‹ Paganisme et Judaīsme (volume 2)Chapitre 12 sur 75 · I. — RAPPORT DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

I. — RAPPORT DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA LITTÉRATURE

ATEG LA RELIGION.

i. — PHILOSOPHIE A ROME ! LUCRÈCE, CICÈRON. — ÉCOLE STOlCO-ROMAINE : SÉNÈQUE, ÉPICTÊTE. — ÉCOLE PLATONIGO- PYTHAGORICIENNE : PLUTARQUE.

1. — Quand la philosophie Grecque pénétra dans le Latîum, les hommes d*Etat de Rome la regardèrent comme un élément étranger d'une portée incommensurable, dangereux pour la religion et le système Romain. Mais, et on ne tarda pas à 8*en apercevoir, toute tentative pour en arrêter la propagation, fut inutile : le zèle impétueux de Porcins Caton qui fit chasser de Rome les philosophes Grecs, fut ridiculisé comme une mesquinerie. Scipion TAfricain et Lélius son ami vivaient familièrement avec Panétius et Diogène de Babylone, deux maîtres fameux parmi les Stoïciens. Cette école prit donc racine à Rome; mais aux

derniers jours de la République, les esprits, obéissant à une tendance sensualiste alors générale, adoptèrent les théories d'Epicure, de préférence à toute autre. Cicëron affirma cependant qu*i] n*y avait pas d'Epicurien déclaré: un tel aveu, dit-il, aurait, même dans le Sénat, couvert de honte celui qui Feût osé faire (i). Vers cette époque, Philon de Larisse et Antiochus fondèrent à Rome la nouvelle Académie.

2. — La première production philosophique un peu importante fut le poème didactique, où Lucrèce glorifie la doctrine d'Epicure. Cet homme dégoûté de la vie à quarante-quatre ans, mit fin à ses jours. II n'eut qu'un seul but, celui de détruire, à l'exemple de son maître, du grand bienfaiteur de l'humanité, les préjugés religieux et de délivrer les esprits de la chaîne d'épouvantements dont les cultes l'accablent. Sans scrupule comme sans vergogne, il livra au mépris public les croyances populaires, comme indignes et des dieux et des hommes. La véritable héroïne de ses chants, c'est la nature, qu'il personnifie comme une puissance créatrice et dominant tout, et pour la liberté de laquelle il combat le préjugé de l'autorité des dieux. L'homme, au contraire, est dépourvu de liberté: notre volonté dépend des idées de l'âme, qui sont déterminées fatalement par les impressions que les sens reçoivent du dehors (2). L'âme qui est un composé de chaleur, d'air, de souffle et d'un quatrième élément plus subtil, qui est le siège de la sensation, se dissout, quand l'enveloppe corporelle se brise: immortalité est donc une chimère. Que Lucrèce tolère et recommande les satisfactions qu'on va chercher chez la Vénus Vulgivaga, pour amortir l'aiguillon des convoitises sensuelles ne

{«)DeFin.2,22.

(3) Lucret. 4, 887. sq.

doit pas nous étonner. Ces aberrations trop communes dans ce temps-ià, souillaient d*autres écoles que la sienne.

3. — De tous les Romains qui cultivèrent la philosophie, aucun n*eierça autant d*influence que Marcus TuUius Cicéron, qui cependant n'apporta point àTétude de la philosophie la profondeur et Taptitude spéculative des grands penseurs de la Grèce, qui même était bien loin de regarder ces recherches comme le but suprême de son existence. Ayant dans sa jeunesse entendu Phèdre, TEpicurien, il suivit à Athènes les leçons de Philon de Larisse et d*Antiochus, appartenant tous deux à TAcadémie. Plus tard, il appela et garda près de lui le Stoïcien Diodote, et reçut Tinstruction philosophique de Posidonius de Rhodes et d*Antiochus d'Ascalon. La philosophie n'occupait que ses loisirs; sans prétendre au titre de penseur original, il voulut donner aux conclusions des systèmes grecs une forme plus attrayante, plus intelligible qui les mettrait à la portée de ses concitoyens. Comme ceux-ci, il se gardait bien de croire que la Religion put conduire à la moralité et à la vertu ; la philosophie seule pouvait, selon lui, arrêter la décadence : rien, si ce n'est elle, ne mène à la vertu (i). Cicéron possédait, au plus haut degré, le talent de s'assimiler les idées d'autrui, pourvu qu'elles n'appartinssent pas aux sphères élevées de la spéculation ; là le souffle lui manquait. Si par son esprit mobile, sa riche imagination, il développa les idées qu'il trouva chez les Grecs, sa sagacité fut fréquemment en défaut. Que ce fut avec ou sans préméditation, il est certain qu'il ôta à plus d'un philosophe grec le cachet qui le distinguait, et effaça de leurs œuvres maint trait saillant et caractéristique. Parti d'un éclectisme à moitié

(1) D€ otte. 3, S. De Fin. 1, 4.

sceptique, il était porté vers la Nouvelle-Académie : en morale, il se rapprochait du Portique. Mais aucune théorie ne lui plut exclusivement : dans toutes il y avait, à ses yeux, un défaut ou une lacune quelconque; aussi se plaisait-il à exposer sous forme de dialogue le pour et le contre des différents systèmes, sans se prononcer en faveur de l'un ou de l'autre. Car, disait-il, on ne peut jamais, même dans les plus importantes questions, obtenir plus qu'une probabilité; la véritable science est refusée à l'homme : le vrai est toujours mélangé de quelque chose de faux; l'un et l'autre se ressemblent si bien, que l'esprit se trouve dans l'impossibilité de formuler un jugement (i). Quand ses contemporains s'asservissaient complètement à l'une ou à l'autre école, lui professait une grande indépendance: il la poussa jusqu'à pouvoir dire qu'en philosophie, il vivait le jour le jour — et exprimait ce qui se présentait àson esprit avec le caractère de la probabilité (2).

4. — Cicéron donna la préférence à la philosophie de Socrate, parce qu'en mettant de côté les spéculations physiques, elle visait surtout à une morale pratique. En même temps il reconnaissait que les dieux et les hommes trouvent le bonheur dans la science et dans la connaissance de la nature (s). La science cependant ne fut jamais pour lui qu'accessoire, qu'un moyen ; le but étaitl'activité. Confirmé dans sa tendance sceptique par les contradictions des écoles philosophiques, il renonça à la certitude et crut trouver dan$ la probabilité, un motif sufiisant pour sa conduite pi^atique.

8. — Hais dans la recherche des grands problèmes dont il s'occupait de préférence, il ne tarda pas à sen-

(2) Tusc. 5, 11. Deoffic. 1, 2.

(5) Horteas. ap. August. de Trin. Il, 9.

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tir le vice de cette doctrine de la probabilité, et voulut la compléter par la théorie des idées innées. Les germes de la moralité, disait-il, la semence des vertus, les premières notions du droit, Tidée de la divinité et de rimmortalité sonten nouset se développent nécessairement dans notre esprit, en dehors de toute expérience (i). Notre âme vient de Dieu et par conséquent nous savons, et tousses peuples même les plus sauvages savent avec nous, qu'il y a un Dieu. Quant à sa nature, les hommes professent les opinions les plus contradictoires (2), et sur ce point on ne saurait rien dire de certain (s). Si Ton se représente Dieu comme «un esprit libre, distinct de tout ce qui est périssable, connaissant et mouvant tout et doué d'une force motrice éternelle (4), » cet esprit est nécessairement pour lui quelque chose de matériel, feu, air ou éther, le cinquième élément d'Aristote (5). Ailleurs il paraît assez disposé à regarder Dieu comme la sphère suprême de Tunivers, embrassant et dominant tout le reste (6).

6. — En parlant de l'existence et de la nature de l'Etre Suprême, Cicéron dit indifféremment < Dieu » et «dieux. » Cette dernière expression se trouve même le plus fréquemment sous sa plume, comme cadrant mieux avec les idées généralement reçues et le culte officiel. Il sent la nécessité d'un Dieu suprême et modérateur du monde, mais évite de se prononcer nettement sur les dieux de la foule. Dans son ouvrage sur les Lois, où il ne parle pas une seule fois d'un Dieu suprême, il recommande de vénérer trois séries de

(1) Tuse. Z, i. Fin. S, 21. Legg. 1, 8. Tusc. I, 16.

(2) Tusc. i, 13. Legg. 1, 8.

(4) Tusc. 1, 27.

(»)lbid.i,26.

(6) De Rep. 6, 17.

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dieux, les héros et demi-dieux, les vertus personnifiées et ceux qu*on a toujours regardés comme des habitants du Ciel (i). Même dans les dieux du premier rang, il ne voyait que des hommes divinisés (2); cela ne Tempêche cependant pas 'den justifier le culte et il trouve tout naturel de regarder comme dieux les hommes sortis de la vie : « sache que Jtu es un dieu, » lui avait dit dans un songe l'immortel Scipion (3). Il admettait une Providence divine, sans pouvoir dire comment et jusqu'oii' elle réglait la marche de Funivers. Le Stoïcien qui disait que les dieux s'occupent des grandes choses et négligent les détails, semble avoir eu Tassentiment de Forateur-philosophe (4).

7. — Chose remarquable ! Il ne sut pas faire usage dans sa morale de la connaissance qu*il avait de Dieu. Si dans son livre de Officiis, il parle avant tout des devoirs de l'homme à Tégard de la Divinité, il glisse trèsrapidement sur ce point, sans dire en quoi ces obligations consistent. Nulle part la notion de Dieu n*est mise en rapport avec la morale: nulle part les préceptes moraux ne sont appuyés sur l'autorité, la volonté, le type de la divinité. La beauté, l'excellence de rhonnêUy la laideur et la honte du crime, sont les seuls motifs qu'il assigne. Après avoir rappelé que dans un serment on invoque le témoignage de Dieu, il s'empresse d'ajouter que ce dieu n'est autre que l'âme, qui est ce qu'il y a de plus divin dans l'homme (5). L'idée d'une récompense ou d'un châtiment après la mort lui étaitin connue, comme au grand nombre de ses contem-

(i) ugg. 2, 8.

(2)Tusc. i,13.

(3)DeRep. 0,24.

(5) DeOffic.3, 10.

porains: il va même jusqu*à la traiter dans un discours public, de fable absurde dont, dit-il, tout le monde a soin de se garder (i). « Me croyez-vous donc assez insensé pour ajouter foi à ces balivernes? » dit avec l'adhésion tacite de Cicéron, un homme devant lequel on avait parlé des juges de Tenfer. — Cicéron ne connaît sur ce point que Talternative de Tanéantissement et de la félicité. Ce qui doit nous éloigner du parjure, ce n'est point la crainte de la colère des dieux (ils ne s'irritent pas), mais le sentiment de la justice et de la fidélité (s).

8. — Comme homme d'Etat il croyait le salut de Rome attaché aux institutions religieuses et se montre par conséquent éminemment conservateur. Il est permis de tromper le peuple, et la religion est un excel^ lent moyen pour parvenir à ce but. Si dans un ouvrage spécial sur la mantique, il démolit sans pitié le système divinatoire, il revendique en même temps et avec énergie pour les autorités^ le droit des auspices «comme étant éminemment propre à prévenir ou à étouffer les émeutes populaires (s). » En voulant extirper la superstition (4), il proteste que le sage doit maintenir les institutions des ancêtres et observer les usages sacrés et les cérémonies. Ainsi était superstition tout ce qui, soit dans la religion ou dans l'exploration de l'avenir, était étranger, ou peu conforme aux décrets officiels. Etait au contraire, respectable tout ce qui s'appuyait sur les coutumes des aïeux, sur les lois et l'usage, fussent-ils remplis d'impostures. C'était là la politique des hommes d'état de l'antiquité !

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