'en fouillaient pas moins l'àme de la drôlesse.

— Alors, c'est donc que la femme est venue, — rectifia-t-il.

Elle s'aperçut de la sottise qu'elle venait de commettre. Elle essaya de la réparer.

— He ! — fit-elle, — qui te dit que le voleur n'a pas emporté la lettre en même temps que l'argent?

C'était là que l'attendait le gamin.

— Savoir! Je me suis dit la même chose, madame, — mais ça, c'est impossible.

— Et pourquoi ? — répéta pour la troisième fois Gabrielle.

— Ça c'est facile à comprendre. L'assassin, c'est M. de Cloziers, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Et le voleur, d'après la condamnation, c'est aussi lui ?

— Oui encore.

— Alors, madame, qu'est-ce que vous dites de ce mari qui accuse sa femme, et qui ne fournit pas la preuve qu'il a dans sa poche?

La déduction était écrasante de logique, si écrasante que Mlle de Lange en fut profondé-

ment troublée. Elle perdit contenance, une seconde, mais se remit aussitôt.

— Bah ! — s'écria-t-elle, — est-ce que tu t'imagines qu'on aurait accepté comme preuve une lettre qui- n'est pas seulement signée !

— Comment ça, pas signée ?

Gabrielle perdait la tête décidément. Elle venait de commettre trois fautes énormes en moins d'un quart d'heure de conversation.

Heureusement qu'avec ce gamin, ces inadvertances ne tiraient pas à conséquence.

— Eh ! oui, — se reprit-elle en riant, — est-ce qu'une femme signe jamais des lettres comme ça?

Mais ce n'était pas une réponse, cela. L'enfant était suffisamment renseigné. La voleuse, c'était bien la femme qui lui parlait. Il n'y avait plus à s'y méprendre désormais.

Et ce qui confirma Charles dans cette conviction, ce fut la phrase ajoutée par Gabrielle.

— D'ailleurs, mon garçon, je parierais ma tête à couper qu'on la retrouvera quelque jour, cette lettre, dans l'appartement de ce pauvre Gontran. Il devait avoir une cachette pour ces sortes de choses-là, bien sûr.

— Toi, — pensa le P'tit homme, — je te tiens.

Tu vas t'arranger de manière à revenir à l'hôtel et tu y replaceras la lettre en bon endroit. Or, comme j'ai tout fouillé avant toi, je suis bien sûr que ce petit papier n'y est pas.

Aux termes de son engagement chez l'hétaire, l'enfant s'était réservé un jour par semaine pour aller épousseter et ranger les meubles dans le logis de la rue Spontini, dont les héritiers du défunt continuaient à lui laisser la garde et la surveillance. Implicitement, Gabrielle venait de l'informer qu'elle profiterait d'une de ces occasions pour pénétrer elle-même dans la maison déserte.

En cela Charles Leflot se trompait.

Il faut être un coquin prodigieusement habile, doublé d'un prestidigitateur incomparable, pour placer, sous les yeux mêmes de l'intéressé, un objet à portée de ses yeux, là où ils ne le soupçonnent pas.

Mile de Lange ne se sentait pas l'adresse nécessaire à l'accomplissement d'un tel tour.

Elle préféra se rabattre sur un moyen plus vulgaire, mais de pratique plus aisée.

Et, dans son impatience de se mettre définitivement à couvert en écartant les menaces contenues dans cet incident sans grande portée, elle

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se résolut à mettre son dessein à exécution le plus tôt possible.

On a fréquemment observé que c'est, le plus souvent, un détail infime, négligé, qui entraîne la ruine des plans le plus savamment concertés par les grands criminels. Gabrielle de Lange n'était qu'à moitié criminelle, relativement à d'autres crimes, eu égard à ses antécédents, à son éducation intellectuelle et morale. Elle était encore moins « grande criminelle ». C'était, au fond, une voleuse, « roublarde » dans la pratique ordidinaire de la vie, mais parfaitement incapable d'ourdir une trame ou de prévoir de longues conséquences.

L'idée ne lui était donc pas venue de détruire tout simplement le billet de Mme de Cloziers.

Peut-être l'eût-elle fait sans la conversation qu'elle venait d'avoir avec le jeune domestique.

Mais, à l'heure présente, par un singulier phénomène, celui-ci tenait auprès de l'hétaire l'emploi de sa propre conscience, avec cette différence qu'on ne peut tromper la conscience, tandis que Gabrielle de Lange s'acharnait à tromper le petit protégé de Gontran de Platère.

Et la fille se faisait ce raisonnement outrageusement niais :

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— Quand le gamin aura retrouvé la lettre, il pourra parler tant qu'il voudra. Je serai définitivement hors de cause. C'est à lui seul que s'en prendra la justice, s'il s'avise de bavarder trop haut.

Car c'était la grande préoccupation de Gabrielle de rendre l'argent volé aussi net que possible afin de l'employer sans crainte le moment venu.

Pour ce faire, il fallait, à tout prix, le séparer de tout ce qui en pouvait entacher l'origine, et cette lettre de Mme de Qoziers, si malencontreusement rappelée par Charles Leflot, pouvait devenir une pièce à conviction, puisque Gabrielle l'avait trouvée dans le même portefeuille que les trente mille francs et les trois actions volées au mort.

Elle s'adressait présentement de cruels reproches.

Avait-elle été assez maladroite au début ! Quoi de plus simple, au moment du procès et de la première enquête, que délaisser Robert de Cloziers produire sa défense avec la lettre de sa femme à

l'appui? Pour cela, ne suffisait-il pas de restituer au cadavre le portefeuille avec les trois actions qu'il contenait ? La lettre révélatrice eût été découverte en même temps, et, le meurtre ainsi expliqué, personne n'eût cherché un voleur là où il n'y en avait point. — Et, quant aux trente mille francs , en supposant qu'on en eût demandé compte, Gabrielle n'aurait eu qu'à se présenter, la tête haute, pour déclarer qu'elle en avait reçu donation des mains du comte avant sa mort.

Voilà ce qu'aurait fait un coquin vraiment habile.

Mais elle avait eu peur, elle avait été au plus pressé en mettant le portefeuille dans sa poche. Si bien que l'accusation de vol avait pris consistance et que, corroborée par les réticences de Mme de Cioziers, elle était devenue vraisemblable au point d'entraîner la condamnation du baron.

Par malheur, il y avait cette histoire de la lettre.

Et Gabrielle se souvenait de cette conversation ra^ ide, à voix basse, qu'elle avait eue avec le jeune domestique entre les deux interrogatoires qu'il avait subis, — comment elle lui avait suggéré d'abandonner l'hypothèse d'une visite de

femme à son maître pour confirmer par ses déclarations celle d'un assassinat suivi de vol.

Ce petit Charles Leflot avait singulièrement grandi depuis trois mois , et son esprit avait acquis une pénétration, une perspicacité dangereuses ! Il était moins « dégourdi » que cela au moment du meurtre. S'il allait, maintenant, concevoir des soupçons, acquérir des probabilités du vol accompli par un autre que le baron de Cloziers ?

Et Gabrielle ne se rassurait qu'à demi en se disant que l'enfant n'avait suivi son conseil que pour satisfaire au désir qu'il avait de venger son maître. M. de Cloziers, mari outragé, n'était point punissable ; M. de Cloziers, voleur, faisait son temps au bagne. Évidemment Charles Leflot n'avait vu que cela.

Restait à savoir si ce désir de vengeance durait encore et s'il résisterait aux reproches que la conscience du jeune garçon pouvait lui adresser, un jour ou l'autre, d'avoir fait condamner un innocent! Grave problème qui inquiétait la fille à bon droit.

Il fallait donc, tout d'abord, s'informer des sentiments du P'tit homme.

Elle en fit la tentative dès le lendemain, et avec

une maladresse dont le garnement dut rire sous cape, une fois l'entretien terminé.

En effet, la question fut amenée sans aucune précaution, et la fille trahit du premier coup le souci qui la dévorait. Elle prit à part le petit domestique et lui posa, à brûle-pourpoint, cette interrogation :

— Dis-moi, gamin, hier, tu m'as paru préoccupé en me parlant!

— Faites excuse, Madame, — répondit Charles, — si je ne saisis pas bien. En vous parlant de quoi ?

— De cette lettre que Gontran avait reçue le matin du jour où...

— Ah ! — fit l'enfant, — cette lettre'! — Bah ! Que voulez-vous ! elle s'est perdue avec le reste.

Il ajouta mentalement :

— Voilà qu'elle y revient. Voyons ce qu'elle . va m'apprendre.

Et, brusquement, à haute voix, frappé d'une illumination soudaine :

— C'est pourtant vrai que j'aurais voulu la retrouver, cette lettre.

— Tu avais un projet sur elle, hein ! avoue-le ! • — ricana la courtisane.

— Heu! vous savez, Madame, on est toujours content de trouver une occasion de gagner quelque chose. Et, ce n'est pas pour dire, mais je vois bien qu'il y a quelqu'un qui la payerait bien cher, cette lettre, pour la ravoir.

— Voyez-vous, le petit gars ! Il mitonne ses petits coups sans en rien dire. C'est à Mrae la baronne de Cloziers que tu l'aurais revendue, pas vrai, cette lettre ?

Le garnement eut un rire bêta.

• — Dame! pensez donc, madame : cette lettre, c'est la preuve de sa faute. Si elle l'avait, quel feu de joie elle s'empresserait d'en faire! Vous en feriez autant à sa place. Et vous comprenez bien qu'elle l'aurait payée sans marchander, bien sûr, 'au moins cent francs.

I Gabrielle soupira.

Dans le projet qu'elle élaborait, cette combinaison venait s'encadrer à merveille. Mais, hélas ! l'argent ne serait pas pour elle. Bah! elle aurait bien le temps de le reprendre au gamin avec le reste, celui qui lui venait des libéralités posthumes du comte de Platère.

Ce soupir, elle le traduisit tout autrement pour l'intelligence de l'enfant.

— Que veux-tu, mon garçon, il faut y renon-

cer ! A moins qu'un miracle ne te fasse retrouver cette lettre.,. Qui sait? Moi, j'en reviens à ma première opinion. On n'a pas bien cherché. Je suis sûre que ton maître devait avoir une cachette pour ces sortes de papiers.

Et, se tournant vers lui, comme si elle se ravisait :

— Ecoute, veux-tu me mettre de moitié dans l'affaire ? Si je cherche avec toi, et que nous retrouvions ce billet, me promets-tu de partager l'argent que te donnera la baronne?

Lui, il joua le finaud, l'homme intéressé.

— Partager, partager! c'est bientôt dit et c'est gros! Avec ça que j'ai besoin de vous pour chercher?... Et puis, une femme riche comme vous, qui reçoit de tous les côtés, prendre un morceau à un pauvre garçon comme moi? Vous ne voudriez pas, bien sûr...

Elle crut le moment venu de se montrer généreuse.

— Allons, tu as raison, — dit-elle. — Si tu la trouves, tu garderas tout. Seulement il faut la I trouver, et c'est là le chiendent... Mais enfin, cherche, mon gars, cherche! Il y a des gens qui ont découvert des trésors dans le fond d'une ' vieille paillasse.

Et elle le quitta sur cette conclusion encourageante.

A peine eut-elle tourné les talons que le P'tit homme se frotta les mains.

— Cette fois, j'en suis bien sûr, je retrouverai ma lettre. Mais comment va-t-elle s'y prendre pour entrer dans l'hôtel ? Il n'y a qu'une clef et c'est moi qui la porte. L'autre est aux mains des héritiers. Et, par-dessus le marché, c'est une serrure de sûreté.

Il conclut par cette réflexion consolante et pleine de bon sens :

— Bah! c'est après-demain que je vais faire ma tournée là-bas. Deux nuits et un jourà passer!

Le soir venu, il se coucha avec la plus parfaite indifférence et s'arrangea pour dormir le nez tourné du côté de la ruelle, contre le mur de sa mansarde, au septième.

— Je ne ferme jamais ma porte, — ricana-t-il. — Si ma clef me manque demain, je m'armerai de patience. Le voleur me la rendra, bien sûr, le jour après.

Il ne se trompait qu'à moitié.

On lui rendit sa clef la nuit même, avant le retour de l'aube.

Et, le lendemain matin, le P'tit homme put

reconstituer par l'imagination, la scène qui s'était accomplie.

En effet, l'enfant s'était à peine retiré dans sa chambre, que Gabrielle avait mis son projet à exécution.

Comment devait-elle s'y prendre pour entrer dans l'hôtel de Platère?

Plusieurs moyens sollicitaient son choix.

Le premier était d'attendre au surlendemain^ et, sous un prétexte quelconque, d'aller surprendre le petit domestique dans son travail d'entretien, d'en profiter pour placer la terrible épître en une place cachée, où l'enfant, à sa profonde stupeur, la découvrirait plus tard.

Elle renonça à ce procédé après examen. II était scabreux, hérissé de difficultés.

Le second moyen consistait à dérober subrepticement à l'enfant sa clef, la porter chez un serrurier, auquel elle en commanderait une toute pareille.

Mais l'ouvrier prendrait au moins vingt-quatre heures pour livrer le passe-partout, et dans cet intervalle, Charles Leflot s'apercevrait de la disparition de sa clef.

Non. Tout cela était trop long, trop périlleux.

Le plus simple, le plus expéditif, était d'employer cette clef du petit domestique à son usage ordinaire, en s'en servant sur l'heure pour s'introduire dans l'hôlel.

La courtisane s'arrêta à ce dernier parti.

Il était neuf heures au moment où l'enfant s'était retiré. Gabrielle, par mesure de précaution, laissa s'écouler encore près d'une heure et demie avant de se décider à monter dans la chambre de Leflot.

Déjà le jeune garçon, malgré ses prévisions sagaces et sa volonté très tendue de ne point dormir, se sentait gagner par le sommeil, si impérieux à son âge. Des brumes passaient sur la vitre de sa lucarne, et ses paupières s'appesantissaient. Les bruits de la rue montaient assourdis jusqu'à sa mansarde, et ne ressemblaient plus qu'à un bourdonnement vaste et continu, qui berçait son premier assoupissement.

— Allons ! — se disait-il, — je me suis trompé. Ce ne sera que pour la nuit prochaine!

Il se détournait déjà prêt à se lever pour fermer sa porte, lorsque le cri des marches de l'escalier le prévint que quelqu'un montait à son étage.

L'instant d'après, un frôlement le long du

lo

demi-parpaing, l'avertit que l'on s'approchait de sa porte.

Puis la porte fît entendre un râclement significatif, et Charles ne put se défendre d'une émotion.

Si, au lieu de Gabrielle, dont il attendait la visite, un malfaiteur vulgaire s'était introduit dans sa chambre? S'il n'y avait là qu'une servante rentrant de goguette et se trompant de porte? Les deux hypothèses étaient plausibles.

Mais il n'eut pas Je temps d'avoir peur. Outre qu'un malfaiteur n'aurait pas prolongé son séjour, n'ayant rien à voler, et qu'une fille de service aurait promptement reconnu son erreur, le fait lui-même fixait les incertitudes du P'tit homme.

Une main errante, dans l'obscurité, avait palpé les murs et, n'y rencontrant rien, tâtait maintenant le pied du lit. Cela se faisait avec une légèreté, une délicatesse de touche incroyable. 11 fallait être prévenu, comme l'était Charles Leflot, pour s'en apercevoir.

Il pensa, à part lui :

— C'est pas pour dire, mais la patronne est une fieffée coquine. Elle a tous les talents, et elle était prédestinée au vol, pour sûr.

Gabrielle attira à elle les vêtements de l'enfant.

Aussi habile qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de faire sonner les poches du pantalon^ dont l'une contenait, en même temps que la clef convoitée, quelque menue monaie de billon.

Et, à ce bruit, elle se fît tout à coup immobile, retenant son souffle.

Si bien que Charles, la croyant partie, faillit se retourner et empêcher ainsi le succès du stratagème.

Mais, simulant jusqu'au bout le sommeil et opposant la feinte à la ruse, il se borna à agiter son bras gauche, avec un vaste bâillement.

Il était impossible de révoquer en doute un aussi lourd sommeil.

Gabrielle poursuivit sa besogne et tira la clef, après quoi, elle reposa le pantalon sur le lit.

— Ça y est, — fit l'enfant, quand elle eut disparu, ramenant la porte sur elle, — je te prête ma clef jusqu'à après-demain, madame. N'oublie pas de me la rendre.

Et, tout à fait convaincu que Mlle de Lange ne lui restituerait son passe-partout que le lendemain soir, sûr, d'ailleurs, de ne point le perdre, il se retourna sur le côté gauche, en s'étirant, et s'endormit pour tout de bon, entre deux éclats de rire.

Pendant ce temps, Phétaire jetait une mante de dentelle sur sa tête, demandait le cordon, et, arrêtant le premier coupé venu, se faisait porter jusqu'à la rue Spontini.

Seulement elle eut bien soin d'arrêter à l'angle d'une autre voie, et de régler sur l'heure le cocher, lequel demeura persuadé qu'il avait roulé une femme du monde en rupture de fidélité conjugale.

La voiture congédiée, Mlle de Lange marcha résolument au but.

Il faisait nuit noire, une [de ces nuits humides et lourdes, à peine agitées d'un frisson de vent de pluie, qui sont si communes au firmament parisien. D'épais nimbus mangeaient la voûte, et, au niveau du rez-de-chaussée les becs de gaz piquaient de tremblotantes lueurs dont le reflet dansait sur le bitume fraîchement mouillé des trottoirs.

L'hôtel de Platère était à cent pas au plus de l'endroit où s'était arrêtée Gabrielle.

Pas un chat dans les rues; le noir sur presque toutes les façades des maisons, dont le faîte se fondait en l'air, dans la trame barbouillée des ténèbres sales. Seule, au quatrième étage d'une haute bâtisse, une lueur de lustres allumés s'épan-

chait en lignes rouges à travers les fentes des persiennes, en môme temps que tombait le son d'un piano et de voix d'hommes et de femmes, roucoulant des romances et des airs d'opéras; une soirée de petits bourgeois, sans doute.

Il devait être onze heures et demie.

Gabrielle atteignit la porte et mit résolument la clef dans la serrure.

Le battant roula sourdement, projetant à l'intérieur de la maison vide ce bruit particulier qu'occasionne le déplacement de l'air dans un boyau. Le corridor, l'antichambre, toutes les pièces de la demeure, répercutèrent lugubrement ce son.

Gabrielle de Lange s'arrêta brusquement sur le seuil.

Un sentiment étrange, qu'elle ne connaissait pas, qu'elle n'avait jamais connu, se faisait jour en elle, et pétrifiait ses membres, faisant refluer violemment le sang à son cœur.

Elle avait peur.

Oui, — peur. — Cette maison déserte l'épouvantait.

N'était-ce pas là qu'un homme était mort, de mort violente, frappé en pleine intention criminelle, en péché mortel? Elle avait su, depuis

longtemps, s'affranchir des préceptes de la morale; il n'en survivait pas moins en elle comme un ressouvenir de renseignement religieux de ses jeunes années, et aussi des croyances populaires qui l'accompagnent toujours, qui le dénaturent souvent.

Si ce mort allait reparaître, se dresser devant elle, la châtier, non seulement comme complice de ses erreurs passées, mais surtout comme principal auteur du crime dont pâtissait un innocent?

Combien de temps'demeura-t-elle ainsi, éperdue, claquant des dents, prête à revenir en arrière? Elle-même n'aurait su le dire.

Une circonstance banale lui rendit sa présence d'esprit. Un bruit de pas résonna sur le trottoir d'en face, lui rappelant qu'elle n'avait pas fermé la porte derrière elle. C'étaient les gens en soirée dans le quatrième d'en face, qui se retiraient.

Alors, à la peur du surnaturel succéda une autre peur, rationnelle, celle-là, tout à fait fondée.

Si ces nocturnes promeneurs allaient s'apercevoir que la porte était ouverte ? S'ils entraient, s'ils la surprenaient là, en flagrant délit de violation de domicile?

Rapidement elle se décide. La femme forte reparaît en elle, celle qui « n'a pas peur des morts ». Elle s'élance sur le battant, le referme et, haletante, écoute le bruit des pas.

Il se rapproche. Il y a là, de l'autre côté, plusieurs personnes qui causent à haute voix, qui rient. Elles n'ont pas même attendu d'avoir perdu de vue la maison où on les a reçues, pour commencer la critique de la soirée, pour se moquer de leurs hôtes. Ces gens-là, décidément, sont trop occupés à écouler leur venin pour avoir pu remarquer un détail aussi insignifiant que celui d'une porte entrebâillée.

De fait, ils arrivent à sa hauteur; ils la dépassent sans même détourner la tête.

Gabrielle n'a plus peur maintenant. Elle rit même de sa crainte des fantômes. Les morts, allons donc! Il n'y a qu'eux qui ne parlent pas!

Et son esprit, redevenu lucide, songe à tout. Ses bottines ont dû garder à leurs semelles l'humidité de la rue, elles en laisseraient l'empreinte sur les tapis, sur les parquets de la maison. Et Charles Leflot relèverait ces traces. On ne saurait prendre trop de précautions.

La courtisane s'asseoit sans façons sur la plus haute des trois marches qui donnent accès du

seuil à l'étroit vestibule. Elle quitte sa chaussure mouillée, qu'elle reprendra tout à l'heure pour sortir. Puis, sans s'arrêter, sans hésiter, elle gratit lestement i'escalier de bois, soulève les tentures du palier et pénètre dans la chambre à coucher.

Là, elle fait halte. De l'émotion de tout à l'heure elle a gardé encore un violent battement de cœur. Cette pièce, tapissée de glauques ténèbres, est remplie d'un funèbre silence, et ce silence a des voix qui paraissent susurrer dans l'ombre.

Est-ce que ses terreurs de naguère vont la ressaisir ?

Allons donc! c'est déjà trop d'une fois! Pour se donner du courage, la fille affecte de parler haut. Le sacrilège lui devient une ressource. Dans cette chambre, où elle a vendu le plaisir à celui qu'elle a trompé toujours sur la qualité de la denrée, elle ose interpeller le mort.

— Ohé! Gontran? Si tu es là, parle un peu, pour voir?

Et elle rit de son audace. Rien ne lui répond, mais la pièce avec ses draperies, ses meubles, sa nuit noire, fait écho au sinistre appel. Gabrielle éprouve un malaise violent.

— Allons, allons! dépêchons! Je ne suis pas là pour rire.

De sa poche elle tire un morceau de bougie, l'allume à la hâte avec une allumette qu'elle a pris soin d'apporter. La chambre s'éclaire lugubrement. Elle était ainsi pendant la veillée du cadavre. Et Gabrielle, d'un mouvement instinctif, s'éloigne de ce grand lit à baldaquin, sur lequel on a couché Gontran de Platère mort.

Elle vient d'apercevoir, dans un coin, un petit secrétaire de Boulle. Elle en ouvre un tiroir. Là gisent pêle-mêle des papiers de toute nature, comptes, factures, notes d'agents de change et de blanchisseuse, lettres d'affaires, lettres de femmes aussi.

Gabrielle écarte le tas, le plus habilement qu'elle peut, et y insinue la lettre de Mathilde de Cloziers, cette lettre à large enveloppe carrée, que le portefeuille a préservée de l'usure et des fatigues d'un séjour ordinaire dans une poche de vêtetement. Pais elle rétablit le tas, et l'œil le plus exercé ne saurait y découvrir un changement.

Après quoi elle ferme le tiroir, se penche une seconde, comme hallucinée, sur une large tache noirâtre qui macule le tapis étendu d'un bout à l'autre de la chambre et, après avoir remis à ses pieds les fines bottines mordorées, s'élance dans la rue.

Voilà! C'est fait! le tour est joué. Ni vu ni connu, je t'embrouille.

Le lendemain, à cinq heures, en se levant, Charles Leflot demeura quelques instants songeur en retrouvant dans sa poche la clef de l'hôtel de la rue Spontini.

— Ai-je la berlue? — se demanda-t-il, — ou bien ai-je rêvé, hier au soir?

ai

Le samedi quinze mars, Mathilde de Cloziers qui achevait sa toilette, vit Justine entrer brusquement dans sa chambre.

La servante paraissait un peu surprise.

— Madame, il y a là un jeune garçon, qu'il a l'air d'un valet de chambre, qui dit comme ça qu'il veut parler tout de suite à Madame, que Madame le recevrait s'il disait seulement son nom.

— Et vous l'a-t-il dit, son nom? — demanda la jeune femme, souriant malgré elle.

— Oui. Il m'a dit qu'il s'appelle Charles... Charles Dufiot.

— Vous voulez dire Leflot? — lia raison, cet enfant. Faites-le entrer au salon. J'y vais.

Justine dut croire que Mme devenait folle, car elle la considéra avec des yeux prodigieusement dilatés par la surprise.

Au salon, — un valet de chambre? — Ça, c'était du nouveau.

Mais comme Justine était une excellente fille de Bretagne, un peu fruste, un peu tête dure, mais habituée, malgré ça, à croire que ses maîtres en savaient plus qu'elle, elle exécuta l'ordre donné.

Au reste, Mathilde ne se fit pas attendre.

Elle passa rapidement une matinée en flanelle blanche et courut recevoir le visiteur.

Il y avait près d'un mois, en effet, qu'elle n'en avait reçu aucune nouvelle, et elle commençait à être sérieusement inquiète. Est-ce que le petit domestique se lassait, ou renonçait à s'associer plus longtemps à son œuvre de réparation ?

Cette visite était la meilleure réponse à ses doutes, la solution de ses perplexités.

Car il n'était pas admissible que Charles Leflot vînt la surprendre aussi matin, huit heures à peine, pour le simple but de causer avec elle.

Sa pensée concordait si bien avec celle de l'enfant, qu'ils n'échangèrent pas même les formules de la politesse la plus banale entre supérieur et inférieur.

La baronne ferma vivement la porte, ets'avançant, très agitée :

— Eh bien! — interrogea-t-elle, anxieuse, — y a-t-il du nouveau?

Un sourire malicieux vint aux lèvres du garnement.

— Il y a du nouveau, je vous crois, madame, — et du beau nouveau.

— Alors, tu as retrouvé l'argent volé?

— Non, je n'ai pas retrouvé l'argent.

Elle recula d'un pas, désappointée.

— Mais alors, que me dis-tu là? Il n'y a que cela7 d'important !

Charles ne s'émut pas de cette physionomie qui trahissait la déception.

— Madame, — fit-il lentement, — ce que j'ai trouvé est si grave que je ne peux pas vous le dire ici. Il faut que vous voyiez la chose de vos propres yeux.

— Vraiment? — se récria Mathilde, incrédule. — Et où faut-il donc aller?

— Rue Spontini, là où vous êtes venue deux fois déjà.

La baronne fut offusquée par cette proposition.

— Retourner dans cette maison, — jamais! cela et au-dessus de mes forces.

Le visage du P'tit homme revêtit une singulière expression d'autorité.

— Il faut pourtant que vous y veniez, madame. Cest indispensable. Il faut que vous y veniez, et pas toute seule encore. Faites-vous accompagner par l'avocat.

Ses yeux avaient un éclat extraordinaire, sa parole était courte, saccadée.

Décidément, cet enfant était un homme. On voyait bien qu'une fois possédé par une idée, il n'en démordait pas aisément. C'était sous une influence analogue qu'il avait agi en taisant la vérité pour mieux assurer la vengeance du meurtre de son maître.

En la circonstance, il domina entièrement la jeune femme.

— Soit! — acquiesça-t-elle, — j'irai. A quelle heure dois-je m'y trouver?

— A l'heure que vous voudrez depuis midi. Je vous attendrai.

— Bien, mon enfant, j'irai prendre M. Levasseur et nous serons à ton rendez-vous à trois heures. N'as-tu pas autre chose à m'apprendre?

— Non, madame, — fit gaiement Charles. — Maïs ce que je vous apporte et ce que vous verrez ce soir est bien suffisant, je vous le garantis.

Et il prit congé de la jeune femme très intriguée par cette demi-révélation.

Jean Levasseur, chez lequel elle se rendit à une heure, n'en parut nullement surpris.

— Ce garnement est un fin matois. Il ne vous dérange pas pour rien, soyez-en bien sûre. Je gage que notre enquête a dû faire un grand pas à notre insu.

Et, sans discuter autrement l'hypothèse, disant avec son flegme habituel, qu'il est inutile de se mettre la cervelle en quatre pour déchiffrer une énigme dont on va trouver le mot incessamment, il donna Tordre à son valet de chambre de lui retenir une voiture.

A trois heures sonnantes, la baronne et l'avocat, renvoyant le véhicule, gagnaient à pied l'hôtel. Charles Leflot les attendait sur le seuil.

Il avait l'air hilare. Il introduisit les visiteurs avec toutes sortes de mystères.

— Ah çà, gamin! — commença M. Levasseur, — que nous ménages- tu, avec toute cette pantomime ?

— Chut! — prononça le garçonnet en mettant un doigt sur sa bouche.

Et, se baissant vers les deux marches de l'entrée, il désigna du doigt une double trace sur la première de ces marches, ainsi que sur un carreau de marbre noir.

— A quoi trouvez-vous que ça ressemble, ça, monsieur l'avocat?

Levasseur, un peu myope, avait assujetti son binocle. Il répondit :

— Ce sont des traces de chaussures, mon garçon.

— Et encore.,, de quelle espèce de chaussures? — Est-ce des bottes de gendarmes?

L'avocat se pencha davantage, examina avec plus d'attention.

— Ce sont des bottines de femme, mon garçon, des bottines mouillées qui se sont posées-là. Elles avaient de la boue à leurs semelles.

— Tout à fait juste, monsieur l'avocat. — Et vous rappelez- vous le dernier jour qu'il a plu?

— Mais oui, mon garçon, — avant-hier dans l'après-midi.

— Or comme il n'a pas plu depuis avant-hier dans l'après-midi, c'est dans la soirée d'avanthier, apparemment, que quelqu'un chaussé de bottines de femme a mis les pieds ici.

Malgré la gravité des circonstances, Levasseur ne put s'empêcher de rire.

— Mon garçon, — tu déduis avec le flair et la sagacité d'un policier de profession. Est-ce que tu aurais du goût pour cette carrière?

PrTIT HOMME

— Heu! — fît Charles, on ne sait pas. L'appétit vient en mangeant, à ce que dit le proverbe.

— C'est juste, et tu as commencé à manger. Mais puisque ça t'amuse de nous faire marcher à ta guise, continue. Nous sommes à ta dévotion.

— Madame a bien vu, elle aussi? — demanda Fenfant à la baronne.

— /J'ai bien vu, — confirma Mathilde en souriant.

— Bien! Pour lors, passons au deuxième tableau.

Il précéda les visiteurs et monta avec eux l'escalier. Arrivé en haut, il se retourna.

— Oh! voyez donc, monsieur et madame, — fc'écria-t-il. — Il n'a pas plu depuis ce matin, et vous pouvez vous assurer pourtant que vos semelles ont laissé leur marque sur le tapis.

— Sans doute, se récria Levasseur. — Mais... que signifie... ?

Charles se reprit à rire. Il se frappa le front d'un geste espiègle.

— Vous ne comprenez pas, monsieur l'avocat ? Vous ne comprenez pas que le quelqu'un qui portait des bottines de femme est ou resté en bas, sur la dernière marche, ce qui eût été trop bête, ou monté ici en volant... comme un oiseau?

— Tiens! c'est encore fort juste, approuva le jeune homme. — Décidément, mon gars, c'est une vocation chez toi. — Et, alors, comme ce quelqu'un ne volait pas, tu supposes... ?

— Je ne suppose pas, — je suis sûr que MlIe de Lange s'est déchaussée au palier et qu'elle est montée jusqu'ici en pieds de bas.

— A la bonne heure ! voilà que tu déchires les voiles, que tu prononces des noms !... Après ?

Le petit domestique, marchant toujours le premier, souleva les portières, traversa l'antichambre et pénétra dans la chambre à coucher, dont il écarta les volets.

— Nous arrivons au bout de la découverte, — fit-il.

Il s'agenouilla sur le tapis et invita ses deux compagnons à regarder.

Mais Malthide, se voilant la face, se rejeta en. arrière avec un mouvement d'horreur.

Elle venait d'apercevoir sur la moquette cette tache brune qui, la nuit précédente, avait également fait tressaillir Gabrielle de Lange. Et tout de suite Mme de Cloziers avait reconnu la nature et l'origine de cette tache. C'était là, à cette même place, qu'avait coulé, que s'était figé, formant mare, le sang épanché de la blessure mortelle

faite par le pistolet vengeur de Robert de Cloziers.

L'enfant se rendit compte de l'émotion ressentie par Mathilde.

— Il n'est pas nécessaire que Madame regarde, — dit-il. — M. l'avocat suffira.

Celui-ci, quoique avec une répugnance visible, obtempéra au désir de Leflot.

— Je vois une tache de bougie, — répondit-il à la muette question des regards de celui-ci.

— Vous avez de bons yeux, Monsieur, — conclut simplement Charles, en se relevant.

Et, se croisant les bras avec la même malice des lèvres et des prunelles, il demanda :

— Pour voir, Monsieur l'avocat, qu'est-ce que vous tirez de ceci ?

— Eh! — fit Levasseur, — j'en infère tout naturellement que Mlle de Lange, puisque tu dis que c'est elle, est venue ici, un jour qu'il avait plu, ou plus exactement, une nuit, puisqu'elle a laissé la trace de son passage sous la forme d'une goutte de stéarine.

— Parfaitement jugé, ça, — conclut le petit domestique.

— Seulement, — reprit l'avocat, — pourquoi est-elle venue ? Là est tout le problème.

— Oui, — répéta Charles cornue un écho, ; — là est tout le problème,

— Est-ce par suite d'une obsession, sous l'influence d'un cauchemar?...

— Je ne crois pas que Madame ait jamais eu de ces choses que vous dites.

— Est-ce pour remettre l'argent, afin d'écarter tout soupçon de sa personne?...

Le P'tit homme éclata d'un rire aigu :

— Eh ben ! vous ne la connaissez pas, pour sûr. Rendre l'argent? Alors, Madame serait le pendant de la maison du Pont-Neuf, qui n'est pas au coin du quai ? Ah ! non, pour sûr, ce n'est pas l'argent qu'elle est venue rapporter ici !

— Voyons — interrompit l'avocat, — tu es un gentil garçon, et tu as merveilleusement tenu ton rôle. Mais c'est assez de réticences. Ne nous fais plus languir et dis-nous tout ce que tu sais. Car ce n'est pas uniquement pour nous prouver que Mlle de Lange est venue ici que tu nous a fait venir nous-mêmes.

Charles comprenait fort bien que le moment de s'expliquer était venu.

— Vous avez raison — dit-il sérieusement. — C'est pour autre chose. Mais — ajouta-t-il avec le tact et la délicatesse d'un homme du monde, —

nous allons repasser dans l'antichambre, rapport à madame qui ne se sent peut-être pas bien à l'aise ici.

Il avait remarqué, en effet, le trouble profond et l'extrême pâleur de Mme de Cloziers.

— Merci, mon enfant, — répondit celle-ci. — Il est certain que la vue de ces objets me rappelle d'affreux souvenirs. Mais je suis venue pour accomplir mon devoir. Raconte-nous donc ce que tu as à nous dire, car je crois deviner que le dernier mot de ta révélation est renfermé dans cette pièce.

L'enfant désigna des sièges à ses interlocuteurs. Ils préférèrent rester debout.

Alors Charles, avec une remarquable netteté, narra, sans en omettre un seul détail, sa conversation des jours précédents avec Gabrielle ; comment, désespéré de découvrir la cachette où la courtisane avait placé l'argent dérobé, il avait pris le parti de lui en arracher le secret par ruse; comment il avait amené l'épisode de la lettre perdue et ce qui s'en était suivi : l'inquiétude manifeste de Gabrielle, l'emprunt temporaire de sa clef et sa restitution dans la même nuit.

— Vous voyez, dit-il, — que le but de madame a été certainement de rapporter la lettre ici.

Jean Levasseur ne put contenir l'expression de son admiration.

— Vraiment, — s'écria-t-il, — tu es un garçon hors ligné, P'tit homme, et je te jure que tu seras récompensé de tout ce que tu as fait là.

— Mais, cette lettre, l'as-tu retrouvée? Force fut bien à l'enfant d'avouer que non.

— N'importe ! — reprit vivement Levasseur,

— il est certain que cette lettre est ici. Tout concorde à l'établir. Nous allons fouiller avec toi, bouleverser les meubles jusqu'à ce que nous ayons mis la main dessus. Il s'agit de ne pas laisser perdre une telle aubaine.

— C'est précisément pour que vous m'aidiez que je vous ai fait venir.

Soudain les trois interlocuteurs se turent et demeurèrent, en face les uns des autres, pétrifiés, immobiles, pareils à des conspirateurs surpris en quelque secret conciliabule.

Le timbre de la sonnette venait de jeter dans toute la maison sa plainte métallique.

— Qui est-ce qui peut bien venir à cette heure ?

— se récria l'avocat.

— Dans une maison déserte? — ajouta madame de Cloziers.

Ce fut encore Charles Leflot dont la vive in-

telligence se rendit compte la première de ce qui se passait.

— Hé ! — fit-il, — celle-là seule peut venir qui sait bien que, le samedi, la maison n'est pas vide, puisque j'y suis. C'est elle, bien sûr, qui vient voir si sa farce a réussi.

11 ajouta cependant, à part lui :

— A moins que ce ne soit quelqu'un pour visiter. L'écriteau l'aura attiré. Nous allons voir, en tout cas. Ne disons rien.

La sonnette vibra une seconde fois avec un grand frisson du fil de fer violemment secoué.

Charles Leflot découvrit toutes ses dents blanches dans un rire silencieux.

— Quand je vous disais ! — C'est bien elle, allez. Je connais le coup de sonnette de Madame quand elle s'impatiente. — Allons, je vas lui ouvrir.

— Eh bien ! et nous, comment nous cacher? — demanda Mathilde, en regardant l'avocat avec terreur, car cette intervention de l'hétaire courait le risque de renverser tout le plan si habilement, si laborieusement conçu et échafaudé.

L'enfant prit une seconde de réflexion. Puis, vivement :

— Vous — dit-il, — mettez-vous derrière les

grands rideaux de l'antichambre, près du fumoir.

Elle n'aura pas l'idée d'aller voir par là.

Mme de Cloziers et l'avocat n'avaient pas le choix. Ils se drapèrent du mieux qu'ils purent avec les plis des portières... Pendant ce temps Charles courait au corridor.

Gabrielle criait déjà par le trou de la serrure.

— Hé ! P'tit homme, es-tu mort ou vivant ? Viens donc ouvrir !

— On y va, on y va ! — répondait le garnement.

De leurs cachettes, Mathilde et Levasseur purent entendre le dialogue. • Leflot jouait Tétonnement.

— Ah! c'est vous, madame! — Et qu'est-ce que vous venez faire ici, pour voir ?

MUe de Lange grimpait allègrement l'escalier. Arrivée sur le seuil de l'antichambre, entre les deux rideaux animés, qui retenaient leurs souffles, elle se retourna et jeta, par-dessus son épaule, cette phrase rieuse au jeune domestique :

— Je viens pour t'aider à chercher la lettre, tu sais bien. Depuis que tu m'as dit que la baronne

te la payerait cher, je ne dors plus. A deux de jeu, Chariot! Si tu la trouves, tu garderas toute la somme. Si c'est moi, nous partagerons.

— Tout de même, madame — - répliqua Charles, bon enfant.

La comédie se jouait largement, et Mme de Cloziers et l'avocat étaient aux premières loges pour la voir, pour en suivre les péripéties.

Le gamin tenait à miracle son emploi de garçon un peu godiche. Il allait et venait autour de la fille, ayant l'air de se donner un mal énorme et devisant avec elle le plus haut qu'il pouvait pour que les témoins invisibles ne perdissent pas un seul mot du dialogue.

Et, tout en donnant la réplique à Gabrielle, il se disait in petto :

— Va, va, fouille, remue. Je sais bien que j'aurai la lettre tout à l'heure. Rira bien qui rira le dernier !

— Alors, Madame, — faisait-il,. — vous avez bien tenu a me prendre la moitié du bénéfice, vous, une femme si riche, qui connaissez des messieurs si bien ?

— D'abord, mon garçon, je ne suis pas riche. — Ensuite, retiens bien ceci : il n'y a pas de petits prolits,

C'était bien la dixième fois qu'elle lui resservait cet aphorisme d'avare.

Et, comme ils tiraient en commun les meubles, ouvraient armoires et bahuts, Charles Leflot feignit d'avoir une idée soudaine.

— Ah! je sais. Vous m'avez dit, l'autre jour, qu'il y avait des gens qui avaient trouvé des trésors au fond d'une paillasse. Je vais fouiller par là.

Elle se mit à rire de plus belle.

— Fouille, si tu veux, mon garçon. Mais, vois-tu, les hommes, ça n'a pas le nez pour ces choses-là ! Est-ce que ton maître n'avait pas un secrétaire, une financière, un meuble enfin pour loger sa correspondance ?

— Dame oui, qu'il en avait un, — répliqua le garnement. — - Même qu'il y jetait toutes ses lettres en tas, et qu'il tempêtait ensuite quand il ne les retrouvait plus.

— Eh bien ! c'est là qu'il fallait chercher, nigaud !

— Quand je vous dis qu'on a cherché partout, qu'on a tout remué.

Elle haussa les épaules.

— Je te dis que les hommes sont tous des imbéciles ! Montre-moi seulement ce meuble, et tu vas voir.

P'TIT HOMNE

Charles Leflot ne se fit pas prier. On était au dénouement. Autant valait le hâter et faire cesser ainsi la situation dangereuse de la baronne et de l'avocat.

Au bout de cinq minutes de recherches, Gabrielle tirait du secrétaire de Boulle la lettre qu'elle y avait placée elle-même l'avant-veille, et la mettant sous le nez du gamin.

— Hein ! — s'écria-t-elle triomphalement, — qu'est-ce que tu en dis, petit crétin? La voilà, ta lettre. Ce n'est pas plus malin que ça, et tes gens de police sont des ânes.

Elle jeta dédaigneusement la missive aux pieds de l'enfant et redescendit l'escalier, en lui criant :

— Je me sauve, parce que cette maison, voistu, brr ! ça me fait froid tout de même. N'oublie pas que tu me dois la moitié de ce que te payera la baronne !

Puis l'on entendit la porte de la rue retomber avec fracas derrière elle.

Sa visite n'avait pas duré un quart d'heure en tout.

Levasseur et Mme de Cloziers sortirent en même temps de leur cachette.

Charles Leflot se tenait les côtes.

— Pas plus malin que ça, pas plus malin que

ça ! — répétait-il à travers les spasmes de sa gaieté.

Mathilde avait ouvert son porte-monnaie. Elle en tira un billet de cent francs.

— Prends cela pour toi, mon enfant, — ditelle, émue. — Tu l'as bien gagné. Et voilà un louis pour la moitié de Mlle Gabrielle.

— Excellent partage de comptes, — approuva l'avocat, en riant.

Il plaça la lettre que lui tendait Mmc de Cloziers dans son portefeuille.

— Voilà, — conclut-il, — un commencement de preuve. Mais il ne suffît pas. A toi, mon garçon, de continuer ta besogne. Je suis sûr du succès maintenant. P'tit homme, c'est Grandhomme qu'il faudra t'appeler désormais.

L'avocat l'avait dit fort justement : la lettre retrouvée ne suffisait pas.

Qu'établissait-elle, en effet? — Simplement que M. de Platère avait dû recevoir dans l'aprèsmidi du jour où il avait été tué la visite d'une femme qui n'avait point signé sa missive. Que cette femme fut Mmc de Cloziers, rien ne le démontrait, pas même l'aveu de celle-ci. Car la justice était en droit de suspecter les intentions de la jeune femme, d'admettre, avec vraisemblance, d'ailleurs, que celle-ci, déplorant la condamnation de son mari, faisait surgir cet incident pour ressusciter l'accusation d'adultère que Robert de Cloziers avait lui-même abandonnée.

Et, quant à raconter aux juges l'histoire de la remise, après coup, de la lettre dans le secrétaire du mort, il n'y fallait pas songer en l'espèce. Ils

l'auraient qualifiée de roman. Le témoignage de Charles Leflot, outre qu'il ne valait rien en luimême par application de la formule testis unns, tesiis niillus, serait facilement rétorqué par la courtisane, laquelle reprocherait à l'enfant de n'avoir fait aucune mention de cette épître au cours de l'instruction et du procès. — Les juges concluraient tout naturellement que la lettre, si elle était vraiment de Mme de Cloziers, lui avait été restituée par le destinataire.

De la sorte, toute cette mise en scène ne tournerait qu'à la confusion, peut-être même à la condamnation de Charles Leflot. Or, le pauvre enfant n'avait point mérité une semblable rémunération de ses bons offices.

La lettre ne valait donc qu'à titre de document, d'indice, ou, comme l'avait dit M. Levasseur, de commencement de preuve. Il fallait la tenir en réserve, la garder pour plus tard.

Tout cela, l'avocat l'avait minutieusement expliqué au jeune domestique, lequel, fort intelligent, avait bien promis de continuer son œuvre d'observation.

D'autre part, les démarches de Mathilde au Ministère de la marine avaient été couronnées enfin de succès. Non seulement on avait retrouvé

les traces précises de M. Réval, mais encore on avait pu lui faire tenir une première dépêche. Dans les derniers jours d'avril, Mme de Qoziers fut officiellement informée de l'arrivée incessante de l'explorateur au poste français de Zequinchor, récemment annexé à notre territoire.

Elle rédigea donc, sous la dictée de l'avocat, une lettre circonstanciée qui fut immédiatement adressée à M. Réval. Sans trop insister sur sa demande, Mathilde n'en conjurait pas moins le voyageur de hâter sa réponse, de revenir même en France, si la chose était en son pouvoir.

Malheureusement le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante.

Il y avait cinq mois déjà que l'infortuné Robert subissait l'injuste peine d'une faute qu'il n'avait pas commise. La maladie presque foudroyante qui l'avait terrassé avait seule empêché son départ pour la Nouvelle-Calédonie. Aujourd'hui que sa convalescence prenait fin, il était presque impossible de l'arracher au prochain convoi, dont la formation à Rochelbrt devait avoir lieu dans les premiers jours de juin.

Mathilde était affolée. L'imminence de ce départ, tout en redoublant ses angoisses, la jetait en d'atroces incertitudes. Elle recourut aux me-

mes protections qui l'avaient déjà favorisée. Mais, cette fois, on ne put rien lui promettre de plus qu'une bienveillance peut-être inefficace contre l'inflexibilité des règlements.

Au milieu de sa désolation, une circonstance rendait sa détresse plus cruelle encore.

Robert s'obstinait dans son entêtement à lui refuser le pardon.

Vingt fois Levasseur avait essayé de vaincre cette résistance 5 vingt fois il s'était heurté au refus opiniâtre d'une volonté rebelle aux suggestions d'un cœur violemment épris,

Robert souffrait d'autant plus de sa détermination farouche qu'il aimait plus passionnément sa femme. Mais l'orgueil paraissait avoir enfoncé l'idée fixe dans son esprit.

Et, chaque fois, l'avocat rapportait à la jeune femme la même réponse implacable :

— Ne me parlez plus d'elle, je vous en prie! Elle est morte pour moi !

Un jour, pourtant, Mathilde eut une réaction violente, presque une révolte.

— Monsieur Levasseur, — s'écria-t-elle, — les choses ne peuvent durer ainsi. Cette douleur me tue. Elle mine ma santé et épuise mes forces. A force de me désespérer, mon mari m'ôtera toute

l'énergie nécessaire pour achever l'œuvre à laquelle je me suis vouée. Il faut que je le voie.

L'avocat la considéra en silence.

Ce visage bouleversé, ces yeux brûlés par les larmes, l'épouvantèrent.

Mathilde disait vrai. Robert était bien vengé. Il tuait sa femme à la longue.

— Voulez-vous me laisser faire, madame? — dit brusquement l'avocat. — Je réponds qu'avant huit jours, votre mari demandera lui-même à vous parler.

Et, comme elle le regardait, stupéfaite, il lui sourit d'un air significatif.

Le lendemain, en effet, Levasseur allait voir son client à Mazas.

Ce qui avait le plus contribué à ancrer Robert dans sa résolution de ne point pardonner, c'était la déception qu'il avait subie de ne point voir se réaliser les premières promesses de l'avocat. Celui-ci ne lui avait-il pas dit, en effet, que Mathilde se repentait de sa faute, et qu'elle allait bientôt, par des effets incontestables, en travaillant à la libération de son mari, lui témoigner la sincérité de ce repentir ?

Or rien, jusqu'à ce jour, n'était venu confirmer les déclarations de l'avocat.

De son côté, celui-ci, autant pour ne point éveiller dans l'âme du baron des espérances prématurées que dans la crainte de compromettre par une révélation hâtive le résultat des efforts communs, n'avait osé rien confier au prisonnier.;

Mis en demeure, en quelque sorte, d'empêcher que la catastrophe ne devînt irréparable par la mort ou même par la maladie de Mme de Cloziers, Levasseur n'hésita pas à livrer du secret ce qu'il était indispensable pour arracher au baron une parole d'indulgence.

Il fît donc comme il l'avait annoncé à Mme de Cloziers et se rendit à la prison.

Le captif paraissait plus abattu qu'à l'ordinaire.

Lorsque l'avocat l'interrogea sur les causes de cette tristesse anormale, il sut que Robert avait appris d'un de ses gardiens qu'il était désigné pour faire partie du plus prochain convoi.

C'était là, pour le malheureux, qu'allait commencer la partie vraiment insupportable de sa peine.

Jusque là, en effet, aussi dur que pût être le séjour de la geôle, il avait joui, du moins, de cet immense, de cet inappréciable avantage, la soli-

tude. Il avait pu éviter ainsi le contact déshonorant des vrais criminels.

Désormais, il perdait cette garantie, ce privilège de l'isolement. Il allait vivre plus largement, s'il est possible d'ainsi parler, jouir de quelques immunités, distractions du voyage, de la rupture de la claustration, du bénéfice d'un changement d'air. Toutes ces « faveurs » lui avaient été complaisamment énumérées par les guichetiers pris de pitié pour cette inconsolable détresse. — Mais ce dont ils n'avaient point ouvert la bouche, ce qu'ils ne lui avaient pas rappelé, c'était la vie en commun, l'abominable promiscuité du bagne, cet enfer anticipé, le pire châtiment des grands crimes.

Aussi, le malheureux homme, qui ne se faisait aucune illusion à ce sujet, s'abandonnait-il à toute l'amertume de ses réflexions. Il pleurait abondamment.

Levasseur jugea le moment opportun. Jamais situation plus favorable ne se présenterait.

— Mon ami, dit-il, c'est là précisément l'éventualité que nous cherchons à prévenir, votre femme et moi.

— Ma femme ? — s'écria vivement Robert, en relevant la tête.

Il n'avait pas dit, comme les autres fois, « cette femme ».

. — Oui, votre femme, reprit l'avocat. Voilà un mois entier qu'elle s'entremet à obtenir votre maintien ici. De même qu'elle a obtenu de vous

soigner pendant votre maladie

Le prisonnier l'interrompit. Son visage avait plusieurs fois changé de couleur et passait par toutes les nuances de l'étonnement, tour à tour douloureux et agréable. Il parla à la fin.

— Ma femme m'a soigné pendant ma maladie, dites-vous ? Voilà la première fois que vous me le dites.

— J'obéissais à son désir en vous taisant l'histoire de ce dévouement.

— Et pourquoi ne voulait-elle pas que vous me révélassiez ce dévouement? Pourquoi ne me l'avoir pas révélé elle-même ?

— Pour plusieurs raisons, mon ami : la première était que les médecins craignaient l'effet sur vous de cette découverte.

— Ah! se récria-t-il, en joignant les mains, c'est donc pour cela qu'elle m'a soigné en cachette, qu'elle a revêtu le costume des infirmières de la maison ? Et je ne rêvais pas, je n'avais pas le délire, je n'étais point halluciné en croyant à sa

présence à mon chevet, et, tenez, ce jour, ce jour où elle est partie comme vous entriez, vous le rappelez-vous ?

— Je me le rappelle, prononça gravement Levasseur. C'est une noble femme.

Robert avait baissé la tête. Il n'ajouta aucune parole de louange.

Mais revenant tout aussitôt à ce que l'avocat avait dit précédemment :

— Il y avait une autre raison, n'est-ce pas?

— Oh ! l'autre raison lui fait honneur plus encore. Mme de Cloziers ne voulait point vous avouer cette preuve de tendresse avant le jour de votre libération par ses soins.

— Par ses soins?.... répéta le baron, ainsi qu'un écho.

— Depuis celte date, — continua Levasseur. — elle a multiplié les démarches et les sollicitations. Rien ne lui a coûté.

Malheureusement, de tels efforts ne vont pas sans une grande fatigue physique et morale, et...

— Et ? — interrompit Robert, trop profondément troublé pour que son interlocuteur ne lût pas en lui des dispositions nouvelles.

— Et Mme de Cloziers est malade, — au point de m'inspirer de sérieuses inquiétudes.

Robert s'était éloigné de l'avocat. Il parcourait la cellule à pas lents, les mains derrière le dos, le front penché sous un intense accablement. Des spasmes convulsifs soulevaient sa poitrine et gonflaient les veines de son front et de son cou. Il était manifeste qu'il souffrait horriblement.

A la fin, il interrompit sa marche et se plaçant devant Levasseur :

— Alors, mon ami, — questionna-t-il, d'une voix altérée, — vous croyez que sa vie est en danger ?

— Grâce à Dieu, — répondit l'autre avec sincérité, — mes craintes ne vont pas jusque là. Il n'en est pas moins vrai que la santé de Mme de Cloziers me paraît gravement compromise. Sa douleur fait mal à voir.

— Et, — demanda encore le baron, — que me conseillez-vous en ce cas ?

— Rien qui soit contraire à votre dignité. Je vous ai expliqué que votre femme est innocente du plus gros de ses torts à vos yeux. Accordezlui une entrevue, et je suis persuadé que vous aurez fait beaucoup pour lui rendre le calme dont elle a le plus grand besoin.

Il demeura inerte. Un grand frisson le secoua de la tête aux pieds.

— La revoir ? — murmura-t>il sourdement, tandis que des gouttes de sueur perlaient à ses tempes.

Puis, avec un élan de générosité dont mieux que personne l'avocat put apprécier la spontanéité, il saisit les mains de celui-ci:

■ — Tenez, — s'écria-t-il, les larmes aux yeux, — je ne puis vous donner de meilleure, de plus convaincante preuve de ma reconnaissance, de mon affection pour vous. Vous m'avez toujours bien conseillé, vous ne m'avez pas abandonné un seul instant. Eh bien ! c'est encore à votre avis que je défère en vous disant : « Allez à ma femme et dites-lui qu'elle peut venir. Je ne lui adresserai aucun reproche. »

Il ajouta avec une navrante expression d'amertume :

— Aussi bien sera-ce son châtiment de voir, de ses yeux, à quel état elle m'a réduit.

L'avocat n'en demandait pas davantage.

— A la bonne heure, — fit-il joyeusement, en répondant à l'étreinte de son client, — demain votre femme sera ici.

Elle fut déchirante, cette entrevue entre la femme coupable et le mari prisonnier.

Au moment où Mathilde pénétra dans la cellule, Robert, qui s'était levé pour la recevoir, lui dit :

— Vous avez voulu me parler, madame. Je vous écoute.

Et, avec une ironie cruelle, il ajouta :

— Je n'ai d'autre siège à vous offrir que ce banc. Encore le dois-je à la munificence du gouvernement.

Il retomba assis lui-même sur le pied de son lit, comme épuisé par son émotion.

Mme de Cloziers n'avait jamais vu une prison dans son affreuse nudité. Naguère, encore, c'était à l'infirmerie qu'elle entrait, et là, du moins, elle avait trouvé des murs tapissés, des rideaux aux -fenêtres et aux lits, de l'air et de la lumière. Ici, tout cela faisait défaut.

Elle sentit ses forces l'abandonner. Un long sanglot souleva sa poitrine et elle tomba à genoux.

— Robert, — supplia-t-elle, — je suis une grande coupable; je le sais. Il y a six mois bientôt que je ne cesse de me le répéter chaque jour, à chaque heure. J'ai mérité votre haine, j'ai mérité votre mépris, et je viens pourtant solliciter votre pardon, votre indulgence, si vous aimez mieux.

Et comme il faisait un geste de violente dénégation.

— Oh ! pas tout de suite, pas tout de suite ; je ne vous demande pas de me faire grâce sur l'heure. Non, — plus tard, quand vous voudrez, quand vous jugerez que j'ai expié, quand je serai morte...

Le baron tressaillit. C'était la seconde fois que ce mot de mort résonnait à son oreille. Mathi-lde continuait, haletante :

— Donnez-moi une espérance, rien qu'une espérance. Je n'ai pas droit à plus, mais, peutêtre, ai -je droit à cela. Vous ne savez pas tout te que j'ai fait pour réparer, Robert; vous ne savez pas tout ce que j'ai souffert, combien j'ai gémi, combien j'ai versé de larmes silencieuses? Vous ne savez pas quelle fièvre ce désespoir entretient dans mon sang ? Vous ne savez pas qu'il y a des heures où je demande à Dieu la fin de cette torture, que je lui offre ma vie en échange de votre liberté, de votre bonheur ! Vous ne. savez pas que, si je ne m'étais vouée à l'œuvre de votre délivrance, vingt fois déjà j'en aurais fini avec ma souffrance ?

Il se dressa, sombre, dédaigneux, le sourcil froncé.

— Hé ! madame, que me parlez-vous de votre souffrance? N'ai-je pas eu la mienne? Ne duret-elle pas encore ? Et quel rapport y a-t-il entre les deux ? Quel mal vous avais-je fait, moi? J'ai juré de ne vous adresser aucun reproche. Mais, en réalité, quand je vous entends accuser la destinée, je ne puis m'empêcher de la comparer à la mienne ? Vous avez fait de moi, en un seul jour, un fou, un meurtrier, un accusé et un être déplorablement misérable. Lorsque d'un seul mot, d'un seul, vous pouviez m'épargner la honte d'une condamnation, vous avez joué une incroyable comédie. C'est vrai. J'avais tué votre amant: et vous aviez juré de le venger. Vous devez être satisfaite.

Elle ne s'était pas relevée. En marchant, il s'était rapproché d'elle.

— Oh! vous avez raison, Robert, reprit-elle, et je n'ai pas le droit de me plaindre. Mais cette comparaison entre votre sort et le mien, je la fais aussi, moi. Vous êtes innocent; je suis coupable. Le sommeil peut vous donner le repos, et le rêve interrompt pour quelques instants le cauchemar de la réalité. Moi, je ne connais ni le sommeil, ni le rêve, et quand je veux fuir les regards des hommes, je trouve l'œil

de Dieu ouvert au fond de ma conscience.

Pourtant, je vous le jure, aussi grand qu'ait été mon crime, il me semble que je l'ai expié en partie; il me semble que ce muet reproche a, parfois, pour réponse, comme une voix de pitié dans le plus intime de mon cœur, et que cette voix me crie : « Courage! Persévère! La tache s'efface. Tes pleurs l'ont lavée ! »

Il ne répondait pas. Il était debout devant elle, les mains pendantes.

Elle se souleva à moitié et en saisit une, sans qu'il la repoussât, et y colla ses lèvres.

— Robert, mon Robert, je vous jure que ma vie est à vous ; je vous jure que je vous aime de toute mon âme, et que je serais heureuse, folle de bonheur, si je pouvais mourir pour vous !

Le baron ne résista pas. Ces larmes, ces supplications lui avaient amolli le cœur.

Doucement il la releva; il retint ses deux mains. Elle vit qu'il pleurait aussi.

— Oh ! Mathilde ! Mathilde ! — sanglota-t-il, — j'oublie, je pardonne tout, tout, excepté cette chose affreuse, cette vision de là-bas, cet homme qui t'avait prise, ce baiser...

Un cri jaillit de la poitrine de la jeune femme.

— Ah! tu m'aimes, tu m'aimes encore! Dieu

est bon ! Tu peux me tuer maintenant, si tu veux. Je suis heureuse, je mourrai en te bénissant ! — Ah! c'est vrai, c'est vrai ! Si je pouvais brûler au fer rouge la trace de ce baiser ! — Car il n'y a eu que cela, mon Robert, je te le jure. J'étais folle, folle à lier, et aujourd'hui encore je ne puis m'expliquer ma folie, puisque je n'ai jamais aimé que toi !

Doucement les bras du captif s'étaient ouverts. Mathilde y tomba à demi-pâmée. Il la serra sur son cœur d'une étreinte presque sauvage, pendant qu'elle murmurait, renversée :

— Va, quelque soit ton destin, où que tu ailles, — je serai avec toi, près de toi, pour vivre, pour mourir.

Les efforts de Mme de Cloziers n'avaient pu empêcher le départ de Robert.

Il avait été dirigé de Mazas sur l'île de Ré. Heureusement, la jeune femme avait pu arrêter là le sinistre voyage. Le directeur de la prison était un ancien officier ayant servi jadis sous les ordres du général de Cloziers, père du malheureux Robert. Ce souvenir valut au forçat une part de bienveillance d'autant plus grande que la baronne put montrer au directeur une lettre tout récemment arrivée d'Afrique. Elle était signée de M. Lucien Réval.

L'explorateur avait écrit ces simples lignes : - « Madame, dès mon retour en France, qui aura lieu très certainement à la fin de cette année ou au commencement de l'année prochaine,

j'irai porter à mon cher et malheureux ami le témoignage d'une estime et d'une sympathie qui n'ont jamais éprouvé la moindre atteinte.

« Je viens de lire sa douloureuse histoire, et tout de suite, je confirme sa déclaration. Oui, il est absolument exact que j'ai remis à Robert, au moment de mon départ, un dépôt de vingt mille francs, laissant à mon ami toute latitude de le placer ou d'en disposer pour son propre usage. Je désire que cette première preuve lui parvienne sur-le-champ. Je l'appuierai de ma déposition verbale à mon retour.

— Vous le voyez, Monsieur, — avait dit Mathile au directeur, — nous sommes à la veille de faire reviser cet odieux procès. Vous ne voudriez pas choisir un tel moment pour éloigner de France mon pauvre mari, déjà très affaibli par les rigueurs de sa détention.

Et l'excellent homme auquel étaient confiées ces dures fonctions avait vu tout de suite ce qu'il y aurait de cruauté à faire partir son malheureux pensionnaire d'occasion.

Mathilde avait fait plus. Elle était venue s'installer dans l'île, presque sous les fenêtres de la prison. Deux fois par semaine, elle visitait et consolait le prisonnier, dont elle avait relevé le cou-

rage en lui communiquant la lettre de son ami Réval.

L'avocat Jean Levasseur, joignant son affection à celle de la baronne, avait pris trois fois le train de Paris à Rochefort pour soutenir de ses lumières son ancien client.

Tous ces événements avaient dévoré le temps, et l'on touchait à la fin d'octobre.

Or, tandis que ces choses se passaient sur les rivages de l'Océan, les rives de la Méditerranée allaient devenir le théâtre d'un cinquième et dernier acte de ce drame émouvant.

Charles Leflot, toujours aux aguets, commençait à se désespérer. Il perdait patience.

Quelque zèle qu'il apportât à surveiller l'hétaïre, celle-ci ne se livrait point. La cachette aux billets volés demeurait introuvable, et l'enfant se demandait, avec apparence de raison, si Mlle de Lange n'avait pas tranquillement enfoui le magot, se réservant de n'en user que sur ses vieux jours.

Comme la belle Gabrielle avait vingt-deux ans au plus, elle pouvait différer de trente ans cet i usage, prescrivant ainsi toute la propriété. Charles Leflot eût été bien autrement inquiet s'il eût su que toute poursuite pour délit se prescrit par

trois années vides d'un commencement de procédure.

En trente ans, que d'événements peuvent s'accomplir ! Le moindre étaitque Robert de Cloziers, déjà en prison depuis dix mois, aurait achevé sa peine et n'aurait plus le moyen de demander sa réhabilitation.

Car c'est là l'un des plus odieux côtés de notre législation pénale. Elle limite, en faveur de la seule justice, le délai accordé à l'innocent ou au repentant pour reconquérir l'estime de ses semblables.

Le P'tit homme se désespérait donc, lorsqu'un événement inattendu vint lui rendre le courage.

Une année presque entière de silence et d'effacement, c'était beaucoup pour la résignation et la patience de Gabrielle. Elle ne s'était jamais consolée d'avoir passé àParis son précédent hiver. On arrivait en novembre: les brumes étaient souverainement maussades et le froid se montrait précoce.

Jamais les séductions du pays bleu ne sollicitèrent plus violemment âme de courtisane.

Aussi, un matin, en descendant de sa chambre pour déjeuner, Gabrielle, n'y tenant plus et tour-

mentée de la folie de la roulette, annonça-t-elle allègrement à son entourage son départ imminent pour Monte-Carlo.

A cette annonce, Charles Leflot ne put s'empêcher de pâlir.

Si la fille partait, — seule ou accompagnée d'un cavalier, — elle échappait à sa surveillance.

Dès lors tout était perdu, et il n'y avait plus moyen de retrouver l'argent. Et pourtant l'enfant devinait d'instinct que cet argent allait faire les frais du voyage, du séjour et de... la roulette.

Son angoisse ne fut pas de longue durée.

Mlle de Lange se tourna vers la cuisinière qu'elle avait prise de passage, la cinquième au moins qu'elle eût engagée depuis son installation rue Cardinet.

— Amélie, — dit-elle, — je ne puis vous garder, ma fille. Je vous payerai quinze jours. Vous aurez tout le temps de chercher une autre place.

La servante ne sourcilla point. Elle devait connaître cette sorte de mécomptes.

— Bien, Madame, — répondit-elle avec soumission.

Et, d'instinct, machinalement, elle porta les mains à sa taille pour détacher son tablier.

Resté seul avec sa « patronne », Charles s'approcha timidement.

— Et moi, Madame? — interrogea-t-il — estce que vous me donnez aussi quinze jours ?

Gabrielle était en train de dévorer un long pain de quinze centimes, qu'elle coupait en longues lèches et plongeait dans un appétissant chocolat, après les avoir préalablement enduites de beurre.

Elle se retourna sur sa chaise et dévisagea le jeune domestique.

— Toi? — dit-elle, — mais tu ne me quittes pas; je t'emmène.

Un flot de sang colora les joues un peu pâles encore du gamin.

Il gagnait à ce changement. Non seulement rien n'était modifié dans son rôle, mais il allait probablement mieux vivre*, il verrait du pays, il se distrairait. Bien plus : c'était maintenant ou jamais que la drôlesse allait lui découvrir le pot aux roses, c'est-à-dire la cachette au magot.

— Quel bonheiir! — s'exclama-t-il joyeusement.

— Ah ! — ça te fait plaisir, P'tit homme ? ricana-t-elle.

— Si ça me fait plaisir? Je vous crois. Rien que ça de chic! Un voyage à Monaco !

— Oui, mon garçon, à Monaco ! C'est un mauvais exemple que je te donne peut-être, et si tu vas à confesse, tu m'en accuseras. Mais, que veux tu, j'aime l'argent, et je crois bien que je la tiens, cette fois-ci, la vraie, la bonne...

— La vraie... la. bonne... quoi? — interrompit Charles interloqué.

Elle éclata de rire devant ce visage épanoui et ahuri.

— C'est juste, tu ne sais pas ce que c'est qu'une martingale, mon pauvre petit. Eh bien! écoute: si tu es bien sage, je te donnerai un louis, en quatre écus de cinq francs, et je t'enseignerai à jouer sur les douzaines, pour qu'ils te rapportent le triple. Tu verras ! nous reviendrons riches tous les deux, au printemps.

A tous ces termes, l'enfant ne comprenait qu'une chose, à savoir, que sa maîtresse l'emmenait dans un grand et vaste tripot où l'on pouvait gagner, mais où l'on perdait presque toujours beaucoup d'argent. Ce tripot, il se le représentait, non tel qu'il est, mais sous l'aspect de ces cercles interlopes, de ces maisons clandestines, où, le soir, il était allé si souvent chercher madame ou lui porter sa fourrure pour sortir.

Gabrielle ne poussa pas plus avant ses explications.

Elle était de ces gens qui professent qu'on apprend à nager en se jetant à l'eau, qu'en forgeant on devient forgeron. A quoi, d'ailleurs, eût-il servi d'initier à l'avance cet enfant aux splendeurs de Monte-Carlo ? Il valait mieux le laisser aux jouissances de son étonnement, lequel ne manquerait pas d'être, pour elle-même, Gabrielle de Lange, une source d'amusantes distractions.

Mais, comme il fallait assurer sa retraite et sauvegarder les apparences, elle se dit qu'il était prudent d'expliquer aux bonnes petites amies l'origine de l'argent qui allait alimenter sa folie.

A cette fin, elle les réunit toutes en un dîner d'adieux que l'hétaïre donna somptueux et succulent. On vit, ce soir-là, en un banquet entièrement féminin, tout le dessus du panier de la haute noce parisienne. Gabrielle en fut pour son billet de mille.

Mais cela lui permit de servir une histoire à laquelle personne, d'ailleurs, ne voulut croire, bien qu'on affectât de la féliciter chaudement, et même avec un peu de jalousie, sur sa bonne fortune. Elle raconta, en effet, sans avoir l'air d'apprendre garde, que trois jours plus tôt, se trou-

vant à l'Opéra, elle avait été invitée dans la loge du prince d'Islande, et que ce souverain du Nord lui avait laissé, en guise de cadeau, une épingle d'un prix inestimable. Cette épingle, elle l'avait échangée, le lendemain, contre un nombre respectable de billets de banque, secrètement offerts par une grande dame des mêmes régions, désireuse d'enlever ainsi les bonnes grâces de son suzerain.

Après tout, la chose n'était pas impossible. Il ne manquait au récit qu'une concordance de dates, car, précisément, au jour indiqué, Mlle de Lange était rentrée du spectacle toute seule et assez dépitée.

Mais ce détail, Charles Leflot le possédait seul/ et il n'eut garde de le divulguer.

Gabrielle et lui prirent, dès le lendemain, à 8 heures 40 du matin, le rapide de Marseille.

Ils arrivèrent à Monte-Carlo le surlendemain, vers 10 heures.

Sur-le-champ la courtisane courut retenir une chambre et un cabinet pour elle, au deuxième étage, et une mansarde pour son « groom », — c'était ainsi qu'elle classait Charles, — à l'hôtel de Russie.

Et, le jour même, après déjeuner, elle entrait

au Casino et s'installait à Tune des huit tables de roulette. Royalement, magnifiquement, elle avait ajouté un deuxièfrie louis à celui quelle avait promis au petit domestique, en lui recommandant de ne jouer que cinq francs à la fois.

— Je vais regarder faire Madame, pour m'instruire, dit le P'tit homme, un peu bêtement.

I] s'instruisit miraculeusement vite.

D'abord un peu ébloui par toute cette mise en scène, par ce luxe de décors obligatoire, pour tromper l'œil, par cet assemblage de choses captivantes et énervantes, le jeune garçon s'était promptement remis de cette première secousse des sens.

Monte-Carlo, en effet, constitue, d'un bout à l'autre, le chef-d'œuvre par excellence, étant donné qu'un chef-d'œuvre est une œuvre réalisant sa fin par tous les moyens qui y tendent et avec toutes les nuances exigibles.

Là, l'accord est complet, l'adéquation parfaite entre le résultat visé et l'instrument qui donne ce résultat.

Que s'agit-il d'obtenir?

L'or, cette rutilante chimère, objet de toutes les convoitises ; l'or, nécessaire à l'existence de tous les hommes, l'est plus encore à la satisfac-

tion d'appétits qui, pour être moins ravalés peutêtre que celui de là nutrition, n'en sont pas plus nobles, et, bien souvent, au contraire, dégradent profondément l'être humain.

Et la plus abjecte des déchéances que l'être humain puisse subir, n'est-ce pas cette prédominance absolue de la passion même qui le fait l'esclave de l'or?

Pénétrez dans ce palais de marbre, aux colonnes de jaspe. Votre œil est d'abord séduit par les dehors de ce luxe un peu factice, un peu chrysocale. Vous éprouvez une sorte de vertige au parfum qui se dégage des fleurs, aux accords de l'orchestre qui, des jardins, épanche son harmonie jusque dans les vastes salles, devant ces femmes jeunes et belles, pourvues de toutes les séductions, enfiévrées de tous les désirs.

Eh bien! vous n'êtes encore qu'au début de l'empoisonnement. Ce ne sont là que les prodromes de l'intoxication. Une vapeur bien autrement délétère infeste ces jardins et ces salles, et, tout à l'heure, vous en serez imprégné, imbibé comme les autres.

Car ce n'est point là le temple de Vénus. Ces parfums, ces mélodies, ces éblouissements de la vue, ne sont point mis au service d'Aphrodite;

ces femmes n'en sont pas les prêtresses. Le seul dieu qu'on adore ici, qui y règne despotiquement, c'est l'or, l'or qu'aucune idole du paganisme n'a jamais figuré, mais que toute concupiscence humaine honore, poursuit et dérobe sous la figure de cette pièce ronde, à modules divers, à multiples effigies, à couleur unique, flamboyante et fascinatrice.

Tous ces effets, Charles Leflot les avait subis en quelques minutes.

Par bonheur, il y avait en cet adolescent des énergies viriles de premier ordre , telles qu'on serait agréablement surpris d'en trouver de pareilles en un homme mûr.

Quand il eut pénétré le secret, d'ailleurs peu compliqué, de la rouge et de la noire, des colonnes et des douzaines, il risqua, surtout pour se donner une attitude, une première mise sur l'une de ces dernières.

Il gagna, — rejoua, regagna, — perdit, doubla, gagna encore. Finalement, ses deux louis, prudemment manœuvrés, lui mirent deux cents francs en poche.

Alors Charles Leflot estima qu'il avait assez sacrifié sur l'autel de la Fortune, et se rappela qu'il avait une mission à remplir. Si Monte-Carlo

ne lui donnait pas le mot de l'énigme, il ne le trouverait jamais.

Il revint donc tranquillement se placer Jer- . rière Gabrielle, dans la foule des badauds ou des décavés, qui ne veulent pas ou ne peuvent plus jouer, et observa attentivement les allures de la jeune femme.

Celle-ci menait un train d'enfer, avec une chance insolente.

Des piles de louis s'entassaient à sa gauche, des colonnes d'écus à sa droite. En outre trois billets de cent francs gisaient tout ouverts, devant elle, sur le tapis vert.

Il était manifeste qu'elle gagnait.

Elle avait débuté avec quelques pièces de vingt francs, et cela lui avait suffi pour obtenir ce premier succès.

Brusquement elle jeta sur la table une poignée de louis, deux cents francs environ. Ils lui revinrent, triplés parla sortie de la douzaine sur laquelle elle les avait engagés.

Prestement Gabrielle ramena le tout en tas, par devers elle, et fourra la masse confusément dans sa poche. Après quoi, elle se leva, quitta la table de jeu et promena ses regards autour d'elle.

Charles avait prévu cette finale. Au premier

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mouvement de la donzelle, il s'était empressé de changer de place, et, présentement, il paraissait suivre avec une grande attention la destinée d'une pièce de cent sous, trois tables plus loin.

Gabrielle vint droit à lui et le toucha allègrement à l'épaule :

— Eh bien, eh bien! je t'y prends, mauvais sujet? Tu mords à l'hameçon ?

— Je fais comme vous, Madame, — répliqua humblement le garçonnet. — J'essaye mes forces.

— Et ça te réussit-il?

— Hum! pas beaucoup pour le quart d'heure, — dit encore Leflot, qui venait d'empocher son quatrième écu.

— Alors, tu perds?

— Je crois que oui.

— Ce n'est pas comme moi. — Allons! — > ajouta-t-elle en riant, — viens-t'en. Il faut que je t'arrache à ce mauvais lieu. Allons-nous-en compter notre monnaie à l'hôtel.

Le P'tit homme poussa un profond soupir.

— Vous en parlez bien, vous, Madame! compter la monnaie? Je l'aurai vite comptée la mienne. Laissez-moi, au moins, rattraper mes écus.

Elle était pressée, — un peu nerveuse. Elle le saisit par le bras.

— Non, non. Je connais ça. On veut regagner, et on perd tout. Il ne faut pas poursuivre la chance.

Viens, te dis- je ! Jeté les remplacerai, tes manquants. Allons, houp ! en route.

Il se laissa faire, mais en rechignant, et quitta -la salle, non sans adresser des regards de côté à la table de laquelle il s'éloignait emportant le sextuple de ce qu'il possédait une heure plus tôt.

On rentra à l'hôtel. Gabrielle, traînant toujours Charles, monta au deuxième, entra dans sa chambre, qu'elle referma à clef avec précaution.

Cela fait, elle se laissa aller sur un canapé, d'où elle rebondit, tout aussitôt, comme une balle élastique.

— Ha! ha! — riait-elle avec une joie folle, — la roulette qui ruine les gens! Une bonne histoire, un conte pour petits enfants! Les imbéciles, oui, elle les ruine! Mais, moi, j'étais sûre de ma martingale. Aussi, — regarde.

Et, tout en riant, tout en bavardant, tout en sautant, elle vidait ses poches, et en étalait le contenu sur une commode.

Charles Leflot la considérait curieusement.

— C'est-il possible que vous ayez gagné tout ça, Madame ? Vous avez donc fait...

- — Un pacte avec le diable, oui, mon gars, — répliqua-t-elle secouée par son hilarité.

Il ne l'avait jamais vue ainsi. Elle lui faisait peur, et il croyait au diable, le P'tit homme.

— C'est qu'elle est vraiment possédée! — prononçait-il mentalement.

Elle était transformée, ou plutôt défigurée. Personne n'eût reconnu la belle fille langoureuse, mélancolique et passionnée tour à tour, dans cette créature aux yeux brillants, au rire bestial, caressant de sa paume arrondie et de ses doigts subitement contournés en serres ces piles d'or et d'argent qu'elle couvrait de baisers, dont elle; s'éloignait et se rapprochait en dansant et chantant, tout en leur envoyant d'autres baisers du bout de ses mains.

— Tout ça est^à moi, tout ça est à moi ! — clamait-elle, changée en tribade de la convoitise du métal.

Le P'tit homme venait d'avoir l'intuition rapide de ce qu'il lui restait à faire.

— Hein, Madame ! c'est bon, n'est-ce pas, d'avoir de l'argent ?

Elle répondit, avec un glapissement de plaisir:!

; — Je te crois, mon fils, que c'est bon ! Ce n'est point ce qu'il m'a coûté à gagner, celui-là. La peine de le ramasser, pas davantage. Il y a eu des jours que j'y ai pris plus de mal, tu peux me croire.

Et, s'interrompant brusquement :

— Voyons, j'ai promis de te rembourser ta perte. Combien est-ce, que je te donne ça toutde suite pour n'avoir pas à le retrancher du total ? Je compterai le reste ensuite.

Charles rougit. Sans qu'il se l'expliquât, voilà que, maintenant, cet argent lui faisait horreur.

— Oh ! Madame, c'est trop peu. Merci. N'allez pas défaire votre magot pour ça.

Elle ne refusait jamais ces libéralités-là. C'était l'aphorisme : « Il n'y a pas de petits profits ».

— Soit ! — fit-elle, déjà occupée à tasser la masse et à la diviser par valeurs, — je te donnerai ça une autre fois. Tu sais, tu n'y perdras rien. C'est de l'argent placé.

Quand elle eut fini d'aligner les rouleaux en colonnes, elle jeta un cri:

— Quatre mille, entends-tu, innocent? Quatre mille ! Il y a là quatre mille francs !

— C'est beau, Madame ! — acquiesça le garnement avec des regards d'extase.

— Quatre mille ! — répéta Gabrielle en trépignant et battant des mains, — quatre mille, avec mon seul argent à moi, mon argent de route,sans toucher au magot !

C'était, pour Charles Leflot, un trait de lumière.

Il résolut de brusquer la solution, selon le plan qu'il avait conçu l'instant d'auparavant.

— Et qu'est-ce que vous allez en faire de cette fortune, Madame, pour voir ?

— Je vais lui faire faire des petits, nigaud! — ricana-t-elle grossièrement.

— Alors... vous allez jouer tout ça?

— Parbleu ! — En voilà une question? Et que je jouerai sur le velours encore!

— Et si vous le perdiez ?

— Quand je te dis que j'ai la martingale!

— Tout de même, si vous perdiez.-. ?

Elle tira de son corsage un petit sac en cuir de Russie, retenu a son cou par une double chaînette d'acier, de ces chaînes que l'on ne rompt pas, qui arracheraient plutôt la tête qu'elles entourent.

— Il y a ça, si je perds, — fit-elle en tapant sur la sacoche. — Trente mille francs, mon petit, et autre chose avec.

C'était le moment décisif pour le coup médité par Charles Leflot.

Il éclata d'un rire idiot, en regardant la fille bien en face, dans le blanc des yeux :

— C'est vrai, pourtant, que j'oubliais ça. Vous vous êtes bien gardée, Madame, pendant tout le voyage ? Trente mille francs! Une jolie somme, la monnaie du comte, pas vrai ?

— Du comte... ?

Gabrielle avait jeté ces deux mots d'une voix rauque, en se campant devant le gamin avec une attitude de bête prise à la fois de colère et d'épouvante, .dardant sur lui des regards où s'allumait, sous l'empire de la peur, la soudaine folie qui fait les meurtriers d'occasion.

Mais Charles était sur ses gardes. Il continua avec le même rire imperturbable.

— : Hé oui, la monnaie de votre comte, du comte d'Irlande! Comment dites-vous ça?

Elle respira bruyamment, et à son tour, se mit à rire.

— Imbécile! C'est le prince qu'il faut dire, le prince d'Islande, pas d'Irlande! Tu peux te vanter de m 'avoir fait peur! Pourvu, au moins, que tu ne m'aies pas retourné la chance en me parlant de ce pauvre Gontran.

— Dame! comte ou prince, ça se vaut. Moi," je ne sais pas faire la différence comme vous.

Charles n'avait pas parlé de Gontran, mais il n'en était pas moins lîxé sur ce qu'il voulait savoir.

L'avocat Jean Levasseur, que les premiers jours de la rentrée des tribunaux laissaient encore sans affaires, bâillait à se décrocher la mâchoire devant sa table de travail. .

— Allons, se disait-il, monologuant à haute voix, je ne plaiderai certainement pas avant quinze jours. Si encore, je pouvais m'employer utilement pour ce pauvre Cloziers! La solution tarde bien à venir, malheureusement!

Il n'avait pas achevé de formuler ce souhait, que son valet de chambre entrait, tenant à la main un papier bleu, dont Jean reconnut tout de suite la nature.

— Une dépêche pour Monsieur, articula le domestique, obséquieux.

L'avocat déchira rapidement le pointillé et lut ces mots :

Levasseur, avocat, boulevard Saint- Michel. Paris.

Venez vite. Sommes au bout. Vous seul pouvez tout terminer. — Leflot.

C'était daté de Nice. Mais il ne fallut pas longtemps au jeune homme pour se convaincre que le télégramme avait été rédigé à Monaco.

— Rusé comme je le connais, pensa-t-il, le P'tit homme aura pris deux précautions pour une. Je crois, comme lui, que nous « sommes au bout » et que la roulette a dû dévorer l'argent de ce pauvre Gontran de Platère. Allons! Mademoiselle de Lange, voici le quart d'heure de Rabelais !

, Et rappelant le valet, il lui jeta cet ordre : . — Préparez ma valise : un vêtement de rechange, trois chemises, des cravates et des mouchoirs. Je pars ce soir.

Le domestique était habitué à ces façons expéditives de son maître. Par sa profession même, par la célébrité déjà justement acquise à son

talent, Jean Levasseur était contraint à ces déplacements aussi subits que parfois lointains.

Celui-ci traça à la hâte, sur une feuille de papier, son adresse provisoire dans un hôtel de Nice.

Puis, il écrivit cette lettre rapide qu'il devait jeter lui-même à la poste.

Madame la baronne de Cloziers.

Saint-Martin-de-Rhé. — Charente Inférieure.

Madame,

Un télégramme de Charles Leflot m'appelle d-'urgence à Nice. Je crois que nous touchons au dénouement. Confiance donc et espoir, plus que jamais. Donnez la nouvelle, mais très doucement, au cher captif.

Votre respectueux et dévoué

Jean Levasseur.

Provisoirement Hôtel de V Univers. — Nice.

Ce premier soin rempli, l'avocat songea aux dispositions qu'il devait prendre pour la bataille à livrer, qu'un secret pressentiment lui annonçait devoir être la dernière.

Il reprit donc le dossier de l'affaire Cloziers- Platère, le compulsa avec soin. Il retrouva les numéros des actions volées, et qui, par les soins du ministère public, avaient été frappées d'opposition dans tous les lieux où elles étaient susceptibles de paiement.

Mais, ainsi qu'il le professait en toutes circonstances, « deux sûretés valent mieux qu'une ». En conséquence, Jean consacra à diverses mesures complémentaires les heures qui restaient à courir avant le départ du train de Marseille.

La première course le porta au Crédit Lyonnais.

Il fit passer sa carte au chef du contentieux. On le reçut immédiatement.

— Mon cher confrère, commença gracieusement Levasseur, je n'ai pas l'honnfcur d'être connu de vous; cependant...

— Vous vous trompez, mon cher confrère, répliqua sur le même ton l'homme de loi du grand établissement financier, vous êtes connu de tout Paris et de toute la France.

Jean salua en souriant.

— Ceci est un compliment trop aimable, mon cher confrère, et malheureusement pour moi, ce n'est pas là ce que je suis venu chercher. Vous

plairait-il de m'accorder quelques instants d'entretien ? ;

— Asseyez-vous donc, je vous en prie, répondit le confrère.

Levasseur s'assit, et, tout de suite, exposa l'objet de sa visite.

— Vous ne vous rappelez plus, sans doute, que j'ai été l'avocat du baron de Cloziers?

— Au contraire, monsieur Levasseur, au contraire. J'ai suivi avec intérêt les débats de cette affaire et votre éloquence, que j'ai dû me contenter d'admirer imprimée, m'a rempli d'une conviction que, peut-être, vous n'aviez point vousmême.

Il souriait malicieusement en disant cela, le chef du contentieux.

— Quelle conviction? demanda paisiblement Jean Levasseur.

Celle de l'innocence de votre client, sur le chef du vol, s'entend.

L'avocat répondit avec une sécheresse de ton qui décontenança un peu l'interlocuteur :

— Mon cher confrère, je ne prête jamais à autrui ce que je ne possède pas. C'est vous dire que je ne plaide que sur conviction personnelle. Le baron de Cloziers est absolument innocent. Je

n'avais, au moment du procès, que des preuves morales. J'ai aujourd'hui de nombreuses preuves matérielles, auxquelles il ne manque qu'une concordance les réunissant en faisceau. C'est pour former ce faisceau indispensable que je suis venu vous trouver, mon cher confrère, sûr d'avance de votre zèle à servir la cause de la justice et de l'innocence méconnue.

Le chef du contentieux s'inclina.

— Vous avez bien fait d'y compter, cher monsieur Levasseur. En quoi puis-je vous être utile?

L'avocat s'expliqua.

— Puisque vous avez suivi les débats, vous devez vous rappeler que l'argument le plus concluant de l'accusation, celui qui impressionna le plus vivement le jury et entraîna en quelque sorte la condamnation, ce fut l'hypothèse du vol, étayée sur la disparition de trente mille francs en billets de banque et de trois actions du chemin de fer de l'Ouest, remises, contre reçu, par le Crédit Lyonnais au comte de Platère, le matin même du jour où ce dernier fut tué?

L'homme de loi sourit.

— Comment ne me rappellerais-je pas ce détail, mon cher confrère, puisque c'est entre mes mains qu'a été formée l'opposition au paiement

de ces valeurs si, par impossible, le voleur ou un complice les présentait à nos guichets.

— Cette opposition fut faite immédiatement, à la requête du juge d'instruction, M. Pauly- Reverdière lui-même, au bon sens et à la courtoisie duquel je rends hommage une fois de plus. Elle fut faite en même temps dans les bureaux de la Compagnie de l'Ouest et dans tous les offices d'agents de change de France et de l'étranger. Vous devez en avoir la liste?

— Je l'ai, en effet, mon cher confrère.

— Seriez-vous assez bon pour vérifier cette liste, afin de constater qu'il n'y a eu aucune omission?

Le chef du contentieux prit un imprimé de couleur sur lequel il lut à haute voix les adresses de tous les correspondants et de toutes les succursales du Crédit Lyonnais, tant en France qu'à l'étranger.

Levasseur reprit alors :

— Votre liste a une lacune, mon cher confrère. Vous n'avez point le nom de la principauté de Monaco. ^

— Cette liste a été complétée depuis. A cette heure, le Crédit Lyonnais possède un agent à

Monaco, lequel relève directement de notre succursale de Nice.

— A-t-il été avisé de l'opposition ?

- — Il doit l'avoir été, balbutia le chef du contentieux, visiblement embarrassé.

— Ce n'est pas une certitude. Or, en ces matières, il en faut. J'ai, en effet, tout lieu de croire que le voleur est actuellement à Monte-Carlo, c'est-à-dire au cœur de la principauté. J'en suis même tellement sûr, que je pars ce soir pour Nice et Monaco.

— Il serait déplorable qu'il y eût oubli ou négligence, répondit l'homme de loi, troublé. Je vais télégraphier sur l'heure à notre succursale de Nice.

— Rappelons les numéros, si vous le voulez bien, fît encore Levasseur.

Le chef du contentieux prit un dossier à côté de lui et lut avec attention :

— Actions de la Compagnie du Chemin de fer de l'Ouest, numéros : 1,854, 2,006 et 7,142.

— A quel cours sont actuellement ces actions?

Le c< confrère » quitta son fauteuil et s'approcha d'un téléphone placé au-dessus d'une console.

On entendit la sonnerie, le Allô ! Allô! de

Tappel ; puis une ou deux brèves interrogations :

Après quoi, l'homme de loi revint à son fauteuil :

— Il y a huit francs de baisse. Les actions sont à 1,070 francs.

Levasseur posa sa main à plat sur le pupitre de son important confrère.

— Merci. Me voici arrivé au point délicat. Vous m'avez déclaré tout à l'heure que je pouvais compter sur votre concours pour obtenir que la lumière se fît en faveur de l'innocence?

— Je l'ai dit et je le répète, mon cher confrère.

— Eh bien, je vais faire appel à ce concours, en vous demandant un service un peu... délicat.

- — Expliquez-vous, s'il vous plaît.

— Je m'explique. Vous recevrez incessamment, de Monaco ou de Nice, sous une signature quelconque, demain,, après-demain, peut-êtfe dans huit jours seulement, un télégramme vous demandant l'exactitude des cours affichés à proximité de la maison de jeu de Monte-Carlo.

— Je ne comprends pas.

— Pardon. Vous comprenez fort bien. Ces cours seront exacts sur toutes les valeurs autres

que les actions susdites. Celles-ci, en effet, seront en hausse marquée. A la question qui vous sera posée, vous répondrez simplement par le mot oui qui ne vous compromettra point.

Le chef du contentieux avait d'abord hoché la tête. Mais, voyant clair dans le jeu de l'avocat, il se contenta de sourire et répondit :

— Ma foi! mon cher confrère, je ne demande pas mieux que de vous aider. Seulement, entre nous, votre moyen me paraît scabreux. Un voleur qui a gardé tout un an l'argent volé avant de le mettre au jour, ne se contentera pas des attestations d'une affiche. Il ira certainement jusqu'à Nice où notre succursale a aussi ses affiches dans ses bureaux de l'avenue de la Gare. Et là, vous comprenez bien, je n'ai aucune, espèce de pouvoir?

Levasseur le regarda en face et lui demanda gaiement :

— Vous ne connaissez pas Monte-Carlo, mon cher confrère?

— Hélas! non, mon cher confrère, pour mon malheur! On dit que c'est un lieu de délices.

— Pour votre bonheur, — répliqua l'avocat, — sachez donc que ce qui est invraisemblable en tout autre lieu, devient vraisemblable et possible

aux abords du Casino, Vous ne savez pas jusqu'où peut aller l'aveuglement, la folie d'un joueur, décavé surtout.

Il le quitta sur cette parole profonde, emportant la promesse d'une réponse affirmative à la question télégraphique.

Du Crédit Lyonnais , Levasseur se fit porter au parquet, où il contrôla les renseignements du chef du contentieux. Puis, comme il était, avant tout, un homme d'ordre et de précautions, il fit l'emplette de diverses provisions, de papier à lettres et d'enveloppes, n'aimant point à écrire ses missives sous des en-tête d'hôtels.

Tout cela lui prit son temps jusqu'à l'heure où confortablement installé dans un coupé-lit, il ferma l'œil et se laissa emporter tout endormi vers les régions où l'on rêve tout éveillé.

Levasseur connaissait Nice comme sa poche. Un tour en voiture sur la promenade des Anglais suffit à lui apprendre que la belle Gabrielle ne s'y prélassait point habituellement. Il reprit donc le train de deux heures qui le porta de Nice à Monte-Carlo.

Comme il débarquait sur l'asphalte de la gare, il vit devant lui la figure souriante de Charles Leflot. — Vous avez bien fait de venir, mon-

sieur l'avocat, — dit le P'tit homme. — Les affaires de madame vont bien mal.

— Allons, tant mieux! — répliqua Levasseur en riant. — Elle n'avait donc pas de martingale?

— Je vous demande pardon. Même que ça lui a réussi le premier jour. Mais, dame! les martingales, ça n'est vraiment bon que pour les chevaux. Faut croire que la fortune n'est pas un cheval.

— Non, — riposta Jean, mis en train par la verve du gamin, — c'est une rosse qui rue et désarçonne les meilleurs cavaliers. — Et ta patronne n'a jamais été écuyère. Elle était blanchisseuse, m'a-t'on dit.

Tout en gravissant les degrés de* marbre du jardin, les deux complices fixèrent les heures et les lieux de leurs rendez-vous clandestins, car il ne fallait pas que Gabrielle soupçonnât leur entente.

— Ecoute, — conclut l'avocat, — puisqu'elle est descendue à l'hôtel de Russie, j'irai, moi, à l'hôtel d'Angleterre. Nous nous reverrons, le matin, sur la route de la Turbie, derrière les jardins, le soir sur la descente de la Condamine. Se promène-t-elle par là?

— Madame?... Elle se promène de la table numéro 4 à la table numéro 8.

Et l'enfant s'échappa en éclatant de rire.

Charles Leflot avait dit vrai : les affaires de Mlle de Lange allaient on ne peut plus mal.

Il y avait quinze jours, qu'elle était à Monte- Carlo.

Ces quinze jours, elle les avait consciencieusement remplis. Car il est à remarquer que « le plaisir » que l'on goûte à la table de jeu constitue la plus dure, la plus absorbante des besognes. 11 n'est pas d'expéditionnaire, pas d'écrivain public, pas de fabricant de bandes pour journaux qui n'ait une existence plus variée, moins monotone.

Toujours et toujours la station assise, quand on peut prendre la chaise d'un décavé , la station debout dans les cas contraire; toujours et toujours le tic-tac-tac-tac de la boule heurtant des numéros avant de se fixer dans la case fatidique; toujours et toujours le ruissellement bruissant et susurrant du métal sur le tapis, le raclement des râteaux, la formule itérative des croupiers prononçant, de leurs voix fatiguées et maussades, les trois phrases consacrées : — Faites vos

jeux, messieurs / — Rien ne va plus. — Rouge, impair^ manque ou noire, pair, passe.

A ce régime, c'est la démence souvent, l'idiotie toujours qui germe dans les cerveaux congestionnés.

Gabrielle de Lange menait cette vie-là depuis quinze jours.

Le succès du premier jour n'avait été que l'amorce du premier gain jeté par la fortune à tous les débutants et tous les novices. Il s'était continué pendant la moitié de la seconde journée, et la courtisane, grisée, se voyant déjà à la tête de plusieurs millions, momentanément représentés par quelque six ou sept mille francs, avait joué avec furie.

Sa chance avait tourné. A minuit, Gabrielle était en perte de quinze cents francs.

Il avait fallu faire appel à la sacoche, et les billets de Gontran de Platère avaient reçu une première atteinte. — Le troisième jour, la joueuse perdait six mille francs.

Elle les regagna le quatrième, et l'espoir lui revint. Une accalmie lui permit de reconstituer à peu près le capital ébréché. Elle voulut, sagement, le refaire tout entier. Elle y parvint.

Mais là ne se bornèrent pas ses ambitions.

Quoique revenue de ses illusions sur les faveurs de la roulette et l'efficacité des trucs garantis infaillibles, elle se dit qu'elle serait trop confuse si l'infernal entonnoir ne lui donnait pas au moins de quoi payer ses frais de voyage et d'hôtel- Cette pensée la ramena le cinquième jour.

Et, de rechef, la déveine s'en mêla. Gabrielle laissa quatre mille francs sur le tapis.

Tout à fait dégoûtée du système importé de Paris, l'hétaïre s'en remit aux soins d'un vénérable vieillard, dont elle paya trois cents francs comptant la recette et les conseils.

Elle leur dut de gagner d'abord cent vingt francs, d'en perdre trois mille par la suite.

Alors, ce fut de la rage, une folie furieuse.

Les trente mille francs volés se fondirent à la suite. La fille gémit, pleura, tempêta, et inexpérimentée, laissa voir son dénuement devant les gens de l'hôtel. Naturellement, on s'empressa de lui porter sa note.

Elle n'était pas très élevée encore, à peine huit cents francs, Gabrielle ayant vécu sur le pied de cent francs par jour.

Mais il ne restait à la fille que cinq cents francs liquides. Elle versa deux cents francs d'acompte, qu'on accepta en rechignant. Les hôteliers de

Monte-Carlo sont bien forcés d'en passer par là, eux qui majorent leurs chiffres de soixante pour cent, afin de toucher les quarante autres.

Gabrielle s'était réservé trois cents francs pour faire sauter la banque.

Elle méditait un grand coup.

Six jours durant, n'osant jouer, elle se rendit au Casino, restant devant les tables de jeu de midi à minuit, calculant, étudiant, combinant. Elle n'était point bête, quoique elle fût sotte, car ces deux adjectifs sont loin d'avoir une même signification.

Or voici ce qu'elle avait conçu : le plan de Waterloo avant le combat des Quatre-Bras.

Chacun sait que la table de roulette comprend deux grands tableaux au bout desquels la rouge et la noire, le pair et l'impair, le passe et le manque figurent les chances simples. Chacun d'eux, en outre , figure un certain nombre de chances multiples représentées soit par les numéros, — une chance contre trente-cinq, lés à cheval, — deux contre dix-neuf, — les croix, — quatre contre dix. Aces diverses éventualités, s'ajoutent celles qu'on peut qualifier de « raisonnables », les colonnes et les douzaines.

En jouant sur la première, la seconde ou la

troisième douzaine, sur la colonne de droite, du milieu ou de gauche, on ne perd que sa mise. En revanche, on reçoit le double de ladite mise, si Ton gagne.

Par exemple, vous placez vingt francs, et vous en recevez quarante.

Le système que venait d'imaginer Gabrielle combinait colonnes et douzaines. Il était fort ingénieux.

Voici comment elle, entendait opérer.

Elle plaçait cinq francs sur la première douzaine et cinq francs sur Tune des colonnes. Si le nombre sortant appartenait à la fois à la douzaine et à la colonne, elle touchait ainsi quatre écus, n'en risquant que deux. Si le nombre n'appartenait qu'à la douzaine, ou à la colonne, elle gagnait dix francs et en perdait cinq. Bénéfice net : cinq francs. — Elle n'avait de perte sèche que dans le cas où le nombre sortant n'appartenait ni à la douzaine, ni à la colonne. En tous cas, elle égalisait ainsi les chances et en avait dix-huit pour elle contre dix-huit à la banque.

Pour appliquer un tel procédé, il faut deux qualités : un sang-froid imperturbable et une patience à toute épreuve.

Gabrielle ne possédait ni Tune ni l'autre de ces deux qualités.

Enervée par les émotions des jours précédents, talonnée par la nécessité de se tirer d'embarras, elle ne s'approchait des tables qu'avec un frémissement de mauvais augure. Les gens impressionnables ne réussissent jamais à dompter le hasard.

En cette circonstance, la fille de joie en fournit une nouvelle preuve, et la fortune, déité fantasque qui n'aime que les audacieux sans calcul, se servait de Gabrielle elle-même contre Gabrielle.

Le premier jeu de la jeune femme, en effet, prudemment conduit, la remit à la tête de douze cents francs.

Elle sortit des salons, alla rafraîchir dans les jardins, aux harmonies de l'orchestre et sous les effluves embaumés du golfe, son front brûlant de fièvre.

Une demi-sagesse y pénétra. Elle songeait à rentrer à l'hôtel pour y payer sa note sur-lechamp.

Mais « il y a loin de la coupe aux lèvres », — dit le proverbe, lequel, en cette occasion, souffrit une variante : il y a loin du Casino à l'hôtel de Russie, de la sacoche d'un joueur au coffrefort d'un hôtelier. Ce « loin » ne se mesure ni

par kilomètres, ni par hectomètres, mais par des immensités de raison.

Sur son chemin, Gabrielle rencontra le diable.

Oui, le diable, sous la figure d'un allemand judaïsant, au bec crochu, aux serres d'oiseau de proie, lequel lui marmotta dans le cou la seule phrase amoureuse qui séduise à Monte-Carlo :

— Ma cholie bédide tame, che brêde à guinze bour zent zeulement.

— Allez vous faire pendre, vous, répliqua-t-elle avec humeur.

Mais l'usurier ne se décontenança point. — Il en entendait bien d'autres.

— Gand ché zérai bentu, fous ne drouverez bas mon bareil, bédide tame,

Elle se retourna, et le dévisagea :

— Est-il laid, cet oiseau-là ! s'écria-t-elle, en lui riant au nez.

Le coquin riait aussi.

— Che zuis laid, mais ché brêde à guince zeulement, à guinze. — Che rn'abbèle Madhias

Drogmann, — dous les chours, Gavé Dure, Blaze Mazéna, à Nize.

Et, il s'éloigna en décochant la flèche du Parthe.

— Zur doudes faleurs, fous safez, agzions, oplicazions, et le resde.

Gabrielle était émue.

Que disait cet homme ? 11 prêtait à quinze pour cent, « seulement », sur « actions, obligations et le reste ». Quel reste? Était-ce sur la beauté des jolies filles?

Ah ! non , alors! Il était décidément trop laid!

Elle avait quinze cents francs sur elle, et la sacoche contenait encore les trois actions Ouest volées sur le cadavre chaud de Gontran de Platère. Combien valaient-elles, ces actions de cinq cents francs ?

Gabrielle ne connaissait que peu de chose au mécanisme de la Bourse. Mais elle en savait assez pour voir clair sur le tableau de la côte.

Comme elle sortait du Casino pour aller ce prendre quelque chose » au café Cosmopolite d'en face, ses regards tombèrent sur une feuille manuscrite affichée à la porte.

C'était le cours de la Bourse de Paris à la date de la veille, 4 heures et demie.

Rapidement les yeux de l'hétaïre parcoururent les colonnes. Elle s'arrêta sur une ligne où elle lut:

Ouest : Précédente clôture : 1080. — Dernier cours : 1090.

Dès qu'elle fut dans sa chambre à l'hôtel, elle se mit en devoir de faire ses comptes.

Elle disposait de quinze cents francs en numéraire.

A cela, il fallait joindre le produit des trois actions.

Les trois actions, à mille quatre-vingt-dix francs l'une, représentaient trois mille deux cent soixante-dix francs, lesquels, joints aux quinze cents déjà acquis, faisaient quatre mille sept cent soixante-dix francs, en total brut.

Mais, de ce chiffre, il fallait défalquer, en négociation chez un agent de change, à peu près deux pour cent d'escompte sur les trois actions, ce qui réduisait le chiffre à quatre mille deux cent trente-sept francs. Chez Mathias Trocmann, la perte atteignait quatre cent quatre-vingt douze

francs, — laissant encore quatre mille deux cent quatre-vingt francs à Gabrielle.

Et celle-ci se tenait à ce sujet le raisonnement suivant :

— Cent francs sur une douzaine, cent francs sur une colonne ; la colonne sort. Je gagne cent francs. Deux cents de même : je gagne deux cents. — Avec cinq cents francs sur chacune, j'arrive à huit cents francs de gain en trois mises.

On va vite sur la voie des espérances fallacieuses. Les comptes de Perrette en sont la preuve.

A la dixième mise, Gabrielle gagnait dix mille francs ; elle gagnait soixante mille sur la vingtième. Encore fallait-il tenir compte des empêchements du maximum, et, pour n'avoir pas d'illusions, avait-elle consenti à perdre sur le cinquième, le treizième et le dix-septième enjeux.

— Allons ! allons ! — se disait-elle, — je tiens le procédé, cette fois. Il n'y a plus à hésiter.

D'un geste nerveux, fébrile, elle saisit la sacoche et l'ouvrit.

Un cri de joie jaillit de sa poitrine.

Elle venait d'y trouver une surprise.

Sous les actions pliées en huit, une pièce d'or venait de lui apparaître. Elle avait dû la jeter là

et l'y oublier au moment de son départ de Paris. Aussi minime que soit la cause du plaisir, on le goûte en proportion de son inattendu.

Cela parut à la drôlesse d'un heureux augure. Elle était assez superstitieuse pour cela.

Et pourtant, quand elle eut tiré les trois feuilles imprimées en chromo-lithographie de leur cachette, elle ne put se défendre d'un frisson de terreur.

Ces actions, qui devaient être la source de sa fortune, pouvaient également être sa perte.

Cette terreur, il y avait beaux jours que Gabrielle la portait en elle.

Depuis que les terribles valeurs étaient entre ses mains, elle n'avait cessé de trembler.

Et maintenant qu'elles s'étalaient devant elle, déployées sur la commode, il lui semblait que les lettres polychromes se brouillaient confusément et dardaient sur elle des flammes pleines de significations menaçantes.

Un bruit qui se fit dans le corridor, derrière la porte, la jeta dans une véritable panique.

Elle bondit, saisit à pleines mains les actions qu'elle froissa pour les enfouir dans son corsage.

Et, pendant quelques secondes, elle demeura

là, debout, palpitante, secouée par une peur sans nom.

Pourtant, il n'y avait pas de gendarmes derrière la porte.

Il n'y avait que Charles Leflot, dont la voix lui cria par la serrure :

— C'est moi. madame ? Est-ce qu'on peut entrer ?

Elle respira longuement, et répondit :

— Entre, mon garçon.

Il s'avança, la mine piteuse, les bras pendants, tenant au bout de l'un d'eux une facture.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? — réclama l'hétaïre avec colère.

— Ça, madame, — pleurnicha le garnement, — c'est la note que le patron de l'hôtel vient de me remettre, devant tout le monde, en-me disant :

— Tiens, espèce de vaurien, porte ça à ta maîtresse, et dis-lui que si elle ne me paie pas ça demain matin, je vous flanque à la porte tous les deux sans dire gare, mais en gardant vos malles.

Gabrielle prit fiévreusement le papier.

La note s'élevait à six cents francs.

— Six cents balles ! — glapit-elle avec l'organe de son ruisseau natal, organe qui lui revenait aux heures de crises, — six cents balles ! Mais il y a

trois jours que je lui en ai donné deux cents !

— Faut croire que vous le avez dépensés depuis ? — prononça innocemment le P'tit homme.

— Voleurs ! voleurs ! — hurlait Gabrielle au paroxysme de la rage.

Quand elle eut ainsi expectoré sa bile, elle parut prendre une grande résolution.

— Écoute, petit, — fit-elle en saisissant Charles par le bras; — veux-tu gagner dix louis ?

Il se mit à rire.

— Autrefois, dens ses grandes générosités, madame me faisait gagner vingt sous. Madame a de quoi sans doute. Allez-y tout de même. Ce n'est pas de refus.

— Voici ce que tu vas faire, — dit-elle en lui mettant un louis dans la main. — Tu vas prendre le train pour Nice. Tu iras au café Turc et tu diras au garçon de ^indiquer un certain Mathias Trocmann, un allemand, — juif par-dessus le marché.

— Bien, madame. Et... après ?

— Après ? — Tu t'approcheras de cette vieille canaille et tu lui demanderas s'il veut acheter un certain nombre d'actions, au prix qu'il m'a proposé : quinze pour cent.

— Des... actions? Comment dites-vous ça? — questionna Charles, jouant l'ignorance.

— Tu dis bien : des actions. Sitôt que tu auras sa réponse, tu prendras rendez-vous avec lui pour demain, et tu reviendras ici dare-dare. Allons, file. Tu as le temps d'attraper le train de trois heures.

Comme il s'éloignait, elle le rappela :

— Ah! j'oubliais... Rapporte cette ordure au patron, et dis-lui que je le paierai demain soir, rubis sur l'ongle, et que c'est nous qui quitterons son sale bouzin. — C'est tout ! File!

Au lieu de descendre à la gare de Monte-Carlo, le P'tit homme s'élança d'un temps sur la descente de La Condamine.

Jean Levasseur l'y attendait, en fumant un magnifique cigare.

— Eh bien? — questionna-t-il, — quoi de neuf?

— Vite, vite ! Monsieur, — répliqua l'enfant sans ralentir sa course. - — Suivez-moi ! Nous prenons le train pour Nice à Monaco.

L'avocat dut rompre avec ses habitudes et emboîter le pas... gymnastique derrière l'enfant.

Celui-ci le mit au courant, en quelques mots, de ce qui allait se passer, et tous deux réglèrent

la conduite qu'ils allaient tenir à l'égard l'un de l'autre.

Il fut décidé qu'ils se quitteraient à la gare même de Nice, et que, tandis que Charles prendrait les devants pour dénicher l'usurier, Levasseur s'en irait à petits pas le rejoindre au café désigné, où il prendrait une consommation quelconque, en s'asseyant non loin du groupe pour pouvoir suivre toute la conversation.

Les choses se passèrent exactement comme ils l'avaient arrangé.

— Allons ! — fit l'avocat, en rallumant son londrès dès la sortie du wagon, à quoi me sert toute ma sagesse ? C'est le bon génie de ce gamin qui mène tous les événements, et ce P'tit homme tient les fils de nos diverses destinées. Inutile maintenant de télégraphier à Paris et d'aviser le Crédit Lyonnais. C'est sur ce Deutch Youddi qu'il s'agit de tenir l'œil et la main ouverts.

Tout en monologuant de la sorte, ce qui était l'ordinaire de sa philosophie, Jean Levasseur atteignit la place Masséna, au fond de laquelle, à droite, il distingua l'enseigne dorée du café Turc.

Quand il y entra, Charles Leflot avait déjà ouvert le feu contre le prêteur.

Il lui disait, à haute voix :

— Alors, Monsieur Mathias, c'est entendu, n'est-ce pas ? Vous prêtez à quinze pour cent.

Mais quand tous achetez le titre, c'est moins cher, n'est-ce pas ?

Ça c'était une note additionnelle que l'avocat, pendant le trajet, avait ajoutée à la leçon faite par Gabrielle de Lange. Charles Leflot avait très bien compris et très bien retenu.

— Positivement, pensa Levasseur, — ce garnement est appelé à de hautes destinées. Ça fera un Vidocq numéro deux, si le chef de la sûreté a le flair d'utiliser ses dons.

Cependant le dialogue se poursuivait.

Le Germain Israélite ne goûtait pas beaucoup la sonore verbosité de son interlocuteur. Il n'était pas sourd, et n'aimait pas que le public, dans un café surtout,- fût initié à. ses « bédides avaires. »

— Doucement, doucement, — faisait-il, dans son inimitable langage, en essayant d'assourdir les tonalités de son compagnon. — Vous parlez trop haut, mon jeune ami.

Et Charles, affectant de commencer en sourdine pour achever en éclats de voix :

— Vous dites donc que ce n'est plus que trois pour cent pour l'escompte?

— Je ne dis pas ça, je ne dis pas ça. Mais pour obliger cette dame, je ne lui prendrai que sept du cent. C'est bien raisonnable.

— Rien de fait en ce cas, mon camarade, — riposta le gamin avec un aplomb qui fît éclater de rire tous les consommateurs présents, tandis que l'avocat, gagné par cette hilarité, enfonçait son visage sous l'abri d'un numéro du Temps, pris au hasard.

— Voyons, Voyons ? — reprenait Mathias, réfléchissant qu'il perdrait cent francs au moins avec l'affaire, s'il s'entêtait, — je passerai à cinq.

— Ah ! ça, c'est un peu plus acceptable, mon bonhomme, — riposta le jeune domestique. — Je vais porter votre réponse à la patronne. Si ça lui convient, elle viendra vous trouver demain. Où faudra-t-il qu'elle vous cherche, pour vous voir ?

Mathias Trocmann réfléchit quelques secondes. Puis estimant que le café était par trop public, il souffla à l'oreille de son jeune compagnon.

— Qu'elle revienne demain, à cinq heures, dans le hall du Crédit Lyonnais, sur l'Avenue de la Gare.

Aussi bas que le rendez-vous eût été donné. Levasseur l'avait entendu.

— Oh! oh! — pensa-t-il, — dans la gueule même du loup! Niez, après cela, la Providence.

Déjà l'usurier sortait, accompagné de l'enfant qui jeta obliquement un regard d'intelligence à l'avocat.

Puis, quand il eut vu le groupe disparaître au tournant des cloîtres qui bordent la place Masséna, Jean Levasseur sortit à son tour du café et se rendit tout droit chez le commissaire central de Nice.

— Que désirez-vous, Monsieur ? demanda galamment le magistrat.

— Monsieur le commissaire central, répondit Jean, — je vous requiers respectueusement de mettre un de vos agents à ma disposition. Il s'agit d'arrêter un, et peut-être deux voleurs.

— Ho ! — fit le fonctionnaire en riant, — comme vous y allez, malepeste ! Une arrestation ?

— Oui, et qui fera tapage, je vous le jure, Monsieur le commissaire central.

Sur l'invitation de celui-ci, l'avocat prit une chaise et expliqua l'affaire en détail. Quand il eut achevé :

— Fort bien, Monsieur, — répondit le commissaire. — Trouvez-vous à l'heure dite au lieu

indiqué. Le plus sûr et le plus intelligent de nos hommes y sera,... en bourgeois.

— Mais comment le reconnaîtrai-je ?

Le magistrat sourit :

— Inutile ! Vous n'aurez qu'à élever la voix. Il vous reconnaîtra, lui.

Le P'tit homme avait fait comme il lui avait été commandé.

Il avait traversé Nice, toujours courant, regagné la gare, et y avait pris le train de cinq heures.

Une heure plus tard il rejoignait Gabrielle, après l'avoir assez longtemps cherchée aux alentours du Casino. L'hétaïre, brûlant d'impatience et ne sachant plus où traîner sa lassitude, avait fini par s'échouer sur, un banc des jardins, à l'ombre d'un bosquet, près du grand escalier.

Ce fut elle qui vit passer Charles Leflot fouillant les objets environnants de ses regards.

Elle l'appela ; il accourut. Et tout de suite, demandes et réponses se pressèrent.

— Alors, tu l'as vu ? Réponds ?

— Je l'ai vu, je lui ai parlé, et nous sommes d'accord, si vous voulez.

— Quelles sont ses conditions ?

— Raisonnables tout de même. Il a dit comme ça que si Madame préférait lui vendre des valeurs, ça ne serait plus que cinq pour cent d'escompte.

— Cinq pour cent pour m'acheter mes titres ! Le voleur ! Ils sont donc tous voleurs par ici !

— Faut croire, Madame, — même ceux qui y viennent. Après ça v moi, je ne fais que répéter ce qu'on me dit. Je ne sais pas même quelle sor^e de bête c'est ça, une escompte.

Si Gabrielle avait pu rire, elle eût ri très certainement de l'air niais de son factotum.

Mais elle n'en avait pas envie, tant s'en fallait. Un soupir gonfla sa gorge.

— Allons ! — Il faudra bien en passer par là. Mais, demain, j'aurai le moyen de tout réparer.

Et, de fait, elle ne se trompait qu'à demi, car, la chance aidant, il n'était pas impossible qu'elle réussît à gagner une grosse somme.

Malheureusement pour elle, la justice, qui ne perd jamais ses droits, allait enfin lui demander ses comptes.

La courtisane se sentait prise de fatigue et de dégoût. Ces quinze jours de vie cérébrale l'avaient surmenée. Un invincible malaise l'envahissait; Une façon de pressentiment la hantait.

Elle se dit qu'elle devait tout cela au changement de ses habitudes. Fille de joies vénales, elle eut l'idée de s'offrir un peu d'amour en dérivatii. Elle alla déployer ses grâces sur la terrasse du café.

Mais soit que tout le monde eût à souffrir de la même langueur qu'elle, soit qu'elle-même ne ressentît point les ardeurs nécessaires pour stimuler sa volonté, elle ne fit la conquête de personne, et, de guerre lasse, s'endormit sur le divan de velours, en face d'une tasse de café inachevée.

Il était certain que la belle Gabrielle avait singulièrement changé de mine depuis son arrivée à Monte-Carlo. — A Paris, la vie de veilles et de fêtes qu'elle menait jadis ne lui occasionnait aucune peine morale, aucun tracas intellectuel. Et puis, il y avait onze mois qu'elle l'avait interrompue pour se cloîtrer en quelque sorte, pour vivre en fille sage.

Ici, ce n'était point la veille exagérée, puisque le Casino ferme à minuit, ce n'étaient point les excès de la table, ni ceux de l'amour qui l'avaient usée, puisque Gabrielle, la bourse bien garnie, n'avait eu besoin des subsides de qui que ce fût, et que, très sobre naturellement, elle n'était

jamais sortie des limites d'une pension d'hôtel.

Mais on ne saura jamais les ravages qu'accomplit dans une àme et sur un visage l'inquiétude rongeant continuellement une pensée. Et c'était l'inquiétude qui dévorait Gabrielle de Lange.

Maintenant son teint éclatant était devenu jaune et terreux, les roses de ses joues étaient fondues en une coloration vineuse qui préparait la couperose imminente. Les lignes elles-mêmes, si finement tracées, du visage, étaient déformées par le froncement incessant des sourcils, et, quant au corps, harmonieusement sculpté, il prenait des empâtements et des lourdeurs, symptômes d'une obésité prochaine.

Son sommeil sur la banquette du café, outre qu'il ne la rendit pas plus séduisante, ne lui apporta que des rêves de fiévreux, car elle s'éveilla sous l'obsession d'un cauchemar, qui fît rire les garçons de service et les consommateurs. Exaspérée de son échec et de sa mésaventure, elle s'empressa de rentrer à l'hôtel, où, irritée des mines hostiles du personnel, elle demanda sa note et la régla sur-le-champ.

Cela fait, elle se mit au lit.

Mais, hélas ! l'a compte pris sur le sommeil de la nuit par sa station au café, nuisit à son repos.

L'insomnie fut longue, et, pour en tromper les impatiences, Gabrielle se mit en besogne de lire et relire le texte des actions qu'elle détenait, depuis le formulaire d'en tête jusqu'aux numéros.

Elle les sut bientôt par cœur, ces trois numéros maudits : 1854, 2006 et 7142.

Vers quatre heures du matin, ses paupières s'appesantirent. Sa tête retomba sur l'oreiller, et, . quand elle rouvrit les yeux, le soleil flamboyait derrière les jalousies. Il pouvait être dix heures.

Mlle de Lange sauta du lit et courut aux soins matinaux. Elle s'y livra avec minutie, prit un bain et eut recours à sa meilleure poudre de riz, à ses onguents les plus parfumés, voulant être armée de pied en cap pour la grande et dernière bataille.

Il était bien hideux, ce Mathias Trocmann, mais, après tout,.... on ne pouvait pas savoir. Une femme sagace et avisée prépare toujours ses moyens et assure sa retraite.

A midi, elle se mit en peine du P'tit homme. Elle apprit que l'enfant était allé « gaminer » le long des roches de la baie. Elle se mit à sa poursuite, et le découvrit tirant paisiblement sa coupe sous les galets ombragés de la Condamine.

Charles Leflot avait la passion des bains froids.

Elle le ramena à l'hôtel et voulut le régaler. Il refusa, alléguant son manque d'appétit.

Au fond, il répugnait au jeune domestique de recevoir des largesses delà fille qu'il allait livrer à la justice.

Gabrielle ne s'enquit pas autrement de ses besoins. De même qu'elle avait restauré les dehors de sa personne physique, elle voulut en restaurer le dedans, et se lit monter à déjeuner dans sa chambre. Copieusement lestée, car elle était aussi éthérée qu'une suave miss anglaise, elle descendit à la gare de son pas le plus tranquille.

A cinq heures moins un quart, elle entrait dans le hall du Crédit Lyonnais, à Nice.

Mathias Trocmann n'y était point encore.

En revanche, il y avait là deux messieurs dont Gabrielle eût certainement reconnu l'un, s'il n'avait été penché à un guichet, tournant le dos au public.

Le second, qui avait l'allure d'un rentier entre deux âges, le visage glabre et des lunettes noires sur les yeux, précaution que prennent beaucoup d'étrangers contre les réverbérations du sol et des murs, se promenait, les mains derrière le dos.

Gabrielle qui v chose bizarre, n'avait plus une ombre d'inquiétude, vint s'asseoir sur l'un des bancs de bois entourant les grandes tables offertes aux clients.

Placée comme elle l'était, elle surveillait la porte d'entrée.

Comme l'horloge de l'édifice marquait et sonnait cinq heures, cette porte s'ouvrit, livrant passage à l'odieuse figure du Juif allemand Mathias Trocmann.

Celui-ci s'avança, avec sa démarche de côté et son cauteleux sourire.

Absorbée qu'elle était dans sa contemplation, Gabrielle ne remarqua point que l'homme du guichet avait relevé et détourné la tète, tandis que la déambulation pacifique du rentier aux lunettes noires venait de s'arrêter.

Mathias, lui, avait observé ce détail. Aussi allait-il le signaler à sa belle compagne, lorsque celle-ci, infiniment moins prudente, l'interpella à haute voix :

— Bonjour, Monsieur Trocmann ! Comment ça va-t-il aujourd'hui ?

Le rentier avait repris sa promenade et le Monsieur sa posture devant le guichet.

L'Israélite se risqua donc à faire l'aimable.

Après tout, qu'est-ce que cet homme d'ordre pouvait avoir à redouter? Tout au plus que quelqu'un de ses pareils, mais de ceux qui usent de violence, lui volât son portefeuille, après l'avoir étourdi d'un coup de poing.

Mais, ici, en un lieu aussi public, est-ce que la chose était possible ? Allons donc ! Il y avait des employés à tous les guichets; il y avait dans la rue des sergents de ville et dans la ville des gendarmes. Et, tout le monde sait que les pons chentarmes et les pons zerchants te fille ont été institués pour assurer la sécurité et garantir les petits bénéfices des usuriers Juifs, d'Allemagne et même d'ailleurs.

En conséquence, Mathias Trocmann s'enhardir jusqu'à se montrer galant à l'égard de Gabrielle.

— Vous voyez bien, bedide tame, — fit-il avec une abominable grimace, — que vous êtes venue trouver le bon Mathias Trocmann. Vous êtes même venue plus tôt que je ne pensais.

Elle le trouva si grotesque et si affreux qu'elle voulut s'égayer un peu à ses dépens.

— Vqus avez donc le flair des gens qui vont avoir besoin de vous, vieux pingre ?

— Je devine toujours les jolies femmes qui se préparent à me faire risette.

— Et vous croyez peut-être que c'est pour vos beaux yeux, Youtre de mon cœur?

— Non pas, petite dame, non pas. C'est pour les beaux yeux de ma sacoche, des yeux tout ronds et tout jaunes. Quand les petites dames voient ces yeux-là, elles trouvent que je suis très beau, hé ! hé ! hé !

Et il riait de ce rire atroce qui donne aux traits de ses congénères le rictus d'un museau de hyène.

Gabrielle n'eut pas le cœur de marivauder plus longtemps avec l'immonde dépouilleur de cadavres.

— Allons! — fit-elle avec un haut le cœur, — je ne suis pas là pour que vous me contiez fleurette. Mon groom est venu vous trouver de ma part hier et il a réglé les conditions du marché. Dix pour cent d'escompte, si j'emprunte, cinq pour cent, si je vends.

Le vieil usurier se récria.

— Je n'ai pas dit ça, petite dame! Je n'ai pas parlé de dix pour cent !

— Vous êtes un vieux menteur, monsieur Trocmann, — appuya Gabrielle qui savait bien mentir elle-même, et vous ne dites cela que parce que mon gamin n'est pas ici...

— Il y est, — fit une voix flûtée derrière le groupe formé par le juif et la drôlesse.

Gabrielle se retourna, un peu étonnée.

— Tiens ! Tu es donc venu, toi aussi ? Je ne te l'avais pas dit pourtant.

— Oh ! — ricana le P'tit homme, — je n'avais pas besoin de la permission. Je suis venu pour voir la farce.

— Eh bien ! — conclut-elle, — puisque tu y es, tu vas répéter à ce vieux birbe ce que je viens de lui dire.

Tout en parlant ainsi, Gabrielle avait tiré son petit sac de son corsage.

Quelques personnes nouvelles venaient d'entrer dans le grand vestibule.

Mathias promena un regard soupçonneux autour de lui. Malgré tout, ces témoins l'inquiétaient. Il avait hâte de terminer l'affaire. Les bêtes de proie n'aiment pas la lumière.

— Voyons vos titres, petite dame ? — fit-il, au lieu de répondre aux allégations de Gabrielle.

Celle-ci, tout aussi pressée d'en finir, avait ouvert déjà la sacoche.

Elle en tira les trois valeurs, qu'elle étala sur la table, l'une à côté de l'autre.

— Ah ! ah ! De l'Ouest ? — dit Mathias. — C'est en baisse.

— Comment, en baisse, — protesta l'hétaïre. — Elles étaient à mille quatre-vingt-dix hier soir?

Le Juif découvrit ses dents jaunes dans un gros rire, en regardant Mlle de Lange.

— Vous n'êtes pas bien renseignée, petite dame. C'est mille soixante-quatorze qu'il fallait lire, — quatre francs de baisse sur la précédente clôture. — Je vais vous dire combien ça vaut.

Il prit un portefeuille crasseux, en tira un crayon et se mit à calculer.

Entre temps, il demanda :

— C'est-il pour que j'achète, parce que je ne prête que les trois quarts, vous savez-?

— Achetez alors , — répliqua-t-elle avec humeur. — C'est égal ! Je vais vérifier les cours.

Mathias avait terminé son rapide calcul. Il conclut avec précision.

— Ça vous coûtera cent soixante et un francs dix centimes d'escompte, et trente trois francs de commission.

— Voleur! — articula Gabrielle avec une furieuse colère.

Son délicat visage était grippé; ses ongles roses

s'allongeaient, prêts à égratigner le laid visage du juif, lequel, en somme, ne l'écorchait pas outre mesure, lui.

— C'est à prendre ou à laisser, petite dame ! — ricana-t-il, — Si vous voulez, je vas vous payer trois-mille vingt-sept francs, quatre-vingtdix centimes.

— Allons ! — acquiesça-t-elle, — prenez tout de même. Mais je vous revaudrai ça, allez !

Avant de tirer l'argent de sa poche, Mathias allongea la main vers les titres, pour s'en assurer.

Une autre main s'y posa avant la sienne.

Et l'Israélite, devenu livide, et Gabrielle de Lange, cramoisie, virent, assis devant eux, de l'autre côté de la table, le Monsieur qui, tout à l'heure, paraissait si fort occupé au guichet.

Celui-là n'était autre que l'avocat Jean Levasseur, exact, lui aussi, au rendez -vous.

Avant que les deux acteurs du drame qui se jouait fussent revenus de leur surprise terrifiée, il avait élevé la voix.

— Messieurs, — cria-t-il, s'adressant aux employés, dont les têtes curieuses se penchaient sur les grilles, — l'un de vous serait-il assez bon pour prévenir immédiatement la police?

A ce cri, le rentier aux lunettes noires accourut.

— Je suis délégué par le commissaire central pour vous assister, monsieur, lît-il en saluant.

— Fort bien, monsieur, — répliqua l'avocat. — En ce cas ; je vous requiers d'arrêter cette femme, — conclut-il en désignant du doigt Gabrielle. qui pâlissait à faire peur.

— Alors, ce n'est pas pour moi ! — glapit Mathias Trocmann, étranglé par l'émotion et ne sachant plus s'il devait trembler ou se réjouir.

— File, toi, mauvaise bête, — lui enjoignit l'agent, en le poussant rudement hors de la salle.

Gabrielle, dans son affolement, aperçut le P'tit homme qui la considérait, narquois.

— Pincée, ma belle! — répondit-il à l'appel de détresse qu'elle lui jetait.

En même temps, Jean Levasseur, ironique et froid, ajoutait :

— Mademoiselle Gabrielle Pantois, dite de Lange, je suis aux regrets de ce qui vous arrive. Mais, c'est votre faute. Il y a bientôt un an que j'attends les titres volés au comte de Platère pour faire remettre M. de Cloziers en liberté !

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