EN ASSYRIE
75. — La transformation d'Anahita dans la Mylitta des Assyro-Babyloniens, nous conduit dans les contrées qui, situées àl'est et à l'occident du Tigre, relient les plateaux del'Iran aux côtes Syro-Phéniciennes delaMéditerranée. Là exista, dans les temps anté-historiques,un vaste empire Kuschitico-Céphénique, mentionné dans les traditions grecques et hébraïques. Ces Kuschites avaient
(i) DionCbrysost. Or. 4, i, 161.
(3) Plut. Artax. 3.
fondé Babylone, la vieille cité de Bel, et se dirigèrent ensuite sur Ninive. A ces Kuschites appartenait la race sacerdotale des Mages de Babylone, qui paraissentavoir été en relation, et échangé des théories cosinogoniques et astronomiques avec les prêtres de TEgypte. Les Sémites ayant subjugué les Kuschites dans TAsie centrale, communiquèrent aux vaincus la langue araméenne qui se répandit en Assyrie, en Babylonie et resta, du. consentement des rois Perses, la langue ofBcielle dans les provinces occidentales de leur empire. Mais les idées religieuses, les dieux des Kuschites passèrent aux Sémites : le culte monothéiste d*£l se perdit dans la religion de Baal et de Mylitta.
76. — Ici on voit paraître les Chaldéens, mentionnés par Hérodote, tribu sacerdotale revêtue d'une grande autorité et dépositaire de toute science qui se rattache à la religion (i). Ces Chaldéens n'étaient-ils. à Babylone qu'une tribu sacerdotale, sortie de l'Egypte, de sorte que les anciens mages Kuschites auraient déjà porté le nom de Chaldéens ou de Kasdim? Ou bien, étaient-ce les descendants d'un peuple ainsi nommé et établi dans les montagnes au nord de la Mésopotamie, là ils séjournent maintenant les Kurdes — et venus à Babylone en conquérant? Avaient-ils quelque afSnité avec les Chaldéens dont Strabon place le séjour au Sud-Est de la Mésopotamie? — Ces questions sont diflSciles à résoudre. Du temps de Strabon, les Chaldéens-prêtres habitaient un quartier séparé dans Babylone; groupés en familles, ils s'isolaient de leurs concitoyens; ailleurs ils demeuraient en Borsippos et se morcelèrent en plusieurs sectes. En tout cas, le sacerdoce Knschitico- Céphénique, existant de longue date en Babylonie et en Médie, s'est perpétué dans les Chaldéens ou apasséà eux.
(1) Jerem. 39, 3 13. Diog. Laert. 8. 5 Curt. 5, 1. ii.
77. — C'est proprement dans la ville de Bel que ridolâtrie avait pris naissance : Babylone était métropole du paganisme. Là s'élevait à la hauteur de 600 pieds, le temple pyramidal à huit étages de Bel, déjà délabré au temps d'Alexandre, mais dont les ruines nous frappent encore d'étonnement. A une époque plus reculée, il y avait, à l'étage supérieur, un autel d'or et un lit magnifiquement paré pour le dieu : de temps en temps une femme de la contrée choisie par le dieu, au dire des prêtres, venait y passer la nuit. A l'étage inférieur se trouvait la statue d'or de Bel et l'autel du même métal, où brûlaient, à la fête du dieu, mille livres de parfums précieux. Dans un culte, comme celui de Babylone, où les idées morales de faute et d'expiation s'étaient presque effacées, prédominaient naturellement les offrandes des végétaux et surtout des parfums. On les portait le plus près possible de la divinité: les animaux, sacrifices moins agréables, étaient immolés dans le parvis. Voilà pourquoi dans de nombreux passages de l'Ecriture, « brûler de l'encens » signifie adorer les dieux et leur offrir des sacrifices (i). Quand Isaïe parle d'un peuple qui brûle de l'encens sur le moindre carreau de brique, ce sont bien les Babyloniens qu'il a en vue (s).
78. — Bel et Mylitta, que les Grecs prirent pour Zeus et Rhéa, étaient les principales divinités des Babyloniens. Mylitta s'identifiait avec l'Astarté des Syriens, rUranie ou reine des cieux d'Hérodote, et paraît avoir été ici, comme ailleurs, la grande mère de la vie, la déesse de la naissance et la protectrice de la génération. Toutes les femmes du pays se prostituaient aux étrangers en son honneur. Les Babyloniennes se te-
(1) 2. Rois. 25, 17; 25, 5 Jérém. f , :6; 7, 9; M, I?. {û) Is. 65. 3.
naient dans les bosquets de la déesse, une guirlande nouée autour du front; aucune ne pouvait retourner chez elle, avant qu*un étranger lui eût jeté une pièce d*aif ent et lui eût dit de le suivre au nom de Hylitta. A cette parole elle devait obéir; mais, une fois consacrée à la déesse par les embrassements de l'étranger, personne ne pouvait plus, comme Hérodote le rapporte (i), Tobtenir à aucun prix. Cette coutume exista plusieurs siècles avant Hérodote: < les femmes, dit la lettre de Jérémie, s'asseyent le long du chemin, revêtues de leur ceinture et brûlant des parfums: celle que le passant choisit pour ses inf&mes plaisirs, méprise ses compagnes et leur reproche que personne ne leur ait fait l'honneur de dénouer leur ceinture (2). Du temps de Strabon, cette coutume était encore en vigueur.
79. — Le Bel de Babylone, n'était pas essentiellement distinct du Baal phénicien : à une époque plus reculée, ce n'était pas un dieu solaire ; la statue d'une divinité solaire se trouvait même à côté des images d'autres dieux. Bel parait avoir été un dieu du ciel, de la lumière et du feu, tandis que Hylitt^, élément divinisé, représentait l'eau, comme Anaitis. Ce n'est que plus tard que Bel fut honoré comme dieu assyrien du soleil, et alors même il conserva une certaine affinité avec Saturne(3). Les Babyloniens honoraient probablement un dieu solaire, semblable ou identique à l'Hercule Saudon des Assyriens ; mais il ne parait pas avoir été représenté dans le temple de Bel.
80. — L'astrolàtrie prédominait cependant dans le culte des Chaldéens. Le temple de Bel leur servait
(1) Herod i. !8!.
d) Baruch. 6, 42-43 (3) Serv. ad.iEn.1,729.
d*ob$ervatoire : ils avaient fait de l'astronomie et de Tastrologie une science intimement liée à la religion ; Tune et Tautre étaient fondées sur une sympathie, sur une action réciproque, existant, selon eux, entre la terre et les flambeaux du firmament. Aussi, dans ces contrées où le ciel est si pur, où les globes célestes se rapprochent, pour ainsi dire, de l'homme à travers l'atmosphère diaphane et frappent d'un magique et éblouissant éclat celui qui les contemple — les esprits une fois imbus des idées païennes sur la déification de la nature, ne devaient-ils pas être naturellement portés à voir, à adorer dans les astres, des puissances célestes, ayant conscience d'elles-mêmes et décrivant librement leur orbite ? Ce culte devait être bien séduisant, puisque le législateur Hébreu adresse à son peuple ce solennel avertissement : « Ne levez pas les yeux au ciel, pour contempler le soleil, la lune, les étoiles, et l'armée céleste ; craignez de prévariquer, de leur adresser vos prières et vos hommages (i), » — « Ai-je considéré la lumière (le soleil), dit Job, et la lune dans sa marche radieuse ? Mon cœur s'est-il laissé séduire en secret ; ai-je, pour les honorer, comme des dominateurs divins, baisé ma main ? — Crime énorme, puisque c'est renier le Très-Haut (2). »
81. — Peu à peu on en vint à consulter les astres ; on lut dans leurs mouvements, les destinées des peuples : on leur offrit des prières et des sacrifices, comme à des êtres vivants et ayant entre leurs mains le sort des hommes. Bien plus, on voulut rapprocher ces puissances ou au moins une émanation de leur pouvoir ; on tenta de les faire descendre et de les fixer près de soi. L'influence, émanée des astres ou soustraite
(1) Deut. 4, 15-19.
(2) Job*. 31. 26-28.
à ces corps par des rites magiques, était concentrée dans les Téraphim qu*on portait sur soi en guise d'amulettes. Un vaste champ s'ouvrait aux expérimentations de Tastrologie et de la magie. Les planètes surtout que les Chaldéens avaient depuis longtemps distinguées des étoiles fixes et ramenées à des constellations, avaient une vertu particulière, qui dominait tous les cercles de la création terrestre et exerçait sur la vie delà terre et sur les êtres qui s*y trouvent, une influence des plus puissantes. Les planètes portaient le nom « d'interprètes ;i»leurmouvement particulier dévoile Tavenir; leur couleur, leur lever, leur coucher annoncent aux hommes, initiés à leurs mystères, les arrêts du destin. Chacune des régions sublunaires était soumise à une puissance sidérale : dans les métaux, dans les pierres, dans les plantes, dans les animaux, dans les hommes se manifestait la vertu de Tastrequi pénétrait et remplissait tout leur être. De là la confiancequ*on avait dans les amulettes, où Ton croyaitavoir concentré et fixé cette vertu, cette émanation sidérale. Le sort des empires, des rois et de tous les hommes pouvait se lire dans les orbites décrits par les planètes. Jupiter et Vénus, comme des génies bienfaisants : Mars et Saturne, comme des esprits hostiles, étaient spécialement honorés. Trente autres astres, subordonnés aux planètes étaient nommés « divinités conseillères ; » puis venaient douze c seigneurs des dieux ; > à chacun d'eux étaient consacrés un des mois de Tannée et un des signes des Zodiaques. On ignore si Nisroch, Anamelech, Âdramelech, que la Bible dit avoir été honorés chez les Assyro-Babyloniens, étaient des divinités sidérales. Voici selon Diodore qui semble s'appuyer sur Ctésias, quelques théories chaldéennes : la terre est de sa nature éternelle ; n'ayant pas eu de commencement, elle n'aura point de fin — l'ordonnance de l'univers vient d'une Providence divine —
ce que le firmament offre maintenant à nos contemplations n*est ni accidentel, ni spontané — tout est établi par les décrets immuables des dieux (i).
82. — L'Assyrie reçut de Babylone le Sabéisme. La Syrie lui donna le culte d*Âdonis. L'ancienne déesse tutéiaire de l'empire assyrien, était Sémiramis et on lui attribuait tout ce qui s'était fait de grand dans ces contrées. D'abord, déesse-poisson, Derketo ou Âtergatis, elle s'était insensiblement fondue avec l'Uranie Syrienne et la Hylitta de Babylone : cette transformation est exprimée dans le Mythe, qui fait de Sémiramis la fille de Derketo : celle-ci se précipite dans la mer, après l'accouchement ; mais la fille ordonne de n'honorer d'autre divinité que sa mère. Aussi Sémiramis est-elle représentée posant le pied sur Derketo : elle a pour attribut la colombe, oiseau sacré des Assyriens et symbole de la volupté et de la fécondité. On a trouvé, dans les ruines des palais Assyriens, les noms de Bel, d'Astarté, de Beltis, d'Assarac ; celui-ci est désigné dans les inscriptions «comme le grand dieu et le roi des dieux » et s'identifie probablement avec Bel. On y rencontre aussi fréquemment la statue d'un dieu à tête d'aigle, qu'on suppose être le Nisroch de l'Ecriture (2). Des figures humaines grossièrement sculptées, munies d'ailes et de serres* d'oiseaux, avec une poitrine de femme et une queue de scorpion oot été découvertes dans les ruines du palais à Nimrud et paraissent représenter un mauvais génie (s). De pareilles monstruosités s'expliquent plus ou moins, quand on se rappelle que la civilisation assyrienne était née du mélange des Chamites ou Kuschites avec les Sémites et les Erîens des bords du Tigre.
(1) Diod. 2, 29.
(2) Isaïe 37, 38.
(3) Grotefend. Abhandl. des Gôtt. Ces. v.p. 141.