FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
i08, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108
MAYSV18
S'il est quelque chose qui soit hors de discussion, c'est la suprême importance qu'a la Bible. Voilà dix-sept siècles qu'en Europe, ce livre domine le monde politique et religieux ; et son influence n'est pas près de s'éteindre. C'est encore lui qui divise le plus la société moderne ; parmi nous n'a pas cessé de retentir la sinistre parole de Jésus : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu y apporter la paix, mais l'épée ; car je suis venu séparer le fils d'avec son père, la fille d'avec sa mère ; et Thomme aura pour ennemis ceux de sa propre maison*. »
Relativement à l'histoire antique, la Bible nous fait connaître les mœurs d'une race différente de
i. Mathieu, X, 34-36.
cette race aryaque de qui dérivent presque tous les peuples européens ; elle renferme donc des documents précieux pour rétablissement d'un tableau complet de l'esprit humain . A ce deuxième point de vue, la Bible offre un grand intérêt au philosophe.
Elle lui en présente un non moins vif relativement à la grande loi biologique, celle de l'Évolution. Tout dans la nature physique est soumis à la loi d'Évolution ; il en est de même dans l'ordre intellectuel et moral. Avant d'arriver, par exemple, à la notion abstraite de la Cause unique, l'homme a dû passer par les phases successives du fétichisme et des religions positives. Grâce aux travaux modernes, la vérification expérimentale de la loi est faite pour les temps les plus reculés. En vertu du développement graduel du cerveau, tout enfant, à partir de sa naissance, est voué à gravir chacun des degrés du surnaturalisme : c'est une nécessité à laquelle nul être humain ne peut se soustraire. Dans notre Europe, la tâche de l'éducation publique consiste à faire franchir en quelques années à l'enfant ces étapes que l'humanité a mis des siècles à parcourir. Au fond, pour peu que Ton soit habitué à l'observation et qu'on ne se laisse pas duper par les mots, on reconnaît qu'à peine un petit nombre s'est
élevé au-dessus des fantaisies anthropomorphiques : Timmense multitude est restée, à des degrés divers, embourbée dans le paganisme. La cause en est dans l'ignorance où croupissent les peuples et, par suite, dans l'impuissance où ils sont d'expliquer la nature autrement que d'après l'étroitesse de leur intelligence et la brutalité de leurs mœurs.
Serait-il vrai qu'au milieu de la barbarie originelle et fatale, un peuple ait fait exception et que, sans subir les phases de la loi d'Évolution, il se soit élevé, du premier coup, à la notion d'un Dieu unique? Si le monothéisme prétendu primordial des Hébreux était historiquement démontré, la loi d'Évolution en éprouverait une telle atteinte qu'elle enperdrait son caractère auguste ; au lieu d'être un guide assuré pour le savant, elle déchoirait au rang d'une indication simplement utile ; ce serait une témérité sans excuse que d'établir sur elle le fondement des études naturelles. Prouver par des faits, conformément à la méthode expérimentale, que le monothéisme primordial des Hébreux est une fiction ; que le peuple d'Israël a été païen et a partagé toutes les pratiques du paganisme cananéen jusqu'à la captivité de Babylone, tel est le but de ce livre.
Ce qu'on appelle le Monothéisme hébreu est
l'œuvre du clergé jéhoviste après le retour de l'Exil *. Pour que la métamorphose d'un peuple païen en peuple monothéiste ait pu s'accomplir, il a fallu trois conditions réunies :
r Un gouvernement théocratique, maître absolu de l'éducation populaire et de la législation nationale ;
2° Un État tout d'abord limité à un court rayon, à savoir, Jérusalem et sa banlieue ;
3° Enfin l'exercice de l'autorité politique et religieuse et le fonctionnement d'un genre uniforme d'instruction populaire pendant un grand nombre de générations.
Or de Zorobabel à Jésus de Nazareth, cinq siècles se sont écoulée dans ces conditions favorables, sauf quelques persécutions qu'exercèrent les rois de Syrie. Ces persécutions, du reste, ne firent qu'accroître l'exaltation religieuse : les racines de l'Israël nouveau n'étaient plus destructibles.
Comment une erreur aussi énorme que la croyance à un monothéisme original des Hébreux a-t-elle pu s'implanter et fleurir si loug-
1. Rigoureusement, le peuple juif, môme après le retour de Babylone, n'a jamais été monothéiste ; c'est le dualisme mazdéen qui a eu sa foi; Jéhovah et l'Accusateur (Satan), élevé au rang de rival de Jéhovah, sont devenus pour lui ce qu'étaient Ormazd et Ahriman pour les Perses.
préface; 5
temps dans le monde chrétien? Ce phénomène tient à deux causes * :
1° On s'est laissé égarer par la fausse chronologie attribuée à chacun des livres de la Bible et surtout dM P entât eiiqiie ;
2° On s'est laissé égarer par le point de vue théologique, étroit, partial, où se mettent les auteurs de ces livres.
Pour découvir la vérité sur les mœurs, sur la religion et sur Thistoire des Hébreux, il a fallu deux conquêtes préalables :
1* Démêler les trois rédactions dont est composé le Pentateiique ;
2* Rétablir la chronologie vraie de chacun des livres du Pentateuque,
Le jour où il fut acquis que la législation attribuée à Moïse, loin d'être l'œuvre de Moïse, était celle d'écrivains qui avaient vécu, les uns neuf siècles, les autres onze siècles après lui ; et qu'enfin le Pentateuqiie n'avait reçu sa forme définitive que douze siècles après le grand prophète ; ce jour-là fut déchiré pour jamais le voile qui
1. Bien entendu, il ne s'agit ici que des causes intrinsèques, celles qui concernent la Bible en tant que livre ; je n*ai pas à m'occuper ici des causes extrinsèques telles que la domination de l'Église catholique, sa haine implacable contre la raison humaine, et ses rigueurs contre quiconque recherchait librement la vérité.
protégeait l'illusion monothéiste; le règne de la fantasmagorie orthodoxe avait cessé ; ce fut celui de l'histoire vraie qui commença.
Malheureusement, les faits qui attestent le paganisme des Hébreux avant la captivité de Babylone sont restés disséminés, soit dans le corps de la Bible, soit dans les livres modernes qui contiennent les découvertes épigraphiques faites en Orient. Ce qui leur manque pour frapper les esprits et triompher d'un préjugé séculaire, c'est ce qui manque également aux guerriers épars pour remporter la victoire, à savoir, la concentration. Concentrer les faits, les ranger méthodiquement, puis les pousser comme autant de soldats, en bataillons serrés, à l'assaut de Terreur monothéiste, tel est le plan que je me suis efforcé de mettre à exécution.
Voici quelle est la distribution de Touvrage :
La première partie. Classement chronologique des livres de V Ancien Testament, comprend l'exposé succinct des faits caractéristiques qui ont conduit à rétablissement de la chronologie exacte dnPentateuque, assise fondamentale d'une véritable histoire de Hébreux.
La deuxième partie, Religion générale des Sémites, comprend un résumé de la mythologie
générale des Sémites asiatiques, ainsi que celui des pratiques de leur culte. Cette partie est une introduction à la mythologie propre du groupe de Sémites qu'on nomme les Hébreux. Ainsi préparé, le lecteur entre de plain-pied, sans secousse et comme naturellement, dans l'exposé détaillé de la religion de l'antique Israël.
La troisième partie, Le Dieu national des Hébreux avant la captivité de Babylone, comprend l'exposé des deux conceptions distinctes de la divinité chez les Hébreux, ainsi qu'une étude importante sur l'interprétation du tétragramme sacré IHWH. La conclusion de cette étude est que le Dieu des Hébreux ne s'appelait ni Jéhovah, ni Jahveh, mais Jahouh.
La quatrième partie, Le Culte sémitique chez les Hébreux avant la captivité de Babylone^ comprend l'exposé complet des faits qui prouvent que les Hébreux ont partagé, sans exception, toutes les pratiques du culte sémitique,
A cette quatrième partie sont annexés plusieurs chapitres destinés à corroborer, par des preuves diverses, les faits précédents, et aussi k rétablir sur certains points d'histoire la vérité odieusement travestie; tels sont, par exemple, les deux chapitres intitulés, l'un La Religion se-
miiique et les iiomspropres chez les Hébreux ;Vdi\x\VQ Akhab et Jéhu \
Dans un Appendice, deux notices sont consacrées. Tune à la restauration des sacrifices humains dans rÉglise catholique, l'autre à l'adoption de la date de la fête natale de Mithra pour date de la naissance de Jésus.
Une table analytique des matières permet d'embrasser aisément l'ensemble et les détails de la thèse; elle en est, en quelque sorte, le résumé.
Parmi les auteurs chez qui j'ai largement puisé, il en est un que je dois citer avant tous, c'est Tillustre et savant M. Reuss, la plus haute autorité qu'il y ait aujourd'hui en matière d'exégèse biblique. En présence de ce travail colossal et de cette vie consumée tout entière à l'examen critique des textes ainsi qu'à leur interprétation, je me sens pénétré d'un profond sentiment d'admiration. Dans cette tâche ingrate, on ne peut être soutenu par la pensée que les vérités si péniblement conquises se répandront dans les foules et
\. Je n'ai pas craint de répéter parfois certains faits déjà cités antérieurement ; mon but a été d'épargner au lecteur l'ennui d'être renvoyé à des pages depuis longtemps passées, et aussi de donner la série des arguments en tableau toujours complet. La délicatesse de goût des lecteurs pourra en être un peu froissée, mais je crois que la démonstration y gagnera en force et en netteté.
finalement, par la suppression de la question religieuse désormais élucidée, concourront à l'établissement de la paix sociale. Comment, en effet, espérer qu'avec des études aussi austères on captivera l'attention d'un public enfiévré de luxure qui se rue sur les romans obscènes comme le chien sur sa pâtée? Il n'y a pas d'illusion à se faire : quiconque se voue aux études bibliques doit bien se dire, d'abord qu'il ne travaille que pour un très petit nombre; puis, que sa seule récompense temporelle sera celle qu'eurent jadis les bœufs qui ramenèrent Tarche de Jéhovah, l'immolation en sacrifice.
Bibliographie
Les auteurs auxquels j'ai fait des emprunts ou à qui je renvoie le lecteur sont les suivants :
Baissag, les Origines de la Religion^ 2 vol.
in-8, Paris, 1877, chez Decaux.
Bibliothèque orientale, 3 vol. in-4, Paris, 187â-
1876, chez Maisonneuve.
Michel Bréal, Mélanges de mythologie, in-8,
1877, chez Hachette.
J.Darmesteter, Ormazd et AhYiman, in-8, 1877, chez Vieweg.
Dictionnaire des Apocryphes^ 2 vol. in-4, collection Migne.
Dictiomiaire des Conciles^ 2 vol, in-4, coUection Migne.
DupiN DE Saint- André, Taxes de la Pénitencerie apostolique, in-12, Paris, 1879, chez Fischbacher.
Flavius Josèphe, Œuvres complètes, in-8, édition Pantliéon.
FusTEL DE CouLANGE, la Cité autique, in-12, 7*^ édition, chez Hachette.
Gésénius, Thésaurus linguae hebraeœ, 3 vol. in-4.
Ernest Havet, le Judaïsme, in-8, 1878, chez Calmann Lévy.
Ledrain, Histoire d'Israël, 2 vol, in-18, Paris, 1879-4882, chez Alphonse Lemerre.
F. Lenormant, les Origines de V histoire, 2'' édition, in-12, Paris, 1880, chez Maisonneuve.
LuBBOCK, les Origines de la civilisation, in-8, Paris, 1873, chez Germer-Baillière.
Maspéro, Histoire ancie?ine, in-12, Paris, 1875, chez Hachette.
Alfred Maury, Histoire des Religions de la Grèco antique, 3 vol. in-8, Paris, 18S7, chez Ladrange,
Alfred Maury, Croyances et légendes de FAnti^ quité, in-12, Paris, 1863, chez Didier.
J. Menant, les Noms propices assyriens, in-8, Paris, 1861, chez Maisonneuve.
J. Menant, les Annales des rois cC Assyrie, in-8, Paris, 1874, chez Maisonneuve.
J. Menant, Babylone et Chaldée, in-8, Paris, 1875, chez Maisonneuve.
Max Muller, la Science de la Religion, in-12, 1873, chez Germer-Baillière.
Michel Nicolas, Études critiques sur la Bible ^ 2 vol. in-8, Paris, 1869, chez Michel Lévy.
J. Oppert, Histoire des Empires d'Assyrie et de Chaldée, in-8, Paris, 1865, chez Maisonneuve.
Paul Parfait, V Arsenal de la dévotion^ in-12, chez Decaux.
Paul Parfait, le Dossier des pèlerinages^ in-12,
Paul Parfait, la Foire aux reliques, in-12, chez Maurice Dreyfous.
Pierret, Petit Manuel de mythologie, in-12, Paris, 1878, chez Didier.
Preller, les Dieux de V ancienne Rome^ in-12, Paris, 1866, chez Didier
Reuss, la Bible, 15 vol. grand in-8, Paris, 1874-1881, chez Fischbacher.
Tylor, la Civilisation primitive, 2 vol. in-8, Paris, 1876, chez Reinwald.
jusqu'à la captivité de babylone