PHILOSOPHIES ET RELIGIONS
L'observation des phénomènes naturels conduit à ridée de cause. En remontant la chaîne des causes secondaires, on s'élève à l'idée d'une cause suprême. Mais cette cause suprême, sous quel aspect doit-on la concevoir? ou, en d'autres termes, quels attributs lui donner?
Jo — PHILOSOPHIES
P Type du Dieu métaphysique. — Les uns, après avoir reconnu qu'il est impossible d'attribuer à la cause suprême les dimensions longueur, largeur, épaisseur, en font une conception pure. Voici les attributs qu'ils déterminent par l'analyse et le raisonnement :
i® La cause suprême est infinie , parce qu'elle est partout;
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2** Elle est éternelle^ parce qu'elle est, a été et sera toujours;
3° Elle est absolue^ parce qu'elle est sa propre cause à elle-même;
4° Elle est nécessaire, parce que, les phénomènes ou effets naturels existant, il est absurde et contradictoire que la cause de ces effets ne soit pas ; I
5° Elle est universelle, parce qu'elle embrasse l'universalité des phénomènes.
La cause suprême est une vérité; elle n'est pas une réalite. Ce qui est réel a les trois dimensions Ion* gueur, largeur, épaisseur, subit des changements ou modifications, et peut perdre sa forme pour en prendre une autre : ce qu'en langage usuel, on appelle périr. La cause suprême n'a pas de dimensions, ne subit pas de changements; elle est immuable et tou'* jours identique à elle-même. Une comparaison fera mieux comprendre la définition.
Le triangle géométrique a des propriétés immuables, étemelles, nécessaires.
Il est impossible de concevoir dans le temps et dans l'espace un moment où, par exemple, les trois angles du triangle ne seraient pas égaux à deux angles droits. Cette équation s'impose à l'esprit avec les caractères du nécessaire, de l'immuable et de l'éternel. Le triangle géométrique est une vérité; mais est-il réel? Absolument non; ce qui est réel, ce sont les triangles en bois, en métal, en pierre, etc., qui tous ont les trois dimensions, qui tous participent des propriétés du triangle géométrique sans pouvoir
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jamais atteindre à leur exacte plénitude. Par exemple, la somme des trois angles d'un triangle réel se rapproche de la somme de deux angles droits d'autant plus près que ce triangle réel est fait avec plus de soin et d'habileté; mais jamais la somme de ses trois angles ne peut arriver à l'équation parfaite. Cette impossibilité est inhérente à la condition fondamentale de tout triangle matériel, celle des trois dimensions. Le triangle géométrique, lui, n'a que la longueur; c'est précisément cette simplicité qui l'élève au rang de vérité. Tout triangle réel peut ne pas exister; ou s'il existe, il peut varier, être détruit; le triangle vrai ou triangle géométrique a les attributs opposés : il est nécessaire, immuable, éternel. A l'instant où apparaît un triangle matériel quelconque, le triangle géométrique lui impose ses lois. Au fond et en dernière analyse, c'est le même fait vu sous deux aspects distincts; le vrai est inséparable du réel, mais le vrai domine le réel, lui donne son sens, sa valeur; il est sa loi dirigeante; si l'on osait se servir d'une métaphore vulgaire, le vrai est l'âme du réel.
Il en est de même de la cause suprême dar.s serapports avec les phénomènes de l'Univers. Elle le 3 domine, les explique, leur communique quelque chose de ses attributs, et donne un sens aux liens qui les unissent. Mais elle ne peut avoir cette vertu qu'à la condition d'être la vérité, et non une réalité contingente, variable et périssable. Tel est le type du Dieu métaphysique.
llo Type du DiEU-p£N!iiË, auteuh des lois physiques
— La conception métaphysique de la cause suprême n'appartient qu'à un petit nombre d'esprits. Outre les études, les réflexions et la rigueur de la méthode, elle exige une qualité assez rare, à savoir, l'aptitude à se dégager de la tendance instinctive et inconsciente qu'a l'homme à se prendre soi-même comme modèle souverain, modèle auquel il rapporte tout. Il en résulte, que faute d'atteindre à la conception purement métaphysique, l'esprit s'arrête à une autre conception encore très élevée, mais inclinant déjà au type humain.
Un fait indéniable frappe les yeux et fixe l'attention, c'est l'ordre et la régularité dans la succession des phénomènes naturels. Or, nous savons par expérience que l'ordre et la régularité dans les choses humaines sont le fruit de notre pensée; nous en concluons que l'ordre dans les phénomènes naturels implique nécessairement la pensée. Notre jugement se formule ainsi : la cause suprême pense.
Malheureusement, la pensée étant le produit de la fonction du cerveau, il s'ensuit que, pour penser, la cause suprême devrait avoir un cerveau. D'autre part^ un cerveau implique nécessairement un système circulatoire, un système de nutrition, une enveloppe protectrice; bref et pour simplifier, la forme humaine : ce qui est la négation même de la cause suprême. Impuissants à s'affranchir de la tendance à prendre l'homme comme type critérium, mais repoussant avec raison toute corporéité pour la cause suprême, les théoriciens admettent que la pensée
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peut exister sans cerveau. Fantaisie gratuite, hypothèse en contradiction absolue avec ce qui est ! car, d'une part, jamais on n'a constaté le moindre indice de pensée là où il n'y a ni cerveau ni ganglion céré bral; et, d'autre part, on a constaté par les expériences les plus nombreuses et les plus précises que la lésion ou la destruction du cerveau entraînait fatalement la lésion ou la destruction de la pensée; ce qui démontre rigoureusement qu'un cerveau ou un ganglioncérébral sont la condition nécessaire delà pensée. IIlo Type du Dieu-Ame ou Dieu moral. — La cause suprême pense; elle pense, puisqu'elle a créé l'ordre qui règne dans l'Univers; mais à l'établissement des lois universelles se borne son intervention. Cette théorie de la cause pensante est un commencement d'anthropomorphisme.
Un second pas très marqué dans cette voie est fait par le groupe des esprits qui, réfractaires aux conceptions métaphysiques/ inclinent davantage à l'assimilation de la cause suprême au type humain. Au gouvernement par les lois universelles ils ajoutent une intervention particulière, éclatant ici ou là, surtout dans les choses humaines; ce genre d'intervention, ils lui donnent le nom de Providence.
La Providence ne pouvant être ni absurde ni malfaisante, ce qui serait la négation de la conception initiale (Dieu-Pensée, auteur de YOrdre dam VUnivers), il s'ensuit que les théoriciens lui reconnaissent nécessairement sagesse, prudence, justice, bonté, etc. La cause suprême devient alors un justicier qui punit
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les méchants et récompense les bons. Or, en fait, sur la terre, dans le monde réel, les bons ne sont presque jamais récompensés ni les méchants punis; les théoriciens ont été logiquemeut conduits à une autre hypothèse, celle d'une yie ultra-terrestre où cette Providence, sage, juste et bonne, distribue équitablement les rémunérations et les châtiments. L'anthropomorphisme de cette théorie est flagrant; il est évident que la cause suprême y est conçue comme un monarque vertueux, une sorte de Marc- Aurèle porté au plus haut degré de perfection. Seulement, et c'est un point d'une grande importance, la copie se borne à celle de l'âme humaine et de ses facultés; c'est un anthropomorphisme moral. Les théoriciens de ce groupe refusent aussi énergiquement que les précédents tout attribut matériel à la cause suprême; ils croient que l'existence de l'âme est possible en dehors de tout organe cérébral, ce qui est une erreur; mais cette croyance, si erronée qu'elle soit, est pure de toute figuration corporelle de la cause suprême.
En résumé, les trois théories précédentes, quelles que soient leurs divergences, ont un caractère commun qui les classe dans la même famille : elles essayent de résoudre le problème de la cause suprême par la seule raison aidée de l'expérience. Toutes les trois s'accordent à regarder comme absurde et ridicule toute doctrine prétendant qu'il est possible à rhomme de communiquer avec la cause suprême par l'intermédiaire des sens corporels*
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Il est un autre groupe de théories qui se sépare radicalement de la famille philosophique; ces théories prétendent que la cause suprême communique ou a communiqué avec l'homme par l'intermédiaire des sens corporels. Cette communication ou révélation, écrite ou parlée, a été reçue, soit par la main de l'homme, soit par l'oreille ou par les yeux.
D'autre part, écrite, la révélation a exigé du révélateur un organe tel que la main pour l'écrire. Parlée, elle a exigé un organe tel que la glotte et l'appareil laryngien pour la parler. Il en résulte que nécessairement la cause suprême a un corps plus ou moins délicat ou subtil, mais en définitive un corps humain. Les théories de cette famille sont appelées religions. Soit qu'elles l'étaient hardiment, soit qu'elles essayent de la dissimuler sous des phrases sonores, mais vides, leur manière de concevoir la cause suprême est un anthropomorphisme corporel.
La cause suprême est appelée Dieu par les religions; les philosophes se servent aussi de cette dénomination ; cependant, afin d'éviter toute promiscuité compromettante avec les religions, ils préfèrent celle de Être existant par lui-même ou, en un seul mot, VÊtre.
Ainsi que dans les philosophies, on distingue dans les religions trois types principaux :
lo Type monothéiste. — Les religions du premier groupe sont celles qui n'admettent qu'un Dieu; elles
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rejettent tout auxiliaire de ce Dieu unique, soit dieux inférieurs en dignité, soit demi-dieux. On les appelle Religions monothéistes.
IP Type polythéiste. — Les religions du deuxième groupe sont celles qui admettent un Dieu supérieur, aidé de plusieurs dieux de même nature, mais d'un rang subordonné. Au-dessous de ce conseil suprême, elles établissent une foule de demi-dieux. Ces religions s'appellent polythéistes.
IIP Type fétichiste. — Les religions du dernier groupe sont celles qui n'ont ni monarchie ni hiérarchie divine; elles rendent le culte çà et là à des objets animés ou inanimés, selon le caprice ou le sentiment du moment. A proprement parler, ce ne sont plus des systèmes religieux, mais des superstitions éparses, sans lien ni généralisation. On les désigne sous le nom de fétichisme.
Il est clair qu'entre ces trois groupes il existe des passages, c'est-à-dire des religions qui participent à la fois des caractères de l'une et de l'autre catégorie. Le catholicisme nous en offre un remarquable exemple :
1° Au faîte de sa métaphysique, il établit le Dieu un ;pa.r là, il est monothéiste;
20 Par sa Trinité des trois grands dieux Jéhova, Jésus et le Pigeon-Saint-Esprit ; par sa grande déesse, la Mère divine, celle que les Latins appelaient Vénus; les Grecs, Aphrodite; les Assyriens, Bilith; les Ghananéens, Aschéra; les Ghinois, Kouanin, etc.; par sa légion de demi-dieux nommés les Saints, le catholicisme appartient au polythéisme ;
3" Par ses gris-gris et ses amulettes : chapelets, médailles, scapulaires, eaux miraculeuses, etc.; par son adoration d'objets inanimés : morceaux de bois de la croix, chemise (la sainte chemise de Chartres, chemise que la Vierge Marie portait durant sa grossesse), chandelle (la sainte chandelle d'Arras, apportée par la Vierge), lait (lait de la sainte Vierge à Évron), etc.; par son culte pour des objets obscènes tels que le saint prépuce de Charroux, celui du petit Jésus; par toutes ces superstitions, le catholicisme se rattache étroitement au fétichisme des Esquimaux et à celui des nègres du Gabon ' .
Ce mélange de polythéisme et de fétichisme constitue ce qu'on appelle le paganisme.
En examinant les groupes de religions, on reconnaît que les religions monothéistes se rapprochent du troisième type des théories philosophiques, celui du Dieu providentiel. Mais entre une prétendue révélation directe et la recherche libre de la vérité, il y a un abîme, un abîme que rien ne peut combler. En outre, l'anthropomorphisme corporel qu'implique toute révélation écrite ou parlée est une conception vile et grossière en comparaison de la théorie rationaliste, même la moins pure, celle de l'anthropomor^ phisme moral qui fait de Dieu une âme humaine.
A. Cette distinction une fois faite entre les philosophies et les religions monothéistes, il est équitable
1. Voir les cnrieux ouvrages de M. Paul Parfait ; V Arsenal de la Déootion ; le Dossier des Pèlerinages ; la Foire aux Heli^ ques.
de constater que les religions monothéistes conservent le sentiment de l'unité de la cause suprême; elles se trompent assurément dans la manière dont elles dépeignent leur Dieu -roi, mais elles ont cette vue juste qu'il n'y en a qu'un, et que ce roi unique n'a pas besoin de ministres ni de serviteurs.
B. Les poly théismes sont là copie exacte des royautés terrestres : au sommet, le roi; à ses côtés, les ministres; au-dessous, la nombreuse cohorte des fonctionnaires; la hiérarchie céleste reproduit fidèlement la hiérarchie terrestre .
C. Le fétichisme est l'expression de l'état le plus bas de l'humanité, celui où les hommes ont encore peu divergé de l'ancêtre primordial, lequel était voisin du gorille.
On le voit : ces trois types de religions correspondent à trois états différents de développement intellectuel ; mais malgré l'immense intervalle qui sépare le fétichisme du monothéisme, cependant tous les deux appartiennent à la même famille par un caractère commun, car l'un et l'autre croient que la cause suprême communique avec l'homme par l'intermédiaire des sens corporels. La croyance à la révélation est l'indice certain, irrécusable, que les liens de la gorillité originelle ne sont pas encore entièrement rompus. L'Humanité vraie ne commence réellement que là où règne la souveraineté absolue de la raison. Quelles que soient les erreurs où les philosophes aient pu tomber, soit par l'emploi de mauvaises méthodes, soit par défaut de connaissances scientifiques, ou par
Tabus de l'imagination, toutefois ils ont le mérite d'avoir recherché la vérité librement et de n'avoir accepté que des déductions, exactes ou fausses, mais indépendantes et sincères, de la raison. Les philosophes seuls sont des hommes.