IV. — SYRIE. — PHÉNICIE. — ARABIE
83. — Les religions indigènes de la Syrie n'avaient pas été, comme celles de TAsie-Hineure, ébranlées et altérées par la domination et la colonisation grecques. Des villes grecques avaient, à la vérité,, fleuri sur ces rivages, surtout depuis le temps des Diadocbes ; la langue et les dieux helléniques y étaient en honneur ; mais ce culte ne semble pas avoir exercé une attraction bien puissante sur les indigènes : les tribus cananéennes conservèrent leurs dieux et leur culte antiques. Ici encore nous rencontrons une divinité dont le nom avait pour les peuplades établies entre le Tigre et la Méditerranée, une signification aussi étendue que celui de Zeus pour les Grecs. Ceux-ci, le comparant à leurs dieux, le prirent tantôt pour Zeus, tantôt pour Chronos ou Hélios, enfin pour Héraclès ou Ârès, et même en firent, à la façon des Evhéméristes, un ancien roi divinisé. Â une époque plus reculée, Tyr et les colonies avaient honoré Baal, sans lui consacrer d'image ; mais bientôt son culte devint idolàtrique et compta, surtout à Tyr, un grand nombre de prêtres. Ceux-ci ' furent extrêmement nombreux; dans un passage de l'Ecriture, il est dit que dans le petit royaume d'Israël, il y avait 450 prêtres de Baal, et 400 prêtres de la déesse Âschera (i). Son image était portée par des taureaux, qui symbolisent la puissance génératrice de l'homme. Quelquefois on le représentait portant en ses mains des grappes de raisin et des grenades. Les peuples de la Haute-Asie n'admettant à proprement parler,
(1) I.Rois. 18, 19.
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que deux divinités de la nature, Tune mâle ou fécondante, Fautre femelle ou fécondée, Baal était à la fois dieu élémentaire et sidéral. En cette première qualité, il était le dieu de la puissance qui crée et propage la vie et surtout du feu. Il était aussi dieu du soleil et comme tel il était représenté sous une forme humaine, le front ceint d*un diadème de rayons, symbole de Tastre brillant du jour. Sous ce double rapport, il était le dominateur du ciel (Beelsamen) et le maître de la terre qu'il fécondait. De là vient que les Grecs virent leur Hélios dans le Baal de Palmyre, d*Héliopolis et d'Emèse: une inscription de Palmyre lui donne en effet le nom de Baal-Schemesch ou maître du soleil. Pour les Evbéméristes, il est le plus ancien roi des empires et des peuples qui Thonoraient, des Assyriens, des Babyloniens, des Phéniciens, des Syriens, des Cypriotes, des Lydiens, des Carthaginois. De même que Zeus avait son tombeau en Crète, les ossements de Belus reposaient à Babylone, à Tyr et dans la colonie phénicienne de Gadès.
84. — Le Moloch des Cananéens ne difiérait pas essentiellement de Baal: c'était le même dieu, mais envisagé sous une autre face, comme le dieu du feu dévorant, du soleil brûlant qui frappe la contrée de stérilité et de maladies pestilentielles, dessèche les sources et déchatne les vents empoisonnés. L'identité est prouvée par deux textes des livres saints: «ils construisirent, dit iérémie, des hauts-lieuxdans la vallée de Ben-Hinnom, en l'honneur de Baal, pour y consacrer leurs enfants à Moloch » — et ensuite — < les Juifs consacrèrent les hauteurs à Baal, pour y brûler leurs enfants comme des holocaustes en l'honneur de ce Dieu (i). » On oiFrait à Baal des parfums, des taureaux et peut-être des che-
(l)JéréiD.52,35; 19, 5.
vaux — au moins les Perses immolaient*ils ces derniers animaux au dieu du soleil. Mais les enfants étaient les principales victimes. Les enfants, trésor le plus cher des parents, créatures innocentes, étaient, croyait-on, le présent le plus agréable qu'on pût faire au dieu, le sacrifice le plus efficace pour apaiser sa colère — ensuite, le dieu à Tessence duquel appartenait la puissance génératrice pouvait, à bon droit, rédamer des enfants la vie dont ils lui étaient principalement redevables. C'est sur ces idées que se fondait cet abominable culte. Les victimes étaient jetées dans les flammes; le Dieu du feu leur avait donné la vie; il la leur reprenait par l'action dévorante de ce terrible élément. Au dire des Rabbins, Moloch avait une forme humaine, une tête de taureau et les bras étendus ; cette description est conforme à l'idée que Diodore nous donne du Chronos Carthaginois, qui n'est autre que Holoch (i). La statue de métal était chauifée en dedans et les enfants, déposés sur ses bras, roulaient dans le gouffre brûlant. Le sacrifice manquait de vertu s'il n'était pas volontaire de la part des parents: le premier-né, l'enfant unique de la famille étaient impitoyablement immolés. Les parents étouffaient par des baisers et des caresses les cris des enfants: la victime ne pouvait gémir, ses plaintes étaient couvertes par le bruit des flûtes et des timbales (2). La mère, dit Plutarque, était là sans verser une larme, sans proférer une plainte: en pleurant, elle se déshonorait sans sauver son enfant (5). Tous les ans, à jour fixe, on célébrait ces sacrifices: on les offrait aussi pour conjurer les calamités publiques et le courroux du Dieu, pour obtenir le succès d'une
(i) Jarchi in Jerem. 7, 51. Diod. 20, 14.
(2) Euseb. de laud. Const. 13, 4. Diod. 20. 14. Lai:t.iost. 1,21, 13. Clitarch.ap.Schol. in Plat. Remp. 1, 14. 5. Minuc. Octav.30.
(3) Plut, de Superst. c. 13.
importante entreprise. Cette coutume barbare se retrouve dans le Mythe de Thésée et du Minotaure. Le monstre de File de Crète qui avait aussi une forme humaine, une tête de taureau, et ex^îgeait un tribut annuel de chaire humaine était le Holoch de la Phénicie. Le triomphe de Thésée n*est que l'abolition du culte sanguinaire. Europe, enlevée par le taureau et transportée de Phénicieen Crète, symbolisait la colonisation de nie par les Phéniciens : le taureau représentait le dieu du soleil: Europe était Âstarté, déesse de la lune.
85. — Baal, honoré sous une autre forme, était Melcarth (roi des villes), divinité tutélaire de Tyr et de ses colonies, qui avaient propagé son culte sur les côtes de la Méditerranée. Ce protecteur etarchégète de Tyr était THercule phénicien, dieu du soleil et du feu (sur ses autels brûlait un feu perpétuel), souche d'une dynastie et chef héroïque d'expéditions innombrables. Dans la légende asiatique, il combat les lions et meurt volontairement sur le bûcher : traits que les Grecs ajoutèrent au mythe de leur Hercule (i).
86. — Dans l'Âstarté de l'Asie Occidentale, nous retrouvons la grande déesse de la nature, placée à côté de Baal, Dominatrice des Astres (s), reine des cieux (5), déesse de la lune (4), mère de la vie, et présidant à la fécondité. Sous le nom d'Astarté elle était la divinité tutélaire de Sidon, et différait peu de la Baaltis de Byblos et de l'Uranie d'Ascalon. Les Grecs et les Romains là prirent pour Junon, parce qu'elle était au-dessus de toutes lesdivinités femelles de l'Asie:
(1) Nonn. Dionys. 40, 369. sq. Sil. liai 3, â9. Luc, de Dea Syr. 49. Euseb. de laud. Const. 13.
(2) Herodian. â, 5, 10.
(3)Jerem.7, 18.
(4) Locian de Dea. Syr. 4
pour Aphrodite, parce qu'on lui rendait un culte infâme — pour Sélëné, parce qu'elle était représentée avec un croissant comme déesse de la lune. Âschera dont la statue de bois souilla jadis le temple de Jébova (i), était au fond la même qu'Âstarté, nommée quelquefois Astoreth dans TAncien-Testament; Tune de ces déesses était à l'autre, ce que Baal était à Holoch. Le sacrifice humain qu'on lui offrait consistait non dans l'immolation, mais dans la prostitution des femmes. C'est dans le temple de cette déesse ou dans les bosquets sacrés qui l'entouraient qu'elles s'abandonnaient à ceux qui venaient assister aux solennités religieuses. La légende rapporte qu'Astarté elle-^méme exerça à Tyr cet infâme trafic (2) : dans plus d'une localité, les femmes et les filles se vouaient pour un temps assez long ou pour la durée des fêtes, à l'impudicité, dans le but d'obtenir ou de recouvrer les bonnes grâces de la déesse (s).
87. — Cette coutume si répandue dans l'antiquité et regardée partout comme le culte le plus agréable qu'on put rendre à la divinité avait de profondes racines dans les idées des peuples de l'Asie. Comme l'être suprême y appartenait à l'un ou à l'autre sexe — que deux divinités, l'une mâle, l'autre femelle, s'y trouvaient en présence, les rapports sexuels devaient naturellement paraître fondés sur la nature de la divinité — l'appétit sexuel et la satisfaction de ce penchant, rendaient mieux que toute autre qualité, que tout autre acte, l'homme semblable aux êtres supérieurs. Ainsi la volupté devint un culte et comme le sacrifice en général consiste à se dévouer à la divinité d'une manière immé-
(1)4 Rois 21, 7; 25, 6.
(2) Epiph 0pp. 11, 107.
(3) Athenag. Leg. p. 27.
diate ou par substitution, la femme ne pouvait mieux servir la déesse que par la prostitution. De là vint Tusage si répandu, en vertu duquel les vierges devaient, avant leur mariage, se laisser outrager une fois dans le temple de la déesse. C'était là, dans un autre ordre d'idées, l'offrande des prémices. Cette coutume avait été modifiée à Byblos de la manière ' suivante: aux fêtes d'Adonis, les femmes se coupaient les cheveux en l'honneur de Baaltis : celles-là seules qui s'y refusaient devaient s'abandonner aux étrangers: le salaîra de cette infamie était consacré à la divinité (1).
88. — Hais sur cette pente on ne s'arrête jamais: les forfaits qui outragent la nature furent regardés comme un culte agréable à la déesse. Sous ce rapport, le temple qu'elle avait à Âphaka dans le Liban, était surtout fameux. Entièrement isolé, il était, dit Eusèbe, le lieu choisi par ceux qui détruisent leur corps par certaines abominations. Les hommes y sont tout efféminés et ont perdu tout signe de virilité. La noblesse du sexe n'est rien pour eux: ils honorent la divinité par les excès d'une volupté brutale. Un commerce criminel avec les femmes, l'impudicité, les actes qui font frémir souillent ce sanctuaire ; toute pudeur en est bannie, l'honnête homme n'en approche jamais (2). Ce lieu était d'autant plus renommé que la foule qui y accourait pouvait tous les ans y contempler un prodige d'un globe de feu, paraissant sur les hauteurs et venant s'éteindre dans le lac qui était à proximité du temple. On jetait ensuite des présents d'un grand prix dans le lac; ceux que la déjesse agréait et encore les plus lé-
(1) Sirab. 75S. Luc. de Dca Sfr. 6. Cyrill. Comm. in Isai. m, 11, 275. VA. Par.
(2) Euseb. Vita. Coust. 5, SG
â44 PAGANISME
gers d*entr'eux, allaient seuls rejoindre le globe merveilleux au sein des flots. .
89. — C'était cette même divinité de la nature, qui sous le nom de déesse Syrienne avait à Hiérapolis ou « ville sainte > un des temples les plus fameux, les plus magnifiques de l'antiquité. Son image, décrite par Lucien, appartenait à la dernière période de THellénisme de ces contrées et représentait, sous l'influence grecque, une divinité panthéistique. Les Grecs qui avaient fait du principe femelle de la nature plusieurs déesses retrouvèrent au moins un trait de chacune d'entr'elles, dans cette divinité universelle des Asiatiques. Comme déesse souveraine ou reine des cieux, elle était Héra; mais avait aussi quelque chose d'Âtbéné, d'Aphrodite, de Séléné, de Rhéa, d'Artémis, de Némésis et des Mores; en fait, c'est de Cybèle qu'elle se rapprochait le plus. Elle avait en main le sceptre et le fuseau: son front portait un diadème de rayons et une couronne murale; elle avait de plus la ceinture, ornement réservé ordinairement à Aphrodite Uranie. Sa statue dorée se trouvait avec celle de Baal-Zeus, sur un char traîné par des lions : une pierre attachée à sa tête éclairait le temple durant la nuit. Elle s'identifiait, croyait-on, avec Atei^tis ou Derketo, honorée sous la forme d'un poisson sur les côtes des Philistins. Le culte s'adressait simultanément à Baal et à la déesse et la magnificence du temple était telle que Crassus eut besoin de plusieurs jours, pour peser les vases d'or et d'argent et autres objets précieux, qui s'y trouvaient (i), dons inestimables, venus de l'Arabie, de la Babylonie, de l'Assyrie, de la Phénicie, de la Cilicie, de la Cappadoce, enfin de toutes les contrées où se parlait une langue sémitique (s). Dans le parvis du temple se
(1)PUii H N. 5,19. Strab.748.Macrob.Sat. 1,25. (2) Luc. de Dea Syr. 10, Cfr. 16.
ET judaïsme. 245
trouvaient un grand nombre d*animaux apprivoisés et sacrés ; puis Tétang, où nageaient les poissons chéris de la déesse. Prêtres et serviteurs étaient extrêmement nombreux : Lucien en compta jusqu'à trois cents dans un sacrifice : venaient ensuite des troupes de joueurs de flûte, de Galles et de femmes en délire. La fête du printemps, appelée fête des flambeaux ou fête de Tincendie, attirait des spectateurs de toutes les contrées : on y brûlait de gros arbres dont les branches portaient des ofl^randes. Les enfants aussi étaient immolés; enfermés dans des outres, on les précipitait du haut du temple, en prononçant ces effroyables paroles: « Ce sont là des veaux et non des enfants. » Dans la cour du temple s'élevaient deux phallus énormes. Au bruit étourdissant des timbales, des flûtes et de chants délirants, on voyait les Galles se meurtrir les bras. Les spectateurs, incapables de maîtriser l'impression, produite par ces actes et le vacarme qui les accompagnait, étaient emportés par le même délire, se meurtrissaient et se mutilaient avec des tessons, semés à cet efl'et dans l'enceinte sacrée. Parcourant ensuite la ville avec ce trophée sanglant, ils le jetaient dans les maisons et re^ cevaient, eil compensation, une toilette de femme. Ce n'était certes pas la chasteté qui inspirait cette infâme mutilation: on voulait se rendre inhabile à ta gé^ nération : les Galles voulaient ressembler à leur divinité. Le libertinage dégoûtant dans lequel ils vivaient ensuite avec les femmes était toléré par les maris» comme une chose sainte.
90. — Ces initiés de la déesse Syrienne parcouraient en mendiant les provinces de l'empire Romain, tout comme les prêtres de Cybèle. Habillés en femmes, la figure et les yeux peints à la manière des femmes, armés de fouets et de glaives, ils portaient d'un lieu à un autre l'image voilée de leur divinité. Ils se livraient à
des danses sauvages, qui produisaient une extase bacchique; alors ils se déchiraient les bras de morsures, les tailladaient avec les glaives et se flagellaient, comme pour expier un crime commis contre leur déesse. H fallait avoir exercé ce manège, pour se couper les membres, sans se blesser dangereusement ; ces représentations n'avaient d'ailleurs d'autre mobile que la cupidité (i).
91. — Le culte que le dieu solaire Elagabale, avait à Emèse en Syrie, présentait, à peu près les mêmes caractères. Cette ville honorait le soleil sous la forme d'une pierre noire, ronde et finissant en pointe. Le Grand-Prêtre du dieu portait des habits et des ornements de femme. L'empereur Héliogabale qui avait été revêtu de cette dignité et importa à Rome le nouveau culte, jetait dans le temple des phallus humains, comme étant l'offrande la plus agréable au dieu. La peur des souffrances l'empêcha de se soumettre à la mutilation; mais, ministre fidèle de son dieu, il fit tout ce qu'il put pour ressembler à une femme (2).
92. — Adonis ou Thammus spécialement honoré à Byblos, n'avait pas de culte dans les villes ou dans les colonies phéniciennes et sidoniennes, ni en général dans les endroits où Melcarth-Heraclès était vénéré. Le premier jour des fêtes d'Adonis était consacré au deuil : les femmes pleuraient la perte du mignon et devaient, en l'honneur de ce dieu et d'Astarté, se couper les cheveux ou s'abandoi>ner à un étranger (3). Les obsèques du dieu, l'enterrement solennel de son idole fermait le deuil. Les réjouissances commençaient.
(1) Seuec. de brev. vit. 26. Lact. 1, 21.
(2) Dion Cass. 79, 11. Heroilian. 5. 3.
(3) Luc. de Dea. Syr. c. 6.
quand Adonis était retrouvé, c'est-à-dire quand sa tète, enfermée dans un vase de terre ou dans une corbeille de papyrus, arrivait par la mer, ou que ce vase portait au rivage une lettre des femmes d'Alexandrie, annonçant qu'Adonis venait d*étre retrouvé par Aphrodite (i).
93. — Antioche sur TOronte, capitale brillante de la Syrie, avait une population « à demi barbare » (2), c'est-à-dire, composée de Grecs et d'Asiatiques: aussi les dieux desdeux peuples s'y étaient mélangés. Daphné, séjour délicieux à proximité de la ville, planté de bosquets de lauriers et de cyprès, arrosé de sources l'impides, rendait à Apollon et à Artémis un culte qui avait beaucoup d'affinité avec celui de Baal et d'Astarté. Daphné était célèbre dans l'antiquité: les fêtes voluptueuses qu'on y célébrait, le dévergondage des coutumes, les abominations auxquelles les rois de Syrie et leurs sujets se livraient à l'envi, comme pour honorer leurs divinités, étaient cités partout. Sous l'empire romain rien n'y fut changé. La solennité, dit Libanius lui-même, consiste à se souiller de tout ce qu'il y a de plus ignoble, à déposer le dernier reste de pudeur (5). Venaient ensuite les fêtes d'Adonis, oîi les plaintes, les gémissements, les hurlements remplissaient la vaste cité (4). A la fête Majuma, consacrée à Dionysos et à Aphrodite, on voyait des courtisanes nager toutes nues sur le théâtre (5).