RELIGION DES ÉTRUSQUES
1. — L'Etat étrusque dans Tltalie centrale comprenait les Rasènes, conquérants venus probablement du Nord et Fancienne population assujettie de TOmbrie, qui, de même race que les Latins, était établie surtout dans les parties méridionales de l'Etrurie entre les villes de Tarquinil et de Rome et était, de tout temps, appelée la nation tusque ; des peuplades d'origine grecque oc> cupaient le littoral : les noms des villes de Pise, d'Aïsium, d'Âgylla et de Pyrgoî le prouvent suflSsamment. Les Etrusques ont reçu de la Grèce les arts et un commencement de littérature ; les rapports de Corinthe avec Tarquinil sont constatés. L'élément grec répandu
sur le littoral a probablement péri très-tôt lors de la décadence des villes maritimes ; il n'en est plus guère fait mention depuis le troisième siècle avant Tère chrétienne. Mais on ne peut méconnaître Tinfluence grecque sur la religion étrusque; comme les Rasènes apportèrent du Nord leurs dieux et leurs idées religieuses et en adoptèrent d'autres des Tusques assujettis, la religion étrusque doit être regardée comme le produit d'un mélange composé de trois parties essentielles. Dès le commencement, les Tusques qui étaient de même race que les Latins et les Sabins, avaient certaines divinités vénérées chez ces peuples, ou ils les adoptèrent plus tard.
:2. — Une doctrine purement étrusque et étrangère aux Grecs et aux Romains était celle des dieiix voilés qu'on plaçait même au-dessus de Jupiter (i). Us n'avaient probablement pas un culte réglé; mais, dans des cas déterminés, on les invoquait comme puissances suprêmes du sort, dont on pouvait obtenir Féloignement d'un malheur imminent (2). Les Consentes et les Complices doivent aL\o\T été différents de ces dieux voilés; comprenant six êtres mâles et six femelles, de noms inconnus puisqu'on les tenait secrets, ils formaient un conseil divin, adjoint et subordonné à Jupiter; selon Varron (5), ils étaient appelés ainsi parce qu'ils naissaient et mouraient en même temps — idée qui rappelle les Ases mortels du Nord. Acôtéde ces dieux, il y avait des Novensiles^ neuf divinités jetant des éclairs seules, qui avaient obtenu de Jupiter le pouvoir de lancer la foudre ; parmi elles se trouvaient Junon, Minerve, Ve-
(1) Scnec. Quaest. nat. 2, 41 (de Caecina.)
(2) Serv. Mn, S, 398. oii, avec O. MuUer, Etr. 11, 108, il faut lire : IV^stea a fatis.
(5) Arnob. 3,40. Varro, K. K. f, 1. Mart. Capell. 1, 41, p. 88. Kopp.
jovis. Summanus, Yuicain, Saturne, Mars (i). Les pénates tusques étaient divisés en quatre classes : les pénates de Jupiter, ceux de la mer, ceux des enfers et ceux des mortels (2).
3. — Toute ville étrusque, qui voulait réellement passer pour une ville, devait posséder des temples de chacune des trois divinités principales, qui étaient Jupiter, Junon et Minerve (s). Jupiter, représenté tantôt barbu et assis sur le trône, tantôt imberbe et debout, s'appelait Tinia ou Tina. Les monuments d'art des Etrusques nous ont fait connaître Usil, dieu du soleil, Aplu, dieu ressemblant à Apollon, Yuicain sous le nom de Sethlansj et un dieu bacchique Puphluns, Tunns ou Mercure. Le dieu changeant des saisons, Veriumne, qui avait trouvé accès à Rome par l'établissement des Volsques , est désigné par Varron comme un dieu principal de l'Etrurie, en dépit de son nom latin (4). Junon Regina, divinité de Yéïes, fut transportée à Rome par Camille (5). Le surnom Sabin de la Junon Curitis (Junon aux lances), de Paieries, ville frontière, où Ton parlait un dialecte de la langue étrusque, prouve qu'il existait dans cette cité un mélange de races et de religions. La déesse dont le culte ressemblait à celui d'Héra à Argos, avait obtenu, dans les temps anciens, des sacrifices de vierges (6). Cette Junon étrusque portait le nom de Kupra, et l'on veut en conclure que cette divinité réunissait
(t)ArDob.3,38.
(2) Nigidiiis, ap Arnob. 3, 40, dit Neptuni ; mais Neptune ne parait pas avoir été un dieu étrusque. On désigne donc, et cela résulte de rétymologie, des pénates de mer, pèrmarini, comme dit Liv. 40, IS^
(3) Scrv. JEn. 1, 42i.
(4) Varr. 5, 14.
(5)Liv.5, Sl.Lact. 2, 16.
(6) Plut Parall.,35.
les attributs d* Aphrodite et d'Héra ; cependant, sur les monuments d*art, on trouve aussi une Aphrodite du nom de Turan, Nortia, la principale déesse volsque, était sans doute une divinité de la fortune ou du sort, puisqu'on la comparait avec Tyche et Némésis (i). Il est probable que de là les Romains reçurent le culte de Minerve qui, en Etrurie, présidait à Tart de jouer de la flûte. Janus, représenté à Paieries avec quatre visages, était, selon Yarron, le dieu du ciel qui voyait tout. Mantus, qui a donné son nom à la ville de Mantoue, était roi des enfers (2), et Védius^ jugeait les morts (5).
4. — Sur les monuments funèbres des Etrusques Charun, conducteur des morts, est représenté difforme et avec un visage grimaçant. Ce Caron étrusque différent de celui des Grecs, était un démon actif de la mort et de Tenfer ; non-seulement il menait les ombres dans le monde souterrain, mais il tuait des hommes et tourmentait les âmes des méchants. On le représentait comme un vieillard laid et décharné, avec les dents et les traits d*un animal féroce et armé quelquefois d*un marteau ou d*un glaive ; il n'est pas rare de le rencontrer entouré d'autres démons et de serpents. Parfois aussi, il est le messager qui annonce la mort et conduit ou pousse alors un cheval sur lequel l'âme est assise (4). Souvent les Etrusques représentaient par des images, dans les caveaux funéraires, les tourments infligés aux âmes dans Tenfer. Dans un de ces tombeaux, par exemple, trois âmes avaient la forme de trois hommes nus, suspendus au plafond parles mains;
0)Serv. /lin. 10, 199.
(;2)Id Ibid.
(3) Mart. Cap. 2, 9, 5.
(1) DcDnis, Cities and Cemeteries of Etniria. u, S06 et sviv.
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devant eux se trouvaient des démons armés d'instruments de torture (i).
5. — Les Etrusques avaient le même système de génies que les Romains ; Tciges, cet enfant merveilleux, qui, dans les campagnes de Tarquiniï était sorti de la terre sillonnée par une charrue, et qui avait communiqué aux Lucumons les doctrines de la divination par les sacrifices et par les éclairs, ainsi que par les augures, fut fils d*un génie et petit-fils de Jupiter (2). Les Lares, à en juger par le nom, sont d'origine étrusque ; les Etrusques appelaient, parait-il, Lar tous les êtres qui, chez les Romains, portaient la dénomination de génies, de pénates et de démons (3).
6. — Le culte des dieux, chez les Etrusques, était un véritable art que ce peuple exerçait avec plus de soin et de zèle qu'aucune autre nation connue (4). Cet art était héréditaire dans la famille des Lucumons, race noble de prêtres, auxquels Tages avait révélé sa doctrine ; Rome même exhorta un jour les Etrusques à faire instruire, dans la science sacrée, douze fils au moins des meilleures familles de chacune de leurs villes, afin que cet art, si indispensable à l'Etat, ne fût point exercé par des gens du commun et qu'il ne retombât au rang de métier (r»). Car I(;s Romains eux-mêmes, ne parvenant jamais ù bien s'approprier cet art, appelaient de temps en temps dos aruspices étrusques à Rome. Les livres de Tages, dans
(1)I>eniiis, I, 348.
(2) Fest. 8. V. Tages-
(3) Gerhard, divin, des Etnis. dans les dissert, de rAcadéoiie de Ucrl 1845, p. 531.
(4)LiY. 5, 1.
(5)Cie. de divin. 4,41, 91. Pour la variante Jusle comparez les Etrusques d'O. Mu lier, II, 5
lesquels on puisait les doctrines et les préceptes religieux en dehors des traditions verbales, avaient une forme rhythmique. Les livres achérontiques en faisaient partie ; on y enseignait l'art de transformer les âmes en dieux, au moyen du sang de certains animaux sacrifiés à certaines divinités, de détourner, par des procédés semblables, un malheur menaçant la vie humaine et de prolonger celle-ci ; cependant d'après la doctrine tusque, cette prolongation ne pouvait être demandée au-delà de Tâge de quatre-vingts ans, parce que les dieux ne pouvaient l'accorder. En général, la doctrine de Tages indiquait la manière de reculer de dix ans un événement décidé par le destin, pourvu qu'on employât les moyens efficaces (i).
7. — En dehors des livres achérontiques, les écrits sacrés des Etrusques se composaient encore de rituels, de livres d'aruspices, d'ostentaries et d'anciennes collections de prodiges et d'oracles. Un ouvrage jouissant de la même autorité que les livras de Tages, et attribué à Bégoë, nymphe tusque, contenait « l'art des fulgurita, » c'est-à-dire de purifier les endroits frappés par la foudre ; on le conservait à Rome dans le temple d'Apollon Palatin à côté des livres sibyllins (â). Dans certains cas, ces écrits étaient consultés par les interprètes tusques ; de savants Romains, tels que le Pythagoricien Nigidius Figulus, ami de Cicéron, les étudiaient avec zèle et les utilisaient avec une conviction entière. Plus tard (au deuxième siècle de l'ère chrétienne ou même après cette époque), Cornélius Labeo composa un ouvrage en quinze livres sur la doctrine étrusque de Tages et de Bégoë ; un livre sem-
(1) Arnob. 2,62. Scrv. JEn, 8,39».
(2) Ccnsorin. de die fat. c. 14, p. 66. Haverc.
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blable avait été écrit plus tôt encore par Umbricius, aruspice de Tempereur Galba. Naturellement, en Etrurie, la science et l*art sacrés n'étaient pas restés renfermés dans les livres seuls; ils furent enseignés dans des collèges ou dans des écoles spéciales, dirigées généralement par un aruspice âgé et très-érudit. Le principal objet de cet enseignement était l'ensemble des moyens et des cérémonies, par lesquels on peut scruter la volonté des dieux, et, si elle menace ou se montre courroucée, se concilier la divinité et détourner les fâcheux événements.
8. — Aucun peuple du monde n'attribua à Téclair et au tonnerre une si haute signification, une importance si grande, que les Etrusques. Selon eux, l'éclair était le plus puissant instrument de révélation divine; la source la plus pure où Ton pût puiser la connaissance de la volonté des dieux, la langue dont Tinia se servait pour s'entretenir avec eux. C'était le seul présage irrévocable; ce qu'il annonçait ne pouvait être détruit ou interprété en sens inverse par aucun autre signe; il jouissait du pouvoir important d'annihiler tous les autres signes et toutes les autres manifestations, puisque c'était le dieu gouvernant le monde qui l'envoyait directement et instantanément sur la terre (i). Un mauvais présage tiré des entrailles des victimes ou du vol et de la voix des oiseaux passait pour nul quand il était suivi d'un éclair favorable. Pline lui-même pensait que la science d'interprétation de la foudre avait fait de si grands progrès qu'on pouvait prédire exactement si d'autres éclairs se montreraient à un jour donné, voire mémt*
(t) Selon TEtrusque Caecina ap. Senec. Quaest. uat. 3, 34. Cf. Micali Storia degli. ant. Ital. ii, 1£6.
si un éclair pouvait détourner un événement fatal ou révéler un événement caché (i).
9. — Un des principaux problèmes de la science des fulgurateurs tusques était de déterminer par quel dieu la foudre avait été lancée, puisqu'il y avait neuf dieux munis de ce pouvoir. Jupiter avait trois manuines ou espèces d'éclair ; ceux qu'il envoyait d'après son propre vouloir étaient des signes de grâce et de conciliation ou de simples souvenirs ; les foudres qu'il lançait après avoir consulté les douze dieux, appelés Consentes, avaient quelquefois une bonne signification, mais entraînaient en même temps un dommage ou une perte; enfin Jupiter lançant des éclairs après avoir demandé l'avis des grands dieux voilés, annonçait un changement de toute la situation existante, tant des individus que de l'état (2). On reconnaissait de quelle espèce était l'éclair, à sa couleur et à ses effets, et à la région du ciel d'où la foudre était partie. Les Etrusques avaient divisé le ciel en seize régions, dans lesquelles ils avaient reparti leurs dieux; on déterminait l'auteur de la foudre et la signification de celle-ci, d'après la région d'où était parti l'éclair, et plus encore d'après celle où il était retourné. Les éclairs qui semblaient sortir de terre passaient particulièrement pour funestes (3). Comme les foudres n'étaient pas seulement prises et reçues comme des signes inattendus de la volonté divine, mais qu'on les demandait aussi formellement et qu'on les calculait d'avance, les aruspices tusques les avaient divisées en trois classes. Quand l'éclair se montrait avant la décision ou l'exécution d'une affaire, il était < conseillant » et indiquait s'il fallait
(l)Plin. H.N.2, 53.
(2) Senec. Qu. nat.9, 41.
(Z) Plin. H. N.?, 53. Senec. 2, 49.
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exécuter la chose ou y renoncer. Si réclair était vu après Texécution d*une affaire, il passait pour une
< foudre d'autorité, » qui prédisait si la chose tournerait en bien ou en mal; si enfin des éclairs se montraient à une époque où Ton ne projetait rien, ils c avertissaient; » menaçaient ou excitaient à Taction. On attribuait à ces phénomènes des effets plus ou moins durables et persistants; il y en avaient qui influaient sur toute la vie ou sur un temps déterminé ; d'autres éclairs étaient a prorogatifs, » parce qu'on pouvait en différer les effets. Il y avait même des
< foudres de famille » tombées lors d'une naissance, d'un mariage ou de l'entrée en jouissance d'un héritage (i).
10. — Toutes les places frappées de la foudre étaient sacrées et, selon le rite tusque adopté même à Rome, exigeaient une purification et une consécration particulières: l'endroit devait être transformé en « templum, » c'est-à-dire en un lieu clôturé et consacré par des aruspices ; l'éclair, ou plutôt la terre et les autres objets frappésdelafoudre, était enfoui, et la place même sanctifiée par le sacrifice d'une brebis âgée de deux ans, d'où l'endroit portait le nom de « bidental. » On ne pouvait ni toucher ni regarder un tel lieu; les dieux punissaient de démence celui qui l'aurait détruit (!2).
La doctrine secrète des Tusques renfermait du reste des formules, des prières, qui de gré ou de force, pouvaient faire descendre l'éclair du ciel ; même au cinquième siècle de notre ère les aruspices tusques prétendirent avoir, par ce moyen, présenté la ville de Narnia des ravages d'Âlaric et offrirent de
(!) Flin. H. N 2, 53. Senec. 2, 39-H.
(2) Varr. 5, 42. Pers. 2, 27, cum scbol. Amm Marc. 23, 5. Hor. ;irs
poet.47t.
protéger la ville de Rome aussi par « les armes de Jupiter. 9