PAGANISME, ETC. T. HI. H
Hecate, devint dispensatrice de la nourriture, deesse des regions souterraines, maitresse de la mer et deesse de la navigation. On la transforma aussi en Fortuna. D'un autre cöte, un esprit ä tendances physico-philosophiques vit en eile toute la nature femelle passive ou matiere, en Opposition avec la force virile du soleil; d'autres y virent l'humidite, mere universelle de la vie. Ainsi eile se confondait avec Rhee, avec la mere Phrygienne et la deesse Syrienne d'Hieropolis: son etre perdit insensiblement tout contour et ne representa bientöt plus que la nuit primordiale du chaos, du sein de laquelle tout est sorti (i). Sa personnalite ötait donc detruite et celui qui cherchait une divinite universelle ne trouva plus qu'une creuse et fantastique abstraction. Des inscriptions la nomment, dans un sens evidemment pantheistique, « l'unique qui est tout (^i). »
95. — Mais ce n'etaient pas lä les notions du peuple, qui honorait l'Isis salutaris (comme on la designe dans un grand nombre d'inscriptions), qui decouvrait des remedes, revelait en songe aux malades ce qui leur rendrait la sante, et surtout guerissait la cecite. Aussi l'incubation se pratiquait-elle dans ses temples, dont les murs etaient couverts d'ex-volo {5).
94. — Dans le culte d'Isis, etabli d'une maniere permanente ou exerce par des pretres errants, il y avait toujours k cüte de la Deesse le chien Anubis. On representait dans tous ses details, avec les lamentations les cris de joie traditionnels, le drame d'Osiris perdu et retrouve. Celles qui yprenaientpart, retragaientle deuil et meritaient les faveurs de la deesse en jeünant neuf jours et autant de nuits, dans un eloignement complet
(1) Plut. delsid. 06. Janibl. Myst. Mg. 8, 3. Simplicin Arist- phys. aus. 4, p. loO.
(2) Orelli, Insc u. 1871. Moramsen, Insc. R. neap. n. 5580.
(3) Tilnill. 1, 5, 27.
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des hommes. Les fautes, les negligences etaient dönoncees par les mouvements de tele du serpent d'argent, que Timage de la deesse portait ä la main gauche, et on les expiait en donnant des oies et des gäteaux aux pretres (i),
9o. — Serapis, dont l'Egypte elle-meme ne connaissait pas le vrai caractere devint, k partir du premier siecle del'erechretienne, un dieu universel etsonculte se propagea rapidement. Dans un oracle il avait, disaiton, röpondu ä Nicocreon, roi de Chypre: «lecielestma tete,la mer mon corps,laterre mes piedsetmesoreilles sont dans l'Ether. » Ordinairement il passait pour le dieu du soleil ou s'identifiait avec Zeus. Selon Aristide il regle les vents, rend l'eau de mer potable, ressuscite les morts, montre aux mortels la lumiere du soleil, preside ä la vie de l'homme depuis le berceau jusqu'ä la tombe, et dispense la sagesse et les tresors(2).C'etait avant tout un dieu sauveur, qui d'une maniere indirecte, c'est-ä-dire par l'ineubation des pretres dans le temple, revelait aux malades les remedes efficaces. Serapis absorba tous les autres dieux ou se confondit avec eux ; temoin le vers de Julien : « Un Zeus, un Hades, un Helios est Serapis. » Mithras, Attis, Jupiter, Ammon, Adonis, s'identifi^rent aussi avec lui {5).
9(5. — Le culte de l'auguste rnere des dieux, de la Grande Deesse de l'Ida, non-seulement se maintenait, mais faisait d'ötonnants progrös.Ce quicontribuaitä sa propagation, ce sont les courses des Galls ou mutiles volontaires, qui paraissaient partout comme des monuments vivants de la puissance de la deesse. Comment expliquer l'etat extatique dans lequel ils se livraient k une Operation douloureuse, si ce n'est par l'influence
(1) Juven. 6, 553-54.1.
(2) Arist. Or. in Serap. p. 82 sqq. Dind. (5) Mart. Cap. p. 233. Kopp. Jul. Or.
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irresistiblede la Grande-3Iere, devant laquelle s'inclinerent Äthanes et Rome (i), qui avait ofticiellement reconnu ses pretres? Juvenal peint avec des coulcurs saisissantes la superstitueuse rudesse de ce culte: il nous peint le sauvage archigalle, dominant de sa voix formidable le vacarme de ses subordonnes et le bruit des cimbales, dans les groupes qui le suivent: il epouvante les femmes fideles en annon^ant les dangers de Septembre et les fievres d'automne qu'apporte le vent du Sud. EUes achetent leur securite au moyen d'un Cent d'oeufs et de vetements dejäportes,oüle Galle renferme les terribles miasmes de la saison (!2).
97. — Au culte de la mere des dieux se rattachaient les rites austeres du Taurobole et du Criobole, un des actes les plus solenneis, et, comme on croyait, des plus efficaces du paganisme ä son declin. Les ablutions, les lustrations si frequentes dans les ceremonies grecques et romaines ne suftisaient plus: on arrosait d'eau, pour les consacrer aux dieux, les maisons, les temples, les villas, des cites entieres (ö). On conduisait ou portait tout autour des animaux vivants, des boeufs, des brebis, des porcs, des chats, des chiens: on se servait des cendres des sacrifices ; on aspergeait du sang des victimes les objets et les personnes, et les purgamenta, ou objets qui avaient servi aux purifications, etaient ensuite jetes dans les flots et sur les carrefours. Ovide nous peint les marchands de Piome s'arrosant eux-memes et leurs marchandises de l'eau de la fontaine de 3Iercure ä la porte Capene, pour expier ainsi les mensonges, les tromperies, les parjures dont ils s'etaient rendus coupables (4).Qu'un bain de riviere ou
(l)Cic. deLeg. 2. 9.
(-2) Juvenal. 6, oll-52l.
(ö) Terlull. de bapt. c. 5- (i) Ovid. Fast, ö, 673-690.
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une ablution suftisait pour eflaccr tout les crimcs, le meurtre compris, c'etait-Ia, d'apres Ovide et Tertullien, une croyance recue, une coutume immemorialc. « Insenses, (dit le Poete), qui par un bain (i), croye/ echapper au chätiment d'un meurtre abominable! » — Cependant le sang, siege de la vie, surtout quand il s'echappait chaud et vif des entrailles des victimes egorgees, continuait ä etre regarde comme le remede souverain ; celui qui s'en laissait couvrir et tremper effacait toute faute, toute souillure et etait sanctifie pour un grand nombre d'annecs. Teile fut l'origine des Tauroboles et des Grioboles. On creusait une large fosse qu'on couvrait d'un plancher perce de trous, et sur ce plancher etait immoleela victime, ba'uf oubelier, dorit le sang filtrait comme une pluie ä travers les trous. Le patient qui sc trouvait dans la fosse le recevait sur tous ses membres, et avait soin que les yeux, les joues, les levres, le nez et surtout la langue en fussent arroses (2). Degouttant de sang, il sortait de la fosse et sc montrait ä la foule qui le saluait comme un etre pur et sanctifie, et sc jetait respectueusement u ses pieds. Les vetements ainsi impregnes du liquide sacre etaient portes, jusqu'ä ce qu'ils tombassent en lambeaux (5). Un taurobole purltiait totalement le patient pour vingt ans et lui conciliait les faveurs des dieux; ce temps ecoule, il s'y soumettait de nouveau. Un SextiliusOEdesius assurait cependant avoirete rcgenere pour l'eternite par le Taurobole et le Criobole (4).
98. — On y recourait non-seulement pour sa propre puritication, mais aussi pour le bonheur d'autrui,
(1) Ovid. Fast. 2, 45.
(2) Prud. PeriStep. 10, 101 sq. Firm. Mat. de en: prof. relig. c. 27. (ö) V. les vers Odiles par Sauniaise, chez Van Dalc, Diss. ix- Anistclod.
(4) Ap. Vau Dale, 1. c. p. 127.
surtoutpour la conservation de l'Empereur et de lafamille imperiale. Quelquefois la Deesse l'ordonnait par la bouche de son Pontife (i). Des villes, des provinees entieresorganisaient ceritepour lesalut de l'Empereur, et alors c'etaient ordinairement des femmes qui recevaient dans la fosse la pluie de sang. Le tout se faisait avec la plus grande solennitö: ä un taurobole de Di6 on vit officier les pretres de Valence, d'Orange et de Viviers {'^). La ville de Lyon en ofFrit un ä Rome sur le Vatican pour le salut de l'Empereur Antonin ; ^Emilius Carpus qui s'y etaitsoumis ä l'expiation, porta l'os frontal et les cornes dorees du taureau ä Lyon, et toute la population les re?ut en grande ceremonie.
99. — Le premier Taurobole connu remonte ä l'an 433. C'est une inscription qui nous l'apprend (3); car cet acte, meme quand il s'agissait d'un particulier, etait regarde comme assez important et assez efficace, pour etre transmis ä la posterite. Le sacrifice de 133 ne fut cependant pas, comme les autres, offert ä la deesse Phrygienne, mais ä la Celestis de Carthage,qui au fond ^tait la meme divinite que Cybele. On croit communement que le Taurobole est une Imitation du bapteme chretien; mais c'est lä une erreur. D'abord il remonte H un temps oü les Pa'iens ne songeaient guere ä imiter les rites du Christianisme — k un temps dont les auteurs, comme Plutarque, Pline, Dion Chrysostöme, Aristide, Pausanias ne connaissaient pas les chretiens ou les accablaient d'un dedaigneux silence. Ensuite, les Paiens avaient depuis longtemps dans les ablutions et les lustrations, quelque chose qui ressemblait au
(1) Ex vaticinatioiie Piisonii Julian! Arcliigalli, est-il ditdaiis Tinscription decouverteäTeiii siirleRhüne. Colonia Hist. litt, de Lyon, p. 206 — Quelquefois ex imperio matris D. Detim.
" (2) Colon. 1. c. p. 223.
(ö) Mommsen. Inscr. R. Neap. n. 2602.
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bapteme chretien. Si au quatrieme siecle, les Tauroboles se multiplierent extremement ; si les hommes d'Etatet les pretres pa'iens se soumlrentä cet abominable rite, il est possible qua cette multiplication ait coiitribue le besoin d'un sacrement, dans refticacite duquel on put avoir laconfiancequeleschretiensplaf'aif'ni dans le bapteme et dans la communion.
100. — Chose etonnante ! au milieu de ce choc de religions, dont chacune faisait des promesses, plus brillantes que l'autre, on voit, des Auguste, le Judaisme gagner du terrain. Cette religion qui n'avait ni idoles, ni nombreux sacrifices — qui hors du temple de Jerusalem, etait si peu riebe en ceremonies, formait avec les cultes pai'ens un frappant contraste. Mais la conscience des Gentils, tourmentee et comme dechiree par la foule des dieux aux hautes pretentions, ne trouvait nulle part le repos et aspirait sans le savoir, k un dieu unique, pouvant et sachant tout. C'est cette aspiratiun intime qui explique comment le dieu de rAncien-Testament gagna de nombreux proselytes paiens, ä Rome et dans les villes oü des Synagogues s'etaient elevees. II etait et voulait etre le seul Dieu, et ne souffrait pas de rival : aucun mythe ne s'attachait ä son nom ; voila ce qui gagna Timagination fatiguee du Gentil, qui cherchait un etre eleve et moins anthropomorphique que les divinites vulgaires. D'ailleurs, l'observation du Sabbat, l'abstinence de certains aliments, la priere, n'etaient pas un joug intolerable, — l'homme est ainsi fait: son coeur trouve le repos dans les prescriptions austeres d'un culte nettement formule.
101. — Cependant le dieu des Juifs etait alors bien peu connu, bien peu compris du grand nombre. .luvenal assure que les Juifs n'adorent que les nuages et le firmament vide (i). Strabon, qui ailleurs montre tant
(l)Sat 14, 96 sq.
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de sagacite, affirme que le dieu de Mo'ise est ce que les hommes appellent ciel, mondc, nature de l'univers (i). Celse pretend aussi que les Juifs adorent le ciel (2). En depit de ces erreurset, malgre le mepris et l'execration dont les Juifs etaient l'objet, un grand nombre de proselytesobservaient laloi Judaique etSeneque pouvait dire avec verite : les coutumes d'un peuple deteste ont trouve acces dans toutes les contrees, et les vaincus ont donne la loi aux vainqueurs. Le Sabbat etait pour ce philosophe une nouvelle forme de la superstition : on perd, disait-il, la septieme partie de son existence ä ne rien faire ; on s'expose ä bien des pertes, en laissant echapper le moment propice (5).
10^. — üneautretendance, extremement contagieuse, resta toujours vivace au sein du Paganisme: on voulait par toutes sortes de moyens, se mettre dans un etat de surexcitation corporelle et intellectuelle, qui allait parfois jusqu'au delire des bacchantes, et que spectateurs et acteurs regardaient comme provenant des dieux et faisant partie de leur culte. A ces exces ne se livraient pas seulement les personnes attacheesäl'un ouä l'autre des Colleges de pretres et pour qui comme pour les Bellonariens, c etait uneaffaire de metier. Bien d'autres etaient comme possedes de dieu et erraient c^ et lä. On les appelait « Fanatici, » parce qu'ils se tenaient ordinairement pres des temples ; avec les fumees des sacrifices auxquels ils assistaient avec assiduite, ils aspiraient, croyait-on, le « Numen » ou esprit divin (i). Ces tbeoleptiques, sales, les yeux hagards, les longs cheveux en desordre, agitaient la tete et se livraient ä
(!) Strab 16, p. 760.
(2j Orig. c. Geis, i, p. 18 ; o, p. 234.
(ö) Ap. Aug. C. ü. 6, n,
(4) Terliil- Apol. i:3.
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des contorsions violcntos et jettaienl des paroles entrecoupees comme si le message du dieu, qu'ils devaient annoncer au\ hommes, ne sortail qu'avec peinede leur poitrine (i). Cet etat devait etre tres-commun chez les Grecs qui avaient dans leur langue des termes nombreuxpour l'exprimer. De leurcote, Icsjuristes Romains examinaient froidement si la vente etait nulle, quand l'acheteur apprenait plus tard que son esclave avait ^te un de ces Fanatiques ä tete tournoyante et k prediotions (2),
103. — Ainsi, depuis Toracle de Delphes jusqu'a Texaltation fievreuse d'un esclave, les dieux avaient les moyens les plus nombreux, les plus varies pour faire connaitre leur volonte. Et cependant au sein de cett«abondance de revelations divines, les ämes n'etaient pas satisfaites et aspiraient ä quelque chose de plus releve. Ce n'est pas que les croyants manquassent; au contraire, pour attirer un auditoire nombreux et tresbien dispose, il sutRsait d'employer le nom de la divinite, de se pretendre inspire par eile et de jouer ce röle avec une certaine adresse. « Qu'un individu, dit Seneque, agite le Sistrum (un pretre d'Isis) et debite des mensonges commandes — qu'un autre se meurtrisse habilement (un pretre de ßellone) et fasse jailiir le sang des bras et des epaules — ou qu'en rampant sur la voie publique il jelte descriseff'royables — qu'un vieillard revetu d'une tunique de lin, couronne de lauriers et muni en plein jour d'unflambeau (un pretre Egyptien),crie de toutes ses forces qu'un dieu est courrouce — vous accourez en foule et vous dites : cet homme est inspire et pousse par les dieux » (3).