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ET LA GUERRE

Lorsque, au début du mois d'août dernier, la guerre éclata, j'étais désigné depuis le mois de juin comme professeur d'échange à l'université de Harvard pour le semestre d'hiver de 1914 à 1915, et toutes mes dispositions étaient prises pour m'embarquer pour l'Amérique vers la miseptembre. Je me demandai naturellement, au premier instant, si, vu les circonstances, ma mission serait maintenue. Il pouvait, en effet, sembler quelque peu paradoxal d'envoyer en pleine guerre européenne un professeur français enseigner la littérature comparée dans une université américaine. Et Ton pouvait se demander, d'autre part, si les universités américaines, où l'élément allemand tient, comme l'on sait^ une large place, se soucieraient beaucoup de voir arriver, en un pareil moment, un représentant de l'Université française.

Ce doute fut rapidement levé. Tout de suite

on posa en principe chez nous que nous devions, clans la mesure du possible, ne rien changer à notre activité habituelle, nous efforcer de communiquer à tous l'impression que « la séance continuait », que nous avions gardé assez de sang-froid et d'équilibre intellectuel pour donner, comme en période normale, notre enseignement régulier. Du côté de Harvard, le président Lowell insista en termes très chaleureux pour que les échanges intellectuels entre la France et l'Amérique ne fussent pas interrompus par la guerre et assura que le professeur d'échange français trouverait auprès de ses collègues américains l'accueil le plus sympathique. Je m'embarquai donc, dans la seconde quinzaine de septembre, au moment où commençait la bataille de l'Aisne.

En dépit du ton cordial des lettres reçues d'Amérique je n'étais pas absolument rassuré sur la situation que j'allais trouver là-bas. J'étais assuré de rencontrer, dans les milieux universitaires de Harvard, de chaudes sympathies françaises. Mais quelle serait l'opinion du grand public américain ? Je n'en savais trop rien. Les dix millions de Germano-Américains résidant aux États-Unis n'auraient-ils pas réussi à influencer, dans une certaine mesure, le sentiment américain en faveur de leur mère-patrie?

On me disait que la neutralité de certains grands journaux comme le 'New-York Times était assez suspecte. Et si quelques représentants éminents de l'élite intellectuelle comme l'ex-président de Harvard, M. Charles W. Eliot, avaient déjà hautement affirmé leurs sympathies pour la cause des alliés, d'autres observaient une réserve pleine de prudence ou passaient même pour germanophiles. Dans ces conditions je me demandais quelle devrait être mon attitude à Harvard. J'étais convenu, au mois de juin dernier, avec le directeur du département de littérature comparée, que mon enseignement porterait sur l'histoire du nihilisme intellectuel contemporain, depuis Ernest Renan jusqu'à Anatole France ou F. Nietzsche. Est-ce que des conférences de ce genre n'allaient pas paraître singulièrement inactuelles ? Ne devrais-je pas, d'ailleurs, profiter de chaque occasion qui me serait offerte, à l'Université ou hors de l'Université, pour plaider la cause de mon pays et exposer le point de vue français sur les événements actuels? A peine débarqué à Nev^'-York et arrivé à Boston que toutes ces incertitudes se trouvèrent dissipées. Une lettre de notre ambassadeur, M. Jusserand, des conversations avec M. Lowell et avec mes nouveaux collègues ne me laissèrent plus aucun doute sur la conduite que je devais

tenir. Je n'avais qu'une chose à faire : remplir de mon mieux ma tâche de professeur d'échange. Les Américains n'avaient aucun hesoin d'être renseignés sur les événements du jour. Ils en étaient instruits jusqu'à satiété par une masse énorme de journaux, de revues, de brochures, de livres : rien de plus inutile que de vouloir grossir encore ce flot d'informations. Inutile aussi de plaider la cause de la France : elle était déjà gagnée, et tout ce que je pourrais dire n'aurait aucun effet. Les Américains, me disait-on, se défient des plaidoyers des intéressés et suspectent à bon droit l'impartialité de jugements dictés par le patriotisme ou la haine. Pour se faire une opinion, ils demandent d'abord des faits; et ceux-là ils les trouvent en abondance dans les journaux. Puis ils écoutent volontiers aussi des compatriotes dont ils estiment, par ailleurs, la compétence et le caractère. Ceux-là seuls peuvent exercer une action sur l'opinion américaine. Il n'y a donc qu'à s'en remettre pour plaider la cause de la France, aux Américains eux-mêmes. Ils s'en chargent spontanément et eux seuls peuvent le faire d'une manière efficace. Un professeur d'échange français n'a pas) à se Jancer dans la mêlée des polémiques du jour. Il remplira d'autant mieux sa mission qu'il se montrera plus discret et s'abstiendra plus soigneusement

de tout ce qui pourrait porter ombrage à la neutralité américaine. M. Lowell me demanda donc, d'abord, de ne rien changer au programme de cours arrêté avant la guerre. Et pour les conférences que je devais donnera Flnstitut Lowell, devant le grand public de Boston, il choisit, parmi les sujets que je lui soumettais, le plus inactuel de tous : Une étude sur le renouveau du drame musical français contemporain, de Vincent dlndy et Charpentier jusqu'à Debussy, Magnard ou Ravel.

Ma mission à Harvard s'est ainsi trouvée fort simplifiée. J'ai, en somme, fait mon métier de professeur d'échange à peu près comme si la guerre n'avait pas éclaté entre l'époque où j'ai été invité et le moment de ma venue. Je me suis abstenu de toute propagande indiscrète, non pas seulement dans mes cours universitaires mais aussi dans les conférences que j'ai faites, en dehors de Harvard, dans une série de villes de la Nouvelle-Angleterre. Le seul sujet d'actualité que j'aie traité est la question d'Alsace-Lorraine qui est peu connue en Amérique et sur laquelle je pouvais prétendre, aux yeux des Américains, posséder, en ma qualité d'Alsacien, des lumières spéciales. Jamais non plus je ne me suis mêlé aux discussions de la presse, sauf le jour où un publiciste allemand de Boston a entre-

pris d'établir que je partageais, sur la question d'Alsace, les opinions allemandes : force m'a été, ce jour-là, de rectifier brièvement, mais de la façon la plus nette, cette assertion par trop fantaisiste. A part cette unique polémique, je me suis toujours tenu à Fécart des débats publics sur la guerre. Bien entendu je ne me suis pas fait faute, en conversation, de dire mes impressions avec la plus grande franchise ; et je crois que mes amis américains ont causé avec moi d'autant plus librement et sincèrement qu'ils étaient assurés de ma discrétion. Je crois pourtant avoir, par cette attitude de prudence et de réserve, mieux servi la cause française que si j'avais essayé de jouer un rôle plus « en dehors » et de faire de la propagande directe. Dans tous les cas je' n'ai pas eu la même mésaventure que le professeur de Berlin, M. Kuno Meyer, qui s'est vu retirer officiellement l'invitation de donner des conférences à Harvard par suite de l'indiscrétion de sa propagande anti-anglaise dans un club irlandais de New-York.

Si j'essaie de résumer l'impression d'ensemble que me laisse un séjour de quatre mois où j'ai lu assidûment les journaux et les revues et beaucoup causé avec des hommes très divers, je constate d'abord que l'opinion américaine est, d'une façon générale, très favorable aux Alliés.

Assurément elle présente des variations locales considérables. 11 y a des régions où les Germano- Américains — qui sont en grande majorité partisans convaincus et parfois fanatiques de leur mère-patrie — disposent d'une puissance considérable. Si en Nouvelle-Angleterre et spécialement dans un milieu universitaire comme celui de Harvard leur influence est très faible, il n'en est pas de même à New-York par exemple oii il y a une colonie allemande extrêmement riche et prospère, ou encore dans l'Ouest ou le Middle- West oii les immigrés allemands forment en certains endroits des masses considérables et compactes. Leur propagande est très bien organisée, méthodique et tenace. Elle use du procédé de répétition inlassable, dans l'espoir, évidemment, de forcer fmalement l'adhésion des Américains comme le commerçant qui arrive à imposer ses produits au consommateur par une réclame impitoyable. Mais cette propagande est parfois maladroite et prête le flanc à de faciles ripostes. Et surtout elle est d'une indiscrétion qui affaiblit singulièrement son effet. Les défenseurs de l'Allemagne ont horripilé les Américains par l'insistance avec laquelle ils prétendaient leur « expliquer » le point de vue allemand et affirmaient qu'ils ne « comprenaient pas » la situation. Les Américains demeuraient, naturel-

lement, persuadés qu'ils avaient forl bien compris et subissaient avec une croissante impatience de se voir morigéner et chapitrer par les avocats du germanisme. Tout aussi peu efficace a été la perpétuelle apologie de la fameuse « kultur )) allemande, souvent agrémentée d'allusions plus ou moins désobligeantes à l'inculture américaine (amerikanische Unkidtur) . Les Américains ont écouté et commenté ces plaidoyers avec ironie ou agacement. Un peu étourdis, au début, par le flot de dépêches tendancieuses, de communiqués, d'articles de journaux, de brochures de propagande, de lettres privées que les Allemands déversèrent immédiatement sur eux, ils ne tardèrent pas à se ressaisir. Dès qu'ils furent à même de comparer les thèses adverses et de peser les responsabilités, la propagande allemande cessa de leur faire illusion. Ils Taccueillirent avec une défiance croissante. Mes amis m'ont maintes fois assuré que jamais, sur aucune des grandes questions de politique mondiale, Fopinion américaine n'avait réagi avec une pareille unanimité. On a l'impression, au total, que le groupe des partisans de l'Allemagne s'est assez vite réduit, dans chaque région, à ne plus guère comprendre que des Allemands immigrés ou des Germano-américains. A Boston, dans tous les cas, ils constituaient une société

à peu près fermée, qui avait ses réunions spéciales, soirées, dîners, fêtes de charité, etc., dont les journaux rendaient compte, mais qui n'intéressaient guère, m'a-t-il semblé, la société américaine proprement dite. Lorsqu'un Américain de marque se risquait dans une de ces réunions, il avait soin de faire en sorte que sa politesse ne pût être interprétée comme une adhésion. C'est ainsi que le président Roosevelt, ayant été invité à déjeuner par le professeur Hug"o Miinsterberg, prit la précaution, lorsqu'il se trouva en présence de son hôte, de lui dire, devant ses invités, en lui serrant la main avec effusion : « Vous avez été bien aimable, mon cher M. Munsterberg, de m'inviter à déjeuner, connaissant mes opinions )>. Cet exorde coupait court à toute espèce de tentative de prosélytisme !

Au moment où s'eng'agea la guerre, l'état de Topinion américaine à l'égard des divers belligérants pouvait, je crois, se résumer à peu près de la sorte.

Les Allemands, d'abord, occupaient dans l'estime américaine une situation importante. L'émigration allemande avait fourni aux Etats-Unis

une masse considérable de citoyens utiles, peu remuants et sans ambitions politiques, mais fort prisés pour leur application au travail et leur intelligence. Vers 1900 déjà on comptait aux Etats-Unis environ huit millions d'Allemands ou fils d'Allemands et depuis lors ce chiffre n'avait fait que grandir. Les Américains, d'autre part, ressentaient la plus sincère admiration pour le nouvel Empire allemand. Ils avaient été séduits par le génie de Bismarck, émerveillés par les victoires des Allemands en 1870, éblouis ensuite parleurs triomphes économiques, impressionnés par la solidité de leurs méthodes, par leur talent d'organisation. Ils admiraient leur « efficiency », Fefficacité de leur activité au point de vue militaire, industriel, commercial, pédagogique, scientifique. Beaucoup éprouvaient un très sincère enthousiasme pour un peuple qu'ils avaient d'excellentes raisons de respecter et dont ils ne pensaient rien avoir à craindre.

Entre temps, cependant, avaient surgi entre l'Amérique et l'Allemagne une série d'incidents qui, peu à peu, refroidissaient la chaleur de ces sympathies. A Samoa, dès 1888, et depuis lors aux Philippines, en Chine, au Venezuela, en Amérique du Sud, l'Allemagne trahissait des ambitions et des appétits qui mettaient en défiance les Américains. Elle se dévoilait à eux

comme une puissance avide et remuante qui, se sentant à l'étroit sur son propre territoire et trouvant son empire colonial insuffisant pour ses besoins d'expansion, risquait de devenir une menace pour la paix du monde. Ils se demandaient si elle accepterait de respecter la doctrine de Monroë, si elle se laisserait arrêter par la volonté des Américains de rester maîtres chez eux et d'empêcher toute ingérence étrangère en terre américaine, si Feffort d'expansion économique des Allemands n'allait pas entrer en collision avec les tendances du pan-américanisme. L'un des plus pénétrants d'entre les historiens récents de l'impérialisme américain, M. A. Coolidge\ comparait dès 1908 les Etats-Unis et l'Allemagne à deux maisons de commerce jeunes et ardentes l'une et l'autre, résolues à se faire leur place au soleil à côté des firmes plus anciennes, fières des résultats obtenus par leur activité, mais disposés à se considérer l'une l'autre avec une certaine méfiance, inquiètes chacune d'une concurrence possible de l'autre sur les marchés encore ouverts aux rivalités commerciales, en Amérique du Sud ou en Extrême- Orient. Telles étaient les dispositions un peu hésitantes déjà des Américains à l'égard des

1. Voir : The l'nited States as a World Power, -i* éd. lUli'.

Allemands au moment où s'alluma la guerre.

En même temps que Fadmiration américaine pour l'Allemagne se nuançait de réserve, les sentiments des Américains pour l'Angleterre devenaient de plus en plus cordiaux.

Pendant le siècle qui suivit la guerre d'indépendance, les relations entre l'Angleterre et sa colonie rebelle avaient été aussi peu amicales que possible. Non seulement les deux pays ne cessèrent pas de se quereller pour les motifs occasionnels les plus variés — traitement infligé aux vaisseaux américains neutres pendant les guerres napoléoniennes, tracé de la frontière du Canada puis de l'Alaska, pêcheries de Terre- Neuve, traité sur l'isthme de Panama, affaire de l'Alabama, question du Venezuela, etc., — mais l'inimitié entre eux était entretenue par un certain nombre'de motifs permanents. L'Angleterre, qui était jusqu'à la guerre d'Espagne de 1898, la seule grande puissance contre laquelle les Etats- Unis eussent fait la guerre, jouissait pour cette raison du privilège d'être représentée par les publicistes ou orateurs politiques américains comme l'ennemie naturelle de l'Amérique. Puis les émigrants irlandais qui jouaient aux Etats- Unis un rôle politique tout à fait hors de proportion avec leur importance numérique, transportaient dans leur nouvelle patrie leurs haines

et leurs rancunes contre les oppresseurs anglosaxons. On comprend sans peine, dans ces conditions, que les rapports de FAmérique et de l'Angleterre soient longtemps restés assez orageux. Les Anglais considéraient avec une défaveur assez marquée ces fils rebelles qui s'étaient détachés avec tant d'ingratitude de la mèrepatrie et ils ne leur épargnaient pas, à l'occasion, les témoignages de leur hautaine désapprobation. Les Américains, de leur côté, qui ignoraient en général avec la plus tranquille indifférence les critiques de l'étranger, devenaient d'une extrême susceptibilité dès que ces critiques étaient de provenance anglaise et ripostaient aussitôt avec la dernière violence. Ils se faisaient d'ailleurs un malin plaisir de a tordre la queue du lion » et de mettre à une rude épreuve la patience britannique par l'accent provoquant de leurs diatribes. Tout cela n'était pas pour ramener la cordialité dans les relations des deux pays.

Un changement se préparait cependant, lentement mais sûrement. Les Anglais, peuple pratique et respectueux du succès, ne pouvaient pas, à la longue, se refuser à constater que les Américains faisaient leur chemin de par le monde. Petit à petit l'opinion anglaise s'acQoutuma à éprouver pour l'Amérique les sentiments

d'un père à Fégard d'un fils désoLéissant et irrespectueux, mais qui a fini par devenir un solide gaillard un peu mal élevé et sans-§^ône, mais vigoureux et dont un père a le droit, somme toute, d'être fier. Quant aux Américains, ils furent sensibles à ce revirement de l'opinion britannique, et comme, après tout, il n'y avait pas entre les deux pays de motifs sérieux d'antagonisme, ils prirent de plus en plus conscience des liens profonds qui les unissaient à une nation 'dont ils tenaient leur langue, leurs mœurs, leurs institutions juridiques, et, pour une large part, leur mentalité tout entière. Ils comprirent que, selon le dicton célèbre, « le sang est plus épais que l'eau ». Ce travail spontané de rapprochement porta ses fruits vers la fin du xix^ siècle. Pendant leur guerre contre TEspagne, les Américains, qui sentaient avec colère peser sur eux la désapprobation presque unanime de l'Europe, furent profondément reconnaissants à l'Angleterre qui, pour des motifs qu'il est inutile d'exposer ici en détail, leur accorda un appui moral solide. Inversement lorsque, en 1899, au moment de la guerre des Boers, ce fut au tour de l'Angleterre de se sentir isolée au milieu d'une opinion européenne hostile, les Américains qui, en d'autres temps, n'auraient pas manqué de célébrer l'héroïsme des fermiers ^hollandais défen-

dant leur liberté contre Toppression britannique, inclinèrent à voir dans ce conflit, comme dans la guerre qu'ils soutenaient eux-mêmes à Cuba ou aux Philippines, un épisode de la lutte pour la suprématie des An^^lo-saxons sur des races inférieures en civilisation, et demeurèrent on majorité favorables à FAngleterre.

A partir de ce moment et en dépit de conflits momentanés qui furent aisément aplanis, les liens de sympathie entre FAmérique et la mèrepatrie tendirent à devenir toujours plus solides. Le vaste mouvement de synthèse qui pousse aujourd'hui les États à se grouper selon les affinités raciales, qui se manifeste avec une élémentaire puissance dans le phénomène du pangermanisme contemporain, mais qui se fait jour aussi dans l'agitation panslaviste, dans le panislamisme, dans les rêves d'union latine ou encore dans le pan-ibérisme — ce grand effort d'unification qui travaille aujourd'hui le monde entier, a aussi, suivant la remarque de M. Goolidge, favorisé un rapprochement plus intime entre les deux grandes nations anglo-saxonnes, rivales jadis, mais qui se sont éveillées aujourd'hui à la conscience de leurs affinités profondes.

Vis à vis de la France, d'autre part, l'opinion américaine inclinait vers une sympathie toujours plus marquée.

Cette sympathie, d'abord, était de tradition. Le souvenir reconnaissant de l'aide décisive apportée par la France aux Américains au moment de la guerre d'indépendance est aujourd'hui encore vivant aux Etats-Unis. Un Lafayette ou un Rochambeau ont g-ardé de nos jours encore, de l'autre côté de TAtlantique, une réelle popularité. L'idée que, dans un conflit oii notre existence nationale même est en jeu, l'Amérique ne pourrait pas sans déshonneur laisser succomber une nation qui jadis, à l'heure du danger suprême, était venue à son secours et avait empêché son écrasement, est répandue aux États-Urîis et impressionne fortement les imaginations américaines. D'autre pai't, il n'y a plus, à l'heure présente, aucun motif d'inimitié entre les deux pays. La politique brouillonne de Napoléon HT qui avait abouti à la désastreuse expédition du Mexique et nous avait aliéné le*^ sympathies américaines n'est plus qu'un souvenir historique qui n'a laissé aucune trace durable dans la conscience nationale. L'Amérique qui, par aversion pour les menées de Napoléon III assistait naguère avec plaisir au spectacle de nos défaites de 1870, avait peu à peu, nous nous en souvenons, mis une sourdine à son enthousiasme progermanique. Et du même coup ses sympathies pour la France s'étaient réveillées et avivées.

Sans doute les sympathies des Français étaient visiblement allées à TEspagne au moment de la guerre hispano-américaine. Mais les Américains ne nous en ont pas voulu d'avoir témoigné à une nation « latine » un intérêt qui, de notre pari, n'avait rien que de naturel Et, de même, ils ne se sont pas émus des sympathies pro-boers qui se manifestaient chez nous alors que Topinion américaine se rangeait du côté de l'Angleterre ; peut-être se rendaient-ils compte que, en d'autres temps, ils eussent été les premiers à célébrer l'héroïsme des fermiers hollandais luttant pour leur indépendance. L'alliance franco-russe, assurément, ne leur inspirait aucun enthousiasme. L'autocratisme moscovite leur demeurait profondément antipathique et l'on sait que dans le conflit russo-japonais leurs sympathies allèrent très franchement aux Japonais. Mais ils comprenaient d'ailleurs fort bien les raisons politiques qui nous commandaient l'alliance russe et se rendaient compte que seule cette alliance pouvait garantir notre indépendance vis-à-vis de l'Allemagne. D'autre part, l'entente franco-anglaise survenant au moment même où les relations anglo-américaines se faisaient plus cordiales, fut saluée avec un plaisir marqué par les Américains et donna un élan nouveau à leurs sympathies pour la France. Enfin, quand la foi dans la

vertu exclusive et souveraine de la science et de la culture g^ermanique commença à s'atténuer un peu aux États-Unis, les Américains se reprirent à estimer de nouveau plus haut la civilisation française sous toutes ses formes. Ils ne se bornèrent pas à admirer notre littérature ou nos arts plastiques, mais ils « découvrirent » aussi l'originalité et l'intérêt de notre renouveau musical ; ils écoutèrent de même plus volontiers nos savants, nos conférenciers, nos penseurs ; ils firent plus de cas de nos méthodes d'enseignement.

Lorsque la guerre éclata, les Améjicains ne songèrent naturellement pas un instant à intervenir dans une lutte où ils n'étaient pas directement intéressés et que leur pacifisme résolu regardait comme une blâmable barbarie. Mais comme les belligérants en appelaient hautement au jugement des puissances neutres, la question se posa rapidement pour eux de se former une opinion et de se rendre compte des responsabilités encourues par chacun. Ils le firent avec un bon sens admirable.

On pouvait être tenté, au premier abord, de se demander si le conflit qui se déchaînait n'était

pas de nature à raviver les vieux dissentiments entre TAmérique et l'Angleterre. Des éléments importants de l'opinion américaine étaient et demeurent encore à certains égards hostiles à la Grande-Bretagne. Non seulement la masse des •Germano-américains était résolument anti-anglaise, mais chez les Irlandais aussi le ressentiment contre F Angleterre était loin d'être complètement éteint, malgré l'adoption de la loi du home rule. Souvenons-nous/en outre, que jadis, en 1812, la guerre s'était allumée entre l'Angleterre et les États-Unis en raison du traitement que la flotte britannique avait fait subir à la marine marchande américaine. Et n'oublions pas que l'Amérique ne saurait pas voir d'un bon œil l'établissement d'une sorte de monopole tyrannique de l'Angleterre sur les mers. Or toutes ces considérations sont restées sans force, aux yeux des Américains, devant ce grand fait qui leur apparut très vite : c'est que la guerre avait été imposée et voulue non par l'impérialisme anglais, mais par l'ambition pangermaniste. Sans doute les deux partis aux prises, les Austro-Germains comme les Alliés, prétendaient avoir pris les armes pour repousser une odieuse tentative d'oppression. Les Alliés dénonçaient les appétits de domination de l'Allemagne. Les Allemands se plaignaient de l'encerclement dont ils étaient

victimes et s'élevaient contre- rhégémonie maritime et commerciale de FAngleterre. Tous deux se posaient en champions de la liberté. Or une constatation s'imposait immédiatement. Y avaitil, de par le monde, des Allemands qui fussent maintenus malgré eux sous une domination" étrangère? Impossible de le soutenir sérieusement. Au contraire il était évident que les Austro-Allemands, eux, tenaient sous leur domination une série de populations étrangères. Alsaciens-Lorrains, Danois, Polonais, Tchèques, Croates* Serbes, Roumains, Italiens — qui, tous, protestaient plus ou moins violemment contre la situation qui leur était faite. Manifestement les x\llemands faisaient figure d'oppresseurs et non pas d'opprimés dans l'Europe actuelle.

Les Américains observaient, en outre, que les deux Empires germaniques étaient, de par leur structure politique et sociale, des États de type encore à demi féodal. On y voyait fleurir le militarisme, l'autocratisme du souverain, Tabs^olutisme gouvernemental, la diplomatie secrète, toutes choses absolument contraires à l'esprit américain. Force leur était, dès lors, de constater aussi que la victoire de l'Allemagne serait un échec grave pour l'idéal démocratique et fédéraliste" auquel ils étaient attachés.

Ils notaient, enfin, que par leur mépris voulu

et calculé des règles du droit international et des stipulations des traités — mépris qui s'était affirmé de façon particulièrement scandaleuse par la violation de la neutralité belge, — l'Allemagne trahissait un élat d'esprit dangereux au plus haut point pour l'existence de la civilisation et la sécurité des relations internationales.

Ils n'hésitaient pas, dans ces conditions, à rejeter sur elle la responsabilité de la guerre et à estimer que son triomphe serait un péril pour riiumanité entière. Ils gardaient, sans doute, tout leur respect pour la force et la méthode des x411emands, pour leurs hautes qualités individuelles ; ils ne voulaient voir en eux ni des barbares ni des sauvages et ne cessaient pas de les regarder comme des membres utiles et estimables de la grande collectivité humaine. Mais ils constataient que, par leur impérialisme oppressif, par leur orgueil encombrant, par leur arrogante volonté de domination, par leur insuffisant respect du droit des faibles, ils s'étaient mis indubitablement dans leur tort. Leurs succès militaires et économiques les avaient grisés. Ils étaient atteints d'une mégalomanie dangereuse pour les voisins. Ils avaient besoin d'une leçon. Et ils la recevraient sans nul doute. Car l'histoire a toujours montré l'effondrement lamentable de toutes les tentatives d'hégémonie universelle.

Ayant ainsi reconnu Tinanité de la thèse germanique d'après laquelle ce serait l'envie et la rancune anglaises qui auraient déchaîné la lutte contre l'Allemagne, les Américains se rangeaient, dans le grand conflit entre l'impérialisme alleet l'impérialisme anglais, du côté de la Grande- Bretagne.

Il leur apparaissait clairement que c'étaient les ambitions d'outre-Rhin qui, comme le proclamaient avec une franchise compromettante nombre de publicistes allemands, trouvaient trop étroites les limites de la puissance germanique et prétendaient les élargir par la violence. Le monde se trouvait ainsi en présence d'un fait sans précédent. Une de ces collectivités nouvelles en voie de formation, le Pangermanisme, qui a pris corps dans l'étroite union austro-allemande, se lève, menaçante, contre les autres nations, avec la tendance avouée d'agrandir par la force son champ d'action. Or c'est là, aux yeux des Américains, une tentative condamnable au premier chef. Le panslavisme peu organisé encore se réduit à une protestation désordonnée contre l'asservissement de populations slaves sous le joug germanique ou turc. L'union latine n'est et ne sera encore de longtemps qu'un rêve d'intellectuels sans portée politique. Il apparaît donc nettement que le pangermanisme, qui a devancé

ses rivaux en se constituant comme une réalité concrète, tente une action offensive pour s'assurer riiégémonie avant qu'aient pu s'agglomérer effectivement des groupements basés sur le même principe et en situation de le tenir en échec. Or l'Amérique ne peut que désapprouver une telle tentative. Elle n'éprouve pas, sans doute, le besoin de se mêler à la querelle. Elle blâme, en principe, le recours aux armes et ne se soucie pas de partir en guerre quand ses intérêts ne sont pas directement en cause. Elle estime d'ailleurs que la Grande-Bretagne et ses alliés sont de taille à tenir tête à l'orage. Mais ses sympathies vont spontanément et avec une entière décision à la cause anglaise. Pas un instant elle n'a eu l'idée de venir au secours de l'agression pangermaniste. Il peut lui arriver de protester contre certains procédés anglais, contre le contrôle maritime que s'arroge la flotte britannique ; elle peut s'amuser parfois, comme jadis, à (( tordre la queue du lion ». Mais elle sent parfaitement, au fond, que, si jamais elle devait s'agréger à un groupement supra-national, elle ne pourrait, de par ses origines, s'unir qu'à un groupement anglo-saxon, que ce serait pour elle un véritable suicide que de favoriser d'une façon quelconque le triomphe du pangermanisme sur l'Angleterre. Si l'Amérique est de structure

essentiellement composite, si elle est hautement consciente de son individualité propre et de son existence séparée, elle n'en sent pas moins que le type dominant chez elJe, le type qui s'impose petit à petit à tous les immigrants et les assimile, est, de par ses traits essentiels, nettement anglosaxon. C'est pourquoi aussi elle ne peut se laisser troubler ni par les sympathies des Germanoaméricains ni par les rancunes des Irlandais. Dans la mesure où il est américain^ le citoyen des États-Unis est jjoiir TAngleterre contre le pangermanisme.

Favorable à l'Angleterre malgré certaines réserves, l'opinion américaine est, presque sans restriction aucune, sympathique à la Belgique et à la France. Cette sympathie, tout à fait instinctive et spontanée, s'affirme de la façon la plus visible. Tous les visiteurs français en ont éprouvé les effets. Je n'oubherai jamais, pour ma part, la manière dont j'ai été reçu à Cambridge et Boston pendant les quatre mois que j'y ai passés. Mes prédécesseurs à Harvard étaient d'acco/d pour me vanter la cordialité simple, franche et généreuse de l'hospitalité américaine. Or tout ce qu'ils m'avaient dit à ce sujet s'est trouvé, pour moi, vérifié ou dépassé. Les Américains ont su gré à la France d'avoir affirmé, en maintenant avec les États-Unis les relations intellectuelles

accoutumées, en dépit de la crise tragique que nous traversions, l'importance que nous accordions à ces échanges et le prix que nous attachions à l'opinion américaine. Ils ont vu avec, plaisir que nous leur adressions le même contingent de conférenciers et de professeurs que chaque année, que nous ne reculions pas de- ' vant l'effort, évidemment difficile pour nous en ce moment, d'une participation à l'exposition de San-Francisco. Et ils ont tenu à lionneur de témoigner aux hôtes que la France leur envoyait, leur sympathie toute spéciale. En ce qui me concerne, je ne pourrai jamais assez dire ma reconnaissance pour l'accueil que j'ai trouvé là-has, pour les attentions et les prévenances de toutes sortes dont j'ai été comblé. En m'ouvrant les portes de tous les clubs de Cambridge ou de Boston, en me conviant à une foule de réunions privées ou de banquets, surtout en m'admettant chez eux dans l'intimité, en m'invitant à m'asseoir à leur table de famille, à prendre part aux fêtes tout intimes de la Noël, à les visiter à la campagne, à circuler avec eux à travers la contrée, mes collègues et amis de Harvard se sont ingéniés- avec une sollicitude pleine de tact à rendre mon séjour parmi eux aussi agréable, aussi intéressant, aussi fécond que possible, à compenser à force de cordialité l'inévitable an-

goisse de réloignement dans les circonstances présentes, à m'ôter de toute façon la sensation de r « exil ». Dans un pays dont je comprenais ■médiocrement et dont je parlais plus mal encore la langue, je ne me suis jamais senti « étranger », tant j'ai trouvé tout autour de moi de sympathie vraie.

Et ce sentiment de sympathie dont j'ai éprouvé sur moi les effets bienfaisants, s'étendait de façon toute générale à la Belgique et à la France. L'élan de charité qui a poussé la société américaine à venir en aide aux détresses des réfugiés belges et aux souffrances des blessés français a été d'une spontanéité et d'une générosité admirable. Des sommes considérables ont été versées pour soulager ces infortunes ; et cette générosité était d'autant plus méritoire que, comme chacun sait, les affaires étaient loin d'être brillantes aux États-Unis, en sorte que beaucoup de familles se voyaient obligées de restreindre leurs dépenses. Ce malaise n'a pas ralenti un seul instant le zèle américain. De toute part on organisait des collectes, des fêtes de charité, des concerts ou des représentations de bienfaisance, des envois de vivres, de vêtements, de présents de toute sorte. A Boston et Cambridge les dames ne quittaient pas leur tricot. Chez elles, en visite, au thé, aux conférences, même aux concerts symphoniques

leurs aiguilles marchaient sans arrêt. On multipliait les démarches, à Harvard, pour offrir à quelques professeurs de Tuniversité de Louvain une situation qui leur permît d'attendre des jours meilleurs. Des traits amusants montrent la popularité du général Joffre aux États-Unis. Nombre d'Américaines ont donné à leurs bébés et, chose plus significative encore, à leurs toutous favoris, le nom du vainqueur de la bataille de la Marne ! Et j'entends encore Tune d'elles me narrer, en riant à gorge déployée, les exploits de son bon chien Joffre qui, par une audacieuse marche de nuit, avait envahi le poulailler du voisin (il répondait au doux nom de Hafenfass), avait consciencieusement tordu le cou à toute la volaille germanique, et frétillait de la queue d'un air triomphant, le lendemain, quand le propriétaire éploré était venu protester contre ce raid scandaleux!...

Mais les sympathies américaines pour la France n'étaient pas seulement un élan spontané de commisération et de charité. Elles étaient en même temps réfléchies et raisonnées. On nous savait gré, d'abord, de n'avoir été poussés à la guerre par aucun mobile intéressé. L'Angleterre était comme l'Allemagne une nation « impérialiste ». Si la volonté d'hégémonie maritime de l'Angleterre était plus légitime et

s'affirmait- sous des formes plus admissibles que les ambitions effrénées dii pangermanisme, les Américains n'en constataient pas moins que les Anglais luttaient eux aussi pour le pouvoir et que, dans la guerre présente, ils poursuivaient leur intérêt. 11 n'en était pas de même de la France. Ils ne nous tenaient pas pour une nation impérialiste. Ils étaient conv^aincus que, malgré notre légitime désir de reprendre FAlsace-Lorraine, nous n'aurions jamais pris l'initiative d'une guerre de revanche. Si nous avions été entraînés dans cette guerre, c'était par respect pour nos engagements' envers la Russie, parce que la guerre nous était imposée par la volonté agressive de l'Allemagne, parce que la neutralité eût été, de notre part, une lâcheté et un suicide. Enveloppés contre notre désir dans la grande tourmente, c'est nous qui subissioos le plus lourdement (avec les Belges) les maux de la guerre. C'est notre armée qui supportait le choc principal de la formidable macliine de guerre allemande. C'est sur notre territoire que la lutte sanglante déroulait ses péripéties. C'étaient nos populations du Nord et de l'Est, c'étaient les monuments précieux de notre art^ national qui subissaient les fureurs sauvages des envahisseurs germaniques. En un mot, nous nous trouvions impliqués par une inexorable

fatalité dans une lutte terrible où se jouait notre existence nationale elle-même et qui entraînait pour nous les plus terribles souffrances. Nous étions, aux yeux des Américains, comme la Belgique, un pays martyr.

Il y a plus. Si la guerre présente avait été uniquement la lutte entre Timpérialisme anglais et l'impérialisme allemand ou le duel entre l'autocratisme russe et l'absolutisme allemand, elle n'aurait pas eu la haute portée morale que la conscience américaine lui reconnaissait. C'est la présence de la démocratie française dans les rangs des alliés qui donnait, pour les Américains, au conflit mondial sa vraie signification. Si l'idéalisme américain a pris fait et cause pour les Alliés, c'est parce qu'ils étaient, à ses yeux, les champions de la démocratie et du fédéralisme. Les grandes idées françaises et « révolutionnaires » de liberté, d'humanité, de fédération européenne, de justice sociale et de droit international ce sont là, pour lui, les énergies spirituelles vivantes et agissantes qui s'efforcent aujourd'hui vers la lumière et se dressent contre les puissances « réactionnaires » de l'absolutisme, du nationalisme, du militarisme. Il voit dans cette guerre la lutte entre la religion du Droit et celle de la Force, entre le pacifisme humanitaire qui exige le respect de toutes les

individualités ethniques, et Timpérialisme brutal qui courbe les faibles sous la domination du « peuple élu ». Assurément cette conception de la guerre peut être contestée. Les Allemands eux aussi se sont donnés pour les champions de la « liberté » contre la volonté de domination britannique et l'autocratisme moscovite. Mais leurs protestations libérales et pacifistes n'ont trouvé de l'autre côté de l'Atlantique que peu de créance. Et le fait significatif, pour l'opinion américaine c'est que le libéralisme anglais et la démocratie française se donnent la main pour combattre les trois grands autocrates d'Europe, l'Empereur d'Allemagne, l'Empereur d'Autriche et le Sultan. Le tzar même, se trouvant dans le camp des alliés, se voit amené à donner des gages de « libéralisme » en promettant l'émancipation de la Pologne. Il n'y a donc pas de doute pour les Américains : le triomphe de l'Allemagne inaugurerait une ère de réaction et allérmirait le joug sur la nuque des peuples opprimés. La victoire des alliés consacrerait, au contraire, le droit des peuples à disposer librement d'eux-mêmes et à évoluer dans la paix vers leurs destinées normales.

Voilà pourquoi l'opinion américaine s'est prononcée si nettement en notre faveur. Elle estime que les Français, contrairement aux assertions

allemandes, ne font la guerre ni par ambition d'hégémonie diplomatique, ni par nationalisme traditionaliste, ni par vanité blessée ou désir de revanche, mais tout simplement pour défendre leur individualité menacée. Elle nous reconnaît donc le droit de reprendre FAlsace-Lorraine qui nous a été arrachée par la force et d'obtenir une compensation équitable pour les pertes énormes que nous avons subies. Elle n'admettrait pas que nous puissions succomber définitivement. Elle est convaincue de notre victoire nécessaire.

Une fois son verdict prononcé, le public américain Ta maintenu avec une inébranlable constance, sans se laisser circonvenir un seul instant par les plaidoyers ou par les protestations des Allemands. Il a pris parti pour les Alliés avec une telle décision que la presse a dû suivre le courant et que, en dépit de la neutralité officielle, elle a laissé apercevoir toujours plus distinctement la sympathie des Américains pour les Alliés. Toute la propagande progermanique n'a obtenu aucun succès sérieux. Et à mesure que l'attitude de l'Allemagne s'est faite plus violente, la désapprobation américaine s'est manifestée avec plus d'énergie. Lorsque les procédés de

guerre allemands en Belgique, en Lorraine ou dans le Nord de la France commencèrent à être connus des Américains non plus par des articles de journaux toujours sujets à caution mais par des témoins oculaires américains qui racontèrent ce qu'ils avaient vu de leurs propres yeux, lorsqu'on vit TAllemagne traîner de force à sa suite la Turquie vassalisée et tâcher de déchaîner la guerre sainte dans les colonies musulmanes des alliés, lorsqu'on observa la frénésie de terrorisme militaire qui saisit FAllemagne à mesure que se resserrait autour d'elle l'étreinte des Alliés — bombardements inutiles de villes ouvertes par des Zeppelins ou des aéroplanes, massacres de femmes et d'enfants par les obus des croiseurs allemands à Scarborough ou Hartlepool, destruction de vaisseaux de commerce par des sous-marins, etc., — alors l'indignation des Américains s'aviva. Leur jugement sur la propagande allemande et les démarches des Germano-américains devinrent plus âpres. L'Allemagne leur apparut décidément comme frappée de vertige. On la représenta comme « the mad dog in the street », comme le chien enragé qui se déchaîne à travers les rues d'un village paisible, mordant au hasard tous les gens qu'il rencontre, semant partout devant lui la terreur et la mort.

Cette impression s'est évidemment accrue et avivée encore ces derniers temps. Les articles de M. Bédier sur les carnets de guerre allemands et l'enquête officielle sur la conduite des troupes allemandes en France ont achevé d'édifier les Américains sur les procédés de terrorisme militaire qui ont été employés systématiquement par nos ennemis. Puis l'outrance de la propagande allemande en Amérique et sa croissante arrogance ont de plus en plus indisposé l'opinion américaine. Elle s'est irritée lorsqu'elle a constaté le sans-gêne avec lequel les Allemands organisaient partout des bureaux d'espionnage, lorsqu'elle a vu des consuls allemands se compromettre en fabriquant de faux passeports, lorsqu'elle a appris que des agents allemands organisaient des complots pour faire sortir clandestinement des ports américains les navires allemands qui y étaient internés, lorsqu'elle fut informée que le télégraphe allemand falsifiait les dépêches adressées par les attachés militaires des Etats-Unis à leur gouvernement. Les Germano- américains qui se faisaient les dociles instruments des Allemands virent leur conduite blâmée toujours plus vigoureusement par leurs concitoyens. On trouva qu'ils se montraient vraiment trop allemands et trop peu américains. Le président Roosevelt les qualifia dure-

ment d' « amphibies sans patrie, qui, malgré tout veulent avoir deux patries et préfèrent celle qu'ils ont reniée ». On se scandalisa de voir s'organiser des partis destinés à soutenir aux diverses élections des candidats germanophiles et à combattre ceux qui étaient hostiles aux Allemands \ On s'irrita de la campagne menée au Sénat et à la Chambre par un groupe de députés germano-américains qui, par le Ship purchase bill^ essayèrent de rendre possible, au mépris des stipulations expresses du droit international, l'acquisition par l'Amérique des navires allemands internés dans les ports des États-Unis. Une tentative récente de fonder une association de professeurs américains ayant étudié en Allemagne souleva les protestations d'une grande partie de Félite intellectuelle de la nation.

Aujourd'hui la situation est extrêmement tendue entre l'Allemagne et les États-Unis.

Les Allemands se plaignent avec une violence

1. Ce sentiment vient de se manifester d'une façon significative dans Télection du maire de Chicago. La ville de Chicago est un boulevard du parti démocratique et contient environ 400.000 Allemands ou descendants d'Allemands. Or le candidat démocrate et pro-gerynam, M. Robert M. Sweitzer vient de se faire battre par le candidat républicain et américain M. AVilliam H. Thompson dont les chances paraissaient nulles, et cola par 250.000 voix contre 400.000. La grande erreur commise par les partisans do M. Sweitzer avait été fie trop faire rossortii", dans leur campagne, le germanisme de leur candidat.

croissante que Jes Américains violent la neutralité en tolérant l'exportation des armes et des munitions en France et en Angleterre. Or la conduite des Américains est absolument irréprochable au point de vue du droit international. Il est interdit, en effet, à une puissance neutre de laisser sortir de ses ports une unité armée^ par exemple un vaisseau de guerre ou un régiment prêt à entrer en campagne. En revanche le trafic des armes et munitions demeure libre. Les États-Unis pourraient sans doute l'interdire par une loi spéciale. Mais comme il serait évidemment de toute impossibilité pour eux de démontrer que cette interdiction est motivée par les besoins du marché américain, elle apparaîtrait aussitôt comme une mesure dirigée contre celui des belligérants qui achète des armes et des munitions, par conséquent comme une rupture de la neutralité au détriment des Alliés. Les Américains, bien entendu, n'ignorent pas cette situation. Et ils voient dans les protestations allemandes une nouvelle manifestation de ce dédain germanique pour les « chiffons de papier », pour les stipulations positives du droit, qui s'est manifesté d'une façon si éclatante par la violation de la neutralité belge.

La colère allemande s'est accrue le jour où, l'Allemagne ayant établi le monopole du blé.

l'Angleterre s'est vue en droit de faire saisir à bord des navires neutres tous les envois de céréales à destination de rAUemagne, puisque ces envois étaient, en fait, adressés à VÈtat allemand et non aux civils. Ainsi les Alliés pouvaient librement s'approvisionner en munitions, tandis que l'Allemagne se voyait privée du blé dont elle avait besoin ! Pour tout observateur impartial, il était manifeste que cet état de choses, assurément dommageable pour l'Allemagne, provenait du fait que l'Angleterre possédait la maîtrise des mers, tandis que l'Allemagne était contrainte de garder sa flotte de guerre soigneusement abritée dans ses ports. Mais à cette situation les Etats-Unis ne pouvaient rien. Les Allemands demeuraient libre de saisir — s'ils le pouvaient — les envois d'armes adressés aux Alliés. En revanche ils n'étaient pas fondés à demander aux Américains d'interrompre leurs expéditions de munitions aux uns, sous prétexte que leurs expéditions de céréales n'arrivaient plus aux autres. C'était de nouveau exiger des Américains qu'ils se départissent, en faveur de l'Allemagne, de la neutralité correcte qu'ils entendaient garder.

On sait comment, pour riposter à la saisie des envois de céréales, l'Allemagne institua un blocus fictif de l'Angleterre et donna Tordre à ses

sous-marins de torpiller tous les navires neutres qui pénétreraient dans la zone interdite. Du coup Fopinion américaine à son tour s'indigna. La mesure édictée par les Allemands n'était pas seulement une violation flagrante du droit des gens. Elle mettait en péril les personnes et les biens de citoyens américains. Parmi les 111 passagers et marins noyés lors du torpillage du Falaba, se trouvait un citoyen américain. Au nombre des victimes du Prinz-Eitel-Finedrich, qui venait ces derniers temps se réfugier à Newport, se trouvait un navire américain, le William P. Frye. Les États-Unis pouvaient difficilement persister dans une attitude purement passive en présence d'une action qui devenait à la fois dangereuse pour les intérêts et dommageable pour le prestige américains.

Les rapports entre FAllemagne et les Etats- Unis ne se sont pas améliorés depuis. L'affaire de YEitel-Friedrich s'est, il est vrai, arrangé. L'Allemagne a admis en principe l'obligation d'indemniser les propriétaires du William P. Frye. Et le corsaire allemand, après avoir prolongé son séjour à Newport au delà de tous les délais admissibles, a fini par être mis sous séquestre par les soins du département de la marine américaine à l'arsenal de Norfolk. Mais d'autres motifs de récriminations ont surgi. Le

secrétaire-adjoint du Trésor ayant refusé l'autorisation de quitter le port de Porto-Rico à V Odenwald que Ton savait pertinemment destiné à ravitailler le croiseur auxiliaire allemand Kronprinz-Wilhelm, l'ambassadeur de Guillaume II a élevé une protestation contre cette interdiction imposée cependant par le droit international. La prétention allemande s'affirme, d'autre part, avec une irritante insistance, d'obliger les Etats-Unis à interrompre leur commerce d'armes avec les alliés s'ils ne peuvent obtenir de l'Angleterre le droit de ravitailler l'Allemagne en blé. Le ton de la presse allemande se fait de plus en plus acrimonieux et menaçant vis-à-vis des Etats-Unis et se plaint avec une violence croissante de ce que la neutralité américaine ne soit pas équitable. La Gazette de Cologne fait paraître un article insultant où elle suggère, pour arrêter le trafic d'armes américain, un moyen particulièrement gracieux .: qu'on rembourse aux cupides biisinesmen yankees les petits profits qu'ils retirent de leur commerce illicite et ils renonceront aussitôt à ces malpropres spéculations ! En môme temps le comte Bernstorfï dépose à Washington un mémorandum dans lequel il adresse, sur cette question du trafic d'armes, des remontrances si déplaisantes aux Etats-Unis, que la

presse américaine prend feu à son tour. Comme le mémorandum a été communiqué aux journaux par l'ambassadeur sans attendre l'autorisation de Washington, elle souligne Tincorrection de de cette façon d'agir, la lourdeur des procédés d'intimidation que l'Allemagne se permet visà-vis des Etats-Unis ; elle demande que l'on s'enquiëre si le comte Bernstorff a agi de sa propre initiative ou sur les instructions expresses de son gouvernement. Une campagne se dessine pour demander à l'Empereur le rappel de cet ambassadeur malencontreux. On se demande si l'Allemagne ne cherche pas, de propos délibéré, une rupture diplomatique avec les Etats-Unis, peut-être pour se libérer du contrôle — sans doute importun — que l'ambassade américaine de Berlin exerce sur le traitement des prisonniers anglais et français en Allemagne !

Et tandis que le président Wilson s^efîorce de maintenir une neutralité officielle rigoureusement correcte, s'applique à garder la sérénité de l'arbitre impartial entre les partis en présence, et refuse obstinément de se laisser arracher une déclaration qui compromettrait dans un sens ou dans l'autre le gouvernement américain*, on

1. Dans une réunion des membres de l'Eglise méthodiste, le président Wilson a, pour la première fois, parlé de la

voit se développer de plus en plus une agitation en faveur d'une attitude plus décidée, d'une intervention plus active. Ces jours derniers encore Tex-président Roosevelt, qui mène avec sa coutumière impétuosité la campagne contre les violateurs du droit, faisait dans le Metropolitan Magazine, avec une pittoresque virulence, le procès de l'attitude trop « prudente » que gardent les Etats-Unis entre les victimes et Fagresseur. Il comparait plaisamment la « neutralité » des Américains en face du traitement infligé à Tinof-

guerre, en des termes qui caractérisent de façon bien curieuse et significative sa façon de penser ;

« Nous traversons actuellement des journées de grande perplexité. Un grand nuage de troubles flotte au-dessus de la plus grande partie du monde. 11 semble que les grandes forces matérielles, aveugles, tenues longtemps en laisse, ont été lâchées.

(( Encore, sous ce nuage, peut-on voir se manifester des impulsions nées d'un idéal grandiose. Il serait impossible que les hommes supportassent ce qu'ils endurent actuellement en Europe s'ils ne voyaient ou s'ils ne croyaient voir, à travers les ténèbres sinistres de la nuit terrible, un épanouissement de lumière, là où le soleil matinal doit sugir, et s'ils ne croyaient, chacun de son côté, soutenir quelque principe éternel du droit.

« Tout autour d'eux et tout autour de nous, siège, dans une attente silencieuse, le grand tribunal qui va prononcer le jugement final sur cette lutte. C'est le grand tribunal de l'opinion mondiale et j'aperçois les grandes forces spirituelles qui guettent le dénouement pour revendiquer leurs droits.

« Il n'existe pas, à mon avis, d'homme suffisamment sagacc pour prononcer à l'heure actuelle un jugement, mais nous devons tenir nos esprits prêts à accepter la vérité, lorsque le résultat de ce conflit titanique nous le révélera. »

fensive Belgique par le puissant Empire allemand à la neutralité de cet habitant des bois qui voyant sa femme attaquée par un ours se borne à s'écrier philosophiquement : « Hardi la vieille ! Hardi Fours î » Cette conduite-là peut être prudente ; mais elle n'est certes pas d'une moralité impressionnante ! Et M. Roosevelt de stigmatiser « l'insignifiance morale de ces professionnels avocats de la paix qui n'ont pas osé élever la voix pour demander la raison du tort fait à la Belgique ». Il énonce que le rôle piteux joué dans la crise actuelle par les Etats-Unis est fait pour éveiller contre eux, dans l'opinion impartiale, (( un sentiment croissant d'antipathie, voire de mépris ». Et il conclut en exhortant les Américains à s'affranchir de ce pacifisme dégradant, à reconnaître enfin que, dans l'état de choses actuel, aucun traité n'existe qui n'a pas derrière lui une force capable de le faire respecter, et à adopter les mesures de préparation militaire qui seules peuvent donner aux Etats-Unis une force en rapport avec leur importance mondiale. Cette campagne interventionniste finira-t-elie par amener les Etats-Unis à sortir de leur neutralité? Userait imprudent, je crois, d'y compter. Assurément nul ne peut garantir que l'arrogance et la maladresse germanique ne finiront pas par obliger l'Amérique à se joindre aux Alliés. Mais

il me semble peu probable qu'ils s'y décidenl sans y être véritablement contraints par des événements qu'on ne peut guère prévoir pour l'instant. Et cela, d'abord, en raison de leur foi pacitiste et de leur anti-militarisme invétéré. On sent très bien que, pour beaucoup d'Américains, la guerre, prise en soi, est une barbarie et qu'ils éprouvent à s'immiscer dans un conflit de ce genre la même répugnance qu'un bourgeois paisible pourrait ressentir à l'idée d'intervenir dans une de ces querelles nocturnes que des apaches vident parfois, dans nos carrefours, à coups de revolvers. On voit, assurément, se dessiner dans la presse, comme nous l'avons constaté, une campagne pour dénoncer àl'opinion américaine les dangers que lui fait courir son manque de préparation à la guerre. L'initiative privée s'efforce même, en ce moment, de constituer une armée américaine de volontaires. Je me demande toutefois si cette agitation sera très efficace dans un pays où tant de gens sont persuadés que les préparatifs guerriers sont en eux-mêmes une provocation à la guerre et constituent, pour une nation, une tentation de faire la guerre, et où certains Etats se refusent encore même à oryaniser une gendarmerie, tant ils répugnent à tout ce qui ressemble de près ou de loin à une armée permanente. — Une autre raison

qui détournera les Américains d'une intervention, c'est les égards qu'ils conservent pour les Germano-américains. Sans doute ils ne sont pas enchantés de les voir, dans les circonstances présentes, subir trop docilement les suggestions qui leur viennent de la mère-patrie. Certains écrivains comme tout récemment le professeur Baldwin ont exprimé ce mécontentement de façon significative. Il n'en reste pas moins certain que, aux yeux des Américains, l'émigrant allemand est, malgré' ses défauts, au nombre des plus « désirables » qui soient. — En tout état de cause, d'ailleurs, les Germano-américains sont nombreux ; ils sont une puissance électorale. Il faut, par conséquent, les ménager, ou, dans tous les cas, éviter de les pousser à bout. Et enfin, ne nous dissimulons pas que l'admiration pour les Allemands subsiste malgré tout en Amérique. L'Américain a le respect de la force, de « l'efficiency ». Or l'Allemand est évidemment « efficace ». Et la guerre présente, avec toutes ses horreurs, n'en démontre pas moins l'extraordinaire énergie qu'il est capable de déployer et la puissance d'organisation et de discipline dont il sait faire preuve en toute occasion. — Dans ces conditions on sent très bien que les Américains gardent au fond, pour lui, une réelle estime. Ils admettent que les Allemands sont momentané-

ment sortis de leur naturel par suite de la crise de fureur impérialiste qu'ils traversent et du vertige nationaliste qui les a saisis. Mais on les tient, malgré tout, pour des gens fort capables qui, le jour où ils seront revenus à la raison, inspireront de nouveau bien vite l'estime et la commisération. Pour cette raison encore, l'Américain se décidera difficilement à une intervention contre l'Allemagne.

On le voit, en définitive, l'Américain ne se fait pas le moins du monde le complice des ambitions anglaises comme le lui reprochent si souvent les publicistes allemands. Une tentative de l'Angleterre pour s'arroger une hégémonie navale qui mettrait en péril l'indépendance des autres peuples, rencontrerait sans aucun doute son opposition décidée. Il ne se passionne pas davantage pour le rêve d'une domination du monde par les Anglo-Saxons. Ce sont là des perspectives qui n'ont pas d'attrait immédiat pour son sens pratique. Il ne demande pour l'instant qu'une chose, c'est qu'on respecte son indépendance. Et il souhaite l'avènement dans le monde d'un ordre de choses nouveau, où l'indépendance de chacun, et spécialement des faibles, soit respectée de tous et assurée par la soumission de tous aux règles d'un droit international toujours plus soigneu^

sèment élaboré et plus strictement observé. En attendant, il réprouve de toutes ses forces et trouve monstrueux que des êtres intelligents puissent s'immoler à l'idée impérialiste, se ruer en masse à la moripo?i7' l Empereur et l Empire et non pour le pays. Il constate qu'après huit mois d'une guerre conduite avec un acharnement inouï, l'iVllemagne a attiré sur elle la condamnation du monde civilisé tout entier, que les ambitions et l'esprit militariste allemands sont l'objet d'une défaveur croissante, que l'Empire est aujourd'hui une forteresse assiégée, oi^i la gêne commence en attendant la famine. Il estime que l'issue de la guerre est dès à présent certaine, que la formidable machine de guerre allemande a trouvé plus fort qu'elle. Et il donne sans ambages aux Allemands le conseil de reconnaître leur erreur et de mettre fin, avant qu'il soit trop tard, à une guerre d'orgueil et d'ambition. L'Amérique, selon toute vraisemblance, ne s'unira pas au reste du monde pour donner le coup de grâce au colosse allemand. Mais elle estime qu'il doit tomber et tombera. Et si, malgré tout, elle garde peut-être certains ménagements envers l'Allemagne, si elle appelle de ses vœux une « conversion » de TAllemagne au démocratisme et ne regarde pas comme entièrement chimérique l'espoir de la voir se déprendre

— sodé la superstition monarchique et des rêves impérialistes, elle souhaite d'abord que le militarisme allemand soit brisé, et qu'ainsi se dissipe le cauchemar qui pèse depuis des années sur la vie européenne \

Paris, le 30 avril 1915.

1. Au moment où s'achève l'impression de cette esquisse nous parvient la nouvelle du torpillage de la Lusitania. Il est évidemment de plus en plus difficile de savoir si, comme nous le disions, larrogance et la maladresse germaniques ne finiront pas par contraindre les Américains à se joindre aux Alliés.

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