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LES PROJECTILES DU

Quelle que soit la perfection mécanique de notre canon de campagne, il faut bien se souvenir qu'il n'est pas, à lui seul, une arme, et que son projectile est avant tout intéressant quand on envisage les choses à un point de vue réellement utilitaire. Si notre 76 s'est révélé, dans toutes les rencontres de la guerre, comme possédant une écrasante supériorité sur le 77 allemand, il est indiscutable que cette supériorité tient à deux causes, d'importances inégales, d'abord la rapidité de tir des pièces, mais surtout la puissance et la parfaite construction des projectiles.

Ces projectiles sont de deux sortes : un

obus explosif (dit: obus à mélinite) et un obus à balles, ou shrapnell (i).

L'obus explosif, qui est en acier, pèse 5 kgr. 3oo ; il est chargé de 83o grammes d'un explosif fondu non compri- Game

mé, la crésylite n** 2, 60/40 qui est formée d'un mélange de 60 p. 100 de crésylite (2) et/iop. 100 de mélinite (3).

FiG. 6. — Coupe de l'obus explosif.

(1) Le shrapnell est ainsi appelé du nom d'un colonel anglais qui servait en Espagne contre Napoléon 1", et qui imagina de mêler des balles de fonte à la poudre contenue dans les balles des mortiers.

(2j )La crésylite est un produit dérivé de la réaction de l'acide nitrique sur le crésol, réaction provoquée dans les proportions qui conviennent pour produire le trinitrocrésol qui figure en France parmi les explosifs de guerre affectés à la charge des torpilles.

(3) La mélinite qui, en 188G, a remplacé en France la crésylite comme explosif de guerre, est une substance de couleur jaune qui, à Torigine, était formée de 70 parties d'acide picrique pur pour 30 parties de dinitrocellulose dissoute dans un mélange d'éther et d'alcool. A poids égal, elle est moins puissante qu« la dynamite, mais, comme elle a une densité plus grande (dynamite 1,5: mélinite 1,6), elle développe, à volume égal, une puissance supérieure à celle de la dynamite.

La mise en feu est assurée par une charge de mélinite pulvérulente dans laquelle plonge une gaine fermée à sa partie inférieure, et contenant le mécanisme

d'amorçage qui est à base de fulminate de mercure (i).

L'obus explosif est

Méimite

en poudre armé par une lusee percutante; mais, en outre, il est muni d'un détona- FiG. 7. - Coupe sché- teur spécial placé dans matiqjje du détonateur ^intérieur delà gaine, et

au-dessus duquel vient se visser la fusée. Ce détonateur comporte

(1) Le fulminate de mercure est le sel d'un acide fulminique qui n'a pas encore pu être isolé et que certains chimistes considèrent comme étant purement hypothétique, en tant que produit défini, tandis que d'autres lui attribuent des formules... d'ailleurs aussi variables que sont nombreux les spécialistes par lesquels elles ont été établies. Découvert en 1799 par Horward qui l'obtint en traitant l'azotate de mercure par l'alcool et l'acide nitrique, le fulminate de mercure a été étudié par Gay-Lussac, Berzélius, Chandelon, Liebig, Chevalier, etc.; il est caractérisé par une excessive sensibilité à la chaleur, au choc et au frottement.

une charge de mélinile dans laquelle plonge un tube contenant une amorce de fulminate et fermé à sa partie supérieure par un bouchon spécial, dit bouchon porte- retard, qui renferme lui-même une composition susceptible de brûler avec une chaleur relative. Quand Tobus vient à frapper un obstacle, sa fusée percutante entre en action, et allume la composition du bouchon porte-retard : celle-ci n'allume l'amorce de fulminate qu'au bout de quelques dixièmes de secondes, temps suffisant pour que l'obus ait pénétré dans la masse à détruire. Une cartouche de relai (C) placée en dessous de la gaine assure l'inflammation certaine de la charge du projectile. Celui-ci éclate en un nombre considérable de morceaux, en dégageant une abondante fumée dans laquelle des gaz irrespirables figurent pour une forte proportion.

Le shrapnell, qui est également en acier, pèse 7 kgr. 25o et contient 3oo balles de 12 grammes en plomb antimonieux,

NOTRE (f 75 »

disposées par des couches successives et mélangées en un explosif comprimé : une couche de salpêtre recouvre et « tasse » le chargement. La mise de feu est assurée par une mèche à étoupille, logée dans un tube de laiton percé de trous, et qui traverse longitudinalement tout l'obus : cette mèche est elle-même enflammée par une fusée qui peut être simplement fusante, simplement percutante ou, au contraire, à double effet, c'est-à-dire, à la fois fusante et percutante.

Dans le premier cas, le feu est communiqué, lors du départ du coup, à un tube empli de composition fusante, assez analogue à celle du cordeau des mineurs, et dont l'homogénéité est parfaite, de manière à ce que sa vitesse de combustion soit rigoureusement constante : cette composition enflamme la charge du projectile.

Le tube fusant est enroulé autour de la fusée, et abrité dans une gorge close; il

FiG. 8. — Coupe à travers un shrap n e 1 1 dont la fusée à été enlevée.

est disposé de manière à ce qu'on puisse faire varier sa longueur et, par suite, amener l'éclatement au bout d'un temps voulu; il suffit pour cela de percer (au moyen du débouchoir) un trou, de « déboucher un évent » (T) convenablement choisi. Le tube fusant est alors mis en communication avec un espace clos dans lequel se trouve une petite masse de poudre comprimée(P)qu'ilenflamme et qui provoque la chute d'un marteur ou concu- ^ew/*/ celui-ci vient frapper, en tombant, une pastille amorce de fulminate de mercure qui déflagre et communique Tinflammation à la charge du projectile.

FiG. 9. — La fusée à double effet qui arme le projectile de nôtre

Dans la fusée percutante, une pièce mobile, portant une amorce (A), est maintenue par un ressort à quelque distance

d'une petite masselotte: au départ du coup, par suite d'un phénomène d'inertie très simple, cette masselotte reste en arrière et s'accroche dans les stries (X) du porteamorce; l'obus est alors armé et prêt à exploser dès qu'il rencontre un obstacle.

Dans la fusée à double effet, les deux systèmes sont combinés : la fusée dont un évent est débouché, de manière à ce que l'obus éclate à une distance déterminée, est, par surcroît, armée au départ du coup, de façon à ce que son amorce déflagre au choc.

Quand le projectile (obus explosif ou shrapnell) est employé pour le tir fusant, le débouchage de tel ou tel évent provoque son explosion au moment précis où il va arriver à son point de chute. La disposition des évents et la longueur de la composition fusante sont calculées avec une justesse si grande que les éclatements de nos obus de 15 se font toujours au point

OÙ ils sont désirés. 11 n'en est pas absolument de même pour les obus allemands de 77, chez lesquels les ratés d'explosion sont relativement fréquents (12 à 14 pour 100 en moyenne, d'après les constatations faites depuis le début des hostilités).

Quand Tobus est employé pour le tir percutant, il tombe sur sa pointe, et par conséquent sur sa fusée, rebondit, puis éclate à peu de distance du sol, au cours de sa trajectoire de rebondissement. Celleci est longue de 25 mètres environ : à cause d'elle la constatation des points exacts d'éclatement est assez difficile, ou tout au moins, ne peut pas être faite avec une précision absolue. C'est là un inconvénient grave, mais qui n'existe plus dans les obus actuellement en service.

En mai dernier, on a fait dans une ou deux batteries de chacun de nos régiments des essais de tir avec un obus à la mélinite muni d'une fusée nouvelle. Ces essais sont restés ignorés du grand public et, parmi les artilleurs eux-mêmes, les résultats

obtenus par eux ont passé pour n'avoir pas été très concluants. Cependant, rien ne nous empêche de dire maintenant, à leur propos, toute l'encourageante vérité. Bien loin de n'avoir pas été satisfaisants, ces essais ont établi qu'à n'en pas douter, nous étions désormais en possession d'une arme de puissance extraordinaire. Sans entrer, à ce sujet, dans trop de détails, disons simplement que, grâce à l'invention nouvelle, notre artillerie s'est trouvée pourvue d'un projectile explosant toujours un peu au-dessus de son point de chute, à i m. 5o environ du sol, sans avoir besoin de rebondir au préalable et fournissant une gerbe d'éclats très dense et très régulière, en même temps qu'un ébranlement d'air formidable et terriblement dévastateur.

Ce n'est pas le lieu d'exposer ici le « mécanisme » suivant lequel se produit cette explosion de nature particulière « que ne donne à V heure actuelle aucun projectile cV aucun canon en service dans aucune armée étrangère ». Ce qui doit en être retenu, c'est que les dégâts causés par

elle sont de trois ordres : d'abord, l'obus se rompt en plus de 9.000 éclats, aux bords taillés en biseau, et dont beaucoup sont de volume très minime, mais dont la force de projection est extrême : à 3o et4o mètres, ces éclats sont encore animés d'une vitesse si grande qu'ils déterminent des blessures très graves ; ensuite, l'explosion suffit à provoquer une énorme compression de la zone environnante, compression suivie d'une sorte de dilatation compensatrice : il en résulte que les organes internes des individus situés à proximité de cette zone redoutable sont soumis à une alternance brusque de pression et de relâchement qui provoque en eux des ruptures de vaisseaux et de véritables dilacérations des tissus profonds; enfin, cette explosion s'accompagne d'un dégagement considérable de gaz délétères composites, parmi lesquels domine l'oxyde de carbone. En un mot, tous les individus qui se trouvent dans un rayon de 3o à 4o mètres du point de chute d'un de ces obus nouveaux dont les effets participent à la fois de ceux des projectiles

fusants et des projectiles percutants, sont rigoureusement condamnés à mort, soit par blessure directe, soit par éclatements d'organes profonds, soit par asphyxie immédiate. Gomme la construction même de notre 75 permet « l'arrosage » méthodique des points occupés par l'ennemi, arrosage effectué par des chutes successives d'obus de 25 en 20 mètres, dans tous les sens, à raison de 20 par minute, rien n'échappe à la destruction qu'ils sèment.

Malheureusement, quand la guerre a éclaté, nous avions très peu de ces obus, à peine de quoi approvisionner chichement trois ou quatre batteries par corps d'armée. Les crédits et le temps (???) avaient manqué pour faire mieux...

Mais cela c'est le passé: les responsabilités seront établies plus tard, s'il y a lieu. Ce qu'il faut dire aujourd'hui, et ce qui est extrêmement rassurant, c'est que, grâce à la guerre temporisatrice des tranchées, nos fonderies nationales et notre industrie privée ont eu déjà le temps de constituer

un stock important de munitions excellentes qui assure à notre artillerie un énorme approvisionnement. Quand viendra l'heure des grandes batailles, notre armée devra une large part de ses triomphes à la production intensive des usines françaises.

Paris, mars 1915.

TABLE DES MATIERES

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Notre canon de « 75 » 7

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