I. — GRECS
1. — CITOYENS. — GRECS ET BARBARES — LIBERTÉ POLITI- QUE — OISIVETÉ ET INDUSTRIE — CONDITION DES RICHES — ESCLAVES. — ÉDUCATION.
1 . — Le Grec était politique dans toute Tacceptioa du mot: il n'estimait rien au-dessus de la puissance, de la liberté politique et des droits du citoyen, consistant dans la participation à la souveraineté : indépendance absolue de l'Etat, abandon aveugle de l'individu au corps politique, telle était la base de sa première éducation et le principe fondamental de toute sa morale : absorber son individualité dans l'Etat, n'avoir point de volonté propre, différente de la volonté du corps so-
PAGANISME, ETC. T. IV. i
cia), c*était la règle et le résumé de tous ses devoirs. Quant à la position que Tindividu avait à occuper dans la masse, la constitution seule avait le droit d*en décider et d*avance elle traçait à chacun son rang. Comme membre de l'humanité même, il n'était pas libre de disposer à son gré de sa personne, et s'il arrivait que l'intérêt particulier contrariât ou parût seulement devoir contrarier le bien de l'Etat, l'individu était irrémissiblement sacrifié: on le foulait aux pieds lui et son droit: de là l'ostracisme à Athènes, à Mégare, à Milet, à Argos et le Pétalisme à Syracuse.
2. — On voit donc que la justice des Grecs peut se réduire à cette maxime : tout est honnête qui est utile à l'Etat. La moralité et la vertu consistent dans la conformité de la volonté individuelle avec la volonté de l'Etat et dans l'aptitude à servir celui-ci et à se rendre aussi utile que possible au bien public. La religiosité des Grecs avait le même caractère politique : le culte des dieux était prescrit et réglé ponctuellement pour chacun d'eux par l'Etat, censé lui-même d'institution divine. On s'acquittait des préceptes de la religion uniquement en vue du bien public et comme d'un devoir politique.
3. — 11 n'y eut cependant jamais de confédération grecque proprement dite : la Grèce était une agglomération de petits états isolés, restreints souvent à l'enceinte d'une ville ou aux limites d'un territoire très-resserré : unis cependant par la similitude du langage, des mœurs, des conceptions religieuses et des institutions nationales, tous les Grecs éprouvaient un commun instinct de répulsion pour les barbares, c'est-à-dire pour les peuples qui n'appartenaient pas à leur nationalité. Sous ce nom, ils ne comprenaient pas seulement ces hordes sauvages qu'ils dominaient de toute leur supériorité, qui n'avaient jamais formé d'association régu-
ET judaïsme. 7
iièrc et dont la plupart vivaient dans une honteuse et abjecte servitude: ils retendaient et aux Egyptiens, dont ils tenaient en si haute vénération les traditions antiques et la science hiératique : et aux Carthaginois, dont Aristote lui-même trouvait la constitution civile digne d*étre admirée et comparée à celle des Grecs (i): et aux Phéniciens, et aux Etrusques, et aux Macédoniens, et aux Romains eux-mêmes. Ils se croyaient doués à la fois de toutes les qualités qui distinguaient éminemment quelques-unes de ces nations, et bien qu'ils eussent beaucoup emprunté à toutes, on ne peut cependant leur refuser la gloire d'avoir toujours perfectionné ce qu'ils en avaient reçu, et de l'avoir adapté avec beaucoup d'harmonie à l'organisme d'une constitution embrassant l'homme tout entier. C'est pourquoi Maxime de Tyr compare l'âme affranchie du corps et ravie dans les régions supérieures à un homme qui passe d'un pays barbare en Grèce (2), et Socrate exprimait une opinion commune à tous ses compatriotes en remerciant chaque jour les dieux, de l'avoir fait naître homme et non animal, mâle et non femme-, Grec et non barbare.
4. — Entre les Hellènes et les Barbares, il existait et il devait exister une hostilité naturelleet nécessaire (3): le peuple grec, à ce que les poètes et les orateurs se plaisaient â lui redire, était formé par la nature et appelé par les dieux à régner sur les Barbares. Quant à l'opinion émise par quelques philosophes, comme Démocrite, Socrate, Platon que le contraste n'était pas si tranché entre les Grecs et les Barbares, qu'il existe un point de vue rationnel, d'où le genre humain tout entier apparaît comme un tout organique, les Grecs n'étaient
(l)Pol.5. 10.
(2) Diss. 15. 6.
(3) Plat. Rep. 5n0. Démosth. adv. Mid. 40.
pas encore en état de s*en rendre compte : le mot d'Humanité même leur était étranger: c'est dans la lettre d'Apollonius de Thyane, écrite vraisemblablement sous l'influence chrétienne, qu'on trouve énoncée pour la première fois cette maxime qu'il faut regarder l'univers comme sa patrie, et tous les hommes comme*des frères et des amis liés par la communauté d'origine (i).
5. — Pour les Grecs le droit des gens n'avait donc pas de raison d'être, par rapport aux Barbares, et sauf le respect dû aux ambassadeurs étrangers, principe admis en droit mais très-souvent violé en fait, il n'existait aucune tradition à cet égard: il n'intervenait même aucun élément de droit public entre les états isolés ni dans leurs relations mutuelles : c'était le droit du plus fort qui l'emportait et c'était une maxime ouvertement professée, que l'homme devait borner tous ses soins à opprimer son semblable de manière à n'en être pas opprimé lui-même (2), ou comme Périclès le disait aux Athéniens, qu'on pouvait impunément encourir la haine des autres pourvu qu'on s'en fit craindre (3). Les dieux eux-mêmes, dirent les Athéniens aux citoyens de Mélos, ont appris aux hommes, par leur exemple, l'usage que le plus fort doit faire de sa puissance pour se soumettre le plus faible (4): même au i^ siècle le rhéteur Aristide traitait encore de pédants et de sophistes, ceux qui prétendaient mettre en discussion l'équité de cette prépondérance naturelle du fort sur le faible (5) : quant aux Grecs, ils abusaient de ce droit de la force, le seul qu'ils connussent et admissent dans leurs relations internationales avec tant
(1) Ap. PbUostr. p. 395. Ep. U,
(2) Thuc. I ; 76-77.
(3) Ibid. 3. 37. 40.
(4) Ibid. 5. 105
(5) Aristid. Pauathen. 1. 988. Dindorf. cf. or. (44. 1. 88)
ET judaïsme. 9
de rigueur et de brutalité, qu'en étudiant leur histoire, on se demande si Tastuce et la cruauté n'étaient pas les traits les plus saillants du caractère national. Des masses d'hommes égorgés, des populations entières exterminées, des femmes et des enfants vendus comme esclaves, toutes ces horreurs sont commises de Grecs à Grecs, non dans les transports furieux excités par la résistance et le combat, mais après la victoire, de sangfroid, avec réflexion et suivant un plan froidement ordonné. Démocraties et aristocraties, Athènes et Sparte rivalisèrent d'odieux : et comme l'égoïsme de l'ambition et de la cupidité, n'armait pas seulement les Etats les uns contre les autres, mais qu'il introduisait aussi l'esprit de révolution et de parti dans chacun d'eux en particulier, on vit fréquemment cet abandon déjà signalé de toute individualité au profit de l'Etat, produire de terribles collisions où l'aristocratie et la démocratie ne laissaient pas même à l'individu la liberté de s'abstenir et de rester neutre: heureux encore si l'on se contentait de bannir et de dépouiller le parti vaincu : mais rarement on usait de tant de clémence! Cet égoismedes partis qui étouffait tout esprit public, en^ gendra bientôt l'égoisme individuel, tombeau de toute aspiration noble et généreuse: de là, comme le signale Aristote, ce serment par lequel les chefs des oligarchies s'engageaient dans les Hétairies à être les ennemis de la démocratie et à lui faire tout le mal qu'il était en leur pouvoir de lui faire (i) : Socrate se plaint qu'il sort plus de bannis et d'exilés, d'une seule ville qu'il n'en sortait jadis de tout le Péloponèse (s) : aussi la Grèce fourmillait-elle de gens qui n'avaient plus de patrie, et qui se réunissaient en bandes mercenaires, avides de
(1) Pol. 5. 7. 19 (â) Arcbidam. 08.
iO PAGANISME
pillages et de meurtres, et toujours prêtes à vendre leurs services au plus offrant. En même temps que la liberté et l'indépendance politique, toutes les bases de la morale grecque s'écroulèrent sans retour: chacun réclame la justice pour soi, disait Aristote, et personne ne l'observe dans ses relations avec autrui (i). •
6. — L'idée de liberté était dans l'antiquité, et surtout chez les Grecs, tout autre que ce qu'elle fut plus tard chez les nations chrétiennes: en effet l'idée de la conscience n'existant pas à cette époque, ou offrant au moins un sens tout différent de la même idée, ennoblie sous le règne du christianisme, la liberté, telleque nous la concevons aujourd'hui n'existait ni en théorie ni en pratique. Le Christianisme a fondu les convictions morales et religieuses de l'homme en un tout indissoluble: ce principe de moralité dévoloppé dans son cœur et réglé par la religion, cette conviction qu'il est responsable de chacun de ses actes devant le Créateur à qui rien n'échappe, ce sentiment intime qui s'appelle la conscience, est ou doit être en effet la règle unique et souveraine des actions de l'individu : le cœur humain qui ne peut reconnaître au pouvoir émané de l'Etat lui-même une action suprême sur sa conscience, éprouve alors un irrésistible besoin d'agir et de se porter suivant ses inspirations: la liberté pour lui, c'est la faculté de donner au cercle dans lequel il peut se mouvoir l'extension la plus large, tout en respectant les limites tracées par la conscience et indépendamment de toute tutelle politique ou administrative; il a besoin de régler, de poursuivre, de garantir ses propres intérêts, soit par lui-même soit avec le concours de ceux qui partagent ses idées et ses opinions, et il regarde comme le devoir de l'Etat de res*
(1) Pol. 7. 3. 8.
ET JUDAISHE. i\
pecter et de défendre son libre arbitre, par tous les moyens du droit et de Tautorité, mais sans s*immiscer jamais dans sa conscience ni prétendre la réglementer.
7. — Il n*en était point ainsi en Grèce : l'individu se savait autant tout le membre d*un petit corps politique, dont les vues et les intérêts n'avaient de mystères pour personne et dont les succès dépendaient étroitement des siens propres. Quant à la religion elle avait extrêmement peu d'influence sur ses convictions : la majeure partie de ses actes n'allait pas au-delà des honneurs routiniers qu'il rendait à ses dieux: il ne connaissait de bien et d'honnête que ce qui était favorable au bien de l'Etat et par suite aux intérêts bien entendus des particuliers. C'était là la mesure de ses convictions, et il n'eût pu en être autrement que dans un esprit dirigé par la foi dans ses moindres mouvements: le but du bien public sanctifiait tous les moyens, et dans les choses où l'intérêt général eût pu souffrir quelqu'atteinte, prétendre être libre et vouloir s'en référer à son libre arbitre, eût été aux yeux des Grecs un acte de révolte, une tendance égoïste, hostile à l'Etat. Il n'était donc aucune circonstance de la vie où l'individu pût ou osftt se montrer libre et s'aflranchir de la tutelle de l'Etat; il était loin du reste de la subir comme un joug, parce qu'ayant coopéré à la confection des lois, en vertu desquelles elle s'exerçait, il se sentait ainsi investi lui-même d'une partie de la souveraineté: il n'était pas insensible non plus à l'idée de contribuer comme magistrat à l'exécution de ces lois: il n'y avait pas en effet de magistrature privée, chargée d'intérêts particuliers ou de spéculations personnelles. Dans l'antiquité le terme de liberté est donc synonyme de celui de participation à l'autorité de l'Etat, avec la volonté de se soumettre, confondu dans la foule, à la
plupart des lois établies, si larges que fussent les empiétements de celles-ci sur le for intérieur. La volonté de TEtat était celle des individus, au moins du plus grand nombre, les lois elles-mêmes étaient autant de pactes, en vertu desquels tous s'obligeaient solidairement à une certaine manière d'agir. Quant aux minorités qui succombaient dans ces luttes, les riches par exemple quand il surgissait une loi toute en faveur des classes pauvres, elles n'avaient aucune protection à attendre, aucune liberté à espérer : c'étaient des vaincus sur lesquels le droit du vainqueur sévissait sans merci. Dans les républiques de la Grèce il était possible aux individus de se pourvoir contre les individus, mais jamais contre l'Etat, c'est-à-dire, contre la majorité.
8. — On sait jusqu'où était poussée à Sparte la tutelle politique et la sujétion domestique : suivant nos idées et au point de vue moderne le Spartiate était certainement l'être le moins libre qu'on pût imaginer: quant à lui il était d'un tout autre avis: les lois de Zaleucus et de Gharondas mettaient au nombre des délits punissables la seule fréquentation des mauvais citoyens (i) : l'usage du vin pur, non ordonné par les médecins, emportait la peine capitale (s) : à Athènes la loi déterminait combien de fois par mois l'époux devait cohabiter avec sa femme (s) : le suicide fut assimilé à un vol commis au préjudice de l'Etat: à Sparte le suicidé était privé de sépulture: à Athènes on lui tranchait le poignet droit (4).
(1) On pouvait ioteuter des poursuites contre rindividu suspect de tuut4fn?uM. Diod. 12-12.
(2) Athen. 10. 33.
(3) Plut. Sol. 37. Amator. 769.
(4) Aristor. Etb. nid. 5. 1 1
ET JUDAISMB. i3
9. — En vertu de sa position, FEtat exerçait un droit illimité sur la propriété particulière: le législateur de Platon va jusqu'à dire : vous ne vous appartenez pas à vous-même et ce que vous possédez ne vous appartient pas davantage: vous appartenez corps et biens à toute la famille, .et cette famille elle-même avec tout ce qu'elle possède est encore plus étroitement à TEtat (i). Sparte basa sa constitution sur ces principes et elle en fit même une application si large dans la division de la propriété, qu'il fut interdit sous peine de mort, de posséder de l'argent et d'exercer aucune industrie : Toisiveté obligatoire, Téducation exclusivement guerrière et la vie en commun ne permettaient pas de tirer parti de quelque genre de travail que ce fût. Cet état de choses devait entraîner fatalement la ruine de Sparte par la pauvreté et le dépeuplement: en l'an ^0 av. J.-C. toute la propriété foncière se trouvait concentrée entre les mains d'une centaine d'individus.
10. — A Athènes, où le pouvoir public résidait tout entier dans les assemblées des citoyens, les classes pauvres avaient à raison de leur supériorité numérique une prépondérance marquée sur les classes opulentes : toutes les charges retombaient sur les riches: les autres se faisaient nourrir et entretenir aux frais de TEtat, c'est-à-dire, aux dépens des riches et des alliés. Ce n'était que fêtes pompeuses, jeux et spectacles grandioses : aussi Athènes était le paradis des citoyens pauvres : on les payait pour assister aux assemblées populaires, et comme Héliastes, ils participaient à d'abondantes distributions de blés. Les victimes offertes aux dieux, chargeaient leur table : les fêtes et les orgies se succédaient sans interruption: le peuple de son côté s'entendait à exploiter les riches d'une façon
0)Lcgg 1J.923.
ruineuse: il avait entr*autres ressources, la liturgie de la choragie, de la gymnasiarchie, de Tarchithéorie et de la triérarchie : la dernière surtout comprenant Tarmement et Tentretien des vaisseaux, fut Técueil de plus d'une fortune considërabler Une autre cause de ruine c*Gst que Fadministration de la justice était aux mains des pauvres : ëpée de Damoclès, suspendue sur la tète des riches et dont ceux-là tenaient le fil. Indépendamment de Tarëopage, il existait au moins dix tribunaux, où les pauvres, qui remportaient encore ici par leur importance numérique, siégeaient pour juger les riches, et aimaient à repaître leurs yeux du spectacle de ces hommes tremblants devant leur sentence, et à qui les formes judiciaires n'offraient elles-mêmes presqu'aucune garantie.
11. — Il n'existait chez les Grecs ni jurisprudence, ni législature : le droit, soumis à de nombreuses variations, par les changements continuels qu'introduisaient dans les lois le caprice ou la volonté des majorités, ne faisait pas l'objet d'une étude scientifique. Il s'en fallait de beaucoup qu'on attachât autant d'importance qu'à Rome, à la stricte observance des formes destinées à en protéger l'exécution. Aussi plus les juges avaient de latitude, plus ils abusaient de leur autorité et se laissaient influencer par l'envie, la haine, le caprice, l'esprit de parti. En général les orateurs faisaient bien moins a(>pel au sentiment de la justice qu'ils ne ménageaient les intérêts et les passions des juges (i) :1a loi faisait à tout citoyen un devoir impérieux de dénoncer en justice tout individu suspect d'attenter au bien public : c'était ouvrir une large car-
Ci) Voyez par exemple: Isocr. c. Lochit. (Oratt. aU. ii. 475.) et Démosthènes dans son discours contre Midias. On retrouve le même fait souvent reproduit chez Isée. (Oratt. att. m. 5i.)
ET judaïsme. 15
rière aux désordres des Sycophantes, (Limiers de la démocratie), qui cumulaient la double industrie de la délation et de la plus ignoble servilité. Le vague même de ces termes: bien public, prétait ample matière à la délation et celui qui en devenait la victime obtenait rarement la permission de se justifier (i). Les amendes pécuniaires se payaient entre les mains des juges eux-mêmes (i), qui les versaient dans la caisse de TEtat, de manière qu'elles formaient une sorte de revenu indirect pour ces mêmes fonctionnaires : les riches se trouvaient ainsi placés entre deux alternatives également fâcheuses : cacher leur richesse pour marchander le silence vénal des sycophantes qui menaçaient de les dénoncer ou chercher à se ménager la faveur du peuple par de viles adulations et d*amples largesses. Pour les hommes surtout dont la position ou la fortune était le point de mire de Fenvie et de la cupidité d*autrui, il n*y avait ni sécurité ni existence supportable dans une ville où la démocratie régnait en despote, ne reconnaissant aucun pouvoir au-dessus d'elle, disposant sans en rendre compte à qui que ce fût de la personne et de la propriété des citoyens. Aussi ces personnages prenaient-ils soin de s'effacer le plus possible et de ne faire dans leur ville natale que de rares et courtes apparitions : c'est un fait qu'on remarque surtout dans les dernières années de la guerre du Péloponèse, et dans les temps qui suivirent jusqu'à la chute de l'indépendance d'Athènes.
12. — L'aversion du travail et le penchant à l'oisiveté sont un trait caractéristique des peuples de l'antiquité en général. Ce mépris du travail atteignait surtout les arts mécaniques et les industries manuelles.
(1) Isocrat. de antid Oratt. ait. ii. 351.
(2) Demostb. c. Aristogit. 1. or. att. v. 9!i.
16 PAGAMISIIB
Les Germains, dit Tacite, ne peuvent souffrir le repos, mais ils aiment cependant le désœuvrement : ils regardent comme une lâcheté indigne d*eux d*acquérir au prix de leur sueur ce qu'ils peuvent conquérir au prix de leur sang: ils abandonnent aux femmes, aux vieillards et aux infirmes les soins domestiques et les travaux champêtres: eux préfèrent passer le temps à dormir et à manger (i). Les Gaulois tenaient pour honteuse toute espèce de travail, môme l'agriculture (s). Les Tartesses en Espagne, se glorifiaient de ce que Hatis, leur premier législateur, eût créé une loi par laquelle tout travail était interdit aux citoyens libres et réservé aux esclaves (5). Les Lusitaniens et les Cantabriens chargeaient leurs femmes et leurs esclaves des travaux nécessaires: eux préféraient vivre de rapine (4).
13. — Je ne saurais affirmer, dit Hérodote, si les Grecs tiennenf des Egyptiens le mépris qu'ils font du travail, parce que je retrouve le même préjugé, chez les Thraces, les Scythes, les Perses et les Lydiens : en un mot parce que chez la plupart des Barbares ceux qui apprennent les arts mécaniques, et même leurs enfants, sont regardés comme les derniers des citoyens : tous les Grecs étaient élevés dans ces principes (5), particulièrement les Lacédémoniens ; et ce n'est pas seulement le travail manuel qui répandait cette déconsidération sur les professions laborieuses, mais le salaire lui-même qui en est le prix, et qui met les ouvriers dans la dépendance des marchands ou des chalands (6). Aussi plusieurs Etats, Sparte entr'autres, excluaient
(i) Germ. 14. 15.
(â) Cic. de Republ. 3. 6.
(3) Justin. 44. 4.
(4) Ib. 44. 3
(5) Hérod. 2. 167.
(6)Aristot. Pol.3.2.8.
ies Artisans des fonctions civiques: à Thèbes, pour être apte à prendre part aux affaires publiques, il fallait avoir renoncé au commerce depuis au moins dix ans (i): on croyait que Texercice d*un métier ne pouvait convenir qu'aux esclaves et aux non-citoyens, et l'artisan libre se fût trouvé déshonoré aux yeux de tons d'avoir les esclaves pour concurrents. La vie sédentaire, l'éloignement de l'agora et des gymnases, le manque d'éducation, étaient pour les Grecs autant de griefs qui leur rendaient odieuse la qualification d'artisan, et méprisable le travail manuel (s). On ne pouvait se résoudre à regarder comme un honnête homme, celui dont l'existence sédentaire s'écoulait au fond d'un atelier, où la liberté n'avait point accès (3) : les Corinthiens seuls formaient une exception déjà signalée par Hérodote: aussi à Athènes le commerce et l'industrie étaient aux mains des étrangers, ou exercés par des esclaves loués ou vendus, ou par des mercenaires presqu'assimilés aux esclaves. Il n'y avait pas en un mot de classe moyenne : le citoyen d'Athènes, si pauvre qu'il fût, était surtout jaloux d'être libre, c'est-àdire, oisif, et de s'occuper des affaires de l'Etat qui subvenait à ses besoins. Sa journée se passait à l'Agora, dans les assemblées du peuple, aux tribunaux, aux gymnases, aux théâtres: chacun de mes vingt mille compatriotes, disait Démosthènes, court à l'Agora vaquer soit aux affaires publiques, soit à ses intérêts privés (4). Les lois s'avisèrent toujours de mettre des bornes à ce désœuvrement général: la démocratie s'empressa de les abroger, comme portant atteinte à sa liberté. Le toit domestique n'était qu'un abri qu'on
(I) Aristot. Pol. 3. 5 4.6.4.5.
(â) His. Poliu 8. 2. Plat. Rep. 6. 495. 9. 390.
(3)Xenopb.aec.4. 2.
(4) Demosth. Aristog. 1. 51.
i g PAGANISME
regagnait au coucher du soleil pour y passer la nuit. 14. — Les métiers et le petit commerce étaient donc abandonnés en partie aux esclaves, en partie aux domiciliés : mais ces derniers étrangers, quoique Grecs, — ceux qui ne Tétaient pas n'étaient jamais qualifiés que de barbares, — ces étrangers, dis^je, ne pouvaient jouir d'aucun privilège ni acquérir de propriété f<mcière, et se trouvaient, par ce seul fait, exclus de tous les droits attachés à la propriété: ils ne pouvaient épouser des filles de citoyens : la protection d'un patron indigène leur était indispensable pour être admis & faire valoir leurs droits en justice. Tout Grec qui franchissait les murailles de sa ville ou les frontières de son petit territoire, devenait de ce moment un étranger (i) : ainsi il fallut établir une convention spéciale pour que les habitants des deux villes de la Crète pussent contracter mariage (s). Dans les Etats modernes la naturalisation des étrangers les égale aux citoyens et l'assimilation est complète dès la première génération : dans l'antiquité les incapacités politiques et les exclusions générales, atteignaient même les descendants d'un immigré. On ne peut toutefois méconnaître que la condition des étrangers fut encore toujours meilleure en Grèce qu'en Orient. En Egypte et en Perse, par exemple, l'étranger était impur aux yeux de la religion, et tout commerce avec lui communiquait une souillure. L'hospitalité envers les voyageurs, regardée par les Grecs comme une loi sacrée, adoucissait un peu les rigueurs du droit forain dans leurs relations intérieures. Cependant, il existait, au moins à Sparte, une loi dite Xénélasia, qui défen-
(1) Bockb, sUatshausbalt der Attien. 1. 154. d'après Démosthène pro Phorus. 6.
(2) Sainte Croix. Légi&laUon de la Crète p. 358,
ET judaïsme. 19
dait aux étrangers de s*y établir et souvent même de rendre de simples visites de voisinage (i).
18. — L'esclavage était le fondement sur lequel reposait tout rédifice social et politique de la Grèce : il n'était pas un Grec qui conçut le moindre doute sur l'équité et la nécessité de cette condition. C'était un ordre de choses si naturel à leurs yeux, qu'ils ne soupçonnaient pas qu'on pût y suppléer d'une autre manière. Que seraient devenues les constitutions et les libertés politiques de la Grèce, si le travail des esclaves supprimé, on se fut trouvé réduit à travailler soi-même ou à se prêter aux autres dans un but mercenaire. Suivant Aristote il n'y a d'association parfaite que celle formée d'esclaves et d'hommes libres : l'esclave n'est qu'un instrument vivant, comme l'instrument est un esclave inanimé (2).
16. — Le Philosophe de Stagire en effet, développe une théorie complète de l'esclavage, institution dont il faut, dit-il, chercher le principe dans la nature même de l'ordre social: l'esclavage est nécessaire, car une maison bien réglée ne peut se passer de serviteurs ; il est juste, car il répond à une loi naturelle, en vertu de laquelle la plus grande partie des hommes, les barbares s'entend, se compose d'esclaves nés uniquement pour être gouvernés et pour obéir: véritables pupilles qui n'ont tout juste que l'intelligence nécessaire pour comprendre ce qu'on leur ordonne. Les esclaves et les animaux domestiques se prêtent à nos besoins à peu près de la même manière : le maître étant à l'esclave comme l'artisan à l'outil, ou comme l'âme au corps (5), l'un n'a pas plus de droits aux égards de
(!) Plot. Lycurq. 37.
(3) PoUC. I. 3. EUi. Nicom. 8. 13.
(3) Eth. Nicom. 8. 13.
Tautre que son cheval ou son bœuf, attendu qu'il n'existe entr*eu3C aucune communauté ni aucune solidarité. Mais Aristote se souvient que Tesclave pourrait bien être homme, et tout en faisant ressortir le contraste de cette distinction forcée, il est d'avis cependant que s*il est homme en effet, le maître peut éprouver pour lui quelqu'attachement.
17. — Le nombre des esclaves remportait de beaucoup sur celui des hommes libres : le recensement de Démétrius de Pbalères, porte à 20 mille le chiffre des citoyens, à 10 mille celui des métœciens, à 400 mille celui des esclaves de FAttique (i), et les femmes, dont le nombre était toutefois beaucoup moindre que celui des hommes ne figurent pas dans le dernier chiffre. À Sparte, on comptait sur 36 mille concitoyens 244 mille Ilotes et 120 mille périœciens, dont la condition ne différait de celle des esclaves qu'en ce que les maîtres ne pouvaient ni les mettre à mort, ni les vendre hors du pays. Il y en avait à Gorinthe 460 mille, et à Egine environ 470 mille. La plupart étaient employés à la culture des terres, aux travaux des mines et des fa* briques. Les uns descendaient des aborigènes vaincus, les autres s'achetaient aux marchés d'esclaves qui se tenaient dans toutes les grandes villes: d'autres étaient nés dans la famille, soit du maître et d'une esclave, soit de couples esclaves, bien qu'il n'existât pas ordinairement d'union régulière entre les esclaves des deux sexes : c'était une tolérance gratuite de la part du maître et privée de tout caractère et de toute garantie légale {à): le maître pouvait toujours rompre cette union, sans que l'esclave eût la liberté d'y consentir ou de s'y opposer. On trouvait d'ailleurs plus économique d'acheter des esclaves adultes et forts que d'en
(1) Atbén. 6. p. 272.
(2) XéDoph. Oc. 9 5.
ET judaïsme. 21
élever depuis lent naissance, et ceux qui étaient nés dans la famille, QEcotribes, étaient en général d'autant plus maltraités qu'ils étaient plus utiles: ceux qu'on vendait au marché y étaient exposés tout nus: c'étaient, ou des prisonniers de guerre, quelquefois même des Grecs, ou des malheureux réduits à cette condition par la piraterie ou par l'enlèvement. Les premiers, s'ils étaient grecs, pouvaient toutefois se racheter dans certains cas : on peut évaluer au dixième le nombre de ceux que la guerre avait réduits à la servitude: quelquefois on leur procurait les moyens de se racheter: d'autres fois on poussait l'acharnement jusqu'à les leur refuser: les MétCBciens qui ne pouvaient payer les im-
pots, ou qui n'avaient pas de patron, les enfants trouvés, les étrangers qui avaient acquis subrepticement le droit de cité, étaient également vendus comme esclaves. Hais les Barbares, Carions, Phrygiens, Thraces, Cappadociens l'emportaient toujours : les grands marchés de Chio, Samos, Gypre, Ephèse, Athènes approvisionnaient toute la Grèce. Du temps de Strabon les pirates Ciliciens vendaient à Délos des milliers d'esclaves dans un jour (i) : il n'était pas de si mince particulier qui n'eût au moins un ou deux couples d'esclaves, qui l'accompagnaient dans ses courses (2). S'il était riche, sa suite était plus nombreuse: les filles des patriciens ne sortaient pas sans être escortées d'une troupe de servantes (s). Platon admet en règle générale qu'à Athènes un homme riche possède au moins 80 esclaves (4). Celui-là pouvait dire comme Démocrite: j'emploie les esclaves comme les membres du corps, chacun a son usage particulier (5).
(1) Strab. 7. p. 467.
(2) Athen. 6. 88.
(3) II). 13. p. 582.
(4) Rep.9. p. 578. — (5) Stob. floril. 62. 45.
18. — En général la condition des esclaves n'était pas si dure chez les Grecs que chez les Romains: elle était assez douce à Athènes, où la constitution leur garantissait bien des droits qui n'appartenaient ailleurs qu'aux hommes libres (i) : ainsi, il n'était pas permis de frapper les esclaves étrangers, et sauf la chevelure, qui était rasée, ils ne portaient aucun vêtement ou aucun signe extérieur qui les distinguassent des hommes libres: le maître ne pouvait pas tuer ses esclaves: libre à lui du reste de les maltraiter à son gré, de les mutiler, de les battre jusqu'à les estropier: plusieurs milliers d'entr'eux, travaillaient enchaînés dans les mines (2) : en cas de sévices, Tesclave pouvait se réfugier dans un asile, comme le Théséion, ou aux pieds des autels et implorer la piété du peuple, afin qu'on l'adjugeât à un autre maître (3) : les esclaves fugitifs étaient souvent marqués au front avec un fer rouge.
19. — Sous plus d'un rapport, la condition des serfs de l'Etat différait de celle des esclaves privés: c'étaient pour la plupart des Aborigènes subjugés par ia conquête : tels, les Pénestes en Thessalie, les Mariandynes bithyniens, à Héraclée du Pont, et surtout les Ilotes en Laconie. L'Etat laissait ceux-ci à la disposition des particuliers, mais ils ne pouvaient ni les vendre ni les affranchir: ils avaient une famille et des habitations séparées. Ils étaient tenus de servir leurs maîtres et de leur payer en nature un tribut perçu sur les fruits de la terre. Tous les anciens s'accordent à décrire leur son sous les plus sombres couleurs. Il est cependant permis de douter que les détails relatés par quelques
(1) Xénoph. de Rep. Ath. 1. 13.
(2) Atben. 6. p. 272.
(3) Plut Thés. 36 PoU. 7. 13.
ET judaïsme. 23
historiens, comme Hyron (t) soient exacts et qu'ils constituassent des faits permanents : ainsi en admettant que ce fut une coutume réellement établie que de les battre chaque année, pour exiger leurs services et de les contraindre à porter un vêtement infamant, on aurait peine à comprendre que les Spartiates les eussent si fréquemment admis dans leurs rangs sur les champs de bataille. 11 est certain que la Kryptia n'était pas une véritable chasse aux ilotes, mais il n'est pas moins vrai que beaucoup d*entr'eux qui se laissaient surprendre malgré l'avertissement préalable, étaient impitoyablement égorgés dans ces barbares exercices: quoi qu'il en soit, les Ilotes, comme les Pénestes deThessalie, étaient toujours prêts à profiter de la moindre calamité publique pour secouer le joug de leurs tyrans: les Spartiates s'en défiaient comme d'ennemis rusés et dangereux et ils cherchèrent en toute occasion à étouffer leurs tentatives de sédition dans les flots de sang. Dans la guerre du Péloponèse on affranchit trois mille d'entr'eux qui s'étaient distingués par leur bravoure. Ils disparurent tout à coup, massacrés dans l'ombre (â). Aussi les Ilotes et tous les esclaves de Sparte nourrissaient une haine si profonde contre leurs maîtres que suivant l'expression d'un témoin oculaire, en 597 av. J.-C, ils eussent avec bonheur mis en pièces et dévoré tout vifs leurs impitoyables oppresseurs (s). 20. — Toute déposition en justice, faite par Tesclave était accompagnée de la torture et tous les orateurs athéniens Lysias,Antiphon, Isée, Isocrate, Démosthène, Lyciirgue s'accordent à louer cette institution. Ce que le serment était pour Thomme libre, la torture l'était pour l'esclave, et l'on attribuait à cette épreuve beau-
(l)Ap.AlbeQ. If.p. 057.
(i) Thncid. A. 80.
(3) Xénoph. Hell. 3. 3. 6.
coup plus d*efficacité et de certitude qu*à toute autre (i). A Athènes on faisait peu de cas de la preuve juratoire ; on ne regardait comme témoignage suffisant dans les affaires qui intéressaient TEtat ou les simples particuliers que celui qu'on arrachai taux esclaves par la question (s). Démosthènes opinait toujours pour ce moyen d'arriver à la vérité : quand il avait épuisé tous les autres arguments il avait recours à celui-ci pour clore la discussion (z) ; il le tenait en réserve comme un de ses moyens les plus puissants : l'accusé présentait ses esclaves à la torture, et le délateur l'exigeait à peu près comme de nos jours la partie civile défère le serment à la partie adverse. Il était dangereux d'éluder cette exigence : Andocide s'étant refusé à li^Tcr un de ses esclaves à la torture, on le tint convaincu du crime qui lui était imputé (4). Les femmes étaient aussi exposées que les hommes à ce traitement barbare, quelquefois même davantage, surtout quand il s'agissait d'un délit domestique dont on les supposait connaître quelques particularités. Si l'esclave sortait de la torture estropié ou grièvement blessé, un léger dédommagement pécuniaire était alloué au maître à titre d'indemnité (s). 21. — On croyait généralement que tout esclave a l'âme foncièrement corrompue, et qu'il y a au moins imprudence à se fier à un esclave dans les moindres choses (6). Quelques philosophes, comme Platon, conseillaient de ne pas tenir beaucoup d'esclaves de même pays et de même langue, de les traiter avec rigueur et de les châtier sans pitié : de simples remontrances
(l)Anyph.p 778.
(â) bocr. Trapezit. 27. Isœus de luered. Ciron. p 202.
(3) D^imosth. Contr Aphob. or. att. v 136.
(4) Plut. vit. X. orat. Aodoc. 3. S34.
(5) Dém. c. Neacr. p. 1387.
(6) Plat. Legg. 6. 777.
ET judaïsme. 25
n'eussent fait que les amollir et Ton ne devait communiquer avec eux que pour leur donner des ordres (i). Suivant Platon le mépris des esclaves est le cachet d'une bonne éducation (2). La condition morale des esclaves prétait d'ailleurs ample matière à ce mépris et à ce ravalement : en règle générale toutes leurs actions n'avaient que deux mobiles: la crainte et la sensualité: assouvir celle-ci dans lesécartsles plus honteux et dans ses formes les plus dépravées: gourmandise, ivrognerie, lubricité: tromper et voler le maître avec assez d'habileté pour éluder son ressentiment: tels étaient les problèmes que l'esclave prenait à tâche de résoudre. Les conséquences morales de cette distinction des castes, n'étaient pas moins préjudiciables au maître qu'à l'esclave lui-même. Les Grecs n'ignoraient pas que ce despotisme sans limites et sans contrôle viciait profondément le cœur humain et contribuait largement à y développer et à y entretenir tous les germes de l'orgueil, de la défiance, de la colère, de la haine et de la lubricité : ils excellaient à dépeindre leurs tyrans sous des traits hideux: mais ils ne voulaient pas s'avouer que l'esclavage fût la tyrannie en petit, bien que le spectacle des effets de ce cruel despotisme frappât sans cesse leurs regards. Le maître voulait-il abuser de son esclave, mâle ou femelle, pour assouvir sa brutalité, celui-ci ne pouvait naturellement pas songer à la résistance. Venait-il à se dégoûter de la misérable victime de ses passions, il la cédait à bail à un Pornéîon (3), ou bien encore il la vendait au propriétaire d'un établissement de débauche: il n'était pas rare que les joueuses de flûtes, vendues dans une orgie, passassent
(1) Lcgg. p. 778.
(2) Rep. 8. 549.
(5)Antiph. p. 611.
en plusieurs mains (i): on mettait au nombre des devoirs de Thospitalité, de prêter à son hôte une esclave delà maison, pour la nuit (2): fût-elle-méme affranchie, Tesclave n'avait d'autre ressource que de continuer ou d'embrasser le métier de la prostitution.
22. — C'est surtout dans l'éducation de la jeunesse que les funestes effets de l'esclavage ressortent de la manière la plus sensible. L'éducation de l'enfant dans les premières années de sa vie était l'œuvre de la mère et des esclaves du logis: à partir de l'adolescence et jusqu'à 17 ans, le père donnait au fils un pédagogue: celui-ci était encore un esclave, chargé d'accompagner partout son disciple, de le mener aux écoles et aux Palestres, et de le tenir surtout en garde contre les sollicitations des Pédérastes. Souvent on confiait ces fonctions à un esclave déjà usé que des infirmités corporelles ou un âge avancé rendaient impropre à d'autres occupations : ainsi Périclès avait lui-même donné pour pédagogue à son neveu Alcibiade, le plus inutile de ses esclaves, le vieux Zopyre.
23. — L'instruction scolaire était répandue jusque dans le village, mais Tétat ne s'occupait guère des maîtres ni des écoles: tout cela était du domaine privé : point d'instruction publique dans l'acception moderne : tout particulier était libre d'ouvrir une école, et l'on a même des exemples d'esclaves voués par leurs maîtres à cette profession, fort déconsidérée du reste, comme tous les emplois salariés. Aussi Platon voulait que tout l'enseignement de l'Etat fût confié à des étrangers à gages (3). L'éducation était uniforme partout, excepté à Sparte. La Grammaire (la lecture, l'écriture et le calcul), la musique et la gymnastique en étaient les branches
(l)Athen 13.607.
(2) Plaut. Merc. |. l.iOl.
(3) Lcgg. 7. 801.
ET judaïsme. 27
principales. On commençait la gymnastique à Fâge de 7 ans : Platon et Aristote désirent même qu'on le fasse plus tôt(t). Le pœdotrite présidait dans la palestre aux premiers exercices de la course, 'de la natation et de la lutte. Auprès de ces écoles privées destinées à réducation physique, s*élevaient les gymnases, établissements publics où la jeunesse grecque venait se livrer sous la surveillance des gymnasiarques, mais sans méthode et suivant son caprice, aux exercices du jet, du pugilat et du penthatle. La musique était cultivée depuis Tâge de 13 ans, ordinairementcomme art d'agrément, suivant la remarque d* Aristote, mais en même temps comme un exercice propre à remplir les heures de loisir et à rehausser les cérémonies religieuses. Athènes préférait la lyre et le chant : Thèbes la flûte. La lecture des poètes nationaux, Homère et Hésiode, formait une branche importante de renseignement scolaire : Homère surtout était le classique favori et par excellence. En vain Xénophane de Colophon et Heraclite voulurent bannir des écoles les deux poètes, dont les systèmes mythologiques ne concordaient pas avec le leur: Homère resta Tagentactif delà civilisation intellectuelle et de l'esprit national de la Grèce, le catéchisme des enfants, des jeunes gens et des hommes mûrs, destiné à perpétuer les traditions de l'enseignement religieux et à fixer invariablementles attributs et le culte de la divinité. Les Attiques avaient une sorte de contrepoids dans leur poésie dramatique dont les conceptions tendaient en général à ennoblir l'idée de la divinité.
24. — A Sparte l'éducation intellectuelle de la jeunesse était complètement sacrifiée au but essentiel de la législation, qui était de donner à une république
(t) Plat. Ugg. 7. 794. Aristot. Pol. 7. 17.
â8 PAGANISME
guerrière et conquérante des membres endurcis à la fatigue et à la subordination la plus absolue. D'après Isocrate^ on n'enseignait pas même les premiers éléments des lettres chez les Spartiates, et Âristote leur reproche d'élever leurs enfants dans une sauvagerie bestiale (t). Ils n'avaient à s'occuper que du gymnase et des armes: ilsrecouraientaux étrangers pour tout ce qui est du domaine de la musique, de la poésie ou de la médecine (2). Les Béotiens avaient la réputation d'être après eux, les hommes les plus ignorants de la Grèce(3). La philosophie et la rhétorique qui furent plus tard le complément de toute éducation soignée, n'étaient encore accessibles, du temps de Platon, qu'à un petit nombre d'intelligences d'élite. Sous la domination Romaine, la gymnastique avait cessé d'être obligatoire; chaque ville cependant, avait encore son gymnase, fréquenté par les Ephèbes, bien que l'appauvrissement toujours croissant de la Grèce, ne permit plus qu'à un petit nombre de jeunes gens de consacrer leurs loisirs à l'art et aux exercices athlétiques.
2. — CONDITION DE LA FEMME. — MARIAGE. — HÉTAÏRES. — PÉDÉRASTIE. — EXPOSITION DES ENFANTS. — DÉPEUPLEMENT.
25. — C'est à juste titre qu* Aristote vante comme une différence capitale et un immense avantage des mœurs grecques sur celles de barbares orientaux, la condition de la femme élevée chez ceux-là au rang de véritable compagne de l'homme et non ravalée à celui des escla-
(1) Pol. 8. 4.
(2) iEliaii. y. H. 12. 50.
(3) Dio. Ctarys. Or. 10. p. 306. Reisk.
ves (i) : tout le secret de la vitalité politique de la Grèce est dans la monogamie qui formait la base de la vie domestique et civile : la pluralité des femmes était étrangère au pays : les cas de bigamie extrêmement rares: la polygamie n*y pénétra que plus tard avec les mœurs orientales apportées par les monarques de Tempire macédonien : aussi la femme, loin d*étre séquestrée dans une réclusion tyranniqueougardée à vue par des eunuques, y jouissait d'une condition et de droits civils, placés sous la double garantie des lois et des mœurs. Son rôle dans l'intérieur de la famille se réduisait à la surveillance des esclaves et des enfants.
26. — A proprement parler cependant, la femme n'était dans l'estime des Grecs qu'un moyen adapté au but, un mal que le maintien et l'accroissement de la famille rendait fatalement inévitable : sans porter cet avilissement du sexe jusqu'à adopter l'usage, passé dans les mœurs des Lydiens et des Etrusques, que les jeunes filles apportassent pour dot aux maris, le fruit d'une infâme industrie, les Grecs laissaient généralement grandir les filles qu'ils se destinaient comme épouses, dans un humiliant abandon, privées de toute éducation particulière, et sans instruction. Ce fait donne déjà la mesure du degré d'abaissement auquel la femme était descendue chez eux : toute l'instruction des femmes se bornait aux travaux domestiques, auxquels on joignait un peu de danse et de chant, connaissances nécessaires pour le râle que la loi leur imposait dans certaines solennités religieuses: toutela vertu de la femme se réduisait à bien tenir la maison et à obéir à son mari (s). C'était d'ailleurs un sentiment très-répandu que la
(1) Polip. 1. 1, 1, 5.
(2) Plat. meuo. p. 71.
PAGANISME, ETC. T. IV. t
30 PAGÀNISaiB
femme est vicieuse de sa nature et plus portée au mal que rhomme : qu'elle se livre plus aisément à Tenvîe, au mécontentement, à la médisance, à l'insolence; aussi habile en un mot que facile à tromper (i). A Athènes la femme restait pendant toute sa vie dans une minorité légale: ainsi la mère rentrait sous la tutelle de son fils dès que celui-ci atteignait Tàge de sa majorité: la loi annulait toutes les dispositions maritales soupçonnées d'être le résultat des conseils ou des instances de la femme : celle-ci ne pouvait conclure à son bénéfice aucune affairedequelqu'importance, ni aliéner au-delà de la valeur d'un boisseau de blé {t). Il était très-rare qu'on réunit le consentement de l'homme et de la femme pour le contrat matrimonial : souvent les conjoints ne s'étaient jamais vus avant leur mariage : le père disposait à son gré de ses filles : après sa mort, le frère* héritait de tous ses droits: nul étranger ne pouvait pénétrer dans le gynécée: avec ses plus proches parents et avec son mari même, qui occupait un logis séparé, la femme n'avait que très-peu de rapports, et se trouvait ainsi réduite à la société de ses esclaves. Si le mari traitait un hôte, elle ne pouvait paraître à table (s). C'est ce qui fait dire à Platon que les femmes forment un sexe à part, habitué à vivre dans la réclusion et lobscurité, et que peut-être il conviendrait d'instituer aussi pour elles, des repas en commun.
37. — Aussi l'histoire et la littérature grecque, excepté peut-être quelques conceptions d'Euripide, sont excessivement pauvres en types féminins doués de quelque grandeur : il est rare d'y voir la mère ou l'épouse exercer une bienfaisante influence sur les actes ou le ca-
(1) Aristot. H. 4. 9. i. cf. Polit. 1, 5. magn. mor. 1. 54. Plat. Legg. 6, P' 781. Democr. ap. Stob. T. 73. 02.
(2) Issus, de arist. hoer. p. 250.
(3) Herod. 5. 18.
ractère des fils ou de rëpoux. On regardait comme un devoir sacré le mariage destiné à fournir aux dieux de perpétuels adorateurs, à l'Etat des citoyens et des guerriers, à la famille une postérité. Le point capital était d'engendrer un grand nombre de citoyens vigoureux: aussi les célibataires étaient-ils méprisés, comme méconnaissant leurs obligations de citoyens, et comme tels, frappés d'interdiction légale et parfois d'incapacité à certains emplois, comme à Athènes où la loi stipulait que les hommes mariés seuls pussent être orateurs ou généraux (i). On alla même plus loin: Platon et Plutarque affirment en termes précis qu'il existait une contrainte légale pour le mariage, une sorte de pression matrimoniale (2). Le nombre des célibataires n'en allait pas moins croissant de jour en jour, circonstance d'autant plus f&cheuse pour les femmes que la virginité volontaire ne provenait pas toujours de l'absence de motifs religieux ou d'une condition supportable, et que la virginité forcée passait pour un très-grand malheur. Qu'eût-il osé confier à ses sœurs ou à ses filles, cet homme qui regardait l'ivrognerie comme un vice commun à tout le sexe (3)? Platon disait en termes généraux: ce n'est point volontairement et poussé parla nature, mais forcé par les lois, qu'on se résout à prendre une femme et à élever des enfants (4).
28. — La législation de Sparte, en faisant du mariage une institution destinée à fournir à l'Etat des citoyens sains et robustes, n'avait pas omis de régler les rapports des deux sexes: les jeunes filles assujetties aux exercices violents de la Palestre s'y livraient en pré*
(t) Dinarcb in Demostb. p. 51.
(2) Soph. œd. tyr. 1492 ss. Euiip. Helen.29t. (5) Antivol. Pal. 11. 298. Aristoph. Thesm. 735. Eed. 218. AUien. iO. 57.
(4) Sympos. p. 192.
Ti^ PAGANISME
seiice de jeunes gens et d'hommes mûrs, souvent même d'étrangers, dans un costume voisin de la nudité, et elles contractaient dans ces lieux des habitudes d'audace et de dureté incompatibles avec leur sexe (i). Leurs danses mêmes portaient un profond caractère d'impudeur. Quant à la fidélité conjugale, regardée comme obligation sacrée entre époux, ils ne pouvaient même en soupçonner l'idée. Pour eux le mariage n'était qu'une formalité qui avait pour but de donner à la patrie des guerriers vaillants, sans avoir égard au père dont ils pouvaient être issus : car, dit Plutarque, l'intention formelle du législateur est que les citoyens abdiquent toute prétention à la possession exclusive de leur femme, et qu'ils soient même toujours disposés à la partager avec les autres: un homme mûr devait céder pour quelque temps la sienne à un jeune homme qui pût aussi lui donner des enfants : aussi regardaiton comme un trait louable, très-fréquent du reste, au rapport de Polybe (2), qu'un homme cédât à son meilleur ami la femme dont il avait déjà plusieurs enfants : ainsi, tel Spartiate qui désirait avoir des enfants sans se charger d'une femme (3), trouvait tout simple d'emprunter celle de son voisin pour quelque temps, et cette promiscuité fut poussée si loin que le même auteur affirme que chaque femme de Lacédémone avait au moins trois ou quatre maris (4).
29. — Dans cet état de choses, on comprend que le Spartiate pouvait en toute vérité, se vanter de ce que le divorce n'existait pas dans sa patrie. Et en effet, cet état qu'on appelait le mariage à Sparte, et qu'on regardait
(1) Plut. Lyc. 14,15. Atbea. 13. 20. Dans llle de Chio on faisait battre ensemble des Jeunes gens des denx sexes, ib.
(2) Hist. 12. 6.
(3) Xénoph. de rep. Lac. 1. 8.
(4) Fragm. in scr. vet. nor. coll. eb. mig. 11. 384,
ET judaïsme. 33
partout ailleurs comme un véritable divorce, ne pouvait y subir aucune altération, puisque la loi n'en admettait pas même la dissolution, et que sa permanence constituait un fait légal, vulgaire, journalier. Déjà du temps de Socrate, les femmes de Sparte étaient réputées dans toute la Grèce pour leur dissolution (i). Aristote disait qu'elles vivaient dans le dérèglement le plus eflfréné (s) ; et c'est un trait bien caractéristique de l'esprit national de cette république que d'y voir les femmes prodiguer avec impudeur leurs félicitations et leurs vœux au séducteur avéré d'une femme remarquable à quelque titre: puisse-t^il réussir, disait-on, pourvu qu'il donne à Sparte des enfants vigoureux et braves (5) !
30. — Il faut ajouter que des faits de ce genre eussent passé pour un scandale dans le restant de la Grèce, au moins en lonie: cette licence de la femme ne pouvait avoir grande chance de succès à Athènes: en revanche l'arbitraire du mari la compensait largement : il était maître de répudier sa femme pour en prendre une plus belle, plus jeune, plus riche, et rien ne limitait son caprice. En vain disait-on qu'il fallait le consentement des deux parties pour amener la rupture du lien conjugal, rupture qui s'accomplissait du reste sans autre formalité, que la production devant l'archonte, d'une simple attestation écrite ; mais dans la plupart des cas le consentement de la femme était illusoire, puisque livrée toute entière à la puissance maritale^ elle n'eût même pas pu refuser son consentement: chose meuble, donnée ou transmise par testament, elle n'avait pas même le droit d'intervenir dans la discus-
(1)Plat. Legg 1.
(2) Aiistot. Polit. 2. 5.
(3) Plut. Pyrrh. 28. cf. Parth. narr. 13.
sioiiy et la seule volonté du mari suffisait à faire dissoudre la communauté. La seule garantie de la femme était sa dot, qui n'appartenait en propre, ni au mari, simple usufruitier, ni à la femme elle-même, mais à son tuteur : ressource précieuse surtout, quand le mari se trouvait dans l'impossibilité de restituer le dot qu'il avait reçue (i). En fait le mariage sans dot était assimilé au concubinat.
31. — Nous avons, proclame Démostbène aux Athéniens réunis, nous avons desHétaires pour nos plaisirs, des courtisanes pour nos besoins ordinaires, et des épouses pour nous donner des jeunes citoyens et pour veiller à l'économie de notre intérieur (t2). Très-souvent les relations avec les courtisanes étaient réglées par un contrat et placées même sous la garantie des lois: les Hétaires étendaient sur le pays une vaste et pernicieuse influence : tandis que la réclusion, la contrainte, l'ignorance, l'infériorité légale étaient le partage des épouses, les Hétaires jouissaient de tous les bienfaits de l'éducation, de toutes les douceurs de la liberté, des hommages des hommes, bientôt remplacés par leurs mépris. Les jeunes filles vouées à ce métier, recevaient une éducation brillante, refusée à celles qu'on destinait au mariage: aussi les Hétaires, en contact avec les arts, la littérature et la religion même du pays, acquirent souvent une véritable importance historique : qu'il nous suffise de rappeler à ce propos que l'aphrodite Anadyomène d'Apelle et la Vénus de Praxitèle, reproduisaient les traits de la célèbre Phryné (s), et que les courtisanes d'Athènes lui élevèrent à Samos une statue, dont leur industrie couvrit
(1) Exemples; Demosth. C. Eubuled. oratt. att. y. 514. 515. Deinosth. pro Pborm. ib. 218. Dem. C. Aphob p. 103. 104. (3) Dem. C. Neaer. or. att. v. 578. cf, Athen. 15.31. (3) Atiien. 13. 59.
ET judaïsme. So
tous les frais (i). Celles de Gorinthe étaient sommées de par l'Etat d'assister au sacrifice offert à Aphrodite dans les dangers et les calamités publiques (2). lia statue de Phryné au milieu du sanctuaire national de Delphes, ne profanait pas la sainteté du dieu (3). Après qu'Aspasie et Périclès eurent fait de ces relations et de ce commerce un raffinement de distinction et de courtoisie, il ne se trouva plus personne qui blâmât les hommes mariés eux-mêmes de vivre avec les Hétaïres : si quelque différend s'élevait entre deux compétiteurs, briguant la possession d'une même femme, il se terminait d'ordinaire par une entente amiable qui la leur livrait alternativement (4). Socrate, traçant à ses disciples les précautions dont ils doivent user dans le commerce des femmes : lui-même leur en donnant l'exemple en fréquentant l'Hétaire Théodote, qu'il formait de ses leçons et de ses conseils à l'art de captiver et de retenir les hommes (3): et ces leçons recueillies dans un livre que les apologistes du Philosophe opposent à l'accusation portée contre lui de vouloir corrompre la jeunesse:— voilà certes des traits bien propres à nous fournir la juste mesure de l'opinion publique à ce su* jet. L'acte par lui-même était mentionné soit dans les procès, soit dans les assemblées publiques comme complètement indifférent et comme tout naturel : artistes, poètes, philosophes, orateurs, hommes d'état, étaient les premiers à donner l'exemple de ces liaisons éphémères : tels Périclès, Démade, Lysias, Démosthène, Isocrate, Aristote, Speusippe, Aristippe et Epicure: nous prenons au hasard quelques noms dans la grande
(i) Alexis ap. Athen. 13 31.
(2) Atbén. 13. 32 Strabo p. 581. orac. p. 400.
(3) Plut. Amator. p. 753. de Pyth.
(4) Demosth. C. Neaer.
(5) XéDopb. mem. Socr. 3. 11-
liste des protecteurs des Hétaires. Des Aréopagites euxmêmes s'asseyaient à la table de Phryné. Plusieurs de ces courtisanes jouirent d'honneurs royaux et beaucoup d*entr*elles eurent des statues publiques.
32. — La réaction intime qu'exerçait la Pédérastie sur le mariage et la vie domestique des Grecs, exige que nous entrions à ce sujet dans quelques détails. Ce vice était commun non-seulement aux Grecs, mais à un grand nombre de peuples de l'antiquité: on pourrait même dire que tous en étaient infectés ; mais il offrait ici cette particularité que le penchant de l'&ge mûr pour l'adolescence y revêtait un caractère à la fois pédagogique, politique, philosophique et esthétique. Les considérations tirées du climat et de la civilisation ne l'expliquent pas d'une manière satisfaisante: il suffit en effet de remarquer que des peuples placés sous des zones plus brûlantes, comme les Egyptiens, les Indiens, les Arabes, étaient en général exempts de cette monstruosité, tandis que les Celtes du nord en étaient radicalement infectés. Quant à la civilisation, il n'est besoin que d'un coup d'œil jeté sur celle des peuples livrés à ce vice pour reconnaître, que le degré d'avancement d'un peuple pouvait influer sur la forme seulement, mais non sur l'existence du fait: les descendants de ces hordes farouches qui envahirent sous la conduite de Gengis-Khan et de Timur, l'Asie centrale et septentrionale, les Khans Uzbeks, allaient jusqu'à taxer d'infimie et de lâcheté, l'homme qui se fût abstenu de prendre part à l'immoralité publique (i).
33. — Chez les Grecs, ce phénomène offrait tous les symptômes d'une grande épidémie qui s'étendait sur la nation comme un miasme moral : c'était chez eux une passion, dont les mouvements étaient plus impétueux,
(l)Sylv. de Sacy. Journal des Sav. Juin 1829. 331.
ET judaïsme. 57
plus désordonnés que l'amour naturel chez les autres peuples. Fureurs de la jalousie, impétuosité des transports, ardeur de la sensualité, flatteries de la tendresse, veilles nocturnes à la porte du bien-aimé : tout conspirait à en faire en quelquesorte la caricature de l'amour naturel des sexes. Les moralistes les plus sévères professaient eux-mêmes à cet endroit, une extrême indulgence et, non contents de tolérer le vice, ils allaient jusqu'à en badiner avec agrément et sans le moindre fiel, en présence même des coupables, admis dans leur société. Dans toute la littérature antérieure à l'époque chrétienne, on aurait peine à citer un auteur qui se montre hostile aux idées reçues : la société tout entière était profondément atteinte de la contagion : un miasme de lubricité se mêlait pour ainsi dire à l'air qu'on y respirait. La poésie prodiguait son encens aux plus honteuses aberrations : les discours erotiques et le sentiment des philosophes fournissaient toujours un nouvel aliment au mal. Les tréteaux tragiques en faisaient le nœud d'une foule de conceptions dramatiques: la comédie de son côté , désignait à haute voix et par leur nom, les généraux, les hommes d'état, les citoyens éminents qui sacrifiaient à ce monstrueux Eros : quel effet devaient produire sur des milliers de spectateurs ces maximes abominables dont on subissait les tristes fruits et qu'on voyait prônées et mises en vogue dans la fleur et l'élite de la société? On sait que les Grecs aimaient à gratifier leurs Dieux de leurs vices favoris et à les introduire d'une manière plastique dans leurs mythes et leurs conceptions religieuses. Les légendes deGanymède et de Pélops ravi par Poséidon, durent na* turellement revêtir la forme reçue: Apollon et Héraclès devinrent des Pédérastes : aussi est-il à remarquer que dans presque tous les endroits de leurs ouvrages où les
poètes, les orateurs et les philosophes grecs ont traité
de l'amour , ce n*est jamais de femmes qu*il est question, et que devant les tribunaux même les débats relatifs à Tabus d*un enfant s'agitaient avec la même publicité et la même impudence que s'il se fut agi d'une Hétaïre (i).
34. — Les Etats doriens, la Crète et Sparte encourageaient ce penchant comme un moyen d'éducation, dont les lois elles-mêmes faisaient une prescription : Aristote aflSrme que la législation Cretoise avait pour but, en favorisant ce vice de restreindre l'accroissement de la population : il serait peut-être hasardé de prendre ces paroles à la lettre, mais elles donnent une juste idée de TeAScacité pernicieuse de la loi et de la détestable réputation dont les Cretois lui étaient redevables. Sparte faisait de ces liaisons entre les différents âges un moyen d'éducation, aussi innocent, dit Xénophon, que l'intimité qui règne d'ordinaire entre leurs parents et leurs enfants. La loi punissait de l'exil et de la dégradation civique le viol des enfants; mais d'un autre côté le blâme sévère de Platon prouve que les mœurs usuelles ne tenaient pas toujours compte des rigueurs de la loi (s). Plutarque nous a laissé letableau des combats intérieurs et de la victoire morale d'Agésilas, s'efForçant de vaincre la passion dont il brûlait pour le jeune Mégabates; et tandis que les amis du héros le raillaient de ses scrupules, Maxime de Tyr exprimait l'avis qu'Agésilas avait méritîé plus de louanges pour ce fkit que Léonidas pour son exploit des Thermopyles(3). Socrate lui-même qui s'élevait avec tant d'indignation contre les vices, les faiblesses et l'égoîsme de ses concitoyens, ne sut néanmoins pas résister lui-même au courant qui
(I) Lysias Apol. c. Simon. Orot. att. I. 191-192.
(2)Legg. 8. p.856.
(5) Flut. Agés. 11. et LacoD. apophth p. 209. max. Diss. 25« p. 307.
ET judaïsme. 39
entraînait tous les Grecs. Platon se plait à décrire dans son Charmidès Témotion violente qu'avait ressentie son maître à la vue d'un beau jeune homme qu'il avait ren» contré fortuitement. Lui-même avoue ne pas se rappeler qu'il fût jamais resté vide de quelque affection de cegenre(i)ou insensible aux charmes de la jeunesse (â): en le supposant même innocent de cette odieuse souillure, on ne peut s'empêcher de lui trouver une forte tendance à relever cet abus, qui avait envahi toute la Grèce, sans l'excepter lui-même et à le faire entrevoir trop complaisamment comme un agent utile et favorable au rapprochement des hommes de différents âges. Quoi qu'il en soit, on peut se demander si, en prêtant à cette abominable coutume la sanction de son nom vénéré, il n'a pas nui plus encore à la postérité qu'à ses propres contemporains : grâce à la contagion, Platon avait tellement perdu de vue l'amour naturel des sexes, que dans ses peintures de Tamour idéal comme de l'amour vulgaire, il ne fait allusion qu'à cette espèce d'andromanie. On en vint en Grèce à flétrir l'inclination pour la femme comme une affection basse etignoble, et à regarder comme le seul penchant digne d'un homme de qualité, l'amour de son propre sexe. Bien que Platon ait idéalisé cette passion monstrueuse dans le Phédron et le Symposion, il ne laisse pas d'ajouter, qu'à l'heure où l'on s'y attend le moins, ou bien dans l'excès de l'ivresse les deux sauvages coursiers s'emportent de concert. Cette idée dépouillée des figures qui la voilent, signifie que dans les liaisons les plus désintéressées entre les hommes mûrs et les jeunes gens, il peut se produire un incident que le grand nombre regarde comme le comble de la tendresse. Dans
(1) Xénoph. mem. 8. 2.
(2) Plut, smator. 138.
son dernier ouvrage, Des Lois, instruit par Tàge et par Texpérience, il jette un blâme sévère sur ces liaisons dont il avait appris sans doute à reconnaître les pernicieuses conséquences (i).
3S. — On s*est accoutumé à citer Athènes comme le foyer le plus actif de cette triste dépravation et comme Tendroit de la Grèce où elle atteignait ses dernières limites. C'est une assertion gratuite, démentie formellement par le témoignage de Platon : il eût fallu, disait-il, une loi spéciale, pour empêcher ses concitoyens, de se laisser entraîner par l'exemple de leurs compatriotes et de la plupart des barbares, à cette immoralité effrénée qui prenait des proportions alarmantes(s). Quant à la condition morale des autres villes grecques, il nous suffit pour l'apprécier, des monuments que nous a laissés la riche littérature d'Athènes. Dans la plupart des états de ce pays, il n'existait même aucune loi répressive à cet égard(3). Sous l'ère impériale, alors qu'Athènes et Gorinthe étaient les seules villes florissantes et fréquentées par les étrangers, Lucien les proclame à la fois (4) l'une le foyer de la pédérastie, l'autre la métropole de la prostitution des Hétaïres. La Béotie et l'EIide avaient le nom de tolérer le vice dans toute son impudeur, et d'en regarder l'acte comme quelque chose de très^rationnel(5). A Athènes au moins, on y attachait encore une certaine pudeur, comme onpeutlevoir enXénophonouchez l'auteur du Banquet. Hais il ne s'agit ici que des Pathiques Athéniens qui se louaient à prix d'argent; car la littérature et l'éloquence, Aristophane, Platon, etc. s'accordent à démon- Ci) Legg. 8. p. 837.
(2) Mtytrru ^uM^iy^p^ Legg- p. 840.
(3) Xenopb. Rep. Lac. 2. 14.
(4) Luc. am. 51 avec le commentaire.
(5) Xeuoph. Sympos. 8. 34.
trer qae convoiter la possession d*un jeune homme n'est pas un motif de honte pour qui que ce soit : les lois attiques ne prévoyaient que deux cas : elles frappaient d*infamie et d'incapacité à exercer des charges publiques les citoyens qui trafiquaient de leur propre personne, et elles punissaient d'une amende pécuniaire le viol d'un mineur. Une loi plus ancienne protégeait les jeunes gens contre la corruption, en interdisant aux adultes l'accès des écoles, des gymnases et des palestres; mais elle était complètement tombée en désuétude du temps de Socrate, époque sur laquelle nous avons des notions mieux établies. La législation coloniale en interdisant aux esclaves ce honteux privilège, semble en avoir réservé le monopole aux classes libres (i). Cependant les jeunes esclaves étaient souvent contraints par leurs maîtres à la prostitution publique et il existait nombre de maisons de débauche exclusivement peuplées d'hommes (s). Ainsi Phédon, le père de l'école socratique d'Elis, ayant été fait prisonnier par des pirates, fut vendu à Athènes pour cet usage (s). Agathocle, tyran de Syracuse, fut pendant une partie de sa jeunesse une sorte d'Hétaïre mâle (4).
36. — L'assassinat commis par Harmodius et Aristogiton, dont la liaison infâme avait été la cause première du meurtre d'Hipparque, était à Athènes l'objet d'un culte solennel, et prétait un argument flatteur au penchant dominant du peuple : du temps d'Aristophane le mal avait atteint son apogée : en dépit des lois, beaucoup de jeunes gens faisaient trafic de leur corps, les uns pour de l'argent, les autres, ce qui choquait moins l'opinion publique, pour un
(1) Plut. sol. 1. OEsch. cont. Timarch. oral, att ilt.205. (2)(œsch. c.Tim. p.274.
(3) Diog. Laért. 2105.
(4) Suid. S. V.
cheval, un chien de chasse ou des vêtements précieux (i). Il existait même des formules d'obligation pour cet objet: et cependant le vice imprimait à ceux qui s*y livraient un stigmate indélébile, et un adage vulgaire disait qu'il serait plus facile de porter cinq éléphants sous le bras que de dissimuler ce secret (s). L*Etat y trouvait toutefois son compte: il percevait sur les misérables qui exerçaient cette triste industrie un tribut spécial que le conseil des 500 adjugeait tous les ans à un fermier chargé du recouvrement de cet impôt dMnfômie (s) : un jeune homme ne croyait pas se déshonorer en venant réclamer en justice le prix convenu de sa condescendance (4). C*est ainsi qu'Eschine en retraçant le portrait exact d'un citoyen qui se louait à Timarque et qui entretenait toujours dans sa maison, un certain nombre de jeunes gens réservés à ce dernier, prend soin d'ajouter qu'il ne le nomme pas pour le flétrir dans l'opinion publique, mais seulement afin qu'on sache ce qu'il en pense lui-même (5).
37. — On comprend que dans un état où se succédaient les scènes, les querelles, . les procès, les spoliations de tout genre, entretenues par le commerce des courtisanes, le père et le pédagogue ne permissent pas aux jeunes gens de s'entretenir sans témoins avec des étrangers (s). Les philosophes eux-mêmes étaient suspects de chercher à s'attacher de beaux disciples et à nouer avec eux des relations trop familières: aussi avaient-ils dans le public la plus détestable réputation.
(1) Arisloph. Plut. 153 M. Av. 704. ss. XX. ap.suiv. fit^^r^s-
(2) Lucian. adv. indoct. 23.
(3) ifiBch. c. Tim : or. At. m 289.
(4) Ib. L. C. p. 301 (5).£8Cb. l.cp. 263
(6; Plat, sympos. p. 183.
ET lUDAlSXE. 43
et Plutarque fait observer (i) que bien des pères ne souffraient que leurs enfants eussent le moindre rapport avec les philosophes. Parménide, Eudoxe, Xénocrate»Aristote, Polémon, Crantor, Archésilas, étaient surtout signalés comme d'effrontés pédérastes et le nom de leurs favoris n'était un mystère pour personne. Les Cyniques et l'auteur de la secte Stoïque, au rapport de Sextus (2) traitaient ce vice, comme chose indifférente. Zenon même le fondateur du portique avouait avec un cynisme révoltant, qu'il lui était très-indifférent d'être adiaphore, c'est-à-dire d'assouvir sa passion sur un homme ou sur une femme, suivant l'ordre de la nature (3): lui-même était cité pour n'avoir jamais eu de commerce avec les femmes, mais toujours avec de beaux jeunes gens (4). Cicéron tourne en dérision cet amour des philosophes pour la jeunesse: pourquoi, dit-il, personne n'aime-t-il un laid jeune homme, ni un beau vieillard? Il ne donnait, du reste, pas tort à Epicure (5) d'avoir justifié le caractère tout charnel de ces affections. Lucien abonde dans le même sens : ce ne sont pas les âmes, comme les philosophes le disent entre eux, mais les corps, qui sont l'objet de leur tendresse, et il en conclutcette distinction, que les rapports conjugaux sont faits pour le commun des hommes, mais que l'amour des jeunes gens doit être toléré en faveur des philosophes (6).
38. — Le principe du mal, c'est que le corps est exposé nu à tous les regards (7). C'est en ces termes
(l)De educ. puer. 15.
(2) Pyrrh. Bypot. 3. 21.
(3) Ap. Sext. Emp. adv- Ethuie. 100.
(i) AUieo. p. 653.
(3)Tu9cal. 4.33.
(6) Amor. 51. T. v. p. 315 et Bip
(7) Cic. Tuscul 4 34.
qu'Ennius déjà signalait comme la cause première du vice attique, la, nudité dans les exercices publics des gymnases et d^ palestres : longtemps auparavant, Platon avait déclaré que la corruption mutuelle des sexes est une cause de ruine pour les Etats où Ton tolère la nudité dans les exercices publics (i). Dans beaucoup de gymnases et de palestres il existait même un autel de Tamour (z). C'était le rendez-vous ordinaire des pédérastes, et suivant l'expression de Plutarque, les ailes de Tamour y grandissaient de telle sorte qu'il devînt ensuite impossible de comprimer son essor (5). Aussi Polycrate voulant mettre un terme à ces liaisons funestes, commença par fermer les gymnases et les palestres (4). A cette première cause il s*en ajoute une seconde: le renversement des rapports naturels entre les sexes, l'abaissement de la femme, et l'exclusion de celles qui n'étaient point souillées, de la société des hommes. Dans de telles circonstances l'instinct inné chez l'homme des rapports sexuels devait nécessairement dévier de son but et se reporter sur la portion la plus attrayante et la plus florissante de son propre sexe; il n'y avait qu'un pas de cette tendance aux plus monstrueux excès : un Socrate avouant publiquement dans le Critobule, et comme un fait très-ordinaire qu'il n'était personne à qui il parlât moins qu'à sa femme (5), et celle-ci confirmant le fait: des hommes faits et des jeunes gens vivant en commun dans l'agora, dans les repos, dans les hétairies: en faut-il davantage pour prévoir le résultat, malheureu-
(1) Legg. i. p. 636. .
(2) Uest iocompréhensible qu*en présence de tels témoignages cfr- millier (Doriens 11, 194) et Hock (Crète m, 118) aient pu nier ces faits.
(3) Amator. p. 751.
(4) Athèn. 13, 78.
(3)Xenopli. OEcon.12.
ET judaïsme. 46
ornent trop connu que de telles mœurs devaient avoir chez un peuple doué d'une imagination mobile, aussi vive, aussi sensuelle, aussi impressionable que les Grecs! Les soins exagérés donnés à la vigueur du corps, une nourriture abondante, l'usage d'un vin généreux, compliqués de l'oisiveté la plus molle et de l'horreur que tout homme libre professait pour une industrie active étaient autant de circonstances qui aggravaient le mal. De ces passions dénaturées naquirent l'aversion et le dégoût du mariage, devenu un pénible devoir. Platon et Plutarque connaissaient bien le vice de ces institutions: ce n'est point poussé par la nature, dit l'un, mais contraint par la loi, qu'un homme dont les affections se portent sur la jeunesse, contracte un engagement nuptial (i). Quand la décadence des républiques grecques eut amené l'abolition de la contrainte légale et l'affaiblissement du besoin patriotique de fournir à l'Etat des citoyens et des guerriers, le vice du célibat atteignit des proportions alarmantes et le dépeuplement successif et toujours croissant de la Grèce ne peut être attribué en grande partie qu'à ce renversement des lois naturelles, passé à l'état de vice national (2).
39. — Plusieurs causes en effet conspiraient à amener une effrayante réduction dans le chiffre de la population : comme on l'a vu plus haut, la majeure partie de celle de la Grèce se composait d'esclaves : les serfs agricoles se mariaient: mais il n'en était pas de même des esclaves attachés aux mines et aux fabriques: quant aux esclaves domestiques, le mariage ne parait leur avoir été permis qu'en Âttique, et seulement sur quelques points de ce pays. Dans les villes, les femmes
(i) Plat. Sympos. 1d2. Plat. Amator.p. 751.
(2) Zumpt. sur Tétat de la population dans raoUqùité. p. 14.
esclaves étaient en grande minorité, et encore la plupart d*entr*elles étaient réservées aux plaisirs des hommes libres, les unes faisant métier de la prostitution, les autres en qualité de joueuses de flâte ou de concubines. Il en résultait que le célibat était pour la plupart des esclaves une nécessité des circonstances ; car en supposant même que leurs maîtres leur eussent permis de se marier, ils s*en fussent trouvés empêchés par le manque de femmes. Le prix moyen d'une esclave adulte, propre aux travaux des champs ou des mines était d'environ 200 florins (i) : et comme les frais d'entretien d*un enfant dépassaient de beaucoup le prix d*un homme fait, Tintérét bien entendu du maître venait compliquer encore les obstacles qui s'opposaient à la propagation de l'espèce, dans cette classe d'hommes.
40. — Si l'on tient compte ensuite de la férocité de la guerre à cette époque, des ravages incessants qui désolaient le pays, de la dévastation des champs qui avait pour conséquence inévitable la dépréciation du sol ; de ce dégoût du mariage si répandu dans les masses, et des vices qui en étaient le triste fruit, de la condition des esclaves et enfin de cette odieuse coutume dont il nous reste à parler et qui limitait au gré des parents le chiffre de la famille, on ne peut s'empêcher de faire cette réflexion, qu'il n'est pas de peuple historique qui ait travaillé plus efficacement et avec plus d'opini&treté que les Grecs à consommer sa propre ruine.
41. — On est frappé du peu de familles nombreuses qui existaient en Grèce, au moins après la guerre du Peloponèse: rarement la famille se compo-
(i) Dureau de la malle. Mémoires de Tac. des Inse. noavfll. Sér. XIV. 519.
ET judaïsme. 47
sait de plus de deux ou trois membres : Tavortement et rinfanticide en dépit de quelques lois, tombées en désuétude, étaient devenus si communs (i) que les philosophes eux-mêmes, comme Platon et Aristote, l'approuvaient et le recommandaient comme une mesure utile. S*il arrive, dit ce dernier, que les coutumes du pays proscrivent la suppression des nouveaux-nés (2) il faut recourir sans crainte à Tavortement, avant que le fœtus ait encore vie et sentiment (3) afin d'éviter que les naissances se multiplient outre mesure : il faut croire qu'on connaissait dans l'antiquité le moyen d'obtenir ce résultat sans danger pour les jours de la mère (4). Hippocrate rapporte tout naïvement qu'il avait ainsi soulagé une femme fort incommodée de sa grossesse.
42. — L'exposition des enfants fut toujours autorisée en Grèce : on lui donnait le nom de Chytrisme(5), parce qu'on employait souvent un vase de terre pour cet objet. C'était le sort ordinaire des enfants chétifs ou mal conformés: à Sparte elle se pratiquait sous la surveillance et avec le concours de l'Etat: les plus anciens de la famille visitaient le nouveau-né : s'il ne leur semblait pas bien constitué, on le précipitait dans le gouffre du Taygète (s) : à Athènes Solon avait laissé les parents libres de tuer leurs enfants (7). Ce qui prouve
(1) Stob. serm. 74. 61 et 75, 15.
(^ Aristote dit tt%êTi9io^mf c*cst abandonner Tenfant dans un lieu reculé ou inaccessible pour le faire périr, à la différence d*i«^<«*<V, qui désigne l'abandon à celui qui voulait s*en charger.
(3) Arist. Pol. 7. 14-10
(4) C'est la remarque de Barthélémy s<« Uilaire sur ce passage ù'Amtote p. liO.
(5) Moeriu. attic. p. 138. Hoesicb. s. «r. (6; Plut. Lyc. 16.
(7) Seit. Emp. Hypotyp. 3, 24. Uermog. de inv. 11.
d*ai]leur8 que l'exposition n'était pas un £ftit rare, c'est que la comédie elle-même s'est emparée maintes fois de cette situation : Thèbes seule faisait exception au rapport d'Elien : là, l'enfant que le père ne voulait pas élever était vendu aux enchères par l'autorité et devenait l'esclave de l'acquéreur. Platon dans sa république idéale consacre la coutume dominante : les enfants des criminels : ceux mal conformés, illégitimes ou nés de parents âgés seront exposés : ils ne doivent pas tomber à la charge de l'Etat (i).
43. — Ecoutons maintenant un homme d'Etat, Po* lybe, exposer les effets que ces mœurs devaient produire en Grèce : c'est, dit-il, l'opinion constante et unanime de tout le monde, que la Grèce actuelle, (il parlait dans les premiers temps de la domination romaine, après la prise de Corinthe), jouit de la plus grande prospérité, et que cependant il y existe une telle pénurie d'hommes, et un tel dépeuplement des villes, que le pays commence à perdre de sa fertilité par suite du défaut d'agriculture. Le vice radical, le voici : c'est que par mollesse, par lâcheté, par indolence, les hommes ne veulent pas élever d'enfants, lors même qu'ils sont engagés dans les liens du mariage, ou qu'ils prétendent n'en conserver qu'un ou deux de ceux qui leur naissent, afin de laisser à ceux-ci plus de bien. C'est ce qui aggrave le mal outre mesure ; car si la guerre ou la maladie viennent à ravir un enfant à la famille, celle-ci doit forcément s'éteindre. Le remède à cet état de choses, ajoute-t-il, ce n'est point aux autels ni aux oracles qu'il faut l'aller chercher: c'est aux hommes à réparer le mal qu'ils se sont fait et à modifier leur manière de voir: c'est aux lois à décréter que tout nouveauné sera élevé par sa famille (s). Malgré ces conseils les
(t) Rep 8, p.460.
(2) Polyb. Exe. Vatic. éd. Geel. Leyd. 829. p. 105 et ss.
ET judaïsme. 49
Grecs ne changèrent point de conduite, et cette loi si nécessaire ne fut jamais rendue: les tableaux de Plutarque sont là pour attester les funestes résultats de cette incurie, à deux siècles d'intervalle et au sein d*une longue paix.
44. — Dans les temps postérieurs à la guerre du Péloponèse, on voit se dessiner avec plus de netteté le caractère encore vague et indécis de cette race : astuce et froide cruauté dans la guerre, fréquentes dissentions intestines, sensualité effrénée, amour exagéré des plaisirs, cupidité avide et ne reculant devant aucun moyen: tous ces traits, les Grecs se les appliquaient à eux-mêmes et se plaisaient à les prêter aux Romains, leurs dominateurs. La vénalité et la concussion étaient si enracinées, que pour parler comme Polybe il n'y avait plus personne qui fit rien pour rien (i) : l'or de Philippe gouvernait la Grèce, en préparant sa ruine. Il était rare de trouver un citoyen, qui ne profitât pas de la moindre occasion de frustrer ou de piller l'Etat (s) : longtemps le témoignage arraché par la torture à l'esclave eut plus de poids chez le peuple que le serment de l'homme libre (3). On ne pouvait plus se fier à personne, dès qu'il s'agissait d'argent ou de lucre: témoins, actes authentiques ou écrits, rien n'inspirait plus de confiance (4) : la mauvaise foi, la cupidité, la duplicité des Grecs étaient passées en proverbes : les Romains avaient même créé l'expression de Gréciser (s), pour désigner les excès de l'intempérance et de la débauche lascive : Pline enfin signale les Grecs comme les promoteurs de tous les vices (6).
(1) Polyb. Exe. Vatic. éd. Geel. Uyd. 18, 17. — (3) U>. 6. »6. (5)Oemosth. pro Phano. 21. ADaxim. Rbetor. 16, 1. (A) Pulyb. 6, 56. Cic. pro Flaco. c. 4.
(5) Ole. Verr. 2, 126. Hor. Sat. 2. 2. H.