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PREFACE

Les sympathies des Américains à V égard de la Triple- Entente et leur hostilité contre les Allemands se manifestent journellement sous les formes les plus variées. En France, nos journaux quotidiens ont de temps à autre reproduit les déclarations d'éminents citoyens des Etats-Unis. Mais lé plus souvent ils se sont bornés à invoquer les témoignages de littérateurs, d'hommes politiques ou de magistrats : C. Eliott, V ancien Président de Harvard Universily ; Roosevelt, Valident avocat de V honnêteté dans les mœurs politiques ; J. Beck, Vattor7iey général. Mais les ingénieurs, les industriels nont pas pris une attitude moins nette. Leurs noms moins familiers à nos journalistes politiques sont le plus souvent passés sous silence et pourtant V opinion des hommes qui ont créé la richesse industrielle des Etats-Unis, présente pour nous, en V occasion, une valeur inestimable .

M. Albert Sauveur, auteur du pamphlet dont nous donnons ici la traduction, n'a pas été Vun des

rnoins ac'ifs. Il s'est proposé de répondre d'une façon précise aux arguments invoqués dans la presse américaine par les missionnaires de la « Kultur germanique », qui sous la direction de V ancien ministre des colonies Dernburg, font en ce moment une propagande effrénée pour conquérir de vive force la sympathie des Etats-Unis.

Professeur de métallurgie à Harvard University, auteur de recherches appréciées sur la constitution chimique et la structure des aciers, M. A . Sauveur s'est surtout fait connaître par la part prépondérante qu'il a prise dans la diffusion d'une science nouvelle, la Métallographie microscopique. Créée en t8H^ par Sorby à Sheffield, puis oubliée complètement, cette science fut découverte à nouveau par notre compatriote, F. Osmond, qui lui donna sa discipline définitive. Comprenant les services que cette ?7iéthode d'investigation était appelée à rendre à la métallurgie^ M. Sauveur, qui était alors directeur, à Boston, d'un laboratoire d' essais industriels, créa une revue « The métallo graphist » spécialement destinée à répandre et à faire connaître tous les travaux se rapportant à cette nouvelle bra7iche de nos connaissances. Pendant dix ans, cette publication alimentée par les éludes des chercheurs d'Europe., et d'Amérique, fut le centre de ralliement de tous les métallo graphistes. Elle cessa de paraître le jour oii cette science définitivement constituée, acclimatée dans les grandes usines

métallurgiques et dans les laboratoires scientifiques, n'eut plus quà suivre son développement normal en vertu de sa vitesse acquise. Le nom de M. Sauveur est familier aux métallurgistes du monde entier.

Sa brochure discute les trois arguments développés à satiété par les professeurs allemands envoyés aux Etats-Unis pour y défendre le bon renom de leur patrie. Ces arguments sont les suivants :

La guerre a été exclusivement provoquée par :

1^ Le désir de revanche des chauvins français, ne cessant de réclamer la restitution de V Alsace- Lorraine.

2° Vâpreté commerciale des industriels anglais, désireux d'écraser leurs concurrents allemands.

3" L'ambition des Russes qui cherchaient à étendre leur influence sur les populations slaves des Etats allemands.

Il n'est pas difficile de démontrer que si V existence de ces seyitiments est bien réelle, ils n' avaient cependant dans aucun des trois pays une influence suffisante pour devenir une cause sérieuse de conflits.

Tout le parlement français, tout le gouvernement, tout le pays étaient fermement pacifistes, ne songeant au retour éventuel de V Alsace- Lorraine que comme la conséquence possible, mais ti'ès lointaine, de négociations diplomatiques qui pourraient un jour amener un remaniement de la carte de l' Europe. Les membres de la ligue des patriotes représentaient seulement une infime minorité, et, s'ils

avaient eu réellement le pouvoi7' de provoquer la guerre, ils auraient certainement hésité à assumer une semblable responsabilité.

V Angleterre n'avait pas dC armée ; tous les efforts de Lord Roberts pour obtenir le service obligatoire avaient échoué. Elle aurait donc été bien embarrassée de partir en guerre .

Enfin la Russie traversait une crise politique redoutable qui ne devait pas lui permettre d'ici longtemps de songer raisonnablement à des agrandissements territoriaux. La création de la propriété agricole, le développement de son outillage industriel V absorbaient complètement. Ayant eu le bonheur de ne pas voir son évolution sociale se transformer en une révolution, ayant eu par contre le malheur d'être battue récemment par le Japon, on pouvait être assurée qu' elle prendrait les armes seulement à la dernière extrémité.

C'est précisément cette répulsion des trois pays pour la guerre et tout particuliè^^ement les manifestations pacifistes trop accentuées de certains de leurs partis politiques qui ont décidé V Allemagne à brusquer V attaque. Jamais elle n aurait retrouvé des conditions aussi favorables à ses projets de conquête. Les faits sont là. La déclaration de guerre à la Russie, l'envahissement de la Belgique et de la France émanent de V Allemagne et de V Allemagne seule. Elle a pris sa décision froidement et sans aucune provocation de ses adversaires.

De toutes façons aujourd'hui, elle cherche à justifier sa conduite aux yeux des neutres. Je ne parle pas ici du manifeste piteux signé par 93 intellectuels notoires, car il est difficile de comprendre le but réel de cette manifestation. En affirmant que V Allemagne na jamais envahi la Belgique, ils ne pensent certainement pas nous faire admettre que les merveilles artistiques de Louvain sont tombées de vétusté, que les forts de Liège ont satUé par accident et que le bourgmestre de Bruxelles a spontanément demandé à faire une villégiature dans les geôles de V Allemagne.

Le seul argument méritant d'être retenu est Vexplication de la guerre par V encerclement dont V Allemagne aurait été la victime de la part des pays de la Triple-Entente, qui V aurait obligée à se donner un peu d'air. Malheureusement pour sa cause cet encerclement est purement imaginaire : nous lavons trop appris à nos dépens. V expansion de V Allemagne se poursuivait d'un mouvement accéléré ; son iiidustrie et son commerce s'imposaient en maîtres sur tous les marchés du monde, faisaient reculer V Angleterre et tenaient en échec les Etats- Unis. Ses produits et les représentants de ses grandes firmes avaient envahi Paris et la France, occupaient Anvers et les cités américaines, à tel point qu'aujourd'hui les Allemands des Etats-Unis peuvent attaquer sur le terrain de la politique intérieure le président Wilson, espérant arriver ainsi à lui

imposer une politique extérieure favorable à VAl lemagne. Ses colonies se développaient d'années en années, tantôt en Chine, tantôt sur les côtes d'Afrique, moins rapidement peut-être qu'elle ne l'eût désiré, mais la vie d'un peuple n'est pas enfermée dans un cycle de 25 ans. En fait d'encerclement, les pays de la Triple- Entente formaient seulement un anneau brisé autour des fragments duquel s'enroulaient tous les jours plus étroitement les tentacules de la pieuvre allemande. Cela était son droit et cela était de bon7ie guerre ; V Allemagne devait ses succès à l'activité et à l'intelligence industrielle de ses enfants. Sur ce terrain, nous n'avions pas le droit de nous plaindre de nos échecs; nous étions seuls responsables de notre infériorité . Mais brusquement, dans le seul but de développer plus rapidement cette suprématie tous les jours grandissante ,V Allemagne a plongé l'Europe dans une guerre dépassant en horreur tout ce qui s'est vu depuis le commencement du monde. C'est là un acte de brigandage abominable.

Depuis longtemps du reste cette agression était activement préparée et était désirée par toute la nation allemande, depuis les ouvriers de la socialdémocratie, jusqu'aux officiers nobles de la caste militaire. Les bourgeois, les étudiants., les intellectuels s'inscrivtaient en masse dans les sociétés patriotiques, réclamant tous les jours une Allemagneplus grande. Le parti de la guerre recrutait ses chefs

jusque dans la famille impériale. V empereur devait s' incliner devant des ordres supérieurs. La France était t ennemi national ; battue sur le terrain industriel et commercial, elle se permettait cependant de conserver une supériorité indiscutée dans le dotnaine intellectuel et artistique. Ne pouvant la vaincre à armes égales, on la détruirait.

La mentalité particulière du peuple allemand est très singulière ; cest un tissu d'incohérences que Von pourrait être tenté de considérer comme de la fausseté. Si tous les Allemands désiraient la ruine et la destruction de la France, répétaient constamment le « delenda est Carthago », ils nen conservaient pas moins des sympathies individuelles, très réelles, pour les Français. Le fameux professeur Ostwald, sans renier aucunement ses sentiments anti- français, acceptait très volontiers de venir dans nos réunions scientifiques. Je pourrais invoquer de nombreux souvenirs personnels de cette mentalité hybride. Voici un cas tout à fait typique. J'ai eu à mon laboratoire un jeune étudiant allemand, qui était venu préparer à la Sorbonne son doctorat pour aller ensuite le passer à Aix-la-Chapelle. Sur ma recommandation, il obtint plus tard une belle situation dans une des principales usines allemandes. Il m'en a toujours témoigné une réelle reconnaissa7ice et ne passe pas par Paris sans venir me voir. Retenu un jour à déjeuner chez moi, au cours de la conversation et très aimablement, sans se douter de

lincoyivenance de ses propos, il nous confia qu'il était un peu étonné de se retrouver ainsi à notre table. Vannée précédente^ il avait bien cru la guerre déclarée à la France; tout était prêt, on n aurait fait qu'une bouchée de nous et après huit jours de campagne, il serait entré à Paris avec ses camarades de V armée. Le gouvernement allemand avait été d'une faiblesse déplorable de n'avoir pas brusqué les choses. Son idée était évidemment qu'il eiit été très heureux de mHnviter alors à déjeuner et d' avoir V occasion de se montrer un hôte aimable et reconnaissant.

Cette inconscience ne justifie pas, mais fait comprendre les origines de la guerre. Quand certaines cases morales et intellectuelles cessent de fonctionner, il devient très difficile de discerner le droit chemin. Cette maxime « La force crée le droit » nest pas un simple verbiage destiné à éviter des réponses difficiles, cest bien la mentalité allemande.

Il est très intéressant et très réconfortant de voir se dresser en travers la mentalité américaine que nous ne connaissions peut-être pas suffisamment . Trop éblouis par les manieurs de dollars, par les capitaines des grands trusts, nous ignorions à quel point les descendants de Franklin avaient conservé une profonde passion pour la justice et la liberté. . . Aux yeux des Américains, nous dit M. Sauveur, la violation de la parole donnée à la Belgique, la

subordinalion de la vie d'une nation à l'idéal militaire et V abdication de ses droits entre les mains dun autocrate, sont des tares suffisantes pour faire rayer dHci longtemps l' Allemagne du rang des pays civilisés.

La conclusion logique de ces affirmations serait que les Etats-Unis doivent se ranger à côté des alliés contre V hégémonie allemande. C'est bien la déclaration que formulait récemment dans le New-York Tribune un des collègues de M. Sauveur, Véminent professeur de Columbia iniversity, M.Henry Howe.

Henry Le Gh atelier,

])E l'académie r>ES SCIENCES.

Paris, le 5 mars 191.x

L'ALLEMAGNE

ET

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