‹ Padoue [et] VéroneChapitre 55 sur 60 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

PAUL VÉRONÈSE Ses Cimtcnipnrains. — Ses- Successeurs. — Le Musco Civico de Vérone.

Paul Véronèse rassemble, dans un cadre beaucoup plus vaste et admirablement rempli, toutes les richesses acquises de l'école véronaise augmentées de ses ressources propres.

Paul Caliari, né en 1528a Vérone, était fils du sculpteur( labrieleCaliari et suivit d'abord la profession de son père. Il ne devait pas l'exercer longtemps ; mais il conserva de s(m premier métier une grande habileté à peindre les statues, et le g(jùt d'en placer dans ses compositions, où il les exécute souvent en trompe-l'œil. Sa vocation de peintre fut décidée par l'exemple de son oncle, décorateur particulièrementhabile à représenter de grands fonds d'architectures. Or Paul Caliari aimera aussi à placer ses sujets au milieu de magnifiques colonnades ou d'arcades grandioses. Nous avons dit ce qu'il devait à Antoine Badile, mais il ne faut pas oublier qu'il eut aussi pour maître Fr. Carotto qui lui transmit une partie de la tradition de .Mantegna. A première vue. on se demande ce que Mantegna et Véronèse peuvent avoir de commun. Mais il est bon que les jeunes gens sachent que Véronèse. dans sa jeunesse, copia avec le plus grand

soin des gravures de .Mantcgna aussi bien que d'Albert Durer. Ouant on s'est sérieusement soumis, pendant son apprentissage, à cette discipline rigoureuse, on peut ensuite s'aljandonncr sans crainte à tous les caprices de son imagination, sûr que l'œil et l;i main ne s'égarent plus. Il n'est pas

jusqu'à la tradition du vieux Pisanello qu'on ne retrouve chez Paul Véronèse dans le talent qu'il met h peindre les animaux. Plus tard, à partir de l'année 1555 où il s'établit à Venise, il ressentira aussi l'influence du Titien, sans qu'on puisse dire qu'il en soit le disciple.

-Mais tous ces éléments empruntés au passé se transfigurent sous sa main. Si l'on ne peut affirmer que Véronèse soit le plus grand génie de le peinture, il est peutêtre le plus grand des peintres; à vrai dire c'est la peinture même. Un trouve en lui, réunies sans effort, les qualités les plus diverses, — un coloris éclatant et souverainement harmonieux, brillant et solide, — un dessin ferme et libre, précis et enveloppé, magistral et simple, — une science impeccable et une aisance parfaite, — une merveilleuse facilité qui ne tombe jamais ni dans la déclamation ni dans la banalité ou la négligence, — une fantaisie exubérante, mais toujours contenue dans des formes correctes, comme un grand fleuve coulant librement entre de larges rives, — • un réalisme na'if et toujours naturellement beau, — ■ la splendeur et la

Paul Véronèse. Martyre de saint Georges (Saint-Georges in Braïda).

PAUL VERO.NESE

vérité. Toutes ses peintures sont une fête pour les yeux. .Si elles pèchent pour la logique littéraire ou historique, elles n'en sont pas moins un chefd'œuvre de logique pittoresque. Car, par l'eurj-thmie de la couleur, des lignes et des groupes, elles laissent dans l'esprit un sentiment de repos et d'équilibre,' comme le ferait une belle démonstration.

Le raisonnement a beau murmurer : la raison esthétique est pleinement satisfaite. S'il est une conception d'art différente de celles qui dominent de nos jours,

— érudites et subtiles, incertaines et troublées, • — c'est bien celle de Véronèse.

Et cependant ses œuvres sont toujours vivantes et nous séduisent encore comme elles ont séduit ses contemporains. Au point de vue technique, on peut dire avec Eugène Delacroix que Paul Véronèse « représente le nec plus ultra »

de l'exécution dans toutes ses parties.

Paul Véronèse est le peintre du bonheur et de l'épanouissement de la vie, comme de la lumière franche et répandue à grands flots à travers l'espace.

Dans ses scènes de mart\'re

mêmes, le ciel qui s'ouvre et les palmes qui s'apprêtent font plutôt penser à la gloire du paradis qu'à la souffrance terrestre. Ce n'est pas à dire qu il soit incapable d'émotion ou d'élévation. Dans son Mcirtyre de St Georges (à Saint-Georges in Braida) — qui est une de ses œuvres les plus complètes,

— la figure du martj^r est vraiment sublime et rappelle le célèbre Christ de Van Dvck dans l'Élévation de la Croix 4c l'église de Courtray.

Paul Véronèse. PorUait de P. Quarienti ^Musée).

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Cet incompanible Martyre de Sniiit Georges ne doit pas nous faire négliger les autres peintures de Paul Caliari dans sa ville natale. D'abord les fresques du palais Contarini, œuvre de jeunesse d'un bel effet, mais sans grande signification, représentant /f.9 Actions iiièiiwrables d'Alexandre. Elles ont été transportées au Museo Civico. Le Portrait en pied de Paul Guaricnlc dans sa belle ijrmure (1556) est plein de puissance et de bonhomie. La Mise an tombeau est une de ces compositions sévères et émues à laquelle les esprits les plus décidés à tout sacrifier au sentiment religieux, même étroit, ne trouveraient rien à reprendre. Quant au Concert donné par des femmes à l'entrée d'un parc, c'est un modèle dans le genre de ces compositions élégantes et familières dont Véronèse a décoré plus d'un palazzo, plus d'une villa de la Vénétie. Certaines figures ont une grâce affinée, qui annonce Watteau, mais avec plus de force et de franchise. Watteau, on le sait, avait beaucoup étudié les Vénitiens. Quelle variété, et quelle justesse dans les attitudes! quelle grâce souveraine! La femme assise à l'orgue, et qui dirige le concert, est une figure exceptionnellement trouvée, avec son cachet d'aristocratie aimable et fière.

Paul Véronèse efface ses contemporains comme ses maîtres. Ses contemporains ne sont pas' cependant sans mérite. Paul Farinato 1524-1606) a peint des fresques à SS. Xazaro et Celso et le Clirist présente an peuple. du Musée. Ce Christ est une œuvre pleine de mouvement, mais qui manque de simplicité et reste froide, en dépit de l'agitation des personnages. Bernardino India se souvient soit de Jules Romain, soit des Lombards dans son agréable Sainte Famille du Musée. Il a peint à S. Bernardino une Nativité 1572 et une Vierge entourée de saints (1579;; à SS. Xazaro et Celso, la Conversion de saint Paul ^1583). Il fut chargé de terminer les peintures de Dom. Brusasorci au Palais Murari. Domenico Brusasorci laissa une fille, Cecilia, peintre de portrait assez habile' et deux fils, Felice et (xiambattista qui cultivèrent également la peinture Felice seul (1540-1605) s'est fait un nom en continuant la manière de son père {Vierge glorieuse à San Giorgio. II mourut tragiquement; sa femme, la belle Toscana, qui lui servait de modèle pour ses Vénus, comme pour ses iMadones, s'étant débarrassée de lui par le poison. Ses élèves Pasquale Ottino ou Ottini (1570-1624) et Alexandro Turchi, dit l'Orbetto (1581-1648} terminèrent les ouvrages qu'il laissait inachevés (la Manne à San Giorgio et sainte Hyacinthe à S. Anastasia\ Turchi est un

I. Au Musée, une femme et son jeune fils, tableau placé non loin du portrait de Domenico Brusasorci par lui-même, portrait où il s'est représenté faisant de la musique.

co\ti:m!'okaixs i:t successeurs dk p. vkkoxksk 175 ])einlre brillant, et, pour celles de ses (uuvres qui évitent la vulgarité et la lourdeur, on comprend, à la rigueur, que ses contemporains lui aient donné le surnom. - si difficile à porter depuis Caliari, — de Véronèse. Il était en son temps le premier peintrede Vérone où l'on voit de lui une Adoration iliS Bergers à S. Fermo, et au 3lusée, une .\/(?(/('/;(\ ainsi (jue deux petits tableaux sur pierre de touche ' paraiyoïie) exécutés avec beaucoup de soin, en se servant habilement du fond noir pour le clairobscur et les ombres.

Turchi aurait pu a \' o i r un ri \- a 1 dans Jacopo Ligozzi (1543- 1627;. Mais Ligozzi s'était établi à Florence et a laissé peu de chose dans son pays.

Au xviii" siècle Vérone a encore des décorateurs qui savent couvrir de façon acceptable de grandes surfaces. Tel est Balestra f 1666-1 740' dont la Vierge au rosaire à S. M. in Organo.

avec sa noble disposition, ses formes élégantes, est une œuvre de belle rhétorique. Dans la même église on voit de lui un Mariage mystique de sainte Cathcrine de Sienne et à la Cathédrale une ilène.

Balestra ne vaut pas l'autre Véronais (Jiambellino Cignaroli (1706- 1772). Mais les meilleures peintures de Cignaroli sont à Venise où il passa la plus grande partie de sa vie, jouissant d'une grande réputation et

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