‹ Padoue & VéroneChapitre 3 sur 73 · LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR

6, RUK UK TOUR NON, IQO7

AVAXT-PROPOS

Le caractère de la collection h laquelle appartient le prissent volume est maintenant a?ssez connu «lu jnililic pour qu'il ne soit ])as besoin de bien longues explications préliminaires. Nous dirons seulement que nous nous sommes efforcés d'unir la précision des faits aux idées générales qui les groupent et les expliquent ; de joindre aux descriptions des œuvres de l'art les souvenirs historiques qui les font mieux comprendre et leur apportent plus de vie. Nous nous sommes attachés, sans craindre la sécheresse, à établir pour les peintures et les sculptures, comme pour les édifices, une chronologie exacte, sachant par expérience combien d'une part il importe pour bien juger une (i.-uvre d'art de la rapporter à sa date et combien aussi il faut parfois de recherches pour déterminer cette date. Or si on ne sait pas clairement à quel temps une u'Uvre appartient, il est impossible de voir quel a été son rôle et son importance dans le développement successif des formes et des idées. Sans un synchronisme suffisamment rigoureux, il est impossible de suivre l'évolution comparée de l'art dans les divers pays

l'KOi'OS

Nous devons aussi remplir mi devoir de reconnaissance envers ceux qui ont facilité iios reclierches. Nous gardons un précieux souvenir du secours autorisé et courtois que nous avons trouvé auprès de M. Moschetti, le directeur du Musée et des Archives de Padoue, comme auprès de M. Avena, conservateur à la Bibliothèque de Vérone et auprès de M. Vijrnola, conservateur au Musée de cette ville.

RiiiiKK ri-:yRE.

C'HAIMTUE PREMIER

ANCIHNNC GI.OIKH D F. l'ADOUi;

!..■ Prat.. di'lla Valli-. — La ^ill.■ Tiiodnn.-

Peu de villes européennes cinl une célébrité plus ancienne que Padoue et qui se soit mieux maintenue ù travers les à^es. Peu de villes appuient cette célébrité sur des raisons plus solides et plus variées que cette cité, riche, active, intelligente et sainte, qui brilla à la fois dans le commerce, l'industrie, les arts, les lettres, les sciences et tint avec saint Antoine, une place importante dans l'histoire de l'Irylise. C'est à elle que l'Italie du Nord a dû la plus grande partie de son développement intellectuel. Son Université qui eut des professeurs comme Galilée et attira d'illustres élèves de tous les pays de l'Muroiie est encore une des plus fréquentées de l'Italie. Pour l'art spécialement, — à l'exception de Florence, — il n'y a pas de ville qui ait joué un plus grand rôle dans le mouvement de la Renaissance : et, ce qu'on ne saurait trop signaler, c'est qu'il faut en faire honneur au peuple padouan tout entier. Car, si les Carrara n'ont pas dédaigné les arts, il ne se trouva pas à Padoue de ces familles princières qui se faisaient un mérite particulier d'encourager les artistes et d'élever

de beaux monuments. D'autre part, dès les premières années du xv"" siècle, elle avait perdu son autonomie et était devenue vénitienne.

Lorsqu'elle était depuis plus de trois cents ans sujette de Venise, Andréa Memmi, provéditeur de la Sérénissime République, eutTidée vers 1770 de transformer le Prato délia Valle (aujourd'hui place Victor-Emmanuel) pour en faire une sorte de Panthéon en plein air consacré à toutes les gloires padouanes. Le lieu était bien choisi, le Prato délia Valle était une des places les plus aimées des habitants par l'espace qu'elle offrait aux promenades et aux marchés, comme par les souvenirs qu'elle rappelait. C'est là qu'eut lieu en 1208 la représentation du plus ancien m3^stère qui ait vu le jour en Italie. C'est là qu'en vertu d'un décret de la commune promulgué en 1275, se donnait tous les ans à la date du 12 juin une course de chevaux en liberté suivie d'autres divertissements pour commémorer le jour où Padoue avait été délivrée de la tyrannie d'Eccelino de Romano. Dante parle de ces fêtes et on les célèbre encore aujourd'hui. Andréa .^iemmi fit découper (1775) au milieu de ce vaste emplacement, une grande ellipse, l'entoura d'un fossé et d'une balustrade et décida de l'orner des statues de tous les hommes célèbres qui étaient nés à Padoue ou se rattachaient à cette ville pour y avoir séjourné, pour avoir fait partie de son Université comme professeurs ou élèves. Le nombre en était grand, mais on sut faire appel aux familles et aux nations étrangères qui pouvaient être justement flattées de voir figurer quelqu'un des leurs dans cette assemblée de choix. C'est ainsi que Gustave III, roi de Suède, lors de son voyage en Italie fut sollicité de faire les frais d'une statue de (iustave-Adolfe, demande qui fut favorablement accueillie. Il est fort douteux, — malgré le témoignage de Viviani qui disait tenir le fait de Galilée en personne, malgré l'affirmation écrite de Galilée lui-même dans une lettre citée par Tiraboschi, — que l'un des créateurs de l'art militaire soit venu sur les bords du Bacchiglione écouter les leçons d'un des fondateurs de la science moderne. On serait heureux d'avoir à réunir dans l'histoire ces deux grands esprits ; mais il faut y renoncer. Car, sans mettre en doute la véracité de Galilée, il paraît certain qu'il a confondu le vainqueur de l'Autriche avec un autre prince suédois, avec un autre Gustave, fils du roi détrôné Eric XIV, et qui continuait à porter en exil son titre royal ^ Si Gustave-Adolfe occupe au

I. Il y auniit toiito une bibliovj^raphie .i faire sur cette question. Antonio Favaro qui en avait (.léjà parlé dans son ouvrage Gdlilco GaliU'i c hi StiuUo Ji Padova (vol. I., p. 203-6', y est revenu t<»ut récemment dans YHpisoJio Ji (iiisLivc-AJol/o lii Sve{iti iici riiCionti Jclhi ViLi Ji GiZ/Z/fo. Venise-Ferrare iq<)6.

mm

6 PADOUK

Prato délia Valle une place usurpée, il n'en est pas de même de Banner, et des deux rois de Pologne, Jean Sobiesky, Etienne Bathory. Le nom de tels élevées fait bien comprendre tout le renom que conservait au loin à travers les siècles une université qui remontait à l'année 1223 ^

De ces statues, bien peu se recommandent par le mérite artistique et le choix en paraît arbitraire. Car, à côté de personnalités qu'on aurait pu omettre sans dommage, on constate plus d'une absence regrettable'-. Mais ces deux rangées concentriques de soixante-dix-huit statues, de magistrats, guerriers, littérateurs, sav^ants, artistes, depuis Tite-Liv^e jusqu'à Canova et même jusqu'à des personnages contemporains, n'en donnent pas moins une haute idée de la ville et de son rôle dans l'histoire. Qu'on songe qu'on a pu y placer à bon droit les quatre grands ])()ètes de l'Italie,

1. Au xvr <*t au xvn^ sii-clt*, rUniv ersitc de Padoiu* eut iusc[u"a six inilk' élèves; elle en compte encore aujourd'hui eiuiron drux mille cinci tents.

2. Cette collection est loin d"étr<- complète. Selxalico, dans son « xcellent GitiJc de Pniioitc, remartjue c[u"il ny a pas un seul d<'> Carrare, et signale plusieurs autres omissions : parmi les Fadouans. 1rs historiens l)a\ila «t diuseppe (iennari, les écrivains Angelo Beolc<> dit Kuzzante. Antonio \'«»lpi, !<• xova^eur et archéologue Belzoni, les peintres Guariento, Sciuarcionc. dirolanio dal Santo. Domenic*» Campai;nola, Alessandrt» Varotari dit le Fadovinano. etc.; parmi le> élevés étrangers ass<'Z illustres pour mériter leur statue au Frato délia valle, saint François de Sales, Olivier Cromwell, Copernic, Sadolet. 11 se plaint entin (|u"on n'ait pas fait cet h<»nneur à des temmes comme Isabelle Andreini (Fadoue 15O2, I.yon ibo^), ép(»us( de l'acteur Franciscr> Andreini, actrice ellemême et poète, (jaspara Stampa (1523 155 1 . une des premières concettistes de l'Italie et à Béatrice Cittadella-Fapafava cjui se distingua également dans la poésie. 11 aurait pu V joindre la savante Bettina di San (îiorgio \. ci-dessous, chapitre X.). On pourrait d'ailleurs compléter en d'autre> point> la list»- de Sel\atic<». Rien n'v rappelle l'éclat de l'enseignement médical de cette ville «ai profe>sèrent N'ésale. Fall(»pe, jér. Amalthée, And. Mariani. le maître de ^hllpighi. Vallisnieri. Jo>.-F(»mpée Sacco, Ciugli(;lmini Morgagni (jui y forma Ant. Scarpa. L'illustre Michel de L'Hôpital, c|ui avant d'être chancelier de France devait être le chancelier de Marguerite d<- l'iance, épouse de Filihert-Fmmanuel, duc de Savoie, passa par rL'niver>ité de Fadoue, ainsi nue l'Anglais Th«»mas Browne, médecin, naturaliste et philosophe, l'auteur de la Ri'Iigio Mcifiii. C'est à Fadoue que, dans le cours de sa vie aventureuse, un autre Anglais, le romancier Goldsmith se fit, à ce qu'on présume, recevoir médecin. Une traditiim nomme aussi Wallenstein parmi ^es élèves. Le Doge Andréa Dandolo i-- 135.^ y prit le grade de docteur. Charles Fatin, frère de (iuy Fatin, y professa la médecine depuis 1677 jusqu'à sa mort, 16(^3 et y publia les ouvrages (notamment sur les antiquités romaines qui lui assurent un rang distingué parmi les érudits de son temps, surtout en numismatique. Ses filles méritèrent par lein* talent littéraire d'être admises à l'Académie des Ricovrati (vov. La thèse du D' Larrieu sur Guy Patin \ Ajoutons que Noël Jouvenet, frère de Jean Jouvenet, peignit en 168.; a Fadoue le portrait de Charles Patin et de sa famille. Le géographe Adrien Balbi passa la fin de sa vie à Fadoue. Rappelons enfin que Fadoue fut un centre important pour la science juive. Les Juifs y avaient formé une Académie qui avait à sa tète, en 1550, le Rabbin Me'ir. R. Joseph y enseigna en 1558. Isaac Fhea y publia son CJiemin de hi Foi et, au commencement du xvii' siècle, M. Renochen Rabba s'y rendit célèbre parmi s»'s coreligionnaires, par ses Sermons sur h\s quaire Saisons de l'année publiés par son fils. A la fin du xviii'' siècle. Fadoue comptait environ 800 juifs qui avaient un ghetto dont on fermait les trois portes tous les s«)irs. Auj<»urd'hui on y trouve trois synagogues correspondant aux trois rites itali<'n. espagnol et allemaml, respectivement élcNées en 15|8, 1617, i()82.

ANCIENNK GLOIRE I)K IWDOL!-: ;

Dante, Pétrarque, Arioste, Le Tasse et ses deux plus grands prosateurs du XVI' siècle. Machiavel et (.Tuîchardîn

La statue du Dante a été placée à part, avec celle de (.iiotto, devant la Loggia Amulea. à loccasion du centenaire dantesque '14 mai 1865). Ces statues sont de Vêla. La Loggia Amulea, destinée à servir de tribune, le jour des courses, pour les autorités de la ville et les juges du concours, a été élevée au xix" >ièrle sur le plan de Ja]>pelli, jiui'- d'Kugenio Maestri.

Cette loggia, quoiqu'elle ne soit en somme qu'un frontispice, un rideau de pierre comme disent les Fadouans. est cependant un édifice estimable. Pourquoi se montre-t-on si dédaigneux, dédaigneux jusqu'à l'indifférence complète, pour les œuvres qui se trouvent eu dehors de certaines dates consacrées. Lorsqu'il s'agit de l'Italie, i) semble aujourd'hui qu'à partir du milieu du xvi' siècle, rien, ou à peu près rien ^sauf Venise^, ne mérite d'arrêter les connaisseurs. On fait vraiment payer bien cher, aux Carraches et à leurs successeurs, les admirations excessives dont ils ont été entourés. Tout en faisant les distinctions qui conviennent, n'y a-t-il pas un snobisme de dilettante dans cette délicatesse qui s'applique bien souvent à côté? Le grand public est moins exclusif et les Padouans de toute

PAUOLK ,<^vo v,mi t,,.^^ ,jj. ],.,jj.s édifices modi-rnes. aussi bien de leur cimetière ^l«^- au oate IVdr.KTi.i.

•> vm i|iu'l luxe les Italiens déploient dans leurs cimetières qui ne

■»v'-«. (M-v M'uli'HU'ni che/ eux des alignements de tombes, mais de véritables

4 s iHi los M'pultiires sf>nt encore enmuréi's d'une succession d'arcades

)h>)litiucs, comme elles l'étaient souvent die/, nous au moyen âge,

V «••l'.wnuui .|ui ,.si d'ailleurs bien connue jiar le Campo Samo de l'ise

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l'.ulme ne .-e Iniuvant pas as-c/. bien partagée à cet égard ouvrît un luiii-imrs iLi:irn.itii>nal pour 1.- plan d'un nouveau Caïiipo Santo. I.'anliiti-ilr l\ni!ien Hol/naiier rut le prix, mais on reconnut bientôt que les dépende* seraieni trop forte- ; le plan primitif fut modifié jiar l'ingénieur l»<>nglii, mais en i'oii>ervant la façade principale et dans le même style.

•Jiiantau Café l'edrocchi il fut lors di' sa f<ïnilalion le plus remanpiable d'- riumpe. ei Tli. (taulier le signale comme tel. Depuis, il y en a eu de jilus luxueux, mais non de plu- numumental. Ce n'est pas une maison |ilus ou moins belle dont on aurait ainénagi' un ou deux étages : c'est une < oiistruciion i'ail<- si"'rialemcnt pour sa destination.

A N !.■ 1 [■: N N K GI.OlRi: DV. l'ADOTE 9

L'origine du Café Pedrocchi mérite d'être rappelée comme une preuve de la persistance du goût de l'art dans toutes les classes de la population italienne. On le doit en effet à un brave commerçant, Antonio Pedrocchi,

qui, au début du XIX" siècle, ayant fait fortune en tenant un modeste café à la place où s'élève le monument actuel, résolut d'en dépenser la plus grande partie à élever un café nouveau, moins dans un iutérèt commercial que pour attacher snn nom à une u.'uvre artistique et laisser un souvenir de lui à la cité où il était né. Il ne chercha pas à attirer la clien-

lo PADOUE

tèle par un faux luxe et laissa son architecte Giuseppe Jappelli ' adopter partout le style austère de l'école de Percier et Fontaine qui dominait alors en Europe. On doit spécialement lui savoir gré d'avoir été plutôt grec que romain ; c'était en somme une originalité. L'ordre choisi est Tordre dorique, un dorique simple, plutôt archaïque, en tout cas vraiment grec, sans piédestal. L'arcade est absente et partout la plate bande domine. Les matériaux sont fort beaux et le stucage, malgré la vogue dont il jouissait en Italie, a été proscrit: rien n'est donné à un faux luxe. Les frises sont ornées de bas-reliefs. A cette première construction se sont ajoutées des annexes de style divers qui par la décoration ou le style sont grecs, pompéiens, étrusques, moyen âge, renaissance. L'intérieur contient au premier étage un cabinet de lecture et des salles de réunion appartenant à un cercle. Ces salles sont décorées de vues des monuments telles que le forum romain. JVlais dans la grande salle du café ouvert au public, ce ne sont pas des fantaisies plus ou moins voluptueuses et brillantes, ce sont de grandes cartes géographiques qui sont peintes sur les murs. On a donc raison de dire que le Café Pedrocchi est un café original.

La grande salle du restaurant voisin, le Storione, est d'un caractère différent. Elle a environ dix mètres de haut, et toute la partie supérieure des murs est ornée de figures de femmes portant des écharpes, tandis que la voûte est couverte de berceaux de feuillages et de fruits à la façon de Mantegna ; c'est une œuvre gracieuse d'un dessin facile, d'un coloris harmonieux, due au pinceau de M. Filippo Laurenti. .M. Laurenti n'est pas un inconnu chez nous. Son envoi à l'exposition internationale de 1900 à Paris, a été justement distingué par le jury. Parmi les édifices modernes nous devons citer aussi le Pala;;o dcllc Débite^ construit en 1873, par M. Camille Boito à la suite d'un concours. Son nom vient de ce qu'il a été élevé sur l'emplacement de la prison où on enfermait les débiteurs insolvables et les faillis. 11 est de stvle lombard de la Renaissance. La partie inférieure est en marbre blanc. M. Boito est l'architecte attitré des Padouans et un des architectes les plus en vue de l'Italie. Il s'est fait connaître à l'étranger par ses belles publications sur la basilique de saint Antoine. Car le passé ne l'intéresse pas moins que le présent.

1. (iiubcppc Jappolii est aussi l'auteur des Abattoirs de; Paduue, mais il est surtout connu des Padouans pour avoir disposé le Jardin Trêves, où il a construit des fabriques diverses dans le système ani(lais : on doit lui savoir gré surtout du talent avec lequel il a su tirer parti d'un terrain peu étendu et des jolis points de vue ([u'il a su ménager à travers les massifs, notamm<'nt sur la basilitjue Saint-Antoine. I.e Jardin botanitjue londé dès 1545 **^^ aussi, sans parleT d<* son intérêt sr'ientiti(iu<-. un lieu de promenade fort agré.'ible.

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