CHAPITRE X
BAAL ET ASGHERA
Dans les précédents chapitres, les pratiques et les coutumes décrites avaient pour objet principal un dieu, El Schaddaï ou IHWH, conçu, non pas comme Dieu unique, mais comme dieu-protecteur choisi parmi les autres dieux sémitiques. Le culte qu'on lui rendait portait l'empreinte exclusive de l'idôlatrie. Ce paganisme restreint à un seul dieji, on va le voir maintenant s'étendre à toutes les divinités sémitiques et à tous les rites usités chez les peuples sémitiques *.
€ Les Assyriens et les Babyloniens, dit Max Millier, les Phéniciens et les Carthaginois, les Moabites et les Philistins, et nous pouvons ajouter les Juifs, connaissaient tous Bel ou Baal comme un grand dieu ou même comme le Dieu suprême. C'est à peine si Ton peut dire que Baal ait été un dieu étranger aux yeux des Juifs, car ils ne jcessèrent jamais de l'adorer dans
1. Le chapitre IV (Arb7'es et bois sacrés) a df^jk traité le sujet à un point de vue particulier.
les bois qui entouraient Jérusalem. Les Juifs le considéraient presque comme une divinité domestique ou, dans tous les cas, comme une divinité sémitique, et parmi les dieux que leurs pères adoraient de l'autre côté du fleuve, Bel occupait assurément un rang des plus élevés *. »
Les classes populaires de la nation juive n*ont jamais cessé d'adorer Baal jusqu'à la captivité de Babylone, ainsi qu'on en trouvera ci-dessous les preuves. Dans le chapitre consacré à la Religion générale des Sémites, nous avons donné tous les détails qui concernent Baal et Aschéra : Baal est, au point de vue métaphysique, la personnification divine du principe mâle; et Aschéra, celle du principe féminin.
A. AmoSy V, 25-26, constate qu'au désert les Hébreux adoraient de faux dieux, c Ainsi, dit M. Reuss (les Prophètes, tome I, page 113), le prophète Amos constate comme un souvenir historique que le culte national était autrefois le polythéisme et l'idolâtrie. • Ce fait est confirmé par un passage de Jostié.
B. Josué, XXIV, 3. Josué dit ensuite à tout le peuple : Voici ce que dit l'Éternel, le dieu d'Israël : C'est au delà du fleuve que demeuraient autrefois vos pères, Térah père d'Abraham et de Nachor, et ils adoraient d'autres dieux. — 44. Maintenant craignez l'Éternel et servez-le avec une entière fidélité;
d. Max MuLLEn, la Science de la religion, 104.
éloignez de vous les dieux que vos pères ont adorés au delà du fleuve et en Egypte, et adorez l'Éternel . — 23. Maintenant donc éloignez les dieux étrangers qui sont au milieu de vous, et soumettez vos cœurs au Seigneur, le dieu d'Israël.
Après la mort de Josué et de ses compagnons, les Israélites adorèrent Baal, Aschéra et tous les dieux des peuples au milieu desquels ils vivaient, et cela pendant quatre cmts ans, sauf quelques retours à Jéhova.
4® Juges II, 41. Après la mort de Josué et des Anciens, les Israélites adorèrent tous les Baals (Baal- Péhor, Baal-Zéboub, Baal-Bérith, Baal-Adon, Baal- Molok, etc.). — 13. Ils abandonnèrent TÉternel pour adorer Baal et les Astartés (Aschéra ou Astarté, Astaroth, Astoreth).
2"* Juges, III, 6, 7, 12. Les Hébreux épousèrent les filles des peuples cananéens et donnèrent leurs propres filles en mariage à leurs fils; ils servirent leurs dieux, entre autres Baal et Aschéra.
3® Ju^es, VI, 25. Le père de Gédéon adorait Baal.
4° Juges, VIII, 33. Après la mort de Gédéon, les Israélites adorèrent tous les Baals; mais ils prirent spécialement pour dieu Baal-Bérith ou Baal de l'Alliance *.
i. Reuss, Histoire des Israélitesy 185, note 3. « Le temple de Baal-Bérith était à Siciiem, ville de la plus haute antiquité. Les Israélites y demeuraient mêlés aux indigènes et subissaient ' l'influence de leur civilisation plus avancée. Ils faisaient le commerce et adoraient la divinité locale. Cette dernière est appelée le Baal de rAlliance, probablement une personniiî-
5° Juges, X, 6. Les Israélites adorent les Baals et les Astartés, les dieux de Syrie et les dieux de Sidon, les dieux des Moabites, ceux des Ammonites et ceux des Philistins; en un mot, tous les dieux sémitiques.
6° JîLgeSy XIII, 1. Même culte.
7^* 1 Rois, VII, 3-4. Peu de temps avant l'établissement de la royauté, Samuel exhorte les Hébreux à éloigner d'eux les dieux sémitiques, les Baals, les Astartés, et c\ se tourner vers le dieu national Jéhova. Les Israélites écoutèrent les paroles de Samuel; il y avait quatre cents am qu'ils avaient rompu le pacte conclu, sous Josué, avec celui des Elohim qui s'appelait Jéhova.
8° 3 Rois, XI, 6. Salomon se laissa entraîner au culte d'Astarté, déesse des Sidoniens, et de Milkom, Tidole abominable des Ammonites. — 7. Il bâtit sur la montagne qui est vis-à-vis de Jérusalem des Hauts lieux à Kémosh, l'idole de Moab, et à Molok, l'idole des Ammonites. — 8. Il lit la même chose pour toutes les autres femmes étrangères, qui brûlaient de l'encens et sacrifiaient à leurs dieux. — 33. L'Éternel, par la bouche du prophète Ahias, déclare déchue la race de Salomon, parce que Salomon adore les dieux sémitiques.
Reuss, Histoire des Israélites, 462, note 3 : c Dans toute l'antiquité, les femmes avaient des cérémonies religieuses particulières pour lesquelles elles n'avaient
cation particulière du dieu suprême des Cananéens, révéré ici comme médiateur d'une alliance politique, pareil au Zeus lioriiios des Grecs. >>
pas besoin de l'assistance des prêtres. Salomon, de plus en plus retiré dans Tintérieur de son palais, se laissa entraîner à prendre part à ce culte, et bientôt il en vint à l'établir même extérieurement. Le texte nomme môme la localité qu'il y consacra (4 Rois, XXIII, 13), en face, c'est-à-dire à l'est de Jérusalem, sur la pente méridionale de la montagne des Oliviers, qui domine la vallée du Cédron et les jardins royaux. Tous les Sémites avaient au fond la même religion, mais chaque tribu avait sa divinité patronesse, ou du moins adorait le Dieu commim (soleil, lune) sous un nom spécial. •
A partir de Salomon, le culte des dieux sémitiques resta le culte officiel de la plupart des rois de Juda. Sur vingt rois, en effet, qui se succédèrent sur le trône (le Jérusalem, douze adorèrent publiquement Baal, Astarté et toutes les divinités des Sémites. Quant à la nation en masse, elle n'avait jamais cessé d'adorer les dieux cananéens, dès l'origine jusqu'aux Rois; ellecontinua de les adorer ouvertement ou avec discrétion, selon la politique religieuse des monarques régnants. Voici le nom des douze rois de Juda qui pratiquèrent offlciellement le culte des dieux sémitiques :
1" UuDUAM, iiU de âaloiiioii.
3 Roi*, XIV, ii--2't !•' roi de Juda, règne 17 ans.
2* Abias, fils de Roboam.
'A Bois, XV, 3 2* roi do Juda, règne 3 ans.
3* JoRAM, fils de Jusaphat.
i Rois, Vlil, 18 b* roi de Juda, règne 8 ans.
A REPORTER 28 ans.
Report 28 ans.
4* 0CHOZIA.S, fils de Joram.
4 Huit, VIII, 27 6* roi de Juda, règne. . . 1 an.
Ij' Athalie, mère d'Ochozias.
i Hois, XI 7* reine de Juda, règne. . . 6 ans.
6* ÀCHAZ, fils de Joathain.
4 Rois, XVI, 3 1 2» roi de Juda, règne. . . 46 ans.
7* Mânassé, fils d'Ézëchias.
4 Hois, XXI, 2 14* roi de Juda, règne. . . 55 .ans.
8' Amon, fils de Manassë.
4 Hois, XXI, 20 15* roi de Juda, règne. . . 2 ans.
9" JoACHAs, i'r fils de Josias.
4 Hoia, XXIII, 32 17* roi de Juda, règne. . . 3 moib.
10» JoACHiN !•', 2* fils de Josias.
4 Roh, XXllI, 36 i8* roi de Juda, règne. . . 11 ans.
11* JoACHiN II, fils de Joachin 1*^.
4 Itois, XXlVj 9 19* roi de Juda, règne. . . 3 mois.
12* SÉDiciAs, 3* fils de Josias. • 4 Hoù, XXIV, 19 20* roi de Juda, règne. . . 11 ans.
Total 130 ans 6 mois
Les rois de Juda que l'historien jéhoviste s'efforce de dépeindre comme orthodoxes se bornaient à donner la préférence à Jéhova sur les autres divinités sémitiques ; mais ils laissaient le peuple en foule se livrer librement aux pratiques du culte cananéen. Rien ne le prouve mieux que le fait suivant : On sait que le seul roi qui essaya vraiment de supprimer l'adoration des dieux sémitiques et de centraliser le culte à Jérusalem fut Josias, homme d'État aussi habile qu'énergique. Or on lit : € 4 Rois, XXIII, 13. Et les lieux de culte qui se trouvaient en face de Jérusalem, sur le mont de perdition, vers le sud, et que Salomon, roi d'Israël, y avait construits pour Astarté, l'idole des Sidoniens,
et pour Kémosch, l'idole des Moabites, et pour Milkom, l'idole des Ammonites, Josias les profana aussi. — 14. Il brisa les colonnes, renversa les bocages et remplit d'ossements humains les lieux qu'ils occupaient. » Il s'ensuit que, de Salomon jusqu'à la dix-huitième année du règne de Josias (4 Rois, XXII, 3), de l'an 980 à l'an 620 environ, durant trois siècles et demi, une trentaine d'années seulement avant la captivité de Babylone, le culte d'Astarté, de Baal-Kémosch, de Baal-Molok, bref de toutes les divinités sémitiques, était célébré à Jérusalem, la ville sainte, en face du palais des rois et au-dessus des jardins royaux. On ne saurait trouver un fait historique attestant avec plus de force :
i^ Que la religion des Hébreux était celle de tous les Sémites cananéens ;
2* Que la prétendue orthodoxie des rois de Juda se bornait à une préférence officielle accordée à Jéhova sur les autres dieux sémitiques, sans que ceux-ci fussent exclus du culte public.
Cela est tellement vrai que la politique religieuse que Josias soutenait par le fer et par le sang (4 Rois, XXIII, 20) tomba avec lui. Josias mort, sur-lechamp le peuple secoua la contrainte qu'on lui avait imposée; il retourna à Baal, à Aschéra, à toutes ces divinités qu'il adorait depuis un millier d'années. Les trois fils de Josias qui occupèrent le trône jusqu'au dernier soupir de lanationalité juive donnèrent euxmêmes l'exemple du retour au culte traditionnel des dieux cananéens.
Les rois d'Israël ne furent ni plus ni moins fidèles à Jéhova que le furent les rois de Juda. Jéhova demeura le dieu-patron, sans que pour cela les autres dieux sémitiques fussent bannis de la religion. Akhab, sous l'influence de sa femme Jézabel, princesse sidonienne douée d'une rare énergie, et Ochozias, leur fils, favorisèrent officiellement le culte de Baal et d'Astarté à l'égal de celui de Jéhova, mais ils n'abolirent pas le culte de Jéhova. Sous les 17 autres rois d'Israël, Jéhova resta au premier rang dans la religion nationale. L'historien jéhoviste des Rois donne à son jugement sur chacun d'eux la même formule : c Ils suivirent la voie de Jéroboam. » Or Jéroboam ne déserta point le culte de Jéhova. Au témoignage môme de l'historien, il se contenta de le représenter sous la forme symbolique et traditionnelle du Taureau d'or. On est même frappé d'une chose, c'est que dans la série des rois d'Israël, aucun d'eux n'est accusé d'avoir pratiqué le culte de Molok et d'Astarté avec le fanatisme que déployèrent certains rois de Juda, Manassé entre autres, qui fît couler le sang innocent à Jérusalem (4 Rois, XXXI, 16).
C'est donc dans un autre ordre d'idées qu'il faut chercher le secret des appréciations systématiquement partiales de l'historien des Rois. La cause de cette indulgence pour Juda et de cette sévérité injuste pour Israël est étrangère au fond même de la religion, puisque la religion fut identique dans les deux royaumes, sauf quelques nuances tenant à des coutumes et à des usages locaux* Elle réside dans la part
d'influence et d'autorité que chaque royaume accorda à la caste sacerdotale des prêtres jéhovistes. Selon la prépondérance qui lui fut laissée ou refusée par chaque roi de chacun des deux royaumes, le clergé jéhoviste distribua l'éloge ou le blâme. Or l'historien des Rois appartenait au jéhovisme orthodoxe. Une fois maître de ce fil conducteur, on se rend compte de l'étrange partialité qui règne dans les jugements de l'auteur des Rois, Par exemple, pourquoi Jéroboam, qui fut un roi honnête et clément, est-il maudit par l'Éternel, et sa race vouée à l'extermination (3 Rois, XIV, 9-11), tandis que Jéhu, l'un des plus féroces brigands qu'on ait vus, est béni par l'Éternel, et sa race affermie sur le trône usurpé, pendant quatre générations (4 Rois, X, 30)? Si Jéroboam fut coupable envers l'Éternel en rétablissant le culte symbolique du Taureau d'or, Jéhu fut aussi coupable que lui puisqu'il fit absolument la même chose (4 Rois, 29). Le motif, le voici : Jéroboam, abandonné par le clergé orthodoxe qui s'était rallié à Roboam, avait donné les fonctions sacerdotales à des prêtres choisis d'entre les rangs populaires. Les prêtres des autres divinités sémitiques, non inquiétés par lui, vivaient sur le pied d'égalité avec les prêtres de Jéhova; il y avait donc concurrence et partage d'influence et de bénéfices précuniaires. En égorgeant tous les prêtres de Baal et en exterminant le culte de Baal du royaume d'Israël (4 Rois, X, 25- 28), Jéhu mit le clergé jéhoviste en possession complète, sans rivalité ni partage, des gains et de l'autorité que donne le privilège exclusif de l'exploitation
des autels. Jéroboam, honnête homme, n'avait pas donné au clergé jéhoviste la totalité de l'argent et de la domination sacerdotale : il est maudit. Jéhu, exécrable Scélérat, assure tout l'argent et toute la puissance exclusivement au clergé jéhoviste : c'est un héros oint par l'Éternel (4 Rois, IX, 3, 6).
€ 3 Rois, XVI, 31 . Akhab ne se contenta pas d'imiter les péchés de Jéroboam, fils de Nébat; mais ayant épousé Jézabel, fille d'Ithobaal, roi des Sidoniens, il se laissa aller à servir Baal qu'il adora. — 32. Il éleva même un autel à Baal dans le temple qu'il lui avait bâti à Samarie — 33. Akhab fit aussi l'Astarté (cône en bois dressé sur l'autel de Baal ou placé dans un bocage), il fit plus pour irriter l'Éternel, dieu d'Israël, que tous les rois d'Israël, ses prédécesseurs ».
€ 3 Rois, XXII, 54. Okhozias fit le mal devant le Seigneur; il marcha dans la voie de son père Akhab et de sa mère Jézabel, ainsi que dans la voie de Jéroboam, fils de Nébat, qui avait fait pécher Israël. — 54. Il servait Baal et l'adorait : il irritait l'Éternel, le dieu d'Israël, en imitant ce que son père avait fait. >
Par ces deux citations, on voit que le roi Akhab et son fils Okhozias, tout en accordant à Baal les honneurs du culte officiel, n'ont pas cessé d'adorer Jéhova sous le symbole du Taureau d'or*.
Voici le tableau comparatif des rois de Juda et des rois d'Israël, avec l'indication du culte officiel qu'ils rendirent, soit à Jéhova, soit aux dieux sémitiques.
i. Pour plus de détails, voir le chapitre XIX : Akhab et Jéhu.
Il est aisé de reconnaître que le culte officiel de Jéhova reçut moins d'atteintes de la part des rois d'Israël que de la part des rois de Juda.