MAGIE. — NÉCROMANCIE. — THÉURGIE
148. — La magie avait dans l'élément païen des ra^ cines plus profondes encore que l'astrologie, d'où ne pouvaient manquer de surgir les ramifications les plus nombreuses et les plus variées: nous ne pouvons évidemment songer à donner ici une énumération complète de toutes les épreuves et de toutes les pratiques qui en composaient le fonds, ni même à distinguer jusqu'où s'étendait dans un inextricable dédale le rôle de l'imposture et de la jonglerie : l'espace et le temps nous manquent également pour rechercher jusqu'où allait cette passion non encore assouvie de nos jours, qui scrute les forces de la nature et si cet art accompagnait un culte formel des démons : nous nous contenterons d'esquisser les rapports de la magie avec les croyances païennes et avec l'Etat religieux et moral de cette époque.
149. — Les cultes ofiiciels de la Grèce et de Rome avaient à côté de leurs cérémonies publiques, des sacrifices et des rites occultes auxquels on attribuait une vertu spéciale, infaillible pour rendre les dieux favorables aux vœux des hommes : pour peu qu'on confonde les limites qui séparaient la religion d'Etat de la magie proprement dite on retrouve le caractère magi-
(i) Suet. Dom 14.
que dans les cultes et les cérémonies privés : ainsi les cérémonies funèbres des Romains, les formules déprécatôires, telles que ce peuple les entendait et les pratiquait, offraient entr*elles une analogie si palpable, que la différence qui existait d'ailleurs entre une prière et une formule dMncantation, était plutôt dans la forme que dans l'esprit. L'évocation des dieux, pratiquée à Rome rentre tout entière dans le domaine de la magie: nous savons déjà le rôle important que l'élément jnagique remplissait en Perse dans la religion de Zoroastre, à raison de son dualisme, de son dogme d'Ahriman et de ses démons, et par l'action de l'herbe Omomi : on peut appliquer la même réflexion à la religion Egyptienne avec ses imprécations sacrées, son astrolâtrie et le caractère tout magique de sa thérapeutique: il en est de même à l'égard des Chaldéensqui ne se contentaient pas de prédire la destinée d'après les constellations, mais qui se flattaient même de pouvoir la fixer par des sacrifices et des cérémonies, de réagir eux-mêmes sur les astres, de détourner des périls imminents ou de les faire tomber sur d'autres. C'est ainsi que les procédés de la magie se répandirent de proche en proche de la Perse, de la Babylonie et de l'Egypte dans tout l'Occident, en s'amalgamant de la manière la plus intime avec les cultes et les cérémonies déjà existants.
150. — L'influence de la philosophie contribua largement à son développement : si le Stoïcisme seconda peu l'extension des procédés magiques, par son fatalisme tout physique admettant l'enchaînement des causes, le Pythagorisme en revanche lui fut plus favorable. Ce système en effet supposait une cause suprême, primordiale, antérieure à toute quantité, mais les contenant virtuellement en soi, avec laquelle il est possible d'entrer en contact, pour dominer les
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lois et Tordre du monde physique. Les derniers Pythagoriciens achevèrent d'identifier la magie avec le culte ennobli et épuré de la divinité: ce culte consistait pour eux dans la science et Fart de faire rentrer les dieuK dans le cours naturel et Tenchaînement des causes physiques, suivant les vœux et les besoins des hommes, et de les contraindre à changer en faveur de ceux-ci Tordre établi, par certains moyens, formules, sacrifices, cérémonies, adaptés au but. Dans le système de Pythagore, ce ne sont pas les dieux seulement qu*on peut se soumettre, mais encore les démons, les héros et les âmes des hommesdisséminéesdansles différentes régions de Tuniverset exerçant plus ou moins d*empire sur la nature: car tous les êtres animés sont homogènes (i) ; en vertu de cette homogénéité et de cette affinité, Tesprit humain peut agir positivement sur les êtres supérieurs, et les attirer dans le cercle de son existence et des besoins. Mais Thomme étant doué d'une àme double. Tune émanation de la divinité, Tautre produit de la nature et qui s'allie aux êtres naturels il peut, en vertu de son organisation, exercer une influence magique sur la nature.
151. — Ajoutez à ces causes le dogme platonicien des démons : Platon lui-même faisait déjà remonter à leur médiation supérieure le délire mantique et les prodiges de l'enchantement (2). On leur assignait pour séjour lapartie de Tathmosphère voisine de la terre: on leur prêtait les mêmes passions qu'aux hommes, de sorte que, comme dit Apulée, ils étaient tour à tour émus de colère ou de pitié, séduits par les présents, apaisés par les prières, sensibles aux injures comme aux démonstrations respectueuses (3). Platon en les
(1) Porphyr. vit Pytb. p. 13.
(2) Couviv. p. 1204. Phœdr. p. 1220.
(5) Apul. d. Deo Socr. p. 432. 147. oud.
faisant bons par essence et amis des hommes de bien, leur assigne un rôle plus élevé, plus conforme à celui des anges du christianisme : mais ce sont toujours des êtres accessibles à la douleur et à la joie (t). Xénocrate est le premier que nous sachions, qui a opposé à Texistence des bons démons, celle des mauvais démons, génies ténébreux et hostiles aux hommes: conception qui rentre encore dans les idées du Stoïcisme et qui agrandit le domaine de la magie en lui prêtant la sanction de la philosophie et de la religion. Suivant le but qu'on se proposait, on pouvait ainsi se livrer à la magie blanche ou à la magie noire, s'adresser à son gré aux bons ou aux mauvais génies.
152. — La magie, chez les Grecs, ne relevait pas du culte des dieux Olympiens, mais du culte des dieux d'origine étrangère, et du culte des divinités infernales', dont la cour était censée composée de démons. La magicienne par excellence était Hécate tricéphale, qu'on suppliait de donner une irrésistible vertu aux charmes, dans la préparation des procédés magiques (2). Le culte Phrjgien de la Grande- Mère des dieux étaient profondément empreint de magie, et les metragjTtes appartenaient à la race la plus active de ces empiriques populaires, qui profitaient de leur prétendue habileté dans l'art des enchantements pour s'insinuer partout.
153. — On employait les procédés magiques dans le but de frapper les autres de maladie ou de démence; Cicéron cite la perte de la mémoire comme un effet de ces moyens (3). La folie de Caligula fut attribuée à un breuvage destiné à agir comme philtre (4) : la dé^
(1) Epinom. p. 08i qss.
(S) Hor. Ep. 5. 57. sat. 1. 8.
(3) Brut. 60.
(A) Juv. e. 615.
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mencede Garacalla fut regardée comme Teffet d'une conjuration magique (i): les philtres préparés avec Fhippomanès, ou liqueurs des juments recueillies avec certaines pratiques occultes, étaient fort en vogue à Rome : les images de cire qu*on faisait fondre dans le feu se rapportent au même objet : on cite encore une infinité d'autres philtres, et une telle multitude d'amulettes et de talismans revêtus de caractères magiques, qu'il serait impossible de les énumérer : les mots ou noms Ephésiens et Hilésiens jouissaient d'une renommée spéciale en ce genre : les premiers étaient gravés sur le piédestal, la ceinture et la couronne d'Artémis d'Ephèse: ils signifiaient: Ténèbres, Lumière, Terre, Année, Soleil, Vraie âme: on les portait gravés sur une pierre ou un anneau en guise d'amulettes (2).
154. — La nécromancie qui existait dès la plus haute antiquité en Grèce et en Asie, avait une étroite affinité avec la magie: les Grecs eurent de bonne heure de ces sortes d'oracles : tel celui de Thesprotie interrogé par Périandre. Au moyen de certains rites secrets, on contraignait l'âme d'un mort à apparaître et à répondre (^: il existait un oracle du même genre en Italie, près de Misène, sur le lac Averne. Les procédés de cet art ne servaient pas seulement à découvrir l'avenir ou les secrets, mais aussi â apaiser les mânes de ceux qui avaient péri de mort violente: Maxime disait en parlant de l'oracle Italien : après avoir immolé la victime on prend le breuvage du sacrifice et l'on appelle le mort, qui ne tarde pas à apparaître sous une forme vague et hideuse, qu'on interroge et qui s'évanouit après avoir donné sa réponse (4). Indépendamment des
(1) Dio. Cass. 77. 15.
(2) Clenn. Alex. Strom. p. 568. Hesicb. s. v. (5) Herod 5. 92.
W Diss. U. 2.
établissements publics, il y avait aussi une foule de nécromanciens ou Psychagogues qui faisaient profession d'évoquer les morts. Le grammairien Apion, qui vivait du temps de Pline, assure avoir questionné Homère sur sa patrie et ses ancêtres: malheureusement il a oublié de nous transmettre sa réponse (i). Appius, contemporain de Cicéron, s*était livré à des évocations funèbres (â) : on cite parmi les empereurs Néron (s) et Caracalla (4), qui pour apaiser, Tun les mânes de sa mèreassassinée, l'autre ceux de son père et de son frère, eurent recours à Tart que les Lacédémoniens avaient eux-mêmes fait pratiquer naguères par des Psycthagogues, pour apaiser Tombre de Pausanias qu'ils avaient fait mourir.
455. — Ce qui prouve combien cet art était répandu, c'est qu'on pouvait s'y livrer ostensiblement et sans être inquiété, pourvu qu'on ne se proposât pas de nuire aux autres. Ainsi TibuUe avoue que pour s'assurer de l'amour de Délie, il s'était confié à une magicienne, qui l'avait purifié et lui avait fait immoler une brebis noire (5) à la lueur des torches. C'est parmi les femmes surtout, plus impressionnables â raison de leur faiblesse et de leur sensibilité que cette foule de Goêtes des deux sexes recrutaient leurs plus crédules adeptes. Ainsi dans Plante, un vieillard cite parmi les inconvénients du mariage, la nécessité de donner sans cesse de l'argent à une femme, pour consulter les magiciennes, les onéirocri tes et toute cette engeance (6). C'était un
(l)Plin.H. N.30. 2.
(2)Tttsc. 1.16.
(3)Suet. Ner.54. (4) Hérodiau. 4. 12. 3.
(S)Tib. Eleg. 1.2.40.64, (6; Mil. glor. 3. 1. V. 95-tOO.
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bruit accrédité dans toute Tempire que Tibère avait usé de ce moyen pour ôter la vie à Germanieus : on trouva dans le grenier de sa demeure quantité de cadavres exhumés, des fragments d*imprécations,des tables de plomb portant son nom, des ossements sanglants, et demi calcinés, tout Tappareil enfin qui servait avouer les âmes aux dieux infernaux (i).
156. — Dans les endroits où Ton sacrifiait des victimes humaines, la magie n'était pas étrangère à cette coutume, accompagnée elle-même de pratiques magiques : Pline remarque qu'en Gaule et en Bretagne la magie était fort en vogue et il la rattache aux sacrifices druidiques, qu'il regarde même comme un reste d'anthropophagie. Chez les Romains on sacrifiait principalement les enfants pour cet objet. Le décret du sénat de l'an 97 avant J.-C. qui interdisait les sacrifices humains, dut même comprendre dans cette proscription ceux de jeunes garçons et d'enfants : mais l'organisation de l'esclavage à cette époque empêcha la rigoureuse exécution de cette mesure. Cicéron put jeter à la face de Valerius ces paroles : vous avez coutume d'évoquer les ombres des morts et d'ofl'rir aux dieux de l'enfer les entrailles d'enfants immolés (2). Pline dit de Néron, qu^il ne se faisait pas faute de souiller de sang humain les pratiques superstitieuses auxquelles il se livra pendant un certain temps avec ardeur (3). Catilina, les empereurs Didius Julianus et Héliogabalc célébrèrent aussi ces abominables rites : Julien voulut user de ce moyen pour conjurer la haine du peuple: l'empereur Valérien entendit un mage d'Egypte lui reprocher d'immoler les enfants d'un père
(1) Tacit. ano. 2 69. Dio Cassius. 57. i8.
(2) Cic. in Vatio. c. 6.
infortuné, de découper les entrailles d'un nouveau né, de mettre en pièces la créature de Dieu (i). C'est ainsi qu'on voit chez Juvénal l'aruspice de Comagène promettre à la femme cupide un amant ou un riche héritage (2); « il fouille la poitrine du poussin et les entrailles d'un jeune chien, et même celles d'un enfant. » C'était un usage plus révoltant encore et très-répandu cependant que d'arracher prématurément du sein de la mère le fruit de ses entrailles, comme le fit le tribun Pollentianus, curieux d'apprendre d'un esprit révélateur quel serait le successeur de Valens (3). Max^ice renouvela cette horreur à Rome (4). Après la mort de Julien on trouva dans le temple de Carré, qu'il avait consacré aux pratiques secrètes de la Théurgie, une femme suspendue par les cheveux, avec le corps entr'ouvert (5) : on suppose que Julien lui-même avait consommé cette abomination ; mais il n'est pas invraisemblable que les prêtres de l'endroit en fussent euxmêmes les auteurs : c'est une coutume déjà indiquée dans Lucain (e).
157. — Les esprits formés à l'école de la philosophie, professaient un souverain mépris pour la magie de ces Goêtes. La plupart de ceux-ci étaient Egyptiens de naissance ou sortaient des écoles égyptiennes : les places publiques étaient le théâtre de leur savoir : entourés de tableaux pompeux et de figures d'animaux extraordinaires, qui remuaient comme s'ils eussent été vivants (7), ils se faisaient fort, moyennant quelques
(1) Dionys. Alex. ap. Eus. H. E. 7. iO.
(2) Set. 6. 5S0.
(3) Amm. Mare.29. 2.
(4) Euseb. H. E. 8. 14.
(5)Théod.H. E.5.21-9â.
(6)Pharsal.6.K54.
(7) Cela. ap. Orig. c. cela, i . p. 53. Spenc.
oboles, d'expulser les démons du corps humain, de chasser les maladies par leur souffle, d'évoquer les âmes des héros. En exceptant jusqu'à un certain point les Epicuriens, il n'y avait presque personne qui ne rejetait la magie en général et dans toutes ses formes et ne la regardât comme une simple illusion. Pline paraît faire fort peu de cas de tout ce qui s'y rattache : d'après lui, Néron après avoir été dupe de ces illusions et s'être jeté à corps perdu dans les pratiques occultes de la théurgie ne tarda pas à reconnaître son erreur et à répudier tous les rites que les mages regardaient comme une condition indispensable au succès, tels que les sacrifices d'hommes et ceux de brebis noires (i). Artémidore fait, en commençant par les Pythagoriciens une longue énumération des maîtres de l'art divinatoire, dont il engage à regarder les promesses comme fallacieuses, parce que pas un d'eux ne comprenait la véritable mantique: il tient au contraire pour très-digne de foi l'art et les formules des sacrificateurs, des aruspices, des astrologues, des onéromanciens et hépatomanciens: il suspeud son jugement sur les mathématiciens et les génésialogues, (tireurs d'horoscopes), et il garde le silence sur les différentes branches de la magie proprement dite (2).
158. — La partie la plus élevée et la plus difficile de lamagie était la théurgie, science secrète, extrêmement prônée par les Néo-Pythagoriciens et les Platoniciens et dont l'objet était d'entrer en communication non plus avec les êtres inférieurs, les démons, mais avec les dieux eux-mêmes; de provoquer leur apparition et d'en tirer parti dans ^ln but déterminé. On s'y préparait par la purification de l'âme inférieure, qu'on
(i;PliD.H. N.30.2.
(2) Oneirocrit: 2. 09.
is.
réduisait par de rudes mortifications, par la retraite et l'isolement du monde extérieur. Il fallait pour exercer la théurgie, posséder, par une révélation tenue trèssecrète les noms véritables des dieux et la connaissance des victimes consacrées et des formules de prières : cette science des noms, expression adéquate des attributs de la divinité était communiquée aux Théurges, du temps de Marc-Aurèle, par les dieux eux-mêmes, à ce que dit Proclus. Grâce au pouvoir de ces noms on obtenait des dieux l'accomplissement de toutes ses volontés (i) ; il y avait aussi des formules qui servaient comme de saufconduit aux âmes et qui avaient en même temps un pouvoir si vaste sur les êtres inférieurs, habitant les régions moyennes de l'espace, les démons, qu'elles pouvaient enchaîner les âmes qui prenaient leur essor vers le ciel (2). Les philosophes mages, adeptes de cette science, avaient leurs mystères auxquels on ne pouvait se faire initier que graduellement, pour arriver enfin à une révélation complète de la divinité (s), se manifestant' sous diverses formes, surtout sous la figure humaine, et souvent aussi sous l'apparence d'une lumière informe. Il est assez probable qu'il ne s'agissait pas ici d'un simple effet de fantasmagorie théâtrale, mais d'un état artificiellement provoqué, analogue à l'intuition magnétique, et d'une sorte d'extase, où l'on se voyait entouré d'une lumière éclatante comme ces hésychastes byzantins du 14^ siècle. Assez souvent ces hautes opérations de la Théurgie manquaient leureffet par suite de quelqu'omission, et au lieu du dieu attendu, on voyait alors apparaître un être tout différent.
{{) Procl. io Cratyl. p. 77.
(9) Arnob. 962.
(3) Prod. in Polit, p. 579.
démoniaque, d*une nature moins subtile nommé An * tithée, et qui se plaisait à bercer les ignorants des illusions les plus variées et les plus grossières (i).
(i) Arnob. 412. Jambl. myst 3. 31.