L'empire Romain ne reposait pas sur les élé
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ments dé force et d'ensemble que puise un grand peuple dans le sentiment de sa nationalité: à l'époque qui nous occupe, tout comme aux jours de sa naissance, il s'appuyait sur la population d'une seule ville qui accusait des tendances de plus en plus significatives, non-seulement à devenir le siège du gouvernement, mais encore à accaparer et à concentrer à son bénéfice exclusif toute la puissance de l'état. Mais Rome ellemême, fatiguée de ses longues guerres intestines, épuisée par les proscriptions et les sanglantes exécutions qui la désolaient depuis tant d'années, aspirant à la tranquille jouissance de ses possessions, ne pouvait plus trouver ces éléments de paix et de prospérité que sous l'autorité d'un seul homme, d'un chef unique. Ce fut Octave, qui après avoir défait Antoine, le dernier de ses ennemis et de ses rivaux, s'appliqua à ménager une transition calme, entre la constitution républicaine dont il respecta les formes et le titre, et le nouvel ordre de choses, et réussit à élever d'une main ferme et sûre, l'édifice de sa puissance, sur les bases mêmes de la république.
4. — ' Octave investi d'un principat à vie, qui lui conférait le cumul de tous les pouvoirs, la république ne fut bientôt plus qu'une ombre qui s'affaiblissait tous les jours davantage. Commandant suprême d'une armée permanente de près de 340,000 hommes, devenue une forctî à la fois militaire et gouvernementale ; premier d'un sénat sans volonté contre lui et descendu au simple rôle déconseiller et d'administrateur, Censeur, Tribun perpétuel et souverain pontife de la religion d'état, protégé par une garde particulière qui lui était dévouée et dont le Préfet était déjà, sous Tibère, le second personnage de l'empire, le monarque possédait une omnipotence sans bornes; aussi le successeur immédiat d'Auguste put-il impunément anéantir ou fouler aux
pieds les derniers restes de Torganisation républicaine.
Le peuple Romain se trouvait satisfait et flatté des largesses qu'on lui prodiguait: distributions d'argent et de blé, spectacles des théâtres et des cirques^ combats de gladiateurs et d'animaux, rien n'était épargné pour lui plaire. Dans toutes les classes de la société était répandu un esprit de servilisme et d'adulation qui n'opposait aux caprices du maître que lâcheté et rampant égoïsme, et cette disposition hâtait avec une effrayante rapidité l'acheminement du principat à ce formidable despotisme qui, soutenu et alimenté par une multitude de femmes, d'affranchis, de flatteurs, d'espions et de délateurs, devait bientôt oflrir aux contemporains effrayés, le spectacle d'un enchaînement d'horreurs inouïes, dont l'exemple, parti de haut, inspirait à des maîtres que ne retenait plus aucun frein de pudeur ni de crainte, tous les délires de l'orgueil, de la soif du sang et d'un souverain mépris de l'humanité.
5. — La ville de Rome déjà enrichie et somptueusement ornée dans les derniers temps de la république, des trésors ravis aux pays conquis, reçut un nouveau lustre sous Auguste. L'éclat du champ de Mars couvert par lui d'édiflces publics, accrut encore la magnificence de la ville aux sept collines, et le monarque put, à juste titre, se vanter de laisser de marbre une ville qu'il avait trouvée de briques (i). Chaque année les rives du Tibre tendaient de plus en plus à devenir le rendezvous de toutes les nations du globe. Les esclaves recrutés dans tous les pays, introduisaient au sein des familles leurs mœurs étrangères, agissant au même temps par leur aspect bizarre sur l'esprit et les idées des générations croissantes. Quant aux étrangers libres, ils n'y
(1) Suét. Aiig. £9.
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étaient pas en moindre affluence: ils accouraient des trois parties du- monde dans la Capitale de Tunivers, pour y mener une vie plus agréable et plus féconde en jouissances, soit pour s'y établir à demeure, soit pour regagner plus tard leur patrie, avec les richesses qu'ils avaient acquises à Rome. Des nuées de Grecs, de Syriens, d'Asiatiques, d'Egyptiens s'étaient abattus sur la ville, les uns pour y professer les lettres ou la philosophie, les autres pour y importer tous les raffinements du luxe, de l'intempérance, de la débauche : d'autres encore, instruments de superstition, pour y propager le culte des idoles étrangères : aussi les poètes qui ont tracé le tableau des mœurs de cettfe époque ne tardèrent-ils pas à déplorer que Rome fût devenue une ville toute grecque par la langue et les usages, et que l'Oronte Syrien, semblât avoir déversé ses eaux dans celles du Tibre (i). Un siècle et demi après Auguste, Athènes pouvait dire sans être taxé d'exagération, que toutes les races de l'Orient avaient élu domicile à Rome (2) .
6. — Aussi la population atteignit-elle dès Auguste même, un chiffre sinon égal au moins très-rapproché de celui qui forme la population actuelle de Londres ; et qu'on peut évaluer de 1 1/2 à deux millions d'habitants ; dont la moitié étaient des hommes de condition servile, tandis que la grande majorité des hommes libres se composait ou d'étrangers, qui avaient obtenu le droit de cité, ou d'aifranchis avec leurs familles. A côté de l'incroyable opulence d'un petit nombre de maisons, il régnait une telle misère, que sous Auguste déjà les distributions publiques d'argent, de blé et de vivres défrayaient les besoins de plus de 200,000 indi-
(1) Juvenal. 3. Poss.
(2) Dipnosoph : 1. 36 Tome t. p. 75.
vidus, et que malgré la sollicitude qu'apportait ce prince à pour\'oir à la subsistance des citoyens du vieux sang romain, on voyait s'éteindre tous les jours d'illustres familles, déjà décimées par les guerres civiles et les proscriptions. Un vice radical de cette époque, l'antipathie toujours croissante que tolis les rangs de la société éprouvaient pour le joug matrimonial, ne contribuait pas peu à ce triste état de choses. En vain Auguste essaya-t-il de combattre par les lois Julia et Pappia^Poppéa, les progrès de ce célibat désorganisateur, plaie honteuse qui gagnait de plus en plus les classes riches et opulentes ; la stérilité des unions légales elles-mêmes n'en suivait pas moins une progression si alarmante, que des immunités importantes furent attribuées, en vertu de la seconde de ces lois, à tout Romain qui justifierait de la paternité de trois en-r fants seulement.
7. — Il était donc inévitable que ^ome devînt comme un vaste réceptacle oii venaient s'engouffrer et se confondre tous les vices des contrées les plus éloignées, tous les errements et les excès de la société humaine ; ville étrange, où la majorité de la population libre était représentée par une plèbe sans patrie, livrée à l'oisiveté et à la fainéantise, d'une pauvreté sordide et pourtant accoutumée à tous \eà besoins du luxe et dont les ressources de l'État suffisaient à peine à défrayer le misérable entretien (i).
8. — Dans les pays soumis, il n'était pas possible» même sous le régime impérial, que l'esprit public et le sentiment d'un patriotisme véritable cimentassent les liens de l'association ; mais si étrangers que^ fussent toujours l'un à l'autre le Gaulois et le Syrien, l'Egyptien et l'Ibère, l'administration des Provinces fut cepen-
(1) Seoec. Coosol. adHelY. ô. — Tacit. Annal. U. 20c
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dant meilleure, en général, qu'elle ne Uavait été dans les derniers temps de la république. Ce n'était plus le temps où un Volesus Messala pouvait faire exécuter, comme Proconsul d'Asie, 300 hommes en un jour, et s'écrier, avec une féroce admiration, en se promenant au milieu des cadavres : est-il un roi qui eût osé faire cela (i) ? Ce n'était plus le temps où les Provinces n'étaient dans la pensée de Rome que des mines d'or, dont l'exploitation facile devait enrichir promptement les gouverneurs qu'elle y envoyait coup sur coup, et faire la fortune des particuliers qui s'y rendaient pour y pratiquer un agiotage usuraire ou pour administrer les finances publiques. Auguste et ses successeurs in> troduîsirent dans le gouvernement des Provinces des réformes qui le rendirent à la fois plus stable et plus supportable. Les Proconsuls furent soumis à un contrôle plus sévère : ils reçurent des appointements fixes et ne purent plus exagérer, suivant leur caprice, les impôts des tributaires : la surveillance qu'ils exerçaient sur la gestion des communes était un bienfait pour le peuple : la distinction qui séparait la bourgeoisie dominante de Rome de celle des provinces soumises ne tarda pas à disparaître : bientôt la législation romaine acquit partout une prépondérance marquée sur les institutions primitives du pays, et l'on vit cesser complètement sous l'influence de la domination Romaine, ces interminables démêlés de race et ces guerres intestines qui avaient porté tant de ravages dans les rangs de tous les partis. Enfin la tyrannie de ces souverains dont l'histoire a flétri la mémoire et qui sévissait d'une manière si directe sur l'aristocratie Romaine ne s'étendait pas jusqu'aux Provinces, ou ne pesait au moins, que très-légèrement sur elles.
(l)SeDeea de Ira. 2.5.
9. — Les liens qui rattachaient entr'elles et avec le centre du pouvoir toutes les parties de ce vaste empire, furent l'objet d'une réforme systématique : les voies et les moyens de communication se multiplièrent avec rapidité. L'empire entier se couvrit progressivement d'un réseau, savamment combiné, de routes militaires, de grands chemins, et le service des postes de l'Etat, organisé déjà par le premier Empereur, ne tarda pas à fonctionner d'une manière régulière à travers toutes les provinces.
10. — L'avènement de la centralisation monarchique fut donc un bienfait pour le plus grand nombre des peuples et des individus réunis sous le sceptre de Rome : plusieurs pays, tels que les Gaules, l'Espagne, l'Afrique et même l'Egypte et la Syrie, parvenus à une plus grande sécurité de possession et de droits, prirent une part active aux relations et à la vie intellectuelle qui commençaient à circuler entre les trois continents si admirablement groupés autour de la Méditerranée, et grâce à leur annexion à l'empire, ils entrèrent dans une voie de prospérité sans précédent dans leur existence.
H. — Mais déjà dans les parties centrales de l'Empire et de l'ancien monde en général, commencent à se manifester d'une manière alarmante des symptômes de dépeuplement qui présagent la prochaine désorganisation de la société actuelle. Depuis longtemps l'histoire des vieux Hellènes est comme la fin émouvante d'un grand drame dont le dénouement n'éveille plus que les éjfnotions de la pitié. Les armées macédoniennes et après elles les légions romaines avaient couvert ce beau pays de ruines : des'cités antiques et fameuses avaient disparu ou avaient été désertées par leurs habitants, ou déchues comme Thèbeset Megalopolis au rang de simples villages : nombre d'îles, naguères populeuses, n'étaient plus que des rochers abandonnés. Les tribus de l'QEta,
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presqu'anéanties,rAcarnanie et TEtolie changées en déserts, les villes de Thessalie en pleine décadence, et le pays s'appauvrissant de jour en jour. L'Epire voisine, hors d'état de se relever des coups dont l'avait Trappée Paul-Emile : ses villes rasées et les rares villages disséminés dans la campagne servant de refuge aux faibles débris de la première population : cinq des douze villes de FAchaïe ruinées ou délaissées ; TArcadie et la Messénie à peine habitées : la Laconie, couverte naguères de villes florissantes, ne comptant plus aujourd'hui qu'une trentaine de villages : tel est le tableau de la Grèce à cette époque, et quelques années après, Plutarque estime que la Grèce tout entière a?urait peine à entretenir 3000 hoplites. Athènes conservait bien encore le prestige de sa vieille renommée, mais un ramassis d'étrangers y avaient remplacé les anciennes familles citoyennes, massacrées dans les boucheries de Sylla (i). Les colonies romaines de Patra, de Corinthe et de Nicopolis, sur le promontoire d'Actium, devinrent à la fois le point d'appui de la domination romaine et le noyau d'une jeune population, appelée à faire circuler une vie nouvelle dans ces contrées vouées à la désolation. Grâce à sa position entre deux mers, Corinthe vit bientôt refleurir son commerce et reparaître son ancien luxe ; mais en «omme l'oppression fiscale qui n'avait pas cessé de peser sur la Grèce, même sous le régime impérial, était un obstacle permanent à l'essor de la prospérité nationale et au mouvement de la population : aussi la Grèce peu habitée off'rait-elle l'aspect d'une solitude couverte de plus de tombes ^ue de citoyens, de plus de ruines que de cités, et où les sources de la vie étaient taries sans retour. * 12. — L'affranchissement de la Grèce, proclamé par
(1) Tacit. annal. ^. 15-
Néron ne subsista que jusqu'à Vespasien. Cependant l'existence de villes libres, jouissant de privilèges municipaux, de tribunaux indigènes et d'assemblées provinciales, le maintien de la plupart des lois et des institutions grecques, toutes ces concessions jointes au caractère officiel dont la langue grecque était restée en possession, offraient encore aux descendants des vieux Hellènes, abâtardis par le mélange des races étrangères, les apparences et les illusions consolantes d'une nationalité indigène. Ils voyaient encore leurs amphictyons se réunir, l'aréopage cherchant à ramener dans Athènes les anciennes coutuines, et les délégués des fédérations de l'Achaïe, de la Béotie et de la Phocide rassemblés pour délibérer en commun sur leurs intérêts. Il n'est donc pas étonnant que voués au culte de leur passé, méprisant les étrangers, admirateurs exclusifs de leurs produits, ils fussent toujours aussi jaloux de maintenir chez eux la fière et antique distinction des hommes en Grecs et Barbares : néanmoins tous ces Hellènes que l'amour du lucre poussait à Rome y furent accueillis avec un froid dédain, comme des aventuriers faméliques, et Ton s'empressa de les reléguer avec ces étrangers qui, venus des contrées de l'Egypte et de la Syrie, parlaient également la langue grecque.
13. — La prospérité et la population de l'Italie ellemême avaient reçu de profondes atteintes de l'oppression de Rome et de son influence destructive. Bien avant le commencement des guerres civiles, des peuples entiers avaient été exterminés dans les longues et sanglantes luttes dont l'Italie centrale et méridionale fut le théâtre, pendant les 10 années qui s'écoulèrent de 90 à 80 av. J.-C. La Péninsule vit de nouveau la fleur de sa population ravagée par d'immenses désastres. La guerre des Italiens contre Rome moissonna plus de
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300,000 jeunes gens : il ne restait presque rien des habitants du Samnium et de TEtrurie : les langues Sabine, Etrusque, Vénète étaient ou perdues ou sur le point de s'éteindre : l'ancienne population agricole, extirpée en quelque sorte du pays, était misérablement suppléée par des esclaves à qui leurs maîtres confiaient la culture de leurs Latifonds. Non moins funeste à la prospérité publique était le système des colonies militaires, dont Octave fit l'application sur une grande échelle, en combinant l'occupation du pays par ses 34 légions avec l'expulsion des anciens propriétaires : on lui reproche d'avoir livré presque toute l'Italie à ses vétérans (i). Ces masses de soldats transplantés dans un pays nouveau, sans goût, sans aptitudes pour la vie rangée et domestique, dépérissaient rapidement (â). Ils ne pouvaient d'ailleurs offrir aucune espèce de compensation pour ces soixante-trois villes, qui avaient perdu toute leur population, dans l'intervalle écoulé entre la dictature de César et les premières années d'Auguste, et qui, dépouillées de leurs possessions territoriales^ marchaient à grands pas vers leur ruine. Indépendamment de ce fait, Auguste avait fait passer en une seule année 120,000 colons de l'Italie dans les provinces (s). Ajoutez à ces causes dévastatrices une émigration permanente qui poussait spontanément ou forcément vers Rome ou sur les points récemment, incorporés à l'empire des masses d'individus : les uns affluant à Rome pour s'y faire nourrir aux dépens du trésor et participer aux distributions de blé, les autres allant exercer dans les provinces un état lucratif ou s'associer aux mille spéculations mercantiles qui y pullulaient. Les marchands
(i) Appian. bell. civ. 5, 12. ss. p. 728. — Suéton. Aug. 15. (2)Tacit. annal. 14,27.
(3) Monum. Ancyran.
italiens avaient des comptoirs dans toutes les villes, jusqu'en Arabie, jusque chez les Marcomans et lesChérusques (i). Néanmoins l'épuisement successif et toujours croissant de l'Italie, constituait pour tout l'en^pire, la cause fondamentale d'une imminente décadence.
44. — Une différence bien tranchée et toute en faveur de l'Italie septentrionale, distinguait celle-ci du Centre et du Midi. On y voyait s'élever ou s'agrandir des villes comme Padoue, Vérone, Ravenne, Milan, Aquilée, sièges florissants des Colonies romaines. La grande Grèce au contraire, avait perdu son ancien éclat (2). Rhegium, Brundusium, Bénévent et Tarente réduite à la moitié de sa première enceinte, étaient les seuls points qui conservassent encore un reste de vie : si vous voulez voir le désert, disait Sénèque, allez en Lucanîe et dans le Brutium (3). Tandis que la Campanie et le golfe de Naples, ce paradis terrestre dont les riches de Rome même savaient apprécier les délices, n'avaient pas cessé de se maintenir dans un état prospère. Là s'élevaient Néapolis, séjour favori des grands de Rome, avec ses modes, ses arts, son érudition et ses mœurs toutes grecques : Baies aux villas somptueuses et Pouzzoles, entrepôt du commerce d'Alexandrie et de l'Espagne.
15. — Dans la triangulaire Sicile, avec sa population sicule et celtique, avec ses cités grecques ef ses colons romains, le caractère et le type hellénique continuaient à prédominer (4); mais les villes qui couvraient cette île, la plus belle et la plus fertile de la Méditerranée, ne pouvaient se relever de leurs ruines : toutes celles du littoral en face de l'Afrique, jusqu'à Agrigente
(1) Dio Cass. 55. Tacit. annal 2, 62.
(2) Cic. de amie 4. , (5) Delrunq. animi. 2.
(4) Apulei niclainorph. H p. 259.
avaient été dévastées dans les guerres puniques (i). Dans l'intérieur, les guerres des esclaves et les brigandages des peuples pasteurs avaient semé de terribles désastres : Himera, Seline, Gela, avaient disparu ainsi que Naxos, Euboë et Callipolis, sur la côte Orientale. Ënna n'était plus qu'une solitude et Tauromène gravement maltraitée par Octave, était complètement tombée. Auguste tenta sans succès de relever par l'envoi d'une colonie romaine, l'ancienne splendeur de Syracuse qu'avait éclipsée pour toujours la conquête de Marcellus. Catane, Panorme, Segeste et Lilybée se trouvaient cependant dans de meilleures conditions: atout prendre, la Sicile redevenue le grenier de Rome et de l'Italie, grâce au rétablissement de l'ordre et de la paix qu'avait amenés l'empire, jouissait relativement d'une prospérité satisfaisante.
16. — Les îles de Corse et de Sardaigne, réunies en une seule province, avaient une population extrêmement hétérogène: des aventuriers tyrrhéniens, des émigrés Corses et Pelaris, c'est-à-dire fugitifs, y formaient le noyau d'une populace oisive et méchante, qu'étaient venues grossir des colonies phéniciennes et carthaginoises. Le pays passait pour insalubre, ce qui l'avait fait utiliser comme lieu de déportation pour les condamnés ; mais sa fécondité lui donnait autant d'importance que la Sicile pour l'approvisionnement de Rome : la population qui couvrait le sol âpre et inculte de la Corse, était un mélange de colons tyrrhéniens, liguriens et romains. Du temps de Strabon les Corses passaient encore pour un peuple grossier et barbare, presqu'exclusivement adonné à l'élève du bétail. Sous la domination romaine cependant, l'île comptait trentetrois villes.
Cl) Strabo, P. p. 272.
47. — Dana la presqu'île de l'Asie Mineure, le fleuve Halys formait la ligne de démarcation de deux grandes divisions ethnographiques : les nations de la rive occidentale Lydiens, Cariens, Mysiens, Bithyniens appartenaient en général à la race des Thraces d'Europe : la langue grecque était la langue dominante du pays; les idiomes indigènes, le Lydien entr'autres, avaient disparu sans laisser de traces (i). Sur la rive orientale de l'Halys habitaient des peuples d'origine Syro-Arabe, Cappadociens, Giliciens, Pamphyliens et les Solymes ou Autochtones de la Lycie et de la Pisidie, bien que les Lyciens se fussent tellement assimilés aux Grecs, qu'ils passaient eux-mêmes pour Grecs d'origine. La partie septentrionale de l'AsieMineure, baignée par la mer Noire formait les royaumes de Bithynie, de Paphlagonie et de Pont : la Bithynie anciennement appelée aussi Thrace d'Asie, était un pays extrêmement fertile qu'occupaient des tribus thraces, mêlées aux restes des populations primitives de la Mysie : sa capitale Nicomédie, parvenue à un haut degré de prospérité, était une des plus belles et des plus vastes cités du monde ancien. Cios, Ghalcédoine, Nicée, Héraclée, presqu'entièrement composées de colonies helléniques, répandaient sur tout le pays l'influence de leur origine.
18. — Les Paphlagoniens difl'éraient entièrement de langue et de mœurs avec leurs voisins Thraces de l'ouest et Celtes du sud : ils appartenaient à une souche Syrienne, et passaient, même chez les gentils, pour un peuple singulièrement impie : l'intérieur de ces régions nues et montagneuses était peu connu : la ville de Gangra, située sur les frontières de la Galatie, n'était du temps de Strabon, qu'un petit bourg qui plus tard
(l)Strabop. 565. 631.
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seulement prit quelqu'importance et devint la capitale de la province. Le long de la mer existaient des comptoirs grecs, et s*ëlevait Sinope, colonie milésienne, naguère place de commerce riche et puissante, qui était encore à cette époque une grande et magnifique cité.
19. — Tout le littoral de la mer Noire, couvert d'une foule de tribus d'origine très-diverse et d'établissements grecs sur les côtes, forn^ait la contrée septentrionale de l'Asie Mineure, le Pont, réduit en province tributaire de Rome, après la mort de Polémon II, sous Néron. Le PonU s'étendait à l'Est jusqu'à laColchide et la grande Arménie : plusieurs villes de l'intérieur de ce royaume paraissent n'avoir eu d'autre célébrité ou importance que celle qu'elles tiraient de leurs cultes religieux, comme Gomane, Pontique et Cabire. Néocésarée devenue plus tard une brillante et vaste capitale, ne commença de fleurir que vers l'an 64.
20. — Au Sud de la Galatie et du Pont se trouvait la Cappadoce, qui réunie à la petite Arménie, formait une des plus vastes provinces de l'empire Romain, couvrant à peu près le tiers de toute la péninsule. Ce pays, d'un aspect rude et peu fertile, était occupé par des tribus d'origine Syrienne, que les Perses, pour les distinguer des habitants nègres de la Syrie, appelaient Leuco-Syriens ou Syriens blancs. Des villes fondées par la domination et surtout par l'établissement des colonies romaines avaient remplacé les anciens châteaux et les places ouvertes. C'est ainsi que s'élevèrent successivement Césarée, la capitale, Tyana et Comane. La petite Arménie et la Mélitène, déjà réduites en provinces romaines par Tibère, puis données tour à tour par Caligula au Thrace Cotys, et par Néron au roi juif Aristobule, retournèrent enfin à l'empire Romain sous Trajan.
21. — La Haute-Asie continuait d'être un des plus brillants joyaux de cette couronne de conquêtes. Plus favorisée qu'aucune autre contrée des dons de la nature, dotée d'immenses richesses, animée par une population nombreuse, laHaute-Âsîe était le grand centre industriel de l'empire. Là, dans la Carie, la Mysie, la Lydie qui formaient avec une partie de la Phrygie la province romaine d'Asie, Vélevaient cinq cents villes (i), toutes richement ornées de chef-d'œuvres artistiques, de monuments publics, d'édifices somptueux: plus tard même, le nombre s'accrut jusqu'à mille, indépendamment des moindres localités (s). Là encore, les idées et les mœurs grecques régnaient victorieusement sur les éléments étrangers : entouré de toutes les jouissances que peuvent procurer un commerce florissant, les arts, le luxe le plus raffiné, le peuple y menait une vie molle et sensuelle qui dispensa les Romains de recourir aux légions pour affermir leur pouvoir. Les villes se qualifiaient sur leurs monnaies du titre d'Autonomes, allusions aux franchises municipales que leur avaient libéralement octroyées les Romains : Smyrne, la plus belle ville de l'Asie et l'une des plus splendides capitales du monde ancien, ravagée à diverses reprises par les tremblements de terre ou par les armes de ses ennemis, se relevait toujours de ses ruines, grâces à l'excellente situation de son port : Ephèse la première et la plus grande métropole de l'Asie, comme elle s'intitulait dans ses inscriptions, et que Pline surnommait l'œil de l'Asie (3) s'enorgueillissait à juste titre de son temple de Diane, l'édifice le plus vaste et le plus somptueux du monde grec.
(1) Philotrat. Vitœ Sophiot. p. 56. 21. Josepb. bell. jud. 2-16. (2)StatiusSily.5. 2. 56.
(3)PlineH. N. 5. 29.31.
22. — Dans l'intérieur du pays la civilisation grecque avait également laissé de profondes empreintes: les villes Lydiennes, Sardes, Thiatire, Tralles, Magnésie, se l'étaient assimilée si complètement, qu'à l'époque de Strabon, la langue mère avait ^totalement disparu. En Mysie s'élevait Cysique, une des villes maritimes les plus florissantes, dans une position délicieuse, qui en faisait la résidence favorite des grands de Rome : la superbe Alexandrie de Troade, où César avait voulu naguères 'transférer le siège de l'empire. Pergame, bien qu'elle eût déjà perdu sa fameuse bibliothèque, conservait encore l'éclat dont l'avaient entourée ses rois, et Pline la cite entre les villes les plus illustres de l'Asie (i). Parmi les villes de la Carie, brillait au premier rang Alabanda, la patrie des mimes et des chanteuses, enthousiaste admiratrice des Romains, qui se glorifiait d'avoir la première érigé un temple à la déesse Rome (2). Halicarnasse, sans s'être complètement relevée de la ruine dont l'avait frappée Alexandre, jouissait en compensation de cet avantage si rare et si précieux pour les villes d'Orient, d'être assurée par son assiette contre les tremblements de terre. Les ruines actuelles de Cnide, attestent encore la splendeur et l'étendue de cette ville,
23. — La Lycie, dont la population paisible était régie par des institutions empruntées aux Cretois et aux Cariens, possédait 23 villes, qui, malgré la domination de Rome, avaient conservé leur constitution fédérale. Les plus fameuses d'entr'elles, Patara et Telmesse étaient fort tombées déjà, et Xanthes, la capitale de la Lycie, n'avait pu se relever de sa destruction par Brutus. A Test de la Lycie s'étendait la Pamphilie, côte étroite
(i) Plin. H. N. 5. 30. 33.
(2) Tacit. ann. 4. 56.
dont les' villes principales Side et Aspendus, étaient habitées par des descendants de colons Grecs.
24. — Au centre de l'Asie Mineure, presqu'entourée d'un cercle de montagnes, s'étendait la fertile Phrygie, avec ses vastes cités, dont les annales chrétiennes devaient encore signaler plus tard l'importance : Apamée, Colosse, Laodicée, Hiérapolis; le peuple, accoutumé depuis 600 ans à porter le joug des dominations étrangères, tour à tour Lydienne, Perse, Grecque, Macédonienne et Romaine depuis la mort du roi de Pergame Attale m, se souvenait néanmoins d'avoir formé jadis un puissant royaume, et se donnait pour Autochtone de ce pays, le premier, d'où, suivant les traditions locales, s'étaient retirées les eaux du déluge. Grâces à la supériorité intellectuelle des Grecs, qui n'avaient pas tardé de s'installer au cœur de ce royaume qu'ils cernaient de toutes parts, le type phrygien se trouvait pour ainsi dire absorbé par l'élément étranger, et le pays dont la langue originale n'était plus usitée que dans les campagnes et parmi les esclaves des villes, avait pris une physionomie toute grecque. Ce peuple descendu des hauteurs de l'Arménie pour fixer ici sa résidence, et qui offrait beaucoup d'affinités avec les races Arméniennes, avait formé dans l'antiquité la population prédominante des populations de l'Asie Mineure et laissé des souches importantes dans la Thrace, la Macédoine et l'Illyrie. Depuis la période perse, il était néanmoins tombé dans un avilissement général et il passait pour grossier, lâche et perfide.
Les villes du pays les plus remarquables étaient Synnada, encore peu importante du temps deStrabon, devenue plus tard la capitale de toute la Phrygie salutaire etCelène que le voisinage d* Apamée nouvellement bâtie avait reléguée au second rang. Tandis que cette Apamée Kibotys, était devenue la première ville de Phrygie
ET judaïsme.' 27
par son commerce. Colosse au contraire, n*était plus qu'un bourg insignifiant. L'opulente Laoclicée sur le fleuve Lycus put être rebâtie par ses propres ressources, à la suite d*un tremblement de terre qui la détruisit de fond en comble sous Tibère.
25. — La montagneuse Galatie, réduite en province romaine après la mort de son dernier prince, était habitée par trois races Celtiques, les Trocmers, les Tectosages et les Tolistoboges, qui avaient quitté leur pays, situé entre le Danube et les Alpes, en Tan 278 av. l.-C. Ces tribus avaient passé longtemps pour les plus courageuses de TÂsie Mineure, et conservaient dans toute leur intégrité, la langue et les mœurs Gauloises (i). On y remarquait Pessinus, enfoncée dans les gorges, et Ancyra, capitale florissante peu éloignée de la première, où aboutissaient les grandes voies de communication entre Byzance et la Syrie, et qui était le point d'arrêt des caravanes de l'Orient.
26. -^ Les tribus montagnardes de la partie S. £. de l'Asie Mineure, comprenant la Pisidie, l'Isaurie et la Cilicie, liées entr'elïes par une origine commune et longtemps adonnées à la piraterie et au trafic des esclaves, n'étaient pas coifaplétement assujetties à la puissance Romaine. Dans le cœur de la Pisidie et de l'Isaurie, on ne rencontrait pas un établissement ou une colonie Romaine. Une ceinture de forteresses pouvait seule mettre les pays limitrophes à couvert des incursions désastreuses de ces bordes, protégées par d'inaccessibles retranchements, ce qui n'empêcha pas les Isauriens de former depuis le 3* siècle, avec les farouches habitants de la Cilide, une ligue qui faisait la terreur de tous leurs voisins. Dans les marais avoisinant la mer, s'épanouissait un petit groupe de villes
(1) Strabo. p. ^QQ,
florissantes, où la langue et les institutions grecques étaient en vigueur. C'était entr'autres l'antique Tarse, la métropole de la Gilicie, jadis résidence des rois Suzerains de la Perse. Ses écoles fameuses lui assignent dans l'histoire une grande importance: dans l'âpre Cilicie, que Vespasîen ne réunit qu'en l'an 74 à la province de Cilicie, se trouvait Seleucie Trachée, ville libre et en jnême temps si belle et si vaste, qu'Ammien l'appelait au 4* siècle la mère des cités (i).
27. — Les îles de la mer Egée et de l'est de la Méditerranée formaient un des éléments les plus remarquables du grand empire : l'opulente Chypre, la rivale de l'Egypte pour la fertilité et la richesse de ses productions, s'était divisée d'abord en neuf petits états, occupés par une population mêlée, où dominaient les Phéniciens. Mais ils ne purent conserver leur individualité et se trouvèrent bientôt absorbés par l'influence des colonies grecques qui s'y étaient établies de bonne heure. Les villes fondées par les Phéniciens, entr'autres Sicyone, Salamine, Amathonthe, étaient devenues toutes grecques. L'ancienne Paphos était renommée, dans tout l'univers, par son culte d'Aphrodite, et la nouvelle Paphos, distante de l'autre de 5 lieues, était un port où s'élevaient des temples magnifiques.
28. — Pour subjuguer la Crète avec sa population mi-grecque et mi-asiatique il ne fut guère besoin d'armée: il suffit de la présence d'une colonie romaine à Cnossus, pour que l'île entière devînt une province sénatoriale. On y retrouvait, comme partout, ce contraste qui distinguait les Grecs des Asiatiques ; mais la mauvaise réputation des Cretois, que tout l'univers accusait d'un penchant instinctif à la fourberie, au mensonge, à la cupidité, à l'intempérance et à la luxure la
(1) Ammian. 14. 2.
ET judaïsme. S9
plus effrénée, s'étendait à toute la population sans acception d*Hellènes ou de barbares.
Les habitants de Tîle de Rhodes, voisine des côtes de la Carie, jouissaient d'une renommée beaucoup plus favorable : c'était un mélange de Cariens, de Phéniciens, de Cretois et de Doriens, le peuple le plus avancé de la Grèce. Bien que les guerres civiles, après la mort de César et les traitements barbares de Cassius, eussent considérablement réduit ce petit peuple industrieux et actif, on y voyait encore régner, surtout dans la capitale qui portait le même nom, une certaine animation entretenue par l'art et la science. Ainsi il y avait à Rhodes une école d'éloquence et iine école spéciale des arts indigènes, instituées l'une et l'autre par Charès de Lindos. Des trois îles de Lesbos, Chios et Samos, situées sur la côte d'Asie et favorisées de tous les dons de la nature, la dernière ainsi que sa capitale. Tune des plus belles du monde ancien, ne fit que déchoir et s'effacer sous la domination romaine. Les habitants de Chios, autrefois les plus riches des Grecs (i), menaient encore une vie dont la mollesse et la magnificence étaient proverbiales. Lesbos, fameuse par son luxe et sa dépravation, revendiquait la gloire d'avoir donné le jour à une longue suite de savants, d'artistes et de poètes Grecs.
29. — La plus heureuse des provinces romaines, eu égard à son étendue, était l'Egypte, étroite vallée située sur la côte N.-E. de l'Afrique, resserrée entre les montagnes et le désert et que fécondaient chaque année les crues du Nil, débordant depuis ses sept embouchures de la Méditerranée jusqu'aux cataractes de Syène. La fertilité extraordinaire de cette contrée, sa position stratégique qui permettait aux maîtres, de la convertir
(i) Thucyd. 8. 4. 5.
en une forteresse, menaçant à la fois l'Afrique et l'Arabie, la haute renommée dont jouissait Alexandrie dans le commerce du monde entier ; tout contribuait à faire de l'Egypte la possession la plus importante de Rome. Aussi le pays tombé en décadence sous la méprisable et inintelligente incurie des derniers Lagides, ne tardat-il pas à. reprendre un nouveau lustre, grâces aux institutions politiques d'Auguste et à l'administration aussi ferme qu'économe de ses successeurs : bientôt le chiffre de la population dépassa 7,800,000 habitants (i), composés d'Autochtones, (Cophtes), de Grecs et de Juifs. Les efforts des Lagides pour helléniser l'Egypte et fondre en un seul peuple les Egyptiens et les Grecs, n'étaient pas restés sans produire des résultats, qu'^accuse amplement la prédominance des noms grecs, à une époque où les Egyptiens formaient encore la partie la plus nombreuse de la population, et où Philon luimême, était induit à supposer la population du pays formée seulement d'un simple mélange de Juifs et d'Egyptiens (2). Ce peuple le plus anciennement civilisé de l'Empire avait vu disparaître presque toutes ses anciennes institutions sous les six siècles de domination étrangère que les Perses et les Grecs avaient fait peser sur lui. La distinction des Castes était abolie; mais la religion nationale avait conservé tout son ascendant sur l'esprit public, et comme les Romains, plus habiles en cela que les Perses, ménageaient prudemment les convictions du peuple, il en résulta que l'Egypte fut une des provinces les plus sûres et les plus tranquilles de l'empire. Plus qu'aucun autre peut-être, ce peuple était enclin à un respect et à une vénération outrée de la puissance suprême. Après avoir déifié
(i) Josephi bell. Jud- 2 16. 14.
(2) In Flacc. 523, 28,
ET JL'DAISiME. 31
d'abord ses rois indigènes, puis les Lagides, il se laissa insensiblement aller à regarder aussi les empereurs romains comme des dieux nouveaux, et moins de dix ans après la mort de Clëopâtre, on put voir le nom d^Âuguste figurer dans les inscriptions hiéroglyphiques du temple dlsis à Philoe, sous le titre pompeux de fils du soleil et roi de la Haute et de la Basse Egypte (1).
30. — En somme, si ce peuple avait mieux résisté qu'aucun autre dé l'Orient aux influences helléniques, il était d'un autre côté le plus avili et le plus descendu dans l'estime des grandes nations de l'univers : soit à cause de son culte zoolatrique, méprisable même aux yeux des Gentils, ou des odieuses extravagances de sa théogonie, soit pour être devenu sous le joug d'un despotisme de 2,000 ans, une race fourbe, rampante et lâche, quoiqu'une admirable constance à supporter les maux qui les frappaient, fut le partage des Égyptiens (s) et trahît chez eux une force de caractère qui se fut ennoblie en s'appliquant à de grandes choses.
34 . — Sur l'isthme entre la Méditerranée et le lac Maréotide, s'élevait isolée et presqu' indépendante du pays, la superbe Alexandrie, la reine des cités, le centre du commerce de l'univers : son port pouvait abriter plus de vaisseaux qu'aucun port du monde : ses temples et ses palais couvraient un quart de son enceinte où s'agitait une population de 800 mille âmes. C'était comme Rome, le rendez-vous de toutes les nations : on y voyait affluer toute l'année des hommes de toute couleur, venus des contrées les plus lointaines. Grecs, Italiens, Syriens, Arabes, Lybiens, Ciliciens, Ethiopiens,
(1) Sharpe. Histoire d'Egypt. m. London 185-2, ii, 8S.
(2) Ammien.Marceli.22, 16-23.
Bactueiis même, Scythes, Perses et Indiens (i). Aussi ce contact perpétuel d'éléments étrangers avait-il déve^loppé chez les Âlexandriens un caractère tout particu-^ lier, tout local et essentiellement différent de celui des autres Egyptiens. Ils étaient fort industrieux et fort habiles, (l'empereur Adrien s'étonnait lui-même de n'y voir personne d'oisif), mais d'un autre côté frivoles, amis du plaisir et du bruit, prompts à s'en^porter et h sjB livrer au tumulte et à la violence.
32. — Hemphis, avec sa population hétérogène, of^ frant plus d'un rapport avec celle d'Alexandrie, était devenue la capitale du pays, après la décadence de Thèbes. C'était encore une grande ville qui ne le cédait qu'à Alexandrie pour la multitude de ses rues, de ses temples et de ses palais, et qui devait, comme métro-> pôle du culte égyptien, conserver son importance jus-
' qu'au 4® siècle. Thèbes, la grande cité de Jupiter, Diospolis, la ville la plus antique de l'univers, au sentiment des Égyptiens, n'était plus, comme Abydos, qu'un misérable village : Héliopolîs, l'ancienne ville sainte, qui possédait un temple célèbre du soleil, était presqu'abandonnée. En revanche Ptolemais, simple campement des soldats grecs dans la haute Egypte, s'était élevée au rang des plus illustres cités du pays : c'était une ville presqu'aussi grande que Memphis, bâtie entièrement par les Grecs et régie par leurs lois.
33. — Les villes égyptiennes de l'intérieur n'avaient pour ainsi dire d'importance que celle que leur donnaient leurs monuments, restes effacés d'un passé brillant : il n'en était pas de même en Syrie, où malgré la domination perse, la constitution civile et les dynasties régnantes s'étaient maintenues dans un état florissant. Ce pays, acpru plus tard sous les Séleucides par
(1) Dio Ghrysosth. ad Alexand. 2Sâ.
ET judaïsme « 33
Tannexion *de Télément grec-macédonien et ia fondatîon de beaucoup de villes nouvelles, devint le centre et le boulevard de rHellénisme dans son action contre la nationalité syrienne ; de sorte que la langue et les mœurs grecques gagnant toujours plus de terrain, la langue indigène en partie disparue, finit par n'être - plus qu'un dialecte obscur, parlé seulement chez le bas-peuple. La nation syrienne, divisée en une foule de petits états ennemis ou indépendants, ne pouvait opposer à l'invasion étrangère ni une nationalité fermement constituée, ni une unité de mœurs suffisamment consolidée par Tunité de religion : tout conspirait donc à favoriser chez elle le succès des innovations étrangères : aussi subit-elle à un bien plus haut degré que la nation égyptienne l'influence de l'action hellénique (i).
54. — Après que la longue agonie de la dynastie des Séleucides, eut mis au pouvoir des Romains tout le pays compris depuis la Cilicie, entre la Méditerrané«i et FEuphrate, jusqu'aux /iéserts de l'Arabie et aux confins de l'Egypte, ils se virent en possession d'une riche et magnifique contrée, où prédominaient la langue et la civilisation grecques. Car la Syrie était alors mieux cultivée et plus fertile qu'aujourd'hui, et vers l'Est, elle possédait jusqu'au-delà de Palmyre, des villes florissantes, ensevelies depuis sous le sable des déserts. Le peuple qu'une origine commune reliait à la souche araméenne, ainsi que les Assyriens et les Hésopotamiens, les Leuco-Syriens et les Cappadociens était naturellement doué d'un esprit vif et ingénieux. Hais dégénéré sous la triple influence du despotisme, du luxe et d'une religion corruptrice, il se distinguait, entre tous les autres par une avarice et une cupidité,
(I) Polyb. 22-26.
<iui poussait les marchands syriens dans toutes les régions de Tunivers et leur faisait affronter tous les périls, au milieu de tous les raffinements de la mollesse (i).
35. — Dans la Syrie supérieure, jusqu'au pied du Liban, s'élevaient Laodicée, la première ville maritime de Syrie, Hiérapolis, qui devait sa grandeur et son importance au culte de la déesse Âtargatis : puis Âpamée et Emèse sur TOronte. Antioche, l'œuvre de Séleucus, était la capitale du royaume, elle n'avait de rivale en grandeur et en beauté que Rome et Séleucie sur le Tigre, et elle surpassait encore Alexandrie pour la somptuonsité de ses monuments. Cette ville. riche et voluptueuse, avait dans les entrailles même du sol sur lequel elle reposait un ennemi redoutable et acharné : dix fois en sept siècles, elle fut bouleversée par des tremblements de terre, plus d'une fois ruinée de fond en comble, et Libanius affirmait du temps de Julien, que c'était la quatrième ville qui s'élevait sur les substructions d'Antioche, successivement détruites par la même cause. Les Antiochiens alliaient à l'éducation grecque toute la dissolution des mœurs syriennes : ils étaient légers, turbulents, orgueilleux ; et tandis qu'un empereur les accusait de n'être propres qu'à railler avec élégance, un autre ajoutait: il y a plus de comédiens à Antioche que de citoyens (2). Dans la Syrie inférieure ou Cœlésyrie brillait l'antique Damas, ville contemporaine d'Abraham, qui, négligée par les rois syriens comme une possession peu sûre, se releva sous la domination romaine. Ensuite Héliopolis du Liban (Balbek), où Antonin le pieux bâtit plus tard le temple de Jupiter, un des édifices les plus fameux de l'antiquité. 36. — A l'époque dont nous parlons, la Phénicie,
(I) Fragment de Savaron, dans les notes à Sidon. Apollin p. 61 (•2) Herodian. 2:0 Julien Misopogon p Hi.
ET judaïsme. . o5
étroite langue de terre qui longeait la côte sur une longueur de 30 milles à peine, était une province Syrienne. Le caractère Phénicien portait des traces profondes de cette altération hellénique que la domination des Séleucides avait communiquée à tous les Syriens: l'histoire nationale n'était plus qu'un lointain souvenir: les Phéniciens asservis tour à tour aux Assyriens, aux Chaldéens, aux Perses, aux Macédoniens, aux Ptolemées d'Egypte, puis aux Romains, avaient conservé peu d'individualité ; leur langue, éteinte dans la mère patrie dès le milieu du 2« siècle après J.-C. fut cependant jusqu'au 6^ siècle en vigueur dans les colonies africaines (i): ils n'avaient toutefois rien perdu de leur ancienne renommée: ils continuaient à être les plus habiles trafiquants du monde, et à exceller en même temps dans l'architecture et les arts plastiques. L'antique Sidon, la cité mère, Tyr, bâtie dans une île, étaient encore des villes très-commerçanteî^, et Béryte, saccagée naguères par le conquérant syrien Tryphon, puis relevée sous Auguste et érigée en colonie militaire, devint plus tard le siège d'une école de droit florissante.
37. — La côte méridionale de la Palestine, qui avait d'abord porté seul le nom de Palestine, avait été primitivement occupée par les Philistins sortis de l'Egypte. Mais depuis longtemps ce peuple avait perdu son individualité politique, dans les guerres fréquentes qui surgirent entre ses puissants voisins d'Egypte et les conquérants asiatiques. Le peuple juif, son ennemi juré, avait achevé de consommer sa ruine: ses villes étaient renversées : Gaza surtout avait eu beaucoup à souffrir du roi juif Alexandre Jannée en 96 avant J.-C. et Jonathas Machabée avait complètement saccagé
(I) Hamaker. Miscell. phœnic. p. 114.
Àscalon. A dater de cette époque il n'est plus question de la population indigène que sous le nom d*Iduméens. Cependant les Romains, Pompée et après lui Gabinius, y avaient fondé de nouvelles villes : on vit s'élever une nouvelle Gaza et une autre Ascalon : puis Authédon et Raphia. Toutes ces villes avaient reçu des populations mixtes, chez qui dominait le type grec.
38. — Entre la Phénicie, l'Arabie-Pétrée et le grand désert Syro-Arabique qui s'étendait du Nil à l'Euphrate, se trouvait la Palestine, ou Judée propre, que les Romains possédèrent dès l'an 93 avant J.-C. Lorsqu'ils y pénétrèrent pour la première fois sous Pompée, après ses victoires dé Syrie, ils y trouvèrent établi un peuple qui portait le nom de juifs, depuis le retour d'une petite fraction de ses ancêtres de la captivité de Babylone et de celle d'Assyrie, sous Cyrus. Les juifs possédaient un royaume puissant et prospère sous le règne des vaillants héros de la famille sacerdotale des Hachabées, et particulièrement sous Hjrcan L Mais les dissensions intérieures qui éclatèrent sous les successeurs de ce prince, amenèrent la ruine du pays et le mirent bientôt au pouvoir des Romains. Pompée, réunit la partie septentrionale à la Syrie, et César, nomma l'iduméen Antipater, gouverneur de toute la Judée, en récompense de ses services. Cependant Antigone, le dernier des Machabées, profitant de la domination momentanée des Parthes en Syrie, réussit à se faire réintégrer par eux sur le trône de Jérusalem ; mais ce ne fut qu'un court intermède : les Romains, à l'instigation d'Antoine et d'Octave, déclarèrent Antigone ennemi du peuple Romain, et proclamèrent roi de Judée Hérode, le fils d'Antipater, en l'an 39 avant J.-C. Depuis lors cet étranger, fils d'un Iduméen et d'une Arabe, fit pendant trente-sept ans peser un joug
ET judaïsme. 37
de fer sur ce peuple qui se distinguait, entre tous les autres, par son horreur de la domination étrangère : servile courtisan de Rome, il sut se concilier tour à tour la faveur de Cassius, d'Antoine et d'Auguste : soutenu par ce dernier, il s'éleva toujours plus haut et put braver impunément l'aversion et la haine qu'il inspirait aux juifs en favorisant l'introduction des mœurs Romaines, en se livrant à des concussions et à des déprédations dont il prodiguait ensuite le fruit aux étrangers et en se signalant surtout par une impitoyable cruauté. Après sa mort, le royaume demeura partagé entre ses descendants, jusqu'à ce que son petitfils, Hérode-Agrippa, réunit de nouveau sous un sceptre unique la Palestine entière ; mais cet état de choses eut peu de durée, et à sa mort, survenue inopinément en l'an 44 après J,-C., tout le pays devint une province romaine, administrée par des procurateurs. 39 . — Sous la domination romaine, toute la région comprise en deçà du Jourdain fut divisée en trois parties : la Galilée, la Samarie et la Judée. La grasse et fertile Galilée qui formait la partie septentrionale du pays, et où l'on comptait selon Josèphe, 204 villes et bourgs dont les moindres n'avaient pas moins de 15^000 habitants (i) était occupée par une population entreprenante et hardie, mêlée d'Israélites^ de Phéniciens et de Syriens* Parmi ses villes on remarquait Tibériade, élevée par Hérode Antipater en l'honneur de Tibère, à qui elle devait sonnom^ qui devint le cheflieu delà Galilée inférieure* Le même prince convertit Sëpboris en une forteresse puissante, sous le nom de Diocésarée, capitale de toute la Galilée, qui devint en même temps le siège d'un des cinq grands Sanhédrins juifs.
(l)BeU.jod. 3. 3.2.
40. — Au Sud de la Galilée, au Nord et à l'Est de la Judée, se trouvait la Samarie: c'était un pays peu étendu et montagneux, mais offrant de beaux sites et surtout d'une fertilité remarquable, entretenue par une excellente culture. Les habitants moitié israélites, moitié infidèles, formaient un peuple schismatique, que les Juifs tenaient en horreur comme étranger et apostat. Toute l'histoire de la Samarie avait eu pour théâtre ses deux villes de Néapolis et de Samarie. La première n'était autre que l'antique Sichem, saccagée dans les guerres juives, située entre les monts Ebal et Garizim et adossée à celui-ci. Samarie qui n'avait pas tardé à se relever des ruines qu'y avait amoncelées Hyrcan, fut agrandie par Hérode, à qui Auguste en avait fait présent. Il l'embellit de constructions magnifiques, y dédia un temple à Auguste et la nomma Sébaste en l'honneur de ce prince, après y avoir installé une population mixte d'indigènes et de vétérans romains.
41. — La Judée, tout aussi fertile et aussi peuplée que la Samarie, était située à l'est du Jourdain et de la mer morte, bornée au sud par le désert, habitée par des juifs et des juifs unis ou Iduméens circoncis, et des juifs parlant grec. Sur la frontière septentrionale, au bord de la mer, s'élevait Césarée qui porta d'abord le nom de Fort de Straton et ne fut exclusivement habitée que par des Grecs et des Syriens, jusqu'à ce qu'agrandie par Hérode et ornée d'un magnifique temple dédié à Auguste, elle accueillit aussi les juifs qui vinrent s'y établir. Déjà résidence du gouverneur de la Judée, elle devint plus tard, après la destruction de Jérusalem, la capitale du pays. L'ancienne ville Cananéenne de Jéricho était encore, à cette époque, habitée par un grand nombre d'Arabes et d'Egyptiens.
Tout au centre du pays s'élevait Jérusalem, tant de fois conquise et saccagée : la ville bâtie sur trois, ou
plutôt sur quatre collines, comptait dans son enceinte plus de 150 mille âmes. La partie située sur la montagne de Sion, s'appelait la haute-ville ou cité de David. C'est là que s'élevaient les édifices les plus remarquables, la ville basse était bâtie sur la colline d'Acra. Sur lemont Moria s'élevait le temple fameux bâti par Salomon. C'était la merveille du pays : construit entièrement de marbre d'une blancheur éblouissante, il offrait à ceux qui arrivaient de loin l'aspect d'une montagne de neige: la citadelle Antoniay était attenante: les Romains en avaient fait une forteresse qui dominait à la fois le temple et toute la ville. Sur une montagne plus au Nord qu'Hérode Agrippa réunit plus tard à la ville, s'élevait la ville neuve de Bezetha, oti était venu s'agglomérer l'excédant de la population urbaine.
42. — Rien ne peut donner une idée du contraste frappant, qu'offre le double aspect de l'Afrique Septentrionale sous la domination romaine et sous le joug musulman. La nouvelle Carthage ne tarda pas à acquérir le développement et l'importance d'une cité de premier ordre. Les ruines des autres villes comme Utique, Hippone, Tagaste, Cirté, Lambessa, portent encore l'empreinte de la magnificence et de la grandeur de ces villes. Les cinq cents évêchés qu'on comptait au 4^ siècle dans l'Afrique occidentale, témoignent éloquemment de la prospérité et de la population de ce pays, dans les villes duquel on parlait jusqu'en Hacéranie, ia langue latine, tandis que la langue punique resta longtemps répandue dans tout le pays parmi les descendants des colonies phéniciennes.
45. — A l'ouest de l'Egypte se trouvait la Marraarique, soumise à la domination roniaine, pays sablonneux, aride et stérile, mais cependant loin d'offrir comme aujourd'hui une plaine nue et déserte. Ses habitants étaient nomades et n'avaient point de villes im-
portantes. Puis venait la Pentapole d'où la vie s'est retirée aujourd'hui, mais où se pressaient autrefois sur un terrain fertile de nombreuses populations, mélange de race grecque et juive. Elle formait déjà avec la Crète une province romaine. Sur la côte s'élevait Ptolémaïs, ville superbe : dans l'intérieur Cyrène, qui grâce à son heureuse situation était devenue le foyer du commerce, des arts et de la science, la plus vaste et la plus belle ville de l'Afrique septentrionale après Carthage.
44. — Héritiers de Carthage réduite et du royaume de Numidie, les Romains étaient maîtres de toute l'Afrique septentrionale» depuis la Pentapole jusqu'à l'Océan occidental, L'Afrique proconsulaire» séparée de la Numidie comme province, depuis l'an 39» avait pour centre Carthagène; après que l'emplacement de l'ancienne Carthage eût été maudit et converti en pâturage, la colonie civile de 3>000 familles italiques qu'Auguste avait envoyée dans les environs, s'accrut si rapidement» que sous Tibère la nouvelle ville, redevenue déjà la première de l'Afrique, disputait à Alexandrie le second rang dans l'empire. A l'Est, dans les Syrtes, s'élevait la ville de Leptis, place de commerce encore très-peuplée dans le courant du 4® siècle. Utique illustrée par la mort de Caton» égale en grandeur à Carthage : dans l'intérieur des terres, Cyrte, perchée sur un roc escarpé, déjà occupé par les Grecs du temps du roi Micipsa, érigée plus tard en colonie romaine, la plus belle et la plus opulente cité de la Numidie.
45. — Ce fut seulement sous le règne de Claude que la partie occidentale du nord de l'Afrique, la Mauritanie, (Fez et Maroc actuel avec un coin de l'Algérie), fut annexée à l'empire romain et divisée en deux grandes provinces. Le témoignage unanime de l'antiquité s'accorde à peindre sous le& couleurs les plus
ET judaïsme. 41
défavorables le caractère des deux peuples d'origine commuDe qui habitaient ce pays, les Numides et les Maures, hommes rusés, de mauvaise foi, trompeurs, enclins à la violence et à la colère, mais intrépides et ne reculant ni devant le danger, ni devant la mort : une longue série de révolutions plus ou moins étendues, mais où racharnement était toujours le même, avait préparé de bonne heure la décadence de TEtat. Outre la langue punique qui s'y conserva longtemps, on en parlaitencore une autre dans les contrées méridionales, la langue Lybique. Les villes, où la colonisation avait introduit la langue et les mœurs romaines étaient, dans la Numidie surtout, le foyer d'une éducation scientifique très-avancée; tandis que Sicca, Cirta, Césarée, Madaure, Tagaste, Tubursique, cultivaient les sciences avec éclat, la littérature romano-africaine avait développé un genre d'éloquence particulier, dont le caractère saillant était la chaleur et l'enthousiasme, mais dégénérant souvent éh emphase et tombant parfois dans l'affectation et l'abus des tours guindés.
46. — Après une lutte de deux siècles, l'Espagne venait enfin d'être conquise par les armes et la politique de Rome : tous les peuples de la Péninsule avaient été subjugués l'un après l'autre: les derniers, les Cantabres, ne furent soumis que l'an 19 après J.-C. Du mélange, accompli au cœur de l'Espagne, des habitants Ibériques avec les Celtes qu'y avait attirés l'appât de la conquête étaient issus les Celtibères, chez lesquels cependant, le caractère Espagnol l'emportait sur le type gaulois. Les cinq grandes races des Cantabres, des Âstures, des Basques, des Galliciens, et des Lusitaniens^ qui occupaient le nord et l'puest étaient exclusivement celtiques. Le peuple le plus remarquable de l'Espagne méridionale, par sa bravoure et sa civilisation étaient les Ibères Turdetars, sur le Bétis. Ils avaient possédé une littéra-
ii PAGANISME
ture propre, des poésies, des chants populaires trèsanciens, des lois écrites sous une forme métrique, mais dès le temps de Strabon, ils s'étaient si complètement assimilé Tèlément romain qu'ils avaient oublié les traditions de leur passé et jusqu'à Tusage de leur idiome national. Jusqu'à l'arrivée des Romains, les Lusitaniens, peuple artificieux et inconstant, avaient négligé la culture de leur riche pays pour vivre du fruit de leurs rapines et de leurs brigandages, dans un état permanent d'hostilité vis-à-vis des autres races. Les Celtibères du S. 0. de FAragon, le peuple le plus guerrier de la Péninsule, se façonnèrent promptement après les défaites de Sertorius au langage et aux mœurs de Rome. A un esprit à la fois fier, ombrageux et rusé, ils alliaient .une grande sobriété, une infatigable persévérance et une admirable constance à souffrir la douleur. C'étaient là les traits saillants du caractère ibérique, grec et romain (i).
47. — Auguste divisa la Péninsule en 5 grandes provinces, la Tarragonaise au N., la Bétique au S. E. et la Lusitanie au S. 0. Il donna à l'Espagne ce qui lui avait manqué jusqu'alors, l'unité de gouvernement et des villes nombreuses, ornées d'édifices, et des monuments superbes, dont les ruines actuelles donnent encore une haute idée de la prospérité et des ressources du pays. Les aqueducs romains, comme on en voit encore à Ségovie, à Mérida, à Tolède, à Sarragosse, les vastes théâtres tels que celui de Sagonte, les cirques et les thermes, les ponts, comme celui qu'on admire à Alcantara, les arcs de triomphe et les magnifiques routes stratégiques qui sillonnaient l'Espagne dans tous les sens; tous ces grandioses travaux montrent quelle énergie et quel sentiment artistique avaient puisés au con-
(1) StraboS p. 115. — Justin. AA, 2.— 'Valcr roax. 3.3.
ET judaïsme. 43
tact des Italiens, ces populations Ibériques qui n*avaient encore pour demeure, un peu auparavant, que des huttes de paille ou de misérables cabanes d'argile (i).
48. — Les vingt-cinq colonies romaines, peuplées les unes par des eitoyens romains, les autres par des légionnaires, occupaient le premier rang parmi les villes, en même temps qu'elles devenaient autant de foyers d^où rayonnait, sur tout le pays, Tiniluence des mœurs, des idées et du langage de Rome. Telle fut Torigine de Léon (Legio) résidence de la 7^ légion, d'Emerika Augusta (Mérida), où Auguste établit après la guerre cantabriqueles soldats licenciés des 5^ et 6*^ légions: dePax iuiia (Béjà) et de Césaraugusta (Sarragosse). Dès Tannée 171 avant i.-C. on comptait à Carteja 4,000 soldats dont les mères étaient espagnoles. 49 municipes, sans jouir de tous les droits des colonies, avaient cependant le privilège d'autonomie. Puis venaient les villes placées sous le régime du droit latin, dont les habitants devenaient aptes à acquérir le droit de citoyen romain par Fexercice des charges publiques. Ensuite six villes dites libres ou autonomes, et quelques autres encore formées en confédération et jouissant du même droit, et enfin les villes tributaires, sur lesquelles pesait principalement le lourd fardeau des impôts publics. Ces distinctions finirent par s'effacer avec le temps. Bientôt Vespasien étendit le droit latin aux villes espagnoles qui enavaientétéexclues jusqu'alors, et Caracalla compléta son œuvre, en accordant à toutes le droit de cité.
49. — A Rome, on considérait l'Espagne comme une source intarissable qui alimentait la capitale des riches produits de ses mines et de son terrain d'une extraordinaire fécondité. Elle fournissait à Rome le vingtième
(i) Plia. H N. 35 48. — Vilruv. de archit. 2. 1 .^
de ses approvisionnements de blé : aussi la richesse de la péninsule était devenue proverbiale: dans une seule ville, à Cadix on comptait 400 chevaliers dont chacun devait justifier d'une fortune d'au-moins 400,000 sesterces. En littérature, il s'y était formé une école nationale, THispano-Romaine qu'illustrèrent les poètes Lucain et Martial, le philosophe Sénèque, les historiens Florus, Mêla et Columelle. Cette école qui se distinguait surtout par une enflure sententieuse et l'abus de l'antithèse oratoire, exerça une puissante influence sur la littérature et le goût de Rome.
50. — En deçà des Pyrénées, bornée par elles, par les Alpes, l'océan Atlantique, la Méditerranée et le Rhin s'étendait la Gaule, mère-patrie des races Celtiques, que César ne parvint à soumettre à la puissance Romaine qu'en sacrifiant environ un million d'hommes. La race celtique, autrefois la plus puissante et la plus nombreuse de l'Occident, se divisait en deux grands rameaux, — les Galls et les Kimris. Les Galls, répandus de très-bonne heure dans les Gaules, la Bretagne et une partie de l'Italie, et qui avaient jeté de profondes racines dans la péninsule pyrénéenne, où ils s'étaient en partie mélangés aux Ibères, avaient au 7^ siècle avant i.-C. cédé la moitié des Gaules aux Kimris, qui s'avançaient de la Germanie : plus tard, au commencement du 4^ siècle, les Belges, tribu Kimrique restée jusqu'alors en Germanie, pénétrèrent dans les contrées de la Gaule septentrionale qui s'étendaient entre le Rhin, la Meuse et la Seine, et qui prirent de leurs nouveaux habitants le nom de Belgique. Ainsi, à l'époque de l'invasion romaine la population gauloise se composait des Aquitains, entre la Garonne et les Pyrénées, peuple tout différent des Gaulois et des Belges par l'origine, la langue et la physionomie, et qui se rapprochait beaucoup du type ibérique : des Gaulois
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ou Galls proprement dit, qui formaient la masse du peuple, depuis la Garonne jusqu'à la Seine et la Marne, entre la mer Atlantique et les Vosges, et enfin des Belges dans le Nord.
Puis venaient encore les Ligures, vraisemblablement d'origine Ibérique et qui habitaient le long de la Méditerranée, le pays compris entre les Pyrénées orientales et les Alpes.
51. — La soumission de TEspagne avait coûté deux siècles d'efforts : la conquête des Gaules fut l'ouvrage de quelques années. Le génie supérieur de César explique en partie ce rapide succès: d'un autre côté, il ne faut pas perdre de vue que l'esprit national se prêtait fatalement aux circonstances qui amenèrent l'asservissement des Gaules et qui facilitèrent l'action du despotisme étranger. La discorde était dans toutes les classes: des haines de partis, des rancunes héréditaires déchiraient jusqu'à l'intérieur des familles : ce fut le premier avantage des Romains: ils trouvèrent le pays morcelé en petits états, en rivalité permanente, les plus faibles se groupant autour des plus puissants, quelquesuns formant des ligues indépendantes, liées par des traités sans consistance et sans sûreté, et les confédérations isolées presque constamment armées les unes contre les autres. Mais pendant que cette organisation en clans détachés, constitution particulière aux tribus celtiques, exerçait dans le*pays une action qui tendait à désunir les esprits plutôt qu'à les rapprocher, on voyait fermenter dans les villes un mouvement démocratique, ouvertement hostile à la division des classes et à la domination absolue des nobles. Les Gaulois avaient la monarchie en telle horreur, que la mort ou l'exil menaçait quiconque eût osé y aspirer. Aussi le pays manquait-il d'un centre politique, et la classe sacerdotale des Druides, devenue élective d'héréditaire
qu'elle était dans l'origine, tombait elle-même dans rimpuissance de conjurer efficacement la rupture politique de la nation et les guerres intestines qui renaissaient chaque année. Ces tiraillements incessants consommèrent la ruine du pays : ce ne fut que dans les dernières années de la conquête ^de César, que les populations les plus considérables de la Gaule songèrent à se rapprocher et à agir de concert ; mais alors il était trop tard.
52. — Les Romains tenaces, sévères, disciplinés, ne pouvaient se lasser d'admirer en toutes circonstances le caractère gaulois, qui réunissait à beaucoup de qualités non moins de défauts. Braves, calmes, dociles, doués d'une aptitude et d'une activité d'esprit remarquables, sociables, enjoués et surtout très-curieux, ils se montraient d'un autre côté frivoles, incpnstants, amis de la nouveauté, irritables jusqu'à l'emportement et la fureur, aussi enflés et orgueilleux dans le succès que découragés et abattus dans les revers, et se faisant un jeu, disait-on, de manquer à leur parole. On rencontrait chez eux un singulier mélange de civilisation et de barbarie: ainsi du temps de Strabon, 50 ans après la conquête, la plupart d'entr'eux couchaient encore sur la terre nue, quoique César fasse la remarque qu'ils vivaient moins simplement et moins pauvrement que les Germains. Les femmes dont la condition avait été primitivement plus digne et plus égale à celle des hommes, étaient tombées dans une profonde abjection. Le mari avait droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants, et comme il était interdit aux garçons de demeurer sous le toit paternel, on peut s'imaginer ce qu'était cliez eux la vie domestique. Ils étaient fort enclins à l'ivrognerie. La coutume de suspendre le crâne des vaincus à la selle du cheval ou à la porte des huttes, ou de s'en servir en guise de coupe dans les ban-
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quels, ne tomba en désuétude que sous la domination romaine. Les villes ouvertes de toutes parts, n'étaient que de grands villages, que ne protégeaient ni murs d'enceinte ni fortifications régulières. On se servait pour les actes publics de l'écriture grecque. Bien que les Druides possédassent un système coordonné de doctrines, qu'ils se transmettaient par une tradition purement orale, on ne croit pas qu'fl ait jamais existé de littérature nationale chez les Gaulois des premiers âges.
S3. — L'incorporation à l'empire opéra dans un temps relativement très-court, une révolution complète chez ce peuple qui se distinguait entre tous ceux que Rome avait soumis, par une ardente soif de liberté et d'indépendance : on eut à réprimer jusque sous le règne de Vespasien des tentatives d'insurrection : peu à peu ces agitations se calmèrent : cependant on voit encore dans le courant du 5® siècle, sous Gallien, les Gaulois se gouverner par un chef indigène. Malgré cet esprit d'insubordination, la cause de la Romanisation des Gaules faisait de sûrs et rapides progrès : après l'apparition des colonies Romaines dans le midi, les bourgs et les villages gaulois se transformèrent en villes bien bâties, et déjà Josèphe citait l'état florissant avec ses 305 peuples et ses 1200 vil]es(i). Les marchands italiens, les banquiers et les fermiers de l'état, venaient s'abattre en foule sur le pays, y apportant et y propageant la langue et les institutions civiles de ritalie. Cicéron n'exagérait pas en disant qu'il ne se comptait pas un denier dans la Narbonnaise, qui n'eût passé par les mains d'un Romain. Ils y étaient cependant bien détestés et le massacre des étrangers, comme
(I) lleli. Jud, ^, 16.
cela arriva à Genabum (Orléans) (i), était ordinairement le prélude et le signal des soulèvements ; mais riniluence 'Romaine subsistait, et les institutions et la langue nationale tombaient insensiblement en désué* tude.
54. — Déjà César avait introduit d'illustres Gaulois de la Narbohnaise au sein du sénat. Claude décréta que ceux des trois autres provinces y seraient également admis : les uns se ralliaient aux mœurs et aux idées romaines par l'obtention du droit de cité ou de la dignité de chevalier, les autres par le service militaire dans les légions : la rivalité des classes disparaissait devant le gouvernement et cette législation dont les habiles efforts tendaient à niveler en quelque sorte toutes les conditions. Les empereurs travaillaient à détruire la prépondérance des Druides. Outre les villes de la Narbonnaise, celles d'Autun, de Lyon et de Bordeaux s'enorgueillissaient, à juste titre, des écoles romaines qui s'érigeaient dans leur sein, pour l'enseignement de la rhétorique, de la grammaire, de la médecine et de la philosophie; mais avec la civilisation s'insinuait aussi la mollesse : les Belges, portion la plus forte et la plus brave de la population, ne purent s'y soustraire, et déjà Tacite signale les Gaulois comme un peuple riche et peu aguerri, qui avait perdu sa vaillance en perdant sa liberté (2).
55. — Sous Auguste, Agrippa divisala Gaule en quatre provinces : la Narbonnaise, nommée jusqu'alors la Province, comme étant la plus ancienne possession romaine avant César, et qui embrassait le Languedoc, la Provence et le Dauphiné actuels, avait pour capitale Narbonne, vaste et belle colonie romaine. Arles sur le
(l)Os. BeU. Gall. 7.3.
(S) Tacit. Aun. 11. 18. Germ. 28. Agric. 11.
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Rhône, celle de toutes les villes de France qui possède encore aujourd'hui les restes les plus considérables de la splendeur et de l'architecture romaines, avait été bâtie par les vétérans de la 6« légion. Les nombreuses antiquités de Nîmes (Nemausus), attestent la grandeur et la beauté de cette ville qui rivalisait de magnificence avec la précédente.
S6. — L'antique cité grecque de Marseillp (Massilia), fondée par les Phocéens, avait développé, dans une longue prospérité, sa puissance qui s'étendait à la fois sur le continent et sur la mer. Après avoir été longtemps l'alliée et l'auxiliaire fidèle de Rome, elle fut réduite par César, et tomba depuis au simple rang de ville de la province romaine. Elle avait cependant conservé tant d'importance aux yeux des Gaulois et Italiens eux-mêmes qui la regardaient comme le foyer de la civilisation et des arts grecs, que les plus illustres Romains choisissaient cette ville de préférence 'i Athènes, pour aller y étudier la philosophie (i). On admirait à bon droit, chez les Marseillais, cette merveilleuse souplesse de l'esprit grec, toujouf^ vivace et toujours jeune, bien qu'éloigné de la Grèce et relégué au milieu des barbares (a), et conservant, sous un climat étranger, un attachement inaltérable aux mœurs et aux traditions de la mère-patrie. Tacite lui-même vantait encore de son temps, cette heureuse alliance qui se rencontrait à Marseille, de la subtilité grecque et de la rusticité provinciale, conditions si favorables aux études de la jeunesse. La capitale du pays qui forma de^ puis le Dauphiné avec une partie de la Savoie et qu'occupaient les Allobroges, hordes belliqueuses que la domination romaine avait transformées en un peuple
(l)Strabop. 181.
(2) Cicero pro Flacco 26.
agriculteur, était Vienne, colonie romaine, la rivale et la voisine de Lyon avec qui elle avait de continuels démêlés. ,
57. — La plus grande des quatre provinces, la Gaule Lyonnaise, embrassait tout le pays entre les Cévennes et la Loire, le Rhône, la Saône et la Seine. La capitale Lyon, au confluent du Rhône et de la Saône, (Arar), était une colonie romaine, qui prit un si rapide accroissement que, peu d^années après sa fondation, elle était déjà la ville la plus peuplée de ce pays, après Narbonne, et qu'elle ne tarda pas à devenir le centre d'une industrie très-active et très-variée, où les Gaulois et les Romains possédaient, en même temps que de nombreux ouvrière de la Grèce et de l'Afrique septentrionale, une foule d'ateliers et de manufactures. Patrie de deux empereurs, Claude et Caracalla, elle fut favorisée, par le premier surtout, de privilèges trèsétendus. Réduite en cendres, sous Néron, en une seule nuit, elle se releva rapidement de ses ruines et surpassa sa première prospérité : plus d'un en4)ereur se plut à y faire de longs séjours. Déjà amollie du temps de César, Augustodunum, (Autun), que les Eduètes abandonnèrent aux Romains, était la ville la plus importante de ces contrées et devint, plus tard, le siège d'une école très-fréxjuentée. Lutèce, la capitale des Parisii, construite sur une île de la Seine» était encore loin de faire pressentir sa grandeur actuelle et son importance historique : il n'en est pas fait mention une seule fois dans l'histoire, depuis César jusqu'à Julien.
58. — César avait fait réduire par Crassus, son légat, la province d'Aquitaine, région peu connue des Romains et dont la conquête ne lui paraissait pas offrir assez de difficultés pour qu'il s'en occupât personnellement. En effet, la division de l'Aquitaine en plus de 20 petits peuples, rendait impossible une résistance
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sérieuse: une insurrection, sous Auguste, fut rapidement étouffée par une nouvelle et complète soumission. Les Aquitains se distinguèrent après leur incorporation à l'empire, par une éducation scientifique trèsavancée (i), mais la division qui régnait entr'eux, fut toujours un obstacle au développement de cités importantes: la plus considérable était Burdigala, la capitale des Bituriges, unique rameau celtique de l'ancienne Aquitaine, mêlé à des tribus ibériques. C'était une place de commerce dont la renommée s'accrut plus tard par les écoles fameuses dont elle devint le siège.
59. — La réduction et l'asservissement de la province Belgique, offrit aux Romains bien plus de difficultés : le pays n'embrassait pas seulement la Belgique pi^oprement dite, mais en outre, tout le pays compris entre rOcéan du nord à l'ouest, le Rhin au nord et à l'est, la Seine, le Rhône et la Saône au midi. Dans les provinces actuelles de Hainaut et de Namur avec une partie du Luxembourg, habitaient les derniers descendants de ce peuple Nervien, dont la puissance et la valeur avaient brillé jadis d'un si vif éclat, mais qui décimé par César, ne possédait plus que de petits cantons insignifiants. A l'est de ceux-ci demeuraient les Ménapiens, au milieu des bois et des marécages qui avoisinent l'embouchure du Rhin. Au nord, jusqu'au bord de l'Océan, confinés dans'une île formée par l'embouchure du Rhin et de la Meuse, habitaient les Bataves, peuples d'origine teutonique, incorporés à l'empire comme alliés et auxiliaires, puis réunis à la Gaule Belgique, et dont la formidable sédition de Civilis consomma plus tard la ruine. Au sud des Nerviens, séparés d'eux par la forêt des Ardennes entre la Meuse et le Rhin, s'étendaient les Tréviriens, simples alliés des Romains, et qui formaient
(i) Ausou. de Clar. upb. 14. 1-3 Sulpic. Sever. Dial. t. 20.
d'après Mêla, la race la plus illustre de la Belgique. Les Tréviriens et les Nerviens aimaient, suivant la remarque de Tacite, à se faire passer pour une branche germanique (i). Cependant César les cite toujours comme Gaulois, et en effet ils vivaient en guerre continuelle avec les Germains. Leur capitale Trêves, bâtie sur la Moselle, prit comme colonie romaine le nom d'Augusta Trevirorum, et devint une des villes les plus florissantes et les plus considérables de la Gaule, grâce à retendue de son commerce et à la renommée de ses écoles publiques. Plusieurs empereurs y firent successivement leur résidence.
60. — Toutes les contrées, situées sur la rive occidentale du Rhin et dont la plupart étaient occupées par des races germaniques furent divisées, sous Tibère, en deux provinces, Germanique supérieure et Germanique inférieure. La première, entre les Vosges et le Rhin, était peuplée par les Vangions, les Triboques et les Némètes, peuples d'origine germanique qui avaient envahi bien avant César, tout le pays autour de Strasbourg, de Worms et de Spire, dont ils avaient chassé les anciens habitants celtiques. Leurs villes, qui ne se développèrent que plus tard, étaient Argentoratum (Strasbourg), Borbetomagus (Worms), Mayence et Noviomagus, qui prit dans la suite le nom de Spire. La Germanique inférieure embrassait tout le pays compris entre les Vangions, le long du Rhin et les Nerviens belgiques près de TEscaut laissant toutefois les Tréviriens, et les Nerviens annexés à la province Belgique. C'est là que demeuraient les Ubiens, transférés par Agrippa, sur la rive gauche du Rhin, en 37 av. J.-C. et qui occupaient tout le littoral du fleuve depuis Beugen jusqu'à Gelduba (Gelb). Claude ayant envoyé en cet en- Ci) Tacit, Germ. 28.
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droit, où sa femme Agrippine avait vu le jour, une colonie romaine, les habitants retinrent lenomd*Âgrippiniens, de la ville de Cologne, nommée en mémoire de cet événement Colonia Agrippina. Ils avaient pour voisins les Tongres, dont la capitale portait le nom de Tongres, et que Pline range au nombre des races non germaniques.
64. — La grande île occidentale, presqu'inconnue des anciens, toujours étrangère au continent Européen, à peine explorée par un petit nombre de navigateurs aventureux, fut seulement indiquée par César à l'esprit conquérant deses concitoyens. Claude n'entreprit qu'en l'an 43, la réduction sérieuse de la Bretagne. La conquête ne faisait que des progrès très-lents, quand une grande insurrection, éclatée en 61, amena le sac des colonies romaines de Camulodunum, Yerulamium et Londinum et le massacre de 70,000 Romains. Les armes romaines se relevèrent cependant de cet échec, et Agricola acheva de subjuguer la Bretagne jusques dans l'Ecosse méridionale. Bien que Strabon fasse un mé* diocre éloge de son importance et de sa fécondité, cette ile passa plus tard pour une des provinces les plus favorisées de l'empire (i). Les habitants étaient Celtes, partie Galls, partie Kimris: les Belges des côtes, les Atrébates sur la Tamise, les Cénomans sur le Stour, les Parisii sur l'Humber, avaient emprunté ces noms à leurs homonymes du continent Gaulois, auxquels ils étaient alliés par le sang: ils paraissent d'ailleurs avoir dû leur origine à une émigration antérieure des Gaulois du Nord. Les Bretons et les Gaulois étaient étroitement unis par la communauté de religion : il parait même que le dessein de poursuivre et de détruire le
(I) Strabo 2. 116. — Eumeu. Paneg. Const. II.
oi PAGANISME
Druidisme dans son dernier asile et dans son dernier retranchement, fut en grande partie le mobile des entreprises de Claude contre la Bretagne.
62. — A l'époque de l'invasion romaine, les Bretons se trouvaient, malgré la puissante organisation du Druidisme, dans un état de civilisation fort arriéré: ils n'avaient pour villes que des bois entourés d'un boulevard et de fossés : ils avaient l'usage de se peindre le corps et s'habillaient de la dépouille des animaux sauvages. Si César n'a point été induit en erreur, la communauté des femmes, entre parents (i), existait chez ce peuple, qui, dans l'intérieur du pays surtout, méprisait l'agriculture et se nourrissait exclusivement de viande et de lait. S'ils enchérissaient sur les Gaulois en rudesse et en grossièreté, ils les surpassaient aussi en probité et en franchise (2). Du reste, le caractère national de ces deux peuples que liait une commune origine, offrait beaucoup de points de ressemblance. Comme les Celtes gaulois, les Celtes bretons s'empressèrent d'adopter les mœurs et la langue de leurs vainqueurs, et grâce à la douce et habile politique d'Agricola, cette transition s'accomplit sans secousse et sans réaction ; il en résulta, suivant l'expression de son gendre, que les Bretons dans leur inexpérience, appelaient civilisation ce qui n'était que l'ombrede la servitude (3). Aussi la séparation n'en devint que plus profonde, et elle subsista bien des siècles, entre les tribus indomptées de la Bretagne septentrionale, les Calédoniens et les Pietés, également d'origine Celtique, et les Bretons du midi soumis à la domination romaine. Sous l'influence de celle-ci, l'île vit s'élever à la fois dans son
(1) Caes. B. G. 5. 5i. — Herodian. 3. U. Dio. Cass. 76. 12.
(2) Diod. 5. 21. — Dio. Cass. 61 7. Tacit. Agric. 13. 19. (3)Tacit. Agric. 21.
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sein 28 cités, dont deux municipes ; Eboracum (Yorck), le pivot de toutes les entreprises de Rome, contre les hordes du Nord, et où l'empereur fit souvent sa résidence, puis Verulam, et neuf autres colonies. Londres, déjà regardée comme la capitale de la Bretagn'e, avant l'invasion romaine, puis saccagée dans une émeute sousBoadicée, se releva et reprit, sous Ântoninle Pieux, le rang important qu'elle occupait d'abord.
63. — Les deux gendres d'Auguste, Drusus et Tibère, avaient conquis à l'empire toute la portion de l'Allemagne moderne, comprise entre la chaîne des Alpes et le Danube, qui forma trois provinces désignées sous le nom de Rhétie, de Norique et de Pannonie. Les Romains ne regardaient pas ces pays comme faisant partie de la Germanie proprement dite, mais comme appartenant avant leur conquête à l'Illyrie. La Rhétie embrassait à proprement parler, le pays des Grisons, le Tyrol et une partie de la Lombardie. Elle paraît avoir possédé anciennement une population étrusque, mais à l'époque où les Romains la connurent, elle était occupée par des peuples d'origine Celtique. La Yindélicie, confondue depuis la fin du 1' siècle avec la Rhétie dont elle faisait partie, fut érigée plus tard en province séparée sous le nom de Rhétie 2^ : elle comprenait une partie de la Suisse, de Bade, du Wurtemberg et de la Bavière. Les tribus Celtiques qui l'habitaient furent transférées par les vainqueurs dans d'autres contrées. L'état de décadence dans lequel était tombée depuis longtemps la population indigène, autorise à supposer peu d'importance aux villes de ce pays, telle que Trente, Cappodunum, Brigantium, Augusta et Reginum. Cependant Tacite fait mention d'Augusta (Augsbourg), comme d'une colonie très-florissante de la province Rhétiqu.e. Le Norique embrassait la haute et la basse Autriche actuelle, comprises entre l'Inn, le Donau et le Wiener-
wald : la plus grande partie de la Syrie et de la Ca-< rinthie et le cercle de Salzbourg étaient encore habités à Tépoque romaine, par une population Celtique, les Taurisques. La ville de Laureacum, sur le Danube, qui joua plus tard un rôle si important dans l'histoire politique et religieuse du pays, ne fut bâtie que sous Marc-r Aurèle. Noreja en Styrie, était la vieille capitale du pays, le centre du coninierce d'or et de fer du Norique : du reste, ces contrées, vaste champ de bataille où s'étaient succédé, presque sans interruption, les ra^ vages des Teutons et les sanglantes représailles des légions romaines, ne pouvaient espérer aucune prospérité durable. Le riche et beau pays qui s'étend entre l'Inn et le Wienerwald, portait alors le nom de désert des Boïens, à cause de cette tribu celtique, qui y avait été subjugée et exterminée par les Gètes.
64. — Plus à l'est, au sud du Danube, la Pannonie embrassait la partie orientale de l'Autriche, de la Syrie, de la Carinthie et la Carniole, toute la Hongrie entre le Danube et la Save et une partie de la Croatie et de la Bosnie. Cette yaste plaine qui s'étendait entre le Danube et les Alpes, divisée en Haute-Pannonie à l'ouest et en Basse-Pannonie dans la partie orientale, était occupée par un peuple nombreux et guerrier, mais rude et barbare, de race illyrienne mélangée avec quelques petits rameaux celtiques. A l'époque même qui nous occupe, les Homains commandés par Tibère ne parvinrent à souinettre de nouveau les Pannoniens révoltés, qu'au prix de longs et sanglants efforts qui durèrent plusieurs années. A côté des anciennes villes indigènes de Nauportus, Siscia, Sirmium, les Romains en élevèrent de nouvelles: c'est ainsi que devint florissante, Yindobona (Vienne) place de guerre importante, d'origine celtique, érigée plus tard en munieipe romain et qui se maintint longtemps dan^ une haute prospé-
ET judaïsme. O/
rite. Uantique capitale des Boïens, Sabaria (Stein am Amger) ; puis Pétovio sur la Drave, (Pettau en Styrie), Sëgeste ou Siscia (Sissek) la ville la plus importante de toute la Pannonie sous Auguste, éclipsée plus tard par l'élévation de Sirmium, sur la rive gauche de la Drave, ancienne cité des Torisques celtiques qui dut à saposi^ tion stratégique, de devenir la capitale de la Pannonie, lors des expéditions contre les Daces et les autres peuples du Danube*
65. — A l'Est de la mer Adriatique, couvrant la Dalmatie actuelle, la Bosnie et une partie de la Croatie et de l'Albanie, s'étendait Tlllyrie des Romains qu'occupait, d'après le témoignage des anciens, un peuple descendu primitivement d'une souche Thrace, mais modifié chez les Japides surtout^ par de nombreuses alliances avec les races Celtiques. Le pays était dépourvu de villes importantes. L'Illyrie grecque, nommée plus tard nouvelle Epire, embrassait la plus grande partie de l'Albanie moderne. C'était, à l'époque dont nous parlons, un pays fort dépeuplé par les longues guerres dont il avait été le théâtre. Sur la côte seulement florissaient quelques villes, telles que Dyrrachium, place de commerce importante, et Apollonia, dont les Romains de distinction aimaient à fréquenter les écoles célèbres.
66. — La Macédoine, dont le peuple et les souverains avaient formé, moins de 300 ans auparavant, ce vaste empire qui fut comme le précurseur de l'empire Romain, était incorporée depuis un siècle et demi à ce dernier : déjà affaiblie par l'étendue de ses conquêtes et par les longues migrations qui les accompagnèrent, la Macédoine s'était complètement épuisée, sous les successeurs d'Alexandre, en efforts simultanés, pour résister aux barbares du Nord et pour contraindre les Grecs à accepter leur joug. La défaite de Persée livra tout le pays aux Romains, et ceux-ci, le trouvant trop petit et trop peu
important pour en former une province détachée, le réunirent à Tlllyrie et à la Thessalie, réserv^ant à la Thrace les régions à Test du Nestus. Sous l'empire, la Macédoine s'étendait donc de la mer Adriatique à la mer Egée. Les belliqueuses tribus de laMacédoine propre, fournirent à Brutus deux légions, dans la guerre des Triumvirs* Les Romains retranchés derrière les chaînes de montagnes qui entouraient cette contrée, comme un quadruple rempart, en avaient fait une sorte de citadelle, d'où ils pouvaient, à la fois, tenir en échec les hordes turbulentes et pillardes de la vallée du Danube. Tandis que la plaine restait fidèle aux traditions grecques, les redoutables peuplades d'origine illyrienne, qui occupaient les plateaux élevés du N. et du N.-O. et que Rome n'avait pu réussir à dompter, conservaient encore leurs mœurs et leur langage barbares. Thessalonique à peine fondée, commençait à acquérir de l'importance, comme chef-lieu d'un des quatre districts de la Macédoine, et elle devint en peu de temps une des plus vastes cités marchandes de l'ancien monde. La colonieAthénienne d'Amphipolis, Philippes, érigée par Auguste en colonie Romaine, etPella, ancienne résidence des rois macédoniens et patrie d'Alexandre, qui s'était organisée de bonne heure en bourgade: telles étaient les villes principales des trois autres districts.
67. — A l'est de la Macédoine, s'étendait la Thrace : nom sous lequel on désignait, à cette époque, un pays beaucoup plus restreint que ne l'entendaient les Grecs, et qui ne comprenait plus que la partie située au Sud- Est de l'ancienne Thrace, au Midi deTHeinus (Balkan): à Fexception d'une grande plaine entre THémus et le Rodope, tout le pays était fort montagneux. Immigrés dans les tempsantéhîstoriques, et divisés en une foule de peuplades diverses qui obéissaient chacune à des chefs
particuliers, les Thraces appartenaient avec les Gètes ou Daces et les Bithyniens de T Asie-Mineure, à une seule grande race, dont les mœurs offraient la plus grande analogie avec celles des Germains et des Celtes : la répugnance que Ton avait remarquée chez eux, dès la plus haute antiquité, pour l'agriculture et les industries paisibles, avait déjà fait place, bien avant la dominalion romaine, à des goûts agricoles et industriels. Mais on n'en continua pas moins à leur attribuer longtemps encore, une préférence marquée pour les rapines et la guerre, le mépris de la mort et l'ivrognerie. Le contact des races Celtique et Scythe, et les nombreuses villes que les colonies grecques auraient fondées sur la côte, avait notablement modifié la pppulation indigène. Les rois des Odryses, le plus puissant des peuples Thraces, étaient déjà vassaux de Rome ; mais ce royaume tomba en dissolution après l'assassinat deRhemetalcès et fut annexé sous Claude à l'empire Romain. Ce ne fut toutefois que sous le règne de Vespasien, que ce pays fut régulièrement constitué en provinces. 68. — Il ne paraît pas qu'à cette époque, il y ait encore eu de villes dans l'intérieur du pays. Le peuple central de la Thrace, les Besses, n'avaient été réduits par les Romains, qu'après une sanglante résistance : la guerre et l'oppression fiscale que le vainqueur fit peser sur eux, les avaient forcés à mener une vie nomade qui leur faisait donner, du temps de Strabon, le nom de voleurs, par les voleurs eux-mên>es (i). Au bord de la mer Propontide était assise l'antique colonie Samienne de Perinthe, qui devint plus tard, sous le nom d'Héraclée, la capitale de la province : tandis que sur la Corne d'or, entre la Propontide et le Bosphore, s'élevait Byzance, dont les premiers fondements furent jetés par
(1) Strabo. p 3!8.
des colons mégariens et milësiens. Les Romains en lui laissant ses lois propres et sa juridiction étendue sur les côtes du Pont, en avaient fait une des villes les plus fortes du monde.
69. — Entre THémus et le Danube, au nord de la Thrace, se trouvait la Mœsie, qui embrassait la Servie et la Bulgarie actuelles et qu'habitaient de nombreuses populations appartenant à la race Thrace : elle n'est citée dans l'histoire des guerres de Rome, que comme un vaste champ de carnage, et ses villes mêmes, comme Singidunum (Belgrade) et Dorostorum, n*avaient d'importance que comme quartiers des légions : il ne reste plus aujourd'hui de ces fameuses et puissantes peuplades Thraces, qui couvraient la Péninsule Thrace- Illyrienne et l'Asie-Mineure, que quelques restes épars dans TEpire et la Macédoine (Albanes ou Arnautes).
70. — Les Daces et les Gètes qui ne formaient, à proprement parler, qu'un peuple sous différents noms, appartenaient égalementà la souche Thrace. Leur pays, séparé de la Mœsie, par le Danube, embrassait la Hongrie à l'estde laTheiss, la Transylvanie, laBukowine, la Moldavie à l'ouest du Pruthet la yalachie,et formait du temps d'Auguste, un puissant royaumeGète-Thrace, gouverné par un prince indigène, Byrebiste. Cet heureux parvenu avait, avec l'aide d'un jongleur étranger, déifié par les Gètes, non-seulement soumis et réduit à la domination tout son peuple, mais encore formé une armée permanente de 200,000 guerriers, devant laquelle se courba toute la vallée du Danube, depuis le Pont jusqu'au Norique (i).
La Bessarabie et la Moldavie méridionale actuelles n'étaient alors qu'une immense solitude qu'on appelait
(I) Strabo.T. p. 304. 16. p. 76i.
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le désert des Gètes (i). Le peuple celtique des Boîens, sur le Haut-Danube, dans rÀutriche actuelle, était soumis depuis Fan 48 av. J.-C. à la domination des Daces; mais ce grand royaume Dace déclina rapidement après la mort de Byrebiste, et le dernier roi, Décébal, succomba sous les armes de Trajan. La Dacie devint et resta province romaine, jusqu'au règne d'Aurelien (275).
71. — La politique constante des empereurs, ens^appliquant à rompre le lien des nationalités, et à en user peu à peu les éléments les plus saillants et les plus disparates, avait été couronnée d'un succès complet. En orient comme en occident, Fantique et intime cohésion qui reliait les populations et qui cimentait leur nationalité, allait s'effaçant de l'esprit public. En laissant de côté les Germains» dont les races primitives étaient moins accessibles aux effets ordinaires de cette action romaine qui tendait à absorber et à confondre toutes les individualités,, on ne trouve que deux peuples qui aient résisté à cette tendance,, les Juifs» et jusqu'à un " certain point, les Egyptiens. De la mer Adriatique à l'Océan,, tout tendait à s'approprier le langage et les mœurs de Rome. En orient„au contraire, de l'Euphrate à la mer Adriatique, prédominaient de toutes parts lu langue et les usages de la Grèce. Là, l'hellénisme avait tout envahi, semblable à unlargeet rapide torrent sorti de son lit. Le Grec était compris jusques dans les régions reculées de la Bactriane> jusqu'aux rives de l'Indus. L'éducation et l'écriture grecques subsistaient encore dans les premiers siècles après J.-C. : les rois parthes faisaient représenter les dramesd'Euripide : avec la rhétorique et la philosophie grecques, le goût des Hellènes pour les discours publics, les discussions et les exer-^
(1) Ib. p. 294. 305.
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cices oratoires en général, s'était répandu dans les villes d'Asie. Dans toute l'étendue de l'empire la langue grecque restait pour les lettrés, le mode préféré de communication écrite et orale. C'est au point qu'au cœur de l'Afrique romaine, Apulée professait la philosophie en Grec. En revanche, la connaissance de la langue latine n'en était que plus rare chez les Grecs et les orientaux Hellénistes. On eût dit qu'ils partageassent tous l'opinion, émise par Strabon entr'autres(i), que la littérature romaine fût trop hétérogène pour mériter une étude sérieuse; et que ce fût une oiseuse curiosité que de s'occuper d'un idiome qui avait puisé la plus large et la meilleure part de ses éléments aux sources grecques. On remarque, à l'appui de cette supposition, que depuis Denis jusqu'à Libanius, il n'est pas un seul critique grec qui ait seulement nommé Virgile ou Horace. C'était, du «reste, une opinion universelle et inhérente aux progrès de l'Hellénisme, que tous les peuples qui n'étaient pas grécisés par la langue et les mœurs, n'étaient, au fond, que des Barbares : et encore qu'on se gardât de l'exprimer ouvertement en présence des vainqueurs, les Romains eux-mêmes n'échappaient pas à cette tacite déconsidération.
72. — Les Romains de leur côté, ne négligèrent aucun moyen de contraindre les nations orientales à oublier la langue grecque pour adopter la langue latine; c'était la langue officielle qu'employaient les préteurs et les magistrats, pour rendre leurs édits et publier leurs ordonnances ; ils forçaient leurs administrés à se servir d'interprètes, dans leurs rapports avec eux (i), et l'on vit très-rarement des hommes d'état romains se déterminer à employer la langue grecque dans le maniement des affaires.
(1) Géogr. 3. 166.
(2) Valcr. Max. 2. 22.
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Le latin était la langue de Tadministration, comme des tribunaux et de l'armée. L'empereur Claude priva du droit de citoyen romain, un député Lycien, trèsillustre et très-haut placé; l'ignorance de la langue latine lui parut honteuse pour un homme de cette condition (i). Aussi l'extension du latin avait fait tant de progrès, que Plutarque pouvait affirmer, sans exagération, que tous les hommes se servaient de cette langue (2). Pline la vantait en termes pompeux, endisant qu'elle accordait, dans une noble unité, les idiomes discordants de tous les peuples, et qu'elle développait ainsi l'humanité parmi les hommes, en agrandissant le cercle deleurs relations. Cependantlesanciennes langues indigènes se conservaient en beaucoup de lieux, parmi les classes inférieures de la société. Un édit de l'empereur Alexandre, de l'an 230, laisse à supposer que les langues celtique et Carthaginoise étaient encore parlées et écrites, l'une en Gaule, l'autre en Afrique (3). Cette fusion intellectuelle devait bientôt établir un lien entre les peuples isolés, et leur faire partager en commun, un bien-être universel, dont l'un et l'autre des idiomes régnants étaient le véhicule actif.
75. — Le point culminant, le centre d'attraction vers lequel gravitaient à la fois tous les talents, toutes les ambitions, toutes les cupidités, toutes les industries du monde, c'était Rome et toujours Rome. C'est là que devaient converger tous les regards de l'univers dont elle était en quelque sorte l'abrégé. Dès l'époque de Strabon, Rome fourmillait déjà de savants d'Alexandrie et de Tarse : le jugement, l'appréciation du public Romain, réagissait sur le goût et réglait la marche des esprits.
(1) Sueton. Clau. iC.
r2) Qu«st. plat. p. iOIO. x 498. Reisk. PHn. H. N. 5. 6.
(3)I)ig. liv. 32. 1. 1.11.
en Asie comme en Grèce. Les heureux de la province, à qui il étaitaccordéde s'arrêter à Rome, transmettaient à leurs compatriotes, des aperçus littéraires sur les écrits nouveaux, sur les discours éloquents, sur les travaux des célébrités contemporaines : en même temps les édits et les actes émanés de la cour impériale, tenaient les contrées les plus éloignées au courant des mœurs de la ville, des événements, des causes remarquables, des chefs-d'œuvre d'éloquence et de littérature que la capitale voyait éclore dans son sein.
74. — Pour étendre son influence dominatrice dans tout l'intérieur de son empire, Rome n'avait point recours aux précaires expédients d'un despotisme militaire ou bureaucratique, tutelle inquiète et ombrageuse, qui scrute les actes les plus intimes de la vie privée, et qui fait peser sur la société un joug insupportable. Sa puissante armée était presque toute répartie dans les camps frontières, où elle protégeait la capitale contre ses ennemis du dehors. C'est ainsi que dans tout Tintérieur des Gaules on comptait à peine 1200 hommes de garnison : l'Asie-Mineure n'avait point de troupes permanentes: les villes, en général, n'avaient aucune garnison. Les contemporains pouvaient donc s'enorgueillir, à juste titre, de cette paix romaine, dont Pline célébrait l'imposante majesté : ils étaient en droit de regarder la domination de Rome comme la sauve-garde du repos de l'univers : repos assuré d'ailleurs, par d'excellentes voies stratégiques, destinées à faciliter les relations de tous les points de l'empire, entre eux et avec la capitale, et qui ne fut sérieusement troublé, que lors des guerres sanglantes suscitées après Néron et Commode, par d'ambitieux rivaux. L'autorité suprême, soutenue d'une main ferme et puissante, ne dégénérait pas en oppression : bien loin de prétendre jamais imposeraux peuples soumis le joug d'une loi capricieuse ou d'une
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ombrageuse tyrannie, les vainqueurs s*étaient fait un principe de laisser aux villes et aux corporations la gestion de leurs propres intérêts.