ELEMENT SUPERSTITIEUX
84. — La derniere periode du Paganisme se plaint constamment des progres toujours croissants de la superstition, et cependant rien n'est plus vague, plus arbitraire que la Deisidemonie des Grecs ou la Superstition des Romains. Personne ne tragait ou ne savait tracer laligne de demarcation qui separe cette exageration dusentiment religieuxetde la vraiereligiosite. Les anciens Romains avaient un criterium tres-simple: religieux etait quiconque dans ses rapports avec les dieux suivait les institutions antiques — superstitieux celui qui s'occupait de dieux et de cultes etrangers (2). Mais cette distinction ne pouvait plus servir dans les Premiers temps de la periode imperiale, oü l'on etait tres-peu dispose ä faire l'apologie de la religion ofticielle et des dieux dont eile fourmillait, ou ä rejeter toute nouvelle divinite precisement ä cause de son origine exotique. Cette distinction n'etait pas meme applicable aux peuples qui parlaient le Grec. Chez eux l'Etat etait tombe et dans sa cliute s'etait brise ou au moins affaibli le lien intime qui l'unissait ä la religion, et l'on chercha ä fixer d'une autre maniere les rapports de la vraie religion et de la superstitution. Superstitieux, dit Varron, sont ceux qui craignent les dieux comme des ennemis, tandis que l'homme religieux les honore avec un amour filial (0). L'homme religieux, dit
(I) Metam
{H) C'est ainsi que les döfinit Fesitts. s- v superstit. (3) Ap. Aiig.C. D. 6 9.
Maxime de Tyr, est l'ami, et le superstitieuxle ttatteur de la divinite. — Explications et definitions qui, quoique renfermant chacune un trait caracteristique de la superstition, sont neanmoins insulFisantes pour juger les manifestations de la vie religieuse. Dans la notion grecque de la superstition c'est, comme le mot l'indique, la crainte qui predomine: la superstition, dit Theophraste, n'est que la crainte exageree de l'une ou de l'autre divinite (i). La dissertation de Plutarque sur ce sujet n'attribue a ceux, qui sont dans cette disposition d'autre sentimont qu'une grande frayeur, produite par la pensec du courroux des dieux et des chätiments du nionde souterrain. En general, la crainte religieuse se manifestait chez les Grecs et les Romains avec tous les caracteres d'une stupefaction et de frayeurs les plus insensees; car chez cux tout roulait sur des notions presque toutes materielles de souillure, des crreurs, des omissions rituelles, ou sur le courroux d'un dieu, allume par les hommages qu'on adressait a une autre puissance superieure. La notion de la saintete de dieu etait, h l'exception de quelques rares Philosophes, totalement etrangere aux anciens dans leurs rapports avec les dieux. Ne connaissant pas davantage la veritable crainte de dieu, fondee sur sa saintete, ils tremblaient devant la puissance d'etres capricieux dont la faveur n'etait obtenue que par des sacrifices constants, et l'observation minutieuse des ceremonics, et dont la colere s'entlammait ä la moindre negligence dans leur culte. Les Philosophes rejeterent (■es idees, comme peu conformes ä la vraie religiosite, en un mot comme superstitieuses ; niais ils tomberent dans Texces oppose et affirmerent, comme Seneque entr'autres (-2), que la divinite veut uniquement etre
(1) Charart. 16.
{■2) Ep. i7.
ET JUDAISME. 259
honoree et aimee — qu'amour et crainte sont incompatibles. Ils ne songeaient pas quo la crainte est inseparable de Tamour d'un dieu saint.
80. — Äinsi rien n'etait aussi vague, aussi subjeetif (|ue la notion de la superstition. Au fond, on traitait d(^ suporstitieux son voisin qui honorait d'autres dieiix ou les memes dieux d'une autre maniere, ou seulement qui repetait les memes ceremonies un peu plus frequemment. Theophraste bläme les purifications des maisons, coutumetres-chere aux Romains qui l'avaient recue deIeursancetres.Asesycux,c'est unacte de piete (}uedese laver les mainsau sortir du temple, et superstition que de s'arroser d'eaulustrale. Polybe ditque la religiondeRome est dansson ensembleune deisidemoniehabilement et politiquement organisee. Par contre, lesGrecs desderniers tempsdevaient, par suite de leur education philosophique,respecter commeune marque de veritable piete, ce que le Komain rejetait et persecutait comme des superstitions, c'est-ä-dire le culte de dieux etrangers et exotiques, d'Isis, d'Osiris et d'autres : « La piete, disaient-ils, qui s'etend ä tout, est aussi la plus parfaite (i). » Les bonneurs qu'on rend aux dieux de la Grece, de l'Asie et de l'Egypte tendent en definitive ä glorifier le Dieu supreme, et negliger leur culte, c'est outrager celui-ci. Mais qu'il etait dangereux de ne servir que ce Dieu supreme! « Garde-toi, disait le juge Rogatien a un chretien, de t'attirer le courroux de plusieurs dieux, en n'honorant qu'une seule divinite {-2). »
80. — Si, meme en theorie, la superstition ne se distinguait pas de la religion, a plus forte raison ces deux cboses se confondaient dans la vie pratique, et l'liistoire nous en fournit de frappants exemples, dans trois celebrites des temps anciens, Sylla, Auguste, Alexan-
(l)Cels. ap. Orig c. Geis. 8.
(2) Riiinart, Act ni. 111. sine p. 281.
240 PAGAXISME
dre. Le dictateur Sylla, fameux par son rare bonheur, sa degoütante crapule et ses moeurs abominables, se regardait comme le favori des dieux, et mettait cependant surtout sa confiance dans une petite idole de TApollon de Delphes; il la portait sur lui ä la guerre, l'embrassait en face de l'armee et lui demandait la victoire sur les ennemis (i). Chaldeens, oracles, songes, augures n'avaient pas de croyant plus soumis. Et ce meme homme fit porter dans une autre maison son epouse mourante, de peur que le cadavre ne souillät son habitation (2). Auguste, qui dans les provinces de l'Empire se laissait adorer comme Dieu vivant, observait avec inquietude les moindres presages, et tremblait quand parerreuronlui donnait le matinlesoulier du pied gauche pour celui du pied droit. II tenait aux jours, n'aurait jamais entrepris rien de sörieux aux Nones et ne se mettait pas en voyage le lendemain des nundiriw (3). Lui, leGrand-Pontife, le restaurateur religieuxde Rome, voulut chäiier Neptunc pour avoirsuscite une tempete qui engloutit une flotte, et defendit de porter l'image du dieu dans la procession qui devait se faire prochainement k l'occasion des jeux du Cirque. Dans un discours public contre le celibat qui n'etait alors que trop frequent, il invoqua, pour determiner les grands de Rome au mariage, l'exemple des dieux qui en avaient subi les lois. — La boutade d' Auguste contre Neptune nous fait penser ci Alexandre. Celui-ci avait commence par montrer des vues tres-larges en fait de religion, A Troie il sacrifia ä Priam et ä Achille, honora le dieu Apis h. Memphis, Baal ä Babylone et Melcarth ä Tyr. Son palais fourmillait de devins qui devaient sacrifier et se purifier pour
(1) Val. Max. 1. 2,2. Front. Strat. 1, M. Plut. Syll. 20.
(2) Plut. 00.
(5) Suet. Oct. 90-92.
ET .ILDAISME. 241
Uli, et il voyait un avertissement d'en haut dans l'evenement le plus ordinaire. Mais quand son mignon Hephestion niourut, il entra dans une si grande fureur ({u'il fit renverser les autels et brülcr les Images des dieux: sa vengeance s'acharna principalement sur Es- (•ulapc,dont il fit brüler le temple. Plus tard, ayant tue Clitus dans un acces de fureur, ils'imagina ou se laissa porsuader par ses devins que la vengeance de Bacchus, irrite du peu de soin, que le roi prenait de son culte, l'avait pousse k cet acte deplorable (i). Les plus ardents zelateurs du Polytheisme s'emportaient ainsi contre tel ou tel autre dieu. Danslaguerre contre les Parthes, Julien voulut immoler ä Mars Ultor dix taureaux de choix; mais quand il s'agit de les conduire ä l'autel, neuf d'entr'eux se coucherent ä terre et le dixieme brisa ses liens. L'empereur courrouce jura par Jupiter de ne plus offrir de sacrifice k Mars (2),
— DECADENCE DE L ANCIENNE RELIGION DE ROME. DIEUX ET CULTES ETRAXGERS. — TAUROBOLES , PENCHAM AU .lUDAlSME. — THEOLEPSIE, THEOPOEIE. — CULTE DES IMA- GES. RAPPORTS DES HOMMES AVEC LA DIVINITE. — PRIE- RES.
87. — Sous les Cesars l'ancienne religion romaine etaitdechue; si le culte officiel et traditionnel de Janus et de quelques divinites saliennes et italiquessubsistait encore, le peuple avait place sa confiance ailleurs, c'est-ä-dire, dans les dieux de la Grece, de l'Asie et de l'Egypte. C'cst ä partir des guerres puniques que le
(1) IMut. Alox. 13. Gart. 8, 2, 6. Arrian. Exp Alex. 4, p. 261.
(2) Amni. Marc.24., 6.
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systL'iiie relii^ieux des Grecs se pla^-a a cöte de l'antique religion,enpartieparceque Icpeuple reclamaitdes formes divines plusanimees, mythiquement plus riches et en partic aussi par l'influence des livres sibyllins et des quinze dignitaires charges de les Interpreter. Plus tard les deux cultes se melangerent; les dieux de Rome, sauf le petit nombre de ceux qui iie pouvaient etrc hellenises, recurent Fempreinte de la mythologique grecque, et plus d'un usage de la venerable antiquite tomba dans l'oubli. Ainsi, quand au milieu de grandes calamites, tous les moyens avaient ete employes en vain, on choisissait jadis un dictateur pour enfoncer un clou dans le mur du temple de Jupiter. Depuis les Scipions personne ne semble plus avoir eu confiance dans ce clou et bientot on n'en parla plus, Les Lectisternes, les supplications, les jeux des Ferice Latince, les promesses de grands presents, l'introduetion de nouveaux dieux conjuraient alors les calamites.
88. — Les religions etrangeres devinrent de plus en plus nombreuses ä Rome et portaient prejudice aux cultes existants. Au culte d'Esculape et de Cybele venait de se joindre celui d'Isis. Les guerres de 3Iitbridate avaient fait connaitre aux Romains ladeesse Comanique Ma, dont les Grecs ne savaient dire si c'etait une deesse de la guerre (Enyo), de la lune et leur Pallas (i). Les Romains la confondirent avec Bellone ou Duellone, divinite de l'ancienne Italic, et bien qu'elle eüt dejä un temple dans les cnvirons de la metropole, ils lui erigerent un nouveau sanctuaire, desservi par un College de Bellonariens ou pretres et pretresses cappadociens (2). Aux fetes de la deesse ces « fanatiques »,
(l)Plut. Süll 9.
(2) Orelli, Inscript. 7316 2317. Acron. ad Uor. Seim. % 3, 223.
LT .UD.USMF. 245
vctus de noir, parcouraient la villo et se servaient des niemes moycns que les pretres de Cybele, pour se mettre dans un etat de surexcitation voisin du delire. Devenus insensibles ä tout, ils lan^aient des predictions et se faisaieiit, au moyen d'une double haclie, de profondcs entailles aux bras et ä d'autres parties du Corps. Le sang qui en decoulait etait re^u dans un petit bouclier et devenait le breuvage d'initiation de ceux qui voulaient se consacrer ä la deessc (i). II fallait une assez grande habilete pour faire couler le sang d'une blessure pcu dangereuse: aussi Commode ordonna que les Bellonariens eussent a faire des entailles plus profondes (;>).
89. — Tel etait l'attrait des divinites vagues, mysterieuses, que Tignorance, oü Ton etait du caractere de la deesse, dont nous venons de parier, semble avoir ete son principal titre de recommandation pour les Komains. Leculte qui s'entourait de inysteres, etait regarde comme plus efiicace, plus salutaire que les ceremonies publiques de la religion de l'Etat, et cc prcjuge futpartage par les plus grands hommes de l'antiquite. La Philosophie n'en sut pas preserver Marc-Aurele. Dans la guerre des Marcomans, il manda aupres de lui des pretres de toutes les contrees, et s'occupa -k Rome de cultes etrangers, tant que Tarmee commenfa ä s'impatienter. A cette occasion de nombreuses hecatombes furent immolees et les plaisants du temps pretendirent que les taureaux blancs avaient ecrit ä l'empereur : si tu triomphes, nous sommes tous perdus (5). II fit sur Toraclc du Gete Alexandre, jeter dans le Danube deux lions et une masse d'herbes aromatiques; mais les
(I) Tibiill. I, G, 'i3 Tertiil. Apo]. 9. Lact. I, 21. Jiiveii. C, 511. (-2) Lamprid. Commod. 9.
(ö) Amin. Marc. 25.
lions s'echapperent k la nage; au Heu de vaincre, les Romains essuyerent une sanglante defaite et 20,000 des leurs joncherent le champ de bataille (i). Sur ce, Cesar eut recours ä un pretre egyplien, nomine Arnuphis, attribua aux incantations de cet homme la pluie bienfaisante, qui lui assura la victoire dans une seconde bataille (2) et afficha des lors un grand zele pour les dieux de l'Egypte. Dans des inscriptions romaines,ilse donne le titre d'adorateur de Serapis et, dans une courte excursion qu'il fit en Egypte, il se conduisit, dit-on, dans tous les temples, dans les bosquets sacres, comme les habitants et les philosophes du pays du Nil (ö).
90. — Sous Domitien, on vit les cites de l'Hellespont, eifrayees par un tremblement de terre, se cotiser pour üffrir un sacrifice secret ä Poseidon par le ministere de pretres Chaldeens et Egypliens, qui n'exigerent pas moins de dix talents {i). A vrai dire, quand il s'agissait de tremblement de terre, le danger etait pressant, parce que dans les invocations et dans les sacrifices, on pouvait facilement prendre un dieu pour un autre et irriter ainsi celui qui avait envoye cette calamite (j).
91. — On le voit: le siecle avec ses aspirations religieuses, etait ä l'etroit dans les anciennes traditions. On n'avait plus confiance dans les dieux nationaux qui n'avaient pu preserver leurs peuples fideles du joug de Home : par la chute des institutions politiques, le fondement des cultes avait ete fortement ebranle. Les
(1) Lucian. Pseudomant. 48. Comp, .labloiiskii opusc. ed. Te Water, IV, 29 sq.
(-2) Dio Cass u, 1185. ed. Reiniar. Sliid. s. v. ''UvXicivoi, (5) Jiil. Capit. Vit. M. A. c. 26.
(4) Philostr. V. A. 6, 41.
(5) Anini. Marc. 17, 7.
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hommes qui sc savaieiit membres d'un empire qui, dans son immensitö, cmbrassait presque toutes les nationalites et toutes les religions, se degoüterent de voir (iparpillee ä rinfini la nature divine et la cohue de dieux et de d*eesses, aux pretentions exorbitantes; l'incertitude penible qui planait sur eux et sur leurs cultes, ne pouvaient qu'augmenter cette röpulsion. On appela de tous ses va'ux une divinite ä laquelle on pourrait se devouer entierement, dont on implorerait avec confiance le secours dans toutes les conjonctures, Sans etre forcc de se tourner avec inquietude et hesitation, tantot vers l'une et tantot vers l'autre puissance. A cela cependant ne se pretaicnt gueres les dieux helleniques avec leur specialite fortement caracterisee et bornee par leur dependancc vis-ä-vis d'un Olympe bien peuple; les dieux de l'Egypte, dont l'etre etait moins individualise et plus volle, comme Isis et Serapis, ou les divinittis solaires de l'Orient repondaient mieux i cette aspiration.
92. — Plus que tout autre, on vit fleurir le culte d'Isis, qui ä partir d'Alexandre avait commence ä se röpandre dans les contrecs oü la langue grecque etait en usage. L'attrait de ce culte a du etre bien puissant, pour qu'a Rome meme, qui ne l'avait pas tolere d'abord, les cmpereurs Othon, Vitellius, Commode, Garacalla et Alexandre en devinssent les zelateurs. La deesse, au dire de ses pretres, operait des guerisons merveilleuses qui, selon Diodore, la firent connaitre ä l'univers entier (i) : les Grecs lui donnerent droit de cite, apres avoir revetu son mythe d'une forme toute nouvelle et les Orphiques l'eleverent ü la dignitö de reine toute-puissante de la nature et du monde des dieux. Elle remplaga Demeter, Persephone, Artemis,
(1) Diüd. i,2o.