‹ Paganisme et Judaīsme (volume 5)Chapitre 9 sur 60 · II. — DIEUX; DÉMOT^S ET HÉROS HELLÉNIQUES · texte numérisé non relu

II. — DIEUX; DÉMOT^S ET HÉROS HELLÉNIQUES

16. — L'«nvoi prolongé de colonies lointaines, depuis le commencement du 11*^ siècle av. J.-C. : les déplacements et les migrations sans nombre qui s'opérèrent du nord au midi, dans le cours de dix siècles, et surtout Finvasion des Doriens et des Etoliens en 4104 av. J.-C, l'événement le plus fécond de l'histoire grecque, en conséquences importantes ; toutes ces causes amenèrent de profondes perturbations dans la condition politique de la race hellénique: presque tous les peuples se virent dépossédés ou chassés de leur première demeure : un nouvel ordre de choses allait commencer. Les Pélasges, sur leur déclin, et réduits à l'Arcadie, ne pouvaient vivre qu'en un petit nombre d'endroits en contact avec les nouveaux conquérants : les races rudes et guerrières du nord l'emportaient de toutes parts: quelques tribus isolées de la grande famille hellénique avaient émigré au loin, et fondé des établissements dans les îles de la Méditerranée, sur les côtes de l'Asie et de l'Afrique, dans les Gaules et en Italie, propageant dans un vaste circuit de la mer Noire à la Méditerranée, la langue, les mœurs, la civilisation et les idées religieuses de la Grèce.

17. — De ces migrations, de ces mélanges de races et de ces réformes politiques, s'était dégagée la religion grecque, telle qu'elle existait actuellement et qu'elle subsista jusqu'à sa chute. Les familles en se ramifiant pour former les peuples et les associations nationales et civiles, avaient aussi contribué au développement des idées religieuses qui, nées au foyer domestique, s'érigèrent ensuite en cultes publics, communs à

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toute une cité ou à tout un pays. Bien que les envahisseurs eussent importé avec eux leurs cultes, ils en trouvaient cependant de plus anciens, déjà établis dans les villes dont ils se rendaient maîtres : parfois, ils les méprisaient ou les réprimaient avec énergie : plus souvent encore, ils se les appropriaient: d'autres cultes introduits du dehors, par des races isolées, venaient s'ajouter à ceux déjà existants. Les colonies, tout en conservant les traditions de la mèrepatrie, ne dédaignaient cependant pas d'introduire dans leurs systèmes religieux, les cultes qu'elles trouvaient établis dans leur pays d'adoption. Grâce à l'absence d'un caractère exclusif et bien tranché, qui eût trop vivement heurté l'accord qui régnait entr'eux, tous ces dieux et ces cultes se toléraient avec assez de complaisance, et laissaient le champ libre â tous les accommodements et à toutes les interpolations. Telle divinité venait familièrement et librement s'installer à côté de telle autre, et cette simple adjonction lui procurait une forme mieux déterminée, ou des attributionâ plus précises et plus claires. Souvent aussi, il arrivait qu'on honorât une même divinité sous divers noms, sans qu'au fond l'idée fût différente, ce qui résultait de l'annexion aux dieux primitifs du pays, de divinités nouvelles, d'origine étrangère; mais alors l'imagination et le génie inventif des Grecs avaient soin d'attribuer â chacune,, un caractère particulier et des attributions spéciales.

18. — Les Grecs inaugurèrent ainsi les temps historiques, avec un système religieux coordonné et une théogonie complète, dont toutes les races nées ou établies dans la Grèce, avaient rassemblé les matériaux, contribuant, chacune pour sa part, à l'édification de l'œuvre commune. Tel fut le rôle que jouèrent successivement les Pélasges, l'antique' race' des Myniens, les

Thraces de la Piérie et de la Béotie, qui possédaient déjà des poètes renommés avant Homère, les Lélèges et les Cariens, les Dardaniens et les Teucriens, ceux-ci dans l'Attique, ceux-là dans TArcadie, puis les Pélasges thyrrènes, habitant les îles septentrionales de la mer Egée, TAttique et TArgolide, les Cadméens venus de la Phénicie et les Aônes de la Béotie, qui chassèrent les Cadméens après les avoir vaincus, et finalement, les Achéens, les Ioniens et les Doriens. Le culte grec mélangé avec celui des dieux Assyriens, Phéniciens, Phrygiens, presqu*identifiés eux-mêmes avec les dieux nationaux, florissait dans toutes les iles de la mer Egée et de la mer Ionienne, sur les côtes de TAsie-Mineure, de la Macédoine et de la Thrace, dans la basse Italie et la Sicile, en Crète, à Chypre et à Cyrène.

19. — Suivant Hérodote, ce fut d'Homère et d'Hésiode que les Grecs reçurent leur Théogonie et les premiers éléments d'une religion nationale : quoi qu'il en soit, ces deux poètes épiques, et leurs prédécesseurs, rassemblèrent en un corps de doctrines, les traditions confuses des peuples et des cultes locaux. De la connaissance universelle de leurs œuvres, (de celles d'Homère surtout, que des Rapsodes ambulants récitaient dans toutes les parties de la Grèce devant le peuple assemblé), et de leur action sur la mémoire et sur l'imagination des Grecs, il résulta que les fictions qui caractérisaient dans les conceptions des poètes, l'existence et le ministère des dieux, finirent par dominer la conscience publique, et donnèrent naissance à une religion toute populaire. L'ancien culte des divinités abstraites de la nature disparut pour faire place aux dieux anthropomorphiques de la cosmogonie d'Homère : êtres accessibles aux sentiments de l'homme, représentés euxmêmes comme des hommes idéalisés, surnaturels, immortels, mais sujets aux faiblesses, aux passions de

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rhomme, astreints aux lois de l'Espace, aux besoins de la nourriture et du repos, aimant ou haïssant, suivant leur faveur ou leur caprice ; souvent en désaccord entr'eux et allumant de grandes querelles. Dieux, chez qui les vieilles idées physiques de mariage et de génération, de combat et d'alliance, se retrouvaient enveloppées dans une foule d'aventures extraordinaires et d'événements anthropopathiques : qui avaient entretenu, dans les temps primitifs, de fréquents et intimes rapports avec les hommes, leurs fils, leurs proches, leurs favoris, et qui s'étaient pltls d'une fois interposés personnellement dans des questions humaines, pour des motifs, tantôt d'affection, tantôt de haine ou de jalousie.

20. — Mais si Hérodote signale Homère et Hésiode comme les auteurs de la théologie grecque et comme les Théomythologues de la Grèce, on ne peut méconnaître déjà dans leur système théogonique, un manque frappant d'unité et d'harmonie. Comment, en effet, l'union et l'harmonie eussent-elles pu régner dans cet amas de lambeaux disparates, empruntés à tous les cultes, à toutes les nations, à toutes les colonies ? Si l'on compare la théogonie d'Homère et celle d'Hésiode, on trouve que ce dernier prête une bien plus grande somme d'antagonisme et d'hostilité aux dieux que rattachent entre eux des affinités généalogiques. Ce qui provient en grande partie de ce que les formules généalogiques, d'abord variables et inconstantes, revêtirent chez Hésiode un caractère constant et dogmatique : aussi, ses fictions ont-elles, comme sources et règles de la religion hellénique, une importance qui leur permet de prendre rang à côté des conceptions d'Homère. Sa cosmogonie, s'élevant jusqu'à la théogonie, n'a rien de commun avec le ton et l'esprit qui régnent dans les poésies d'Homère : les premières forces distinctes de la

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nature, enfantées par Géa, et se dégageant du chaos, dans une longue suite de formes gigantesques : les Titans, fils de Géa et d'Uranus, qui après avoir présidé à la formation de l'univers, furent aussi les auteurs du crime, des haines, des luttes qui le désolent: enfin, une nouvelle génération de dieux, arrivée au pouvoir après avoir triomphé de son aînée : tels sont les événements retracés par Hésiode. Kronos a mutilé Uranus ; mais quand aura commencé la longue lutte des nouveaux et des anciens dieux, il sera vaincu lui-même par Jupiter, son plus jeune fils, et les Titans seront précipités avec Kronos dans le Tartare. Typhée vaincu et foudroyé, les six Rronides commencent à régner en paix sur l'univers partagé entr'eux, et les nouveaux dieux dont Jupiter s'entoure, en sa qualité de père aussi bien que pour ]a sécurité de sa puissance, complètent le cycle des divinités olympiennes.

21. — Un système de douze divinités constituait^ pour la Grèce, la république de l'Olympe : ce système, qu'on pourrait qualifier exclusivement de grec, avait insensiblement prévalu sur tous les autres : le culte des douze dieux remontait, suivant les traditions vulgaires, à Deucalion ou même à Héraclès : c'étaient en réalité des dieux de souches diverses, ramenés dans un but politique à une unité tout extérieure et soutenus par le crédit des Amphictyons : ils portaient les mêmes noms à Athènes et à Rome : Zeus ou Jupiter, Héra, Poséidon, Déméter, Apollo, Artémis, Hephestos, Athéné, Ares, Aphrodite, Hermès et Hestia.

22. — La vie religieuse des Grecs n'offre que des indices très-rares des dieux antérieurs à la théogonie d*Hésiode : Uranus paraît n'avoir jamais eu de culte spécial, mais Eros, dont la patrie d'Hésiode vénérait une grossière image de pierre, passait pour le plus ancien démiurge antékronîde. Les Titans cependant, forces

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primitives de la nature, supplantés par l'usurpation des Kronides, et devenus des puissances souterraines, conservaient encore un culte en beaucoup d'endroits : ainsi à Titane, dans le Péloponèse septentrional, on adorait Titan etHélios : Athènes, avait un sanctuaire, où l'on vénérait Rhée etKronos,bîenque depuis le triomphe de Jupiter, ce dernier fût plongé dans le Tartare et gardé par les Hécatonchires : on lui offrait des sacrifices sur la colline de Kronos près d'Olympie: il jouissait des mêmes honneurs en Crète et à Lébadée (i). Dans Hésiode déjà, il figure comme chargé du gouvernement des âmes vertueuses, après la mort.

23. — Jupiter resta donc le dieu suprême, investi de la plénitude de la force et de la puissance: ce caractère monothéiste, déjà nettement accusé dans la théologie d'Homère, se dessine avec plus de force et de précision encore, dans les poètes qui le suivirent, et Jupiter finit par être regardé comme le dieu par excellence, seul digne de ce titre. Le ciel ou l'éther était son domaine, et il fut toujours, ce qu'avait été dès le principe» le Jupiter de Dodone et d'Ârcadie, le maître des variations de l'atmosphère, le dieu des éclairs, de la foudre et des nuages, chargé de rafraîchir la terre par des pluies bienfaisantes et de lui donner la fécondité et l'abondance. Mais il était en même temps, le centre personnifié âe tout l'univers ; la vie et la santé des hommes dépendaient de lui, pour autant que les arrêts du destin ne missent point de bornes à son pouvoir : cofnmeii était le roi de l'Olympe et l'auteur de l'ordonnance actuelle de l'univers, son influence s'exerçait même dans la sphère d'action des autres dieux, et on lui prêtait des attributions qui semblaient plus spécialement réservées à ceux-ci. Comme père de la plupart des dynas-

(I) Paus. 1. 18.7. 6. âO. 1. — Dionys. Hal. 1. U.

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lies grecques, il était le protecteur et le patron des rois, des peuples et des cités : tout droit humain était une émanation de la justice, assise sur les marches de son trône: gardien du serment, vengeur du parjure, il veillait avec jalousie à sa propre dignité. 11 était le dispensateur de tous les biens comme de tous les maux qui arrivent aux hommes, et son pouvoir se révélaitdans toutes les conditions et dans toutes les circonstances de la vie humaine: la dispensation des richesses était un de ses attributs particuliers ; mais il était universellement regardé comme le bienfaiteur de l'humanité, et tous les peuples attachaient à son nom l'idée d'une Providence divine (i). Dans les fêtes et les cérémonies, les Grecs l'invoquaient tantôt comme l'arbitre du genre humain, tantôt comme le maître delà nature et de l'air.

24. — Mais à côté de ces fictions poétiques qui prêtaient au père des dieux et des hommes un caractère relativement élevé, que de contrastes dans les dogmes mythiques ! D'après ceux-ci, le dieu né en Crète et soustrait, par une ruse maternelle, à la voracité d'un père qui dévorait sa progéniture, ne possédait pas l'empire du monde à titre de propriété éternelle : pour le conquérir, il lui avait fallu combattre et vaincre des dynasties rivales, abdiquer ensuite l'omnipotence suprême et la partager avec ses frères, tout en subordonnant sa propre volonté à l'inflexible volonté du destin : on le voit ensuite, après avoir entretenu un commerce fréquent avec les filles des hommes et donné le jour à une foule de héros, se trouver en butte aux tracasseries de sa jalouse compagne.

35. — L'antique divinité pélasgique d'Héra, la déesse de la nature, existant d'elle-même, dans les temps antémythiques, ne fut associée que plus tard à

()) Piud. Nem. f3. 55.

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lupiter, comme sa sœur et son épouse, et comme reine de VOlympe et des dieux. Les récits et les traditions les plus récents conservent invariablement les traces de son caractère primitif: tantôt on lui attribuait l'empire des régions inférieures de l'air, par opposition à l'éther supérieur qui constituait le domaine propre de Jupiter, et dans ce cas on lui donnait pour fils Héphestos, le dieu du feu terrestre, et pour suivante. Iris, personnification divine de l'arc-en-ciel. Tantôt on en faisait une déesse de la terre, connue de Jupiter, identifiée avec la voûte céleste, et Ton célébrait, dans des solennités annuelles, son union sacrée avec le dieu du ciel, générateur et vivificateur des êtres (i).'Dans la conception éthique, elle était la divine gardienne des femmes et la protectrice des mariages ; elle tenait, suivant l'expression d'Aristophane, les clefs de l'hymen (2), et dans la république de Platon, ceux qui voulaient garder le célibat, étaient tenus de lui payer une amende pécuniaire (3). Héra trahit déjà l'influence que la prépqndérance temporaire de certaines races grecques devait exercer sur la conception de l'Être divin. Dans les diverses contrées du pays, on avait associé à Jupiter telle ou telle déité : c'est ainsi que Dioné, Leto, Eurynome, Déméter, devinrent tour à tour des épouses du grand dieu ; mais toutes s'identifièrent plus tard en un seul personnage, et lorsque les migrations des peuples eurent mélangé et fondu les races en une masse homogène, l'union de ces divinités avec Jupiter ne fut plus regardée que comme passagère, et l'antique déesse des Pélasges conserva, grâce à l'ascendant des tribus Achéennes, son rang d'épouse unique et constante du père

(l)Plut. fragm. p. 157. Aug.civ. Dei. 4. iO.

(2) Thesm. 985.

(3) Plat. leg. 6. p. 62-2.

des dieux et des hommes. Les villes principales de ce peuple, Sparte, Argos, Mycène, métropoles de son culte (i), sont appelées par Homère ses villes favorites ; de tous les peuples Grecs, la race Âchéenne était la plus fidèle au culte de Jupiter.

26. — Les divinités de l'eau et de la mer, furent adorées de boiine heure et en grand nombre, par les habitants d'un pays composé en grande partie d'îles et de presqu'îles, de toutes parts en contact avec la mer, et dont une multitude de golfes et de baies découpaient le littoral. Il n'existait cependant nulle part le culte du père des flots et des sources, du Titanide Océan. La déesse de la mer, Thétis, n'était adorée qu'en trois endroits, àPharsale, àSparte et en Messénie : Egée seule, rendait un culte aux Tritons : Nérée, le roi des profondeurs de la mer, ne fut également adoré qu'à Egée et à Gythéum dans le Péloponèse. La plupart des Grecs ne savaient que peu de chose touchant le dieu marin de la Béotie, Glaucus, et le mobile Protée. Nombre de localités, au contraire, avaient dressé des autels et des sanctuaires aux Néréides, filles de Nérée et Nymphes sacrées de la mer : Leucothoe, la déesse Mynienne était honorée à Corinthe comme la mère du dieu marin Palémon. Mais tous ces cultes et ces noms n'étaient au fond que les vestiges et les débris d'un culte plus ancien, le culte des eaux, complètement abandonné et tombé de bonne heure en désuétude.

27. — En revanche, le culte antique de Poséidon, se maintint et se développa : c'était originairement un dieu étranger, que des aventuriers Cariens et Phéniciens paraissent avoir apporté de l'Asie, et introduit les premiers sur les côtes de la Grèce. Son culte célébré dans les temps primitifs par des sacrifices de jeunes

(lyScbôman : ridéal de Héra, 1847. p. 21. (AUem.),

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filles, était odieux en beaucoup d'endroits de la Grèce, et les tentatives faites en plusieurs lieux pour le naturaliser, échouèrent presque toujours contre l'antagonisme des autres dieux helléniques, et surtout contre la répulsion qu'inspirait son origine barbare (i). Toutes les eaux, douces ou salées, relevaient de son empire, mais on le regardait surtout, comme le souverain de la mer dont il habitait les profondeurs, et en même temps comme le protecteur et le soutien de la terre; car, supposant la tef re soutenue par les eaux, les anciens attribuaient à tous les mouvements naturels qui étaient censés dépendre des unes, une réaction directe sur l'autre. On rencontrait le plus généralement son culte dans les » îles, sur les côtes et dans les ports, plus fréquemment chez les Éoliens et les Ioniens que chez les Doriens et les Âchéens, quoiqu'au témoignage de Diodore (2), il fût adoré dans la plupart des villes du Péloponèse, bien avant les autres dieux, et que beaucoup de races de la Béotie et du Péloponèse rattachassent au fils de Poséidon leur origine : ce n'est que postérieurement à Homère, que la Néréide Amphitrite devint l'épouse de Poséidon.

28. — Une -étroite parenté liait Pallas Athéné au Dieu du ciel, Jupiter. C'était une des divinités les plus anciennes et les plus nationales des Hellènes: déesse pélasgique de la nature et des éléments, on lui consacra des cérémonies et des mythes locaux, symboles de son domaine physique, et on lui prêta des attributions et des caractères si nombreux et si variés, qu'il serait impassible de les ramener à une conception unique. Elle réunissait tous les attributs d'une déité suprême femelle ; l'idée prédominante la représentait comme la

(1) Gerhard. De Torigine, de Teustence et de Tinfluence de Poséidon : disserUtion à Tacad. de Berlin 1851 . p. 173.

(2) Diod. 15-14.

fille et rimage de Jupiter, née sans mère, dans TEm* pyrée, du dieu de Féther, et comme la déesse du feu céleste ou éthéré et de la lumière, parfois aussi, regardée comme la maîtresse des nuages et la déesse des vents. Elle ne devint une déité puissante et guerrière, que lorsque les Ioniens se furent approprié son culte. Dans ce mythe de la Théogonie d^Hésiode montrant Jupiter dévorant sa femme, Métis, (la sagesse), jqui portait Athéné dans ses flancs, et faisant naître ensuite la fille du cerveau paternel, germe déjà la conception éthique de la déesse liée au père par les rapports les plus intimes. Jupiter la doua de la plénitude de la sagesse, et ce don fut toujours son plus brillant apanage : tous les actes de Tintelligence et de la pensée humaine, étaient de son ressort: très-vénérée, comme Athéné Ergane, elle était la protectrice des artistes et des arts, et beaucoup de villes se vouaient à elle et Tadoptaient pour patronne : c'est elle qui donnait Téloquence, la sagesse dans les conseils, les bonnes lois et généralement tout ce qu'on implorait de son père : le succès dans les combats et la prospérité dans la paix. Sa conception originelle se modifia suivant les phases historiques qu'eut à traverser Athènes, la plus célèbre et la plus influente des villes consacrées à son culte : à l'époque où florissait la république grecque, elle fut la déesse de la liberté et la redoutable ennemie des tyrans (i). Le type primitif s'idéalisant toujours davantage et tournant à l'abstraction, elle s'identifia avec Métis, et devint la pensée, la sagesse, la science hypostatique humaine, la très-haute déesse, assise, selon Pindare, à la droite de son père, pour transmettre aux autres dieux ses volontés suprêmes (s).

(1) Aristoph. Thesmoph. Il5i.

(â) Pind ft'agm. t. m. 119.

29. — Le culte d'Apollon s'était largement développé dans les diverses branches de la souche grecque: ce dieu offre tant d'analogies avec Âthéné, qu'on pourrait, sous plus d'un rapport, le regarder comme sa personnification masculine. De même que l'une est la fille de prédilection, intimement unie à son père, de même Apollon est dans Homère, le fils de prédilection et toujours docile de Jupiter, chargé de révéler aux hommes ses décrets. Son culte jouissait déjà d'une grande vogue, dans les temps anté-helléniques : à Amtracie et dans d'autres villes de l'époque pélasgique, il fut représenté sous la figure d'un cône, à Sparte et à Amyclée, sous celle d'une colonne : son culte, revêtu des formes les plus variées, avait pour principales métropoles: la Lycie, dont il était le dieu national par excellence ; la Crète, des côtes septentrionales de laquelle son culte avait passé avec les cérémonies expiatoires et les oracles, dans les îles et sur les côtes de la Grèce et de l'Asie : Délos, aussi peuplée que la Crète, foyer principal du culte apollonien de l'Ionie et de l'Attique ; Delphes, enfin, pour les Grecs septentrionaux et les Doriens, qui même après la ^conquête du Péloponèse, recoururent à l'Apollon pythique de Delphes et à son oracle par de fréquentes consultations.

30. — Ni les traditions locales, ni les formes du culte ne permettent de regarder la personnification de ce dieu, comme fondée sur une conception simple : les principes d'un culte naturel primitif, se trouvent fondus en lui, avec des éléments qui se rattachent à une période plus avancée de la vie hellénique. Il apparaît dans les récits antiques comme le dieu de la mort, envoyant la peste et la contagion, et comme tel, armé d'arc et de flèches ; dans le culte asiatique de l'IOnie, il présidait aux fruits de la campagne et prenait soin du cours régulier des saisons; dans le Péloponèse, Apollon Carneïos, était à

la fois le dieu delà guerre et des bergers. Ainsi dans les Carnées doriques, on célébrait sous des tentes, des fêtes guerrières, en souvenir de la vie nomade des premiers Doriens: tandis que dans les Hyacinthies, on exprimait d*abord le deuil causé par la mort de la nature, puis la joie et l'espoir d'une résurrection prochaine : de même que Jupiter était adoré sous le nom d'Apomyios, (chassemouches), on invoquait Apollon sous ceux de Smintheus, destructeur des rats des champs ; de Parnopios, qui éloigne les sauterelles; de Thargelios, qui mûrit les fruits de la terre ; de Delphinios, qui commande à la mer et aux tempêtes, d'Erythibios, qui garde les blés de la rouille. En somme, on le voit intervenir et jouer dans tous les phénomènes de la nature, le rôle attribué communément aux dieux primitifs; en beaucoup d'endroits, il était honoré comme médecin et guérissant les maladies (Akésios), surtout les contagions et la peste que dardaient ses flèches , et dont sa protection devait en même temps garantir. Brillant lui-même d'une éternelle jeunesse, il était aussi le gardien et le protecteur des jeunes hommes, à qui il donnait la valeur guerrière; Platon lui avait assigné déjà quatre fonctions morales : la musique et la divination, l'art de guérir et celui de défendre (i). C'est lui qui inspirait les devins et les poètes, et qui était l'arbitre suprême du chant et de la danse : il convenait que le Dieu pur et lumineux du jour, restât inaccessible aux souillures d'une morale corrompue : aussi le voit-on remplacer la vengeance sanguinaire par l'expiation du meurtre, et considérer comme un outrage à sa justice, une guerre injuste ou inhumaine. Il était surtout le représentant et le révélateur des principes du droit moral des Grecs : toutes les prérogatives qu'ils s'attribuaient, tout ce' qui les dis-

(i) Cratyl. 405. A.

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tinguait des barbares, était pour les Grecs comme une émanation et une action de son être.

31. — C'était surtout par son oracle de Delphes dont s*enorgueillissaient tous les Grecs, qu'Apollon exerçait une puissante influence sur la Grèce entière, et pesait de tout son crédit sur les événements et les institutions de quelque importance, qui eussent pu intéresser la religion, à quelque titre que ce fût : nul autre que lui n'avait pu inspirer à Lycurgue les lois de Sparte : toutes les prescriptions relatives au culte, dit Platon (i), doivent émaner de Delphes et être regardées comme des inspirations d'Apollon. Et en effet, toutes les institutions religieuses existantes, étaient revêtues, dans les croyances grecques, de la sanction d'Apollon ; il les avait ratifiées, soit par les décrets de la Pythie, soit par des réponses, toujours obtenues d'ailleurs, aux questions qu'on lui adressait, en posant en principe général, que tout citoyen devait honorer les dieux, suivant les traditions et les rites de sa patrie (s). La guerre et la paix elles-mêmes, l'envoi des colonies, la réunion politique d'états isolés, tout était remis à l'arbitre prophétique d'Apollon.

32. — Apollon, fils du Dieu du ciel et de la nuit (Léto), fut-il dans le principe, le Dieu de la lumière seulement, ou en même temps le Dieu du soleil? c'est encore une question des plus vivement controversées sur le terrain des annales religieuses de la Grèce. Chez Homère, Hélios est absolument distinct d'Apollon : dans la religion grecque, ce n'était pas en général, l'élément sidéral qui dominait : le soleil, la lune, les astres, n'étaient pas l'objet principal des hommages du peuple, ou du moins, ils avaient cessé de l'être dans la période

(1) Le^. 6. 759. C.

(2) Xénopb. Memor. 1. 31. 4. 5.

hellénique: Sirius paraît être la seule constellation qui fut l'objet d'une vénération religieuse : Aristée avait conseillé anx habitants de l'ile de Cos d'honorer cet astre, pour détourner d'eux un péril imminent (i). Le culte de la lune Séléné, ne se rencontre nulle part dans les temps primitifs: celui d'Hélios, au contraire, introduit de l'Asie dans la Grèce, se développa partout de très-bonne heure, parallèlement à celui d'Apollon, et sans jamais se confondre avec lui. C'est ce que les faits historiques démontrent à l'évidence : Rhodes, où florissait tout particulièrement le culte d'Hélios, à qui l'île entière était consacrée, honorait aussi Apollon sous divers attributs : dans plusieurs localités, il était Erythibios, (qui garantit les blés de la rouille) ; à Camire, il présidait aux troupeaux; à Lindos et ailleurs, il préservait de la peste. Tous deux figuraient, en même temps, sur le piédestal du Jupiter Olympien de Phidias. D'après l'assertion de Platon (s), les Grecs adressaient des prières quotidiennes à Hélios et pas à Apollon. Les philosophes physiques furent les premiers à identifier Apollon avec le soleil, et Euripide leur disciple, ne contribua pas peu à accréditer cette conception : c'est à bon droit que vous vous nommez Apollon, (corrupteur), vous qui connaissez les noms occultes des démons, dit dans une tragédie d'Euripide, la mère de Phaëton, à Hélios, son père, et ces paroles, comme on l'a judicieusement remarqué, ne sof^t pas une allusion à quelque dogme des mystères, mais un véritable emprunt à la Théocratie des philosophes. Du temps de Plutarque, cette identité d'Apollon et d'Hélios, était universellement reçue; il pouvait affirmer sans être taxé d'erreur, que le soleil avait fait oublier aux hom-

(1) Diod. 1. p. 325. ApoU. Rbod. 2. 523. (2)Piat. legg. 10. p. 645.

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mes Apollon, sa personnification et son symbole ; bien qu'il n'établît lui-même d'autre différence entr'eux que celle qui existe entre l'âme et le corps (i).

33. — L'alliance harmonique dans tous ses rapports, d'Apollon avec Artémis, sa sœur jumelle, telle qu'on la retrouve chez Homère et les autres poètes, ne coïncide pas originellement avec le culte primitif des deux divinités ; les premiers cultes locaux d'Apollon n'offrent aucune idée d'Artémis: celle-ci, à son tour, était honorée sans Apollon, dans les endroits où les caractères primitifs de son culte s'étaient conservés avec le moins d'altération. Leur parenté prit naissance à Délos et à Delphes : Artémis était une antique divinité naturelle des Pélasges ; mais on lui prêta des attributs et des fonctions si variés, dans les divers en% droits où florissait son culte, que lorsqu'on cherche à ramener toutes les conceptions à un type unique, on en est réduit, comme lorsqu'il s'agit d'Apollon, à des conjectures plus ingénieuses que solides et plus habiles que vraies. En Thrace, où elle était la divinité nationale la plus élevée, avait pris naissance le culte d'Artémis Tauropole, celui de Brauronia, et d'autres analogues, auxquels se mêlèrent originairement des sacrifices humains, ainsi que le culte d'Orthia à Sparte, où ces sacrifices étaient remplacés par de sanglantes flagellations (2) : Arthémis Eurynome, la déesse poisson de Phigalie, qu'on ne montrait, suspendue à des chaînes d'or, qu'une fois par an, trahissait une origine Asiatique. C'était également en Arcadie, où les traditions pélasgiques s'étaient conservées avec le moins d'altération que la déesse possédait le plus de sanctuaires : tout le pays, qui faisait descendre d'elle ses pre-

(i) De Pyth. Orac. vu. 575 Relsk. de orac. def. vu. 706. (2) Pausan. 3. 16. 7,

micrs habitants, lui était en quelque sorte consacré.

34. — Le grand nombre de surnoms tirés des montagnes et des eaux qu'elle fréquentait, et qu*on lui attribua à Texclusion des autres divinités, indiquent amplement qu'elle n'était qu'une personnification des forces naturelles. Les montagnes et la chasse, étaient ses plus anciens attributs : elle fut souvent identifiée, comme Limnatis ou Héléia, avec les marais : Potamie et Âlphéonie, avec les fleuves : Akria et Koryphéa, avec les cîmes des montagnes : dans ses rapports avec l'humanité, elle se montre habituellement terrible et cruelle. Il était peu de divinités à qui l'on prêtât plus d'actes de vengeance et de sanglantes fureurs : de là aussi, le caractère sanguinaire de son culte primitif: ce fut d'abord des sacrifices d'enfants, auxquels oh substitua plus tard la flagellation : et l'on vit même à Patra, subsister dans son culte, jusqu'à une époque très-avancée, un trait de cruauté, qui n'entrait cependant pas dans les habitudes de la Grèce : une foule d'animaux vivants, grands et petits, étaient jetés dans des bûchers allumés tout autour de son autel (i). Les Grecs assuraient que le seul aspect de la statue devait inspirer la terreur, et sa présence dessécher les arbres et détruire les récoltes (2). Elle envoyait les maladies contagieuses; la mort violente, celle des jeunes filles surtout, était aussi son ouvrage : bien qu'elle fût vierge, elle passait pour présider aux accouchements et aux naissances, et elle était la divinité tutélaire des enfants. Une foule d'autres surnoms lui attribuaient des qualités bienfaisantes et propices : c'est ainsi que nous la voyons honorée, çà et là, comme une déité seçourable, dans la

(i) Pausan. 7. 1$. 7.

(2) Plutarcb. Arat. 32.

guerre et dans la paix et comme la protectrice des villes. Eschyle est le premier qui Tait identifiée avec la lune: assimilation due vraisemblablement à une influence asiatique plus tardive.

35. — A Ephèse, Artémis était une sorte de divinité panthéologique, offrant un type plutôt asiatique que grec et réunissant en soi les attributs de presque toutes les divinités femelles: elle avait la plus grande analogie avec Cybèle comme génératrice du monde physique : elle était la grande déesse d*Ephèse, la Protothronia: son culte renommé dans l'univers entier avait pris tant d'extension, qu'il n'y avait presque pas de villes grecques, du temps de Pausanias, où elle ne fût adorée comme une puissante divinité. Souvent elle fut l'objet d'une invocation spéciale et son culte avait pénétré jusques dans l'intimité du foyer domestique. Son sanctuaire fut même le seul épargné par les Perses dans le désastreux châtiment qu'ils infligèrent aux Grecs de l'Ionie. Tous les états de cette confédération, ou autant dire la Haute-Asie tout entière, se cotisèrent pour édifier son temple; dans quelques-unes de ses statues, emmaillotées comme des momies et sculptées en bois noir, la partie supérieure du corps est couverte de mamelles d'animaux, tandis que le pied disparait sôusdes figures de bétes fauves (i).

36. — L'antique souche des Péiasges Thyrrènes, le dieu Hermès, fils de Jupiter et de l'Atlantide Maja, se rattachait à Apollon par de si étroites analogies que presque toujours il semble s'identifier avec ce dernier et personnifier la même conception théogonique. H était originairement adoré comme la force naturelle génératrice et fécondante, sous la forme d'un Hermès,

(1) Pausan. 10. 38. 3.— Callimach. Hymnus. Dian. 237. 250.— Strabo 14. 789.

c'est-à-dire, d'un pilastre ou d'une pierre surmontée d'une tête humaine et portant le phallus: à Cyllène, il était même honoré comme un simple phallus (i), emiblème que les Athéniens avaient emprunté desPélasges et qu'ils transmirent plus tard aux autres Grecs. On lui prêtait aussi les attributions ordinaires d'un dieu primitif de la nature: c'était un Dieu suprême qui présidait à la croissance physique : Nomios ou Epimélion il favorisait le croît des troupeaux: Trophonios, il protégeait'les campagnes : les sources elles-mêmes étaient un de ses dons. Mais comme membre du Cycle Olympien et dieu anthropomorphique il représentait l'ordre pratique et le génie de l'invention et des affaires dans les choses humaines : il était le messager et le héraut des autres dieux, le dieu de l'éloquence, du trafic et du commerce, le fauteur du mensonge et du parjure et le précepteur du vol. Autolycus, qui n'accrut ses possessions que par le vol et le parjure est dans Homère le fils et l'élève d'Hermès (2). Hermès Dolios, le rusé, avait un culte très-en vogue dans les environs de Pallène : il avait la réputation d'exaucer promptement les prières qu'on lui adressait (5), et la fable s'empressa de recueillir avec complaisance les hardis larcins du roi des voleurs (4). Cependant elle ne lui prête aucun de ces traits méchants et vindicatifs ni de ces actes de violence dont les autres dieux se montrent si prodigues : c'était plutôt un génie bienveillant, ami des hommes. Il se faisait volontiers leur guide en voyage (5) : (Pompaïos ou Agétor). Aussi ses images se rencontraient-elles fréquemment devant les portes des maisons, à l'entrée

(t) Pausan. P. 26. 5.

(2) Odyss. t. 39.

(5) Pausan. 9. 27. 1.

(4) Euripid. Rhésus: 217.

(5) AtbéD. 4. 23.

des jardins, dans les mes et sur les places. C'était en général un Dieu propice aux hommes et se plaisant à exaucer leurs vœux. Après le trépas c'est lui encore qui guidait les âmes aux enfers : (Hermès Psychopompos). 37. — AHermès on associait souvent Hestia qui, quoique d'origine pélorgique, n'est encore citée comme déesse, ni dans Homère, ni dans Hésiode, mais seulement dan3 les hymnes homériques et chez les Lyriques. On la regardait en même temps comme la plus ancienne et la plus jeune fille de Kronos et de Rhée, et elle complétait le cycle des douze dieux supérieurs. La vénération craintive dont les anciens entouraient la mystérieuse essence du feu, avait enfanté plusieurs divinités. Hestia fut dans les temps historiques une personnification non de l'élément en général, mais seulement du feu sacré des autels et du foyer domestique : comme déesse du foyer, autel et sanctuaire de la famille, elle présidait aussi aux sacrifices: son invocation préludait à toutes les cérémonies religieuses, et suivant l'expression de l'hymne homérique, elle participait aux honneurs des dieux dans tous leurs temples. Dans les Prytanées où l'on entretenait le feu sacré, perpétuellement allumé en son honneur, elle possédait comme Prytanités une enceinte séparée : peu de particularités signalent son histoire : Apollon et Poséidon l'ayant recherchée en mariage, elle rejeta leur demande, et fit vœu sur la tête de Jupiter, d'une . perpétuelle virginité. Elle n'avait, à très-peu d'exception près, ni fêtes ni statues et on ne célébrait l'anniversaire de sa naissance qu'à Naukratis, en Egypte.

38. — Ares était un Dieu Thrace, dont une tribu de ce peuple avait introduit le culte dans laBéotie et dans le Péloponèse, lors de l'envahissement de ces contrées ; Thèbes en devint la métropole, et ce culte prenant plus d'extension, Ares finit par supplanter Apollon, que les

Hellènes adoraient spécialement comme le dieu de la guerre : complètement inconnu dans les îles grecques, il ne recevait d*hommages qu'en un petit nombre d'endroits de TAsie-Mineure. C'était primitivement une puissance naturelle qui provoquait surtout les événements funestes et violents, les tempêtes, les épidémies: ces premières attributions furent remplacées plus tard par d'autres et lé génie furieux qui présidait au désordre physique, devint le dieu de la guerre et des passions sauvages et meurtrières qui s'allument dans la mêlée : le carnage et l'effusion du sang étaient surtout l'œuvre d'Ares : l'aréopage d'Athènes lui était consacré comme tribunal criminel. Quoique fils de Jupiter et d'Héra, il était de tous les dieux, celui que son père haïssait le plus, comme on le voit par les expressions mêmes du Jupiter homérique : ce qui a fait dire à Sophocle qu'il est le plus méprisé des dieux (i). L'habitude qu'ont les poètes, d'accoler son nom à la discorde, au meurtre, à la fureur, aux maladies mortelles, dénote suflîsamment qu'on était enclin à le regarder, au moins en poésie, comme l'auteur de presque tous les maux qui affligent l'humanité.

39. — Aphrodite était la syncrèse d'un double culte d'origines très-diverses : d'une part celui de la déesse pélasgique de la nature, auteur de la vie et de la croissance, fille de Jupiter et de sa compagne Dodonéenne Dioné, et représentée dès Homère comme la déesse de flypre : Aphrodite Aineias en Épire et en Acarnanie elle favorisait la croissance des troupeaux et était adorée comme déesse de la navigation dans les sanctuaires qu'on lui avait érigés sur les côtes de ces pays. D'une ïiutre part l'Aphrodite indigène s'était identifiée avec une déesse venue de l'Asie à Cypre et qu'Hésiode fait

(0 OEd. Tyr. 214,

naître de l'écume de la mer fécondée par le sang d'Uranus : Uranie, déesse génératrice et nourricière, dont le culte était répandu sous divers noms chez les peuples Syriens, Phéniciens et Chananiens. Chypre peuplée en partie de Phéniciens avait reçu d'Ascalon, où Ton adorait Âstarté, le culte de cette déesse : cette ilc était son séjour favori : c'est là qu'elle passait pour s'être révélée aux hommes : elle était représentée dans h», temple de Paphos sous la forme d'une pierre conique : son culte y réunissait ainsi qu'à Âmatonthe toute la licence de la volupté asiatique* De Chypre ce culte passa à Cythère, petite île au sud du Péloponèse, d'où il se répandit ensuite dans toutes les villes du littoral : même dans des temps plus avancés on retrouve encore sur le sol grec, par exemple à Égire en Achaïe, l'ancienntî Aphrodite pélasgique et l'Astarté syrienne, honorées l'une à côté de l'autre dans des sanctuaires et avec des rites différents.

40. — On voit donc qu'Aphrodite était loin de revêtir dans le culte primordial les attributs dont se plurent à l'enrichir plus tard la poésie et les croyances populaires : elle offrait au contraire le type d'une conception beaucoup plus large : elle était la déesse suprême des trois règnes de la nature, ce qui variait à l'infini les formes quelquefois très-opposées de son culte. Ainsi on l'ornait àSicyone des attributs de la suprématie universelle et les prêtresses qui la servaient , devaient être vierges et fairevœu de continence : à Corinthe, au contraire, la perfection de son culte consistait à l'emporter en impudeur et en débauche. On l'honorait à Athènes comme l'aînée des Parques et comme une divinité qui tenait entre ses mains la vie et les destinées humaines : elle avait dans les jardins de cette ville des images quadrangulaires, comme les Hermès : à Chypre les jeunes filles se vouaient à son

culte, en se vendant à prix d'argent, comme le faisaient les jeunes vierges deBabylone en Thonneur deHylitta : il en était tout autrement dans les endroits où on la représentait armée à côté d*Arès : en beaucoup de lieux Taccès de son sanctuaire était interdit aux femmes : à Thèbes et à Hégalopolis en Arcadie, elle était adorée comme Uranie, Pandémos et Apostrophia, (qui détourne), dans trois statues fort antiques: il existait aussi en quelques endroits, une Aphrodite des tombeaux et de la mort, Melaïnis et Androphone.

41. — A une époque plus avancée et dans la conception de quelques penseurs isolés plus encore que dans la conscience publique, il existait un contraste marqué entre Aphrodite, Uranie et Pandémos. L'une déesse du ciel, que la statue de Phidias, à Elis, représente posaçt le pied sur une écaille de tortue, symbole de la voûte céleste, était la fille née sans mère d'Uranus et la déesse de l'amour le plus noble et le plus pur. L'autre au contraire, fille de Jupiter et de Dioné, provoquait et protégeait les instincts sexuels, les amours vulgaires, charnels et déshonnétes : Platon et d'autres à son imitation établirent cette distinction confirmée par l'attribut d'Aphrodite Pandémos, le bouc ouïe bélier. Xénophon lui-même fait remarquer, qu'Uranie et Pandémos étaient distinguées par des temples, des statues et des autels particuliers (i), et que les victimes offertes à la première devaient être plus saintes et plus nobles que celles offertes à la seconde. C'est ainsi qu'un héros de Théocrite, dans une invocation, où il demande le bonheur conjugal pour sa compagne, s'adresse expressément, non à Cypris Pandémos mais à Uranie (2). Bien que le nom de Pandémos offrit primitivement l'idée

(l)Conv. 8-9 (2) Epig. 13.

ET judaïsme. \7i{

d*une divinité publique, dont le culte réunissait diverses classes ou nations dans une alliance religieuse et politique, les Hétaïres ne laissaient pas que d'offrir indifféremment à Uranie ou à Pandémos les fruits mêmes de leur honteuse industrie (i).

42. — Gomme déesse olympienne et dans tous les mythes qui se rattachent à elle, Aphrodite était la déesse de l'amour physique, des grâces et de la beauté ; sa principale attribution était de préparer et de resserrer le lien des instincts sexuels : c'est elle qui donnait aux jeunes filles tous les agréments qui devaient séduire ou captiver le cœur et les désirs des hommes : tous les mouvements de l'âme excités par la passion de l'amour, tous les événements prospères ou fâcheux qui en dépendent, lui étaient attribués et exprimés par les divers surnoms qu'on lui donnait. Sur ce terrain elle exerçait un pouvoir irrésistible et la fable rapporte d'elle beaucoup detraits cruels, passions dénaturées, incestueuses qui égaraient les contempteurs de son empire et la vengeaient de leurs mépris. Comme Hermès était le dieu des voleurs, elle était la déesse des courtisanes et des Hétaïres et la protectrice née de l'impudeur : à Corinthe on regardait les Hétaïres comme ses prêtresses : dans l'excitation même des jouissances les plus brutales, les Grecs prétendaient reconnaître l'action et la volonté de la divinité : c'est ce qu'explique la présence des sanctuaires et du culte tfAphrodites Hétaïris et Porné, à Abydos, à Samos, à Éphèse : le temple que Solon lui fit ériger à Athènes, fut bâti des revenus de la plus infâme vénalité («). Comme le côté physique des relations conjugales rentrait aussi dans son domaine, on l'invoquait encore

(1) Lucien. Dial. Meretr : 7. Dioscorid. Epig. 12. Anthol. 1. 247.

(2) Atben. 13 15.

i32 PAGANISME

comme déesse des mariages, présidant aux naissances et à la fécondité des unions (Kolias).

43. — Iléphestos, dont le culte s'était transmis des Thraces de Lemnos aux Grecs, avait acquis beaucoup dimportance à Athènes, sans que d'ailleurs son culte s'étendit au-delà : il existait entre lui et les autres dieux olympiens un contraste saillant. Tandis que le principe originel, physique et élémentaire, s'effaçait de la conscience publique, devant les conceptions qui le personnifiaient dans ceux-ci, Yulcain au contraire, l'identifia toujours davantage avec l'élément igné, et souvent même le langage usuel substituait son nom au mot de Feu. 11 ne passait pas toutefois pour le maître du feu éthéré et primitif de l'univers, mais de l'élément comprimé, ayant besoin d'aliment du feu plus grossier, plus impie de la terre : les croyances populaires, lui assignaient une demeure et des forges dans le sein des montagnes Volcaniques, le Moychle à Lemnos et l'Etna, car il était aussi très-habile artiste et le dieu des forgerons : des fictions plus récentes lui donnent les cyclopes pour aides : à Athènes cependant son culte était étroitement lié à celui de Minerve, la déesse du feu éthéré et de la lumière sans fiammes. Deux fêtes, les Chalcées et les Apaturies étaicmt consacrées aux deux dieux : en outre Héphestos fut quelquefois honoré avec Hestia comme dieu du feu domestique (i).

44. — Déméter, la déesse des moissons et de l'agriculture appartenait à l'ancien culte pélasgique : elle avait» disait-on, appris aux Grecs les premières notions de l'agriculture, du labourage et de la préparation du pain : l'agriculture étant regardée comme le fondement et le principe de toutes les institutions sociales et politiques et comme un élément indispensable de paix

(1) Plat. legg. Il p. 190. D. Diodor.5. 74.

et de prospérité dans la vie civile et domestique, on rhonoraît sous le nom de Thesmophore, comme la législatrice de l'humanité et Tauteur de la civilisation et des lois : la plupart de ses titres faisaient allusion aux semailles, aux épis, aux moissons, au pain, à la farine : on la faisait de plus présider aux mariages et protéger les enfants qui en sont le fruit, (Kurotrophos): opinion fondée sur l'analogie qu'on croyait voir entre raffouillementetrensemencementdu sol et la cohabitation nuptiale. Ses fêtes et ses mystères figuraient le contraste qui existe entre l'état grossier où se trouvaient les hommes, avant qu'ils connussent le blé et la civilisation que l'agriculture introduisit plus tard dans l'humanité. Mais comme la même terre qui féconde le germe des plantes, engloutit aussi la dépouille des morts, Déméter était également une déesse de la mort : cet attribut lui faisait donner l'épithète de noire : les morts lai étaient consacrés sous le nom de Démétriens, comme on les appelait à Athènes, et douze jours après le décès d'un citoyen, on ofl&ait à Déméter un sacrifice funèbre. 45. — Ce double attribut de la vie et de la mort offire un type plus frappant encore dans la fille de Déméter, Persephone Cora, qui formait avec sa mère un couple inséparable, que le culte associait d'une manière si intime qu'on les appelait simplement le couple divin, ou les honorables, les maîtresses et aussi les grandes déesses. Chez Homère elle n'apparaît que comme l'inflexible et redoutable déesse de la mort, la dominatrice du royaume souterrain des ombres. Elle a pour acolytes les Erynnies, dont le rôle est d'accomplir les malédictions et de venger les crimes : dans les traditions primitives de l'Arcadie, où elle s'appelle Despœma, la souveraine, elle est fille de Poséidon et de Démêler Erynnis, ainsi nommée de la fureur où la fit entrer l'outrage qu'elle avait eu à subir de ce Dieu :

d'autres versions la faisaient regarder comme fille de Jupiter et de Déméter, enlevée plus tard par le dieu de la mort, Hadès ou Pluton : de sorte qu'elle était tour à tour Cora, la déesse de la verdure et des fleurs dont le printemps émaille la terre, et Perséphone, réponse du sombre Hadès, la destructrice des vivants et la souveraine des morts: les voyages de l'inconsolable Déméter à la recherche desa fille perdue, la disparition et le retour de la victime du sombre ravisseur, la proposi* tion faite à Gora par Jupiter de résider tour à tour dans le monde supérieur et dans le monde inférieur, ces alternations de joie et de douleur, allusi^s symboliques à la semence qui n'est confiée à la terre que pour y pourrir et renaître ensuite à une' vie nouvelle : Gora descendue dans le royaume d'Hadès et rendue ensuite à sa mère, comme le germe enfoui renaissant au jour ; — toutes ces fictions couvraient les mythes, les fêtes, les mystères d'un voile splendide où brillaient tous les trésors de l'imagination grecque.

46. — Hadès ou Pluton, sorte de Jupiter Chtonien, régnait à côté de Perséphone sur les ombres du royaume des morts, et possédait seul la clef de ces régions ténébreuses, maudites des dieux et des hommes; mais c'était en même temps un dieu de la terre et des champs qui couvrent sa surface, représenté quelquefois avec une corne d'abondance ou une touffe d'épis dans la main: Hésiode recommande au laboureur de l'invoquer dans ses travaux comme Déméter (i). Ge sont toutefois les poètes qui l'ont dépeint avec le plus de détail, car le peuple en général se préoccupait peu de cette divinité qui n'avait nulle part d'autels publics (a). On lui avait bien élevé une statue dans Athè-

(l)Op.etDiesv. 465.

(2) Eustath. ad Iliad. 744. 5.

ET judaïsme. iùO

nés, mais son culte était fort restreint. Elis et Pylos lui rendaient seules quelques honneurs : il avait à Olympie un temple qui ne s'ouvrait qu'une fois Tan et dans lequel les prêtres eux-mêmes n'entraient jamais (i).

47. — Dionysos était le plus jeune des dieux grecs, et bien que son culte fût le dernier rameau important de cette religion, aucun autre n'avait contribué davantage à modifier profondément la civilisation, la poésie et les arts indigènes. Il n'en est aucun qui reflète une empreinte morale mieux caractérisée et qui résume d'une manière plus complète les tendances du paganisme : sympathie enthousiaste pour la nature et pour ses concupiscences : désir effréné de se les assimiler d'une manière vivace: abandon complet à la vie naturelle et à la frénésie des sens : conviction aveugle que les forces actives qui se révèlent dans les accidents de la nature ne sont qu'un mode de l'être divin et que par conséquent leur action sur l'homme renferme en soi quelque chose de divin et d'agréable à la divinité.

48. — Dionysos fut-il originairement un dieuThrace, par conséquent indigène en Grèce, présidant aux vignerons et dont le culte Lydi-Phénicien de Cybèle et de Sabazios altéra plus tard le type primitif? ou bien était-ce un dieu étranger introduit de l'Orient en Grèce, avec la culture de la vigne? des arguments de poids semblent militer en faveur de cette dernière hypothèse. Dionysos est évidemment un dieu voyageur et conquérant dont le culte pénétra de l'Asie en Grèce après de nombreuses migrations : aussi poètes et mythographes s'accordent-ils à faire de ces contrées le théâtre de ses mystères. Les anciens monuments le représentent dans

(i)Paus. 6.15.3.

un costume tout oriental : ceux qui lui donnent une physionomie purement grecque appartierinent à une époque beaucoup plus récente : les animaux même qui lui étaient consacrés, l'âne et la panthère, dénoncent une origine asiatique. L'invention du vin étant née dans l'Asie Occidentale, ce serait une opinion fort hasardée que de faire venir le culte dionysiaque de la ville de Nysa à Thrace. On ne peut lui assigner pour patrie qu'une autre Nysa, située entre le Nil et la Phénicie, au nord de l'Arabie ou de la Cœlésyrie, et nommée plus tard Scythopolis par les Grecs et Bethsané parles Sémitiques. L'antique relation du médecin Philomide (i), qui montre Bacchus apportant le pampre de la mer rouge en Grèce, corrobore singulièrement cette conjecture. On s'explique en effet qu'à la faveur des relations fréquentes qui reliaient le littoral de la mer rouge avec les Indes, la renommée et le type du dieu> aient pu parvenir dans ces dernières, contrées, dès l'époque d'Alexandre.

49. — Les cérémonies du culte de Dionysos, particulièrement aux fêtes triétérides offraient des vestiges frappants des rites orientaux : son surnom d'Omestes rappelle les omophages dont les cérémonies dégoûtantes ne sont qu'une reproduction des rites phrygiens: on a' d'autant plus de raisons de considérer la manducation des viandes crues comme une réminiscence des anciens sacrifices humains, qu'on voit Thémistocle luimême immoler trois prisonniers perses à Bacchus Omestes (2). Il est positif que le culte de Dionysos fut primitivement célébré par ces sortes de sacrifices, au moins à Potnia en Béotie et qu'ils subsistèrent beaucoup plus tard encore à Lesbos et à Ténédos ; mais on

(t) Âth«ii. 15. 5.

(â) Plutarch. Thémis. 13. Pélopid. 2t.

ET judaïsme. 137

n'offrit sûrement point de victimes humaines, même dans les temps les plus reculés, à un Dionysos grec, simple dieu du raisin et de la vigne.

80. — Les Hellènes reçurent le dieu et son culte des Thraces méridionaux, qui habitaient entre le Parnasse etTHélionide là il passa en Béotie où il avait son siège principal: Thèbes revendiquait l'honneur de l'avoir vu naître. Il se propagea ensuite dans l'Attique, où il se confondit avec le culte de Déméter, puis dans le Péloponèse ; et enfin à Delphes, où il s'identifia avec le culte d'Apollon. Toutefois les fabuleuses légendes de Thèbes, d'Orchomène et d'Argos, conservaient le souvenir des profondes répugnances qu'avait soulevées ce culte à son début: les Grecs en naturalisant le Dieu chez eux lui forgèrent une généalogie et une histoire

en rapport avec ses attributions ; mais où les noms de Cadmus et de Phœnix trahissent encore une origine asiatique. Bien qu'Homère le cite rarement et sans l'assimiler jamais aux divinités olympiennes, il n'a pas laissé de dépeindre en quelques traits l'esprit et le culte de ce Dieu qu'il appelle le Dieu furieux.

5i. — La santé des troupeaux, la culture de la vigne, la croissance et la fécondité des végétaux en général, furent les premiers objets pour lesquels la Grèce invoqua Dionysos» le dieu qui présidait non-seulement à la maturité du raisin, mais aussi à celle des arbres et des plantes: à Sparte il s'appelait Sycite, dieu des figues: on lui demandait le croît des troupeaux et la fécondité des jeunes filles: aussi le phallus, symbole de la force génératrice, figurait-il amplement dans les solennités dionysiques où il était porté en procession. Le dieu du vin passait en même temps pour l'auteur de la gaîté qu'il inspire et que provoquent la musique, la danse et la bonne chère.

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