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Troisième lettre du Président honoraire de l'Université de Harvard, Charles-W. Eliot, au New-York Times*.
POURQUOI l'aMÉRIQUE EST CONTRE l'alLEMAGNE
Les multiples brochures que les écrivains allemands répandent en ce moment aux Etats-Unis, les nombreuses lettres au sujet de la guerre que les Américains reçoivent journellement d'amis allemands et de compatriotes d'origine allemande, nous prouvent que l'opinion publique américaine a quelque poids, ou du moins quelque intérêt pour le gouvernement et pour le peuple de l'Empire, mais que les raisons qui font pencher les sympathies américaines en faveur des Alliés ne sont pas connues en Allemagne et ne sont pas toujours comprises par les nombreux immigrés de ce pays fixés aux Etats- Unis.
Ce serait commettre une erreur grave que de s'imaginer qu'il y a en Amérique un sentiment quelconque d'hostilité ou de jalousie à l'égard de l'Allemagne, ou qu'on y manque à reconnaître les immenses obligations que le reste du monde a contractées envers cette grande nation, bien que d'ailleurs on y sente en ce moment qu'elle a été égarée par ses chefs et qu'elle doit aujourd'hui subir les conséquences, qui remontent assez haut dans le passé, de fautes politiques, d'erreurs de pensée et d'action.
11 n'est pas superflu de préciser les principaux points de contact entre l'opinion américaine et l'opinion allemande. Ils sont importants :
* Nous donnons^la traduction de M. Gh. Borgeaud dans le Joiirnat de Genèiie.
1. L'unité de l'Allemagne, œuvre de Bismarck et de ses collaborateurs, s'est recommandée d'elle-même aux suffrages des Américains, citoyens d'un Etat fédératif solidement constitué par l'union de beaucoup d'autres, formé de peuples d'origine et de nature parfois très différentes. Sans approuver les méthodes et les moyens de Bismarck, la plupart des Américains ont applaudi au succès de son œuvre d'unification nationale.
2. Les Américains ont admiré sans réserve l'essor de l'industrie et du commerce de l'Allemagne au cours des quarante dernières années, le considérant comme le fruit d'un esprit d'entreprise supérieurement dirigé.
3. La pensée américaine est profondément reconnaissante à la nation allemande pour l'œuvre magnifique qu'elle a accomplie depuis un siècle, dans le domaine de la science, des lettres et de l'instruction publique. A cet égard, tout sentiment de jalousie lui est absolument étranger et il lui paraîtrait inouï, intolérable, qu'aucune puissance, aucune influence extérieure entreprît jamais d'arrêter ou de ralentir les progrès de l'Allemagne dans ce domaine.
4. Tous les Américains qui ont quelque expérience des fonctions administratives reconnaissent que l'administration allemande — en temps de paix comme en temps de guerre — est la mieux ordonnée qui soit au monde. Les résultats qu'elle obtient leur paraissent commander le respect et l'admiration, à la seule réserve des cas où ils ne sont poursuivis qu'au prix d'une restriction ou d'une suppression inadmissible de la liberté individuelle.
5. La sympathie des Américains est acquise au sentiment national unanime, s'affirmant en faveur d'une guerre qu'un peuple croit essentielle à la grandeur comme à la sécurité de la patrie, et pour laquelle il est prêt à des sacrifices de vies et de biens, terribles dans le présent, irréparables dans l'avenir. Et les Américains reconnaissent que le peuple allemand est inspiré à cette heure par un tel sentiment irrésistible.
Gomment se fait-il que, malgré tant de points de contact, tant de sentiments communs la portant à sympathiser avec le pei^ple allemand, dans les bons et dans les mauvais jours, ians la paix ou dans la guerre, tout le
poids de Topinioii américaine se soit jeté dans la guerre actuelle du côté des Alliés?
Il est clair que les raisons doivent en être cherchées dans l'histoire politique et sociale du peuple américain et dans les principes de son gouvernement d'aujourd'hui. Ces raisons sont un héritage du passé, pénétrant toute la mentalité et toute l'activité politique de la nation américaine. Elles conduisent nécessairement les Américains à s'opposer avec force, et sans compromission, à certaines pratiques gouvernementales allemandes de grande conséquence, qui sont l'aboutissement de théories prussiennes qui ont prévalu en Allemagne, au cours du dernier siècle. Enumérer ces pratiques gouvernementales allemandes, qui heurtent de front toutes nos idées, tous nos principes politiques, servira, je l'espère, à faire comprendre un peu mieux au dehors les véritables motifs de l'opinion américaine.
a) Nous ne pouvons admettre que de graves décisions, engageant la politique étrangère d'une nation, lui soient imposées par un pouvoir exécutif permanent. Tsar, Kaiser ou Roi, sur l'avis secret de diplomates de carrière qui se considèrent comme représentant personnellement leurs souverains respeciifs. Le peuple des Etats-Unis n'a pas d'exécutif permanent et la diplomatie n'est pas chez lui une carrière professionnelle. Dans la conduite des atîaires nationales, il se défie par-dessus tout du secret et ilest accoutumé à exiger et à obtenir de son gouvernement la publicité la plus complète possible.
6) 11 ne peut admettre que le pouvoir de décréter la mobilisation ou de déclarer la guerre, sans la consultation préalable et sans la coopération effective d'une assemblée nationale, soit placé entre les mains d'un chef d'Etat, quel qu'il soit. Le fait que la mobilisation allemande a été ordonnée trois jours avant la réunion du Keichstag, bouleverse toutes les idées américaines touchant les droits de la nation et les limites qu'ils imposent à l'autorité executive.
c) Le secret qui entoure les relations diplomatiques, les accords internationaux et les traités d'alliance, tel qu'il est ordinairement compris en Europe, est, aux jeux de la plupart des Américains, non seulement inopportun, mais dangereux et injustifiable. La Constitution des Etats-Unis
exige, pour tout traité négocié par le président et son ministère, la discussion publique et la ratification du Sénat.
d) A tQut Américain qui pense et qui juge, la conception politique qui fait de la force des armées le fondement de la véritable grandeur d'une nation apparaît comme erronée et si elle domine longtemps, comme dégradante pour un peuple chrétien. 11 est convaincu que les Etats- Unis peuvent prétendre au titre de grande nation, mais que leur grandeur est due à des forces intellectuelles et morales, exerçant leur action par des moyens matériels correspondants et manifestées par le niveau de l'instruction, de la santé publique, de l'ordre public, le développement de l'agriculture, de l'industrie et du commerce et la prospérité générale qui en résulte. Jamais dans leur histoire, ils n'ont organisé de forces militaires qu'on puisse qualifier d'armée permanente ou demandée à la conscription, et, jusqu'à une date qui ne remonte pas à plus de vingt ans, leur marine de guerre est restée minuscule en regard de l'étendue de leurs côtes. Aucune expérience de cette histoire ne saurait engager le peuple américain à envisager la force militaire comme une condition de réelle grandeur nationale.
e) Nous ne pouvong admettre l'extension d'un territoire national par la force, contrairement aux vœux des populations en cause. Cette objection est une conséquence nécessaire de nos institutions démocratiques. Le peuple des Etats-Unis s'est montré fidèle à ce principe de la démocratie dans des circonstances où il était particulièrement difficile à son gouvernement d'y satisfaire, par exemple lorsqu'il a évacué la belle île de Cuba, occupée par les troupes américaines pendant la courte guei're de 1898 contre l'Espagne, et lorsqu'il s'est refusé à une intervention armée au Mexique pour la protection des intérêts de capitalistes américains, au moment où ce pays voisin était troublé par une guerre intestine.
Cette objection porte sur des actes anciens du gouvernement allemand, tels que l'annexion du Schleswig- ITolstein et de l'Alsace-Lorraine, aussi bien que sur sa manière de procéder dans la guerre actuelle en Belgique.^
f) L'opinion américaine proteste, avec la dernière énergie, contre la violation des traités internationaux, sous prétexte de nécessités militaires ou pour toute autre
raison, quelle quelle soit. Elle est fermement persuadée que le progrès de la civilisation dépendra à l'avenir du respect universel de la sainteté des contrats, ou pactes solennels entre les nations, et du développement par commun accord du droit international. Les traités de neutralisation et darbitrage, les conférences de la Haye et quelques-unes des tentatives sérieuses de médiation, malgré leurs imperfections et leur insuffisance, malgré les violations brutales qu'il a fallu enregistrer en trop doccasions. sont le témoignage éclatant d'une tendance irrésistible du monde civilisé à prévenir les guerres entre nations par le moyen d'accords délibérés et conclus en temps de paix. Les Etats-Unis en ont proposé et accepté un plus grand nombre quaucune autre puissance ; ils s'y sont conformés et en ont bénéficié. C'est par le moyen d'un accord de ce genre, fait il y a près d'im siècle, que le Canada et les Etats-Unis ont évité le poids de fortifications et d'armements réciproques. Ceci bien qu'ils aient éprouvé de graves dissentiments et de véritables chocs d'intérêts, sur une frontière de 3.000 milles anglais, dénuée de barrières naturelles sur presque toute sa longueur.
Nourrissant l'espérance de voir un jour la paix de l'Europe et les droits de ses peuples assurés par la conclusion de traités solennels, qui devraient comprendre l'établissement d'une cour suprême de droit international, efficacement appuyée par une force internationale, les Américains voient dans l'attitude du gouvernement allemand à l'égard du traité de neutralisation de la Belgique, considéré par lui comme un chiffon de papier qui pouvait être déchiré sous l'empire de considérations stratégiques, le témoignage de l'adoption par l'Empire d'une politique rétrograde, du caractère le plus alarmant. Ce seul acte de l'Allemagne, — la violation de la neutralité belge, — eut déterminé à lui seul l'opinion américaine en faveur des Alliés. La raison supérieure en est que toutes les espérances que l'Amérique place dans la paix et l'ordre du monde civilisé sont basées sur l'inviolabilité des traités.
çj) Notre opinion publique s'est de plus profondément émue de la façon dont la guerre est conduite du côté allemand. Aux yeux du peuple américain, rien ne peut justifier ni le fait de lancer des bombes, sans but spécial, sur des villes peuplées de non combattants, ni le fait de brûler
ou de faire sauter des quartiers de villes non fortifiées, ni la destruction de monuments précieux et de trésors de lart, ni la dispersion de mines Ilot tantes dans la mer du Nord, ni l'exaction de rançons extorquées aux cités menacées de destruction, ni l'arrestation de citoyens qui ne portent pas les armes, pour être gardés comme otages répondant de la conduite pacifique de populations entières et frappés d'exécution sommaire en cas de désordre. Tous ces procédés paraissent aux Américains faits de guerre évitables, inopportuns et injustifiables, dont résultent fatalement des sentiments de haine et de mépris pour la nation qui en est responsable et qui rendront par suite plus difficile aux générations futures le maintien de la paix et de l'ordre en Europe. Ils ne peuvent s'empêcher de songer aux pertes dont la civilisation serait menacée, s'il arrivait que les Russes vinssent apporter en occident le genre de guerre que les Allemands ont inaugurée en Belgique et en France. Ils s'attendaient à ce qu'en ce siècle les hostilités ne fussent dirigées que contre des combattants en armes, leurs sources d'approvisionnements et leurs centres de protection.
Cette manière de voir du peuple américain est indubitablement le produit des idées que les colons de la Nouvelle- Angleterre ont apportées avec eux dans les solitudes du nouveau monde, au xvii*^ siècle, des longs débats qui ont précédé l'adoption de la Constitution féiérale, au xvm'' siècle, et des expériences particulières qu'ont faites, durant les cent vingt-cinq années qui viennent de s'écouler, les libres républiques dont l'union a constitué les Etats-Unis d'Amérique.
Les expériences et la situation de l'Allemagne moderne sont absolument difterentes. Durant des siècles, l'AUemage a été divisée en groupes d'Etats rivaux, a dû faire face à des voisins ambitieux et belliqueux et a souvent pâti de leurs attaques. De la guerre est sortie' la puissance prussienne et en dernier lieu l'unité allemande. L'habitude de faire de la force des armes le fondement de la grandeur nationale s'est imposée de la sorte à l'intelligence comme au patriotisme de l'Allemagne. Mais cette habitude paraît aux Américains à la fois malsaine et dangereuse. Les guerres et les menaces de guerre qui ont ébranlé l'Europe, depuis 1870-71, et le cataclysme actuel
leur paraissent établir suffisamment que ce nest pas la préparation à la guerre, à quelque degré qu'elle soit poussée chez les nations européennes, qui peut maintenir la paix du continent ou même seulement diminuer la fréquence du fléau destructeur. Ils estiment aussi que cet état de préparation à la guerre, que l'Empire allemand peut entretenir mieux qu'aucun de ses voisins, ne saurait lui conserver le bienfait de la paix, ni le protéger contre l'invasion étrangère, même si cet état de meilleure préparation lui assure dans le détail de l'armement la supériorité de perfectionnements tenus secrets. Toutes les nations qui l'entourent sont capables de développer chez elles un esprit doffensive puissant et efficace ; et tous les pays de l'Europe, à l'exception de l'Angleterre et de la Russie, ont les moyens de mobiliser et de mettre en ligne à bref délai de grands corps de troupes. En d'autres termes, tous les Etats européens sont capables de faire preuve d'un patriotisme ardent et tous possèdent le réseau de voies ferrées, de routes, de télégraphes, de téléphones et d'autres moyens de communication qui rendent possible une mobilisation rapide.
Dans les conditions où se trouvent à l'heure qu'il est les grandes puissances de l'Europe, aucun degré de perfectionnement de la machine militaire, aucune application, si constante fut-elle, à l'étude stratégique des plans de campagne contre le voisin ne saurait donner à l'Allemagne une sécurité véritable. Dans l'état actuel de perfectionnement des moyens de destruction et de la fortification rapide, l'assaillant, dans une bataille sur terre ferme, ne bénéficie plus, dans les mêmes conditions qu'autrefois, de l'avantage marqué de l'offensive. 11 y a modification à cet égard des conditions de la lutte en faveur de son adversaire Les batailles ne sont plus décisives et il faut, pour que la guerre le devienne, que chaque parti soit décidé à la soutenir jusqu'à l'écrasement complet du parti adverse, — un effort gigantesque qui entraîne des pertes incalculables et des misères sans fin. Les Américains se souviennent toujours de leurs quatre années de guerre civile qui. bien que résolument conduite de part et d'autre, ne cessa que lorsque les ressources des Etats du Sud, en hommes et en matériel, furent épuisées. Dans cette terrible crise, le capital entier de ces Etats fut englouti.
Maintenant que l'attaque brusquée sur Paris a échoué, que le temps nécessaire a été donné aux forces lentes à mouvoir de la Russie et de l'Angleterre, et que ces deux nations, résolues et tenaces, ont décidé de consacrer toutes leurs forces morales et matérielles à la lutte en commun avec la France contre l'Allemagne, l'issue de la lutte, quelle que soit sa durée, ne paraît pas douteuse. Ce sera la défaite de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie dans leur présente et commune entreprise et l'abandon nécessaire, dans les deux pays, du principe qui fait dépendre leur salut du militarisme et du maintien dun pouvoir exécutif absolu, disposant du droit et des moyens de faire une guerre brusquée.
Un tel pouvoir ne doit appartenir à aucun être humain. L'alternative est, cela va sans dire, un gouvernement vraiment constitutionnel, où la puissance militaire est subordonnée au pouvoir civil.
Le peuple américain ne peut voir sans une profonde afïliction le sacrifice stérile de vies, de propriété et de lîonheur humain que les peuples allemands font à un idéal irréalisable de puissance nationale. Le sacrifice que l'Allemagne impose aux Alliés est considérable, terrible, mais il y a des raisons d'espérer qu'il ne sera pas stérile, parce que de grands bienfaits peuvent en résulter pour la liberté et pour la paix de l'Europe.
De ce côté de lAtlantique, tous ceux qui ont l'expérience de la lecture des journaux savent parfaitement que les neuf-dixièmes des informations qui leur parviennent, au sujet de la guerre, sont de source anglaise ou française, et ceci les rend attentifs à ne pas émettre de jugement, sur des points de détail, jusqu'au moment où les événements et les faits racontent eux-mêmes leur histoire. Ils n'ont pas la prétention de savoir de quel côté la victoire incline, en une bataille prolongée sur un front étendu, jusqu'à ce que le changement constaté des positions respectives des combattants fasse voir quels ont été les succès et les revers. L'Angleterre et la France sont avantagées, en ce qui concerne la formation de notre opinion publique, parce que leurs gouvernements nous envoient des communiqués officiels plus fréquents et plus précis que ne le fait le gouvernement allemand. Le secret avec lequel les opérations sont conduites de part et d'autre est, il faut le
— redire, nouveau et difficile à accepter pour le public américain, comme d'ailleurs pour le public anglais.
Les brochures des publicistes et des universitaires allemands qui nous parviennent, et les diverses publications analogues qui ont vu le jour ici même, paraissent indiquer que le public allemand est toujours tenu dans l'ignorance des réels antécédents de la guerre et de même de beaucoup des événements et des aspects de la lutte épouvantable qui se poursuit. Ces écrits nous paraissent contenir une quantité d'informations erronées touchant l'attitude de l'Autriche-Hongrie à l'égard de la Serbie, les négociations diplomatiques et la correspondance échangée entre les souverains à la veille des déclarations de guerre, de même que sur l'état d'esprit des populations de Belgique et d'Angleterre. Les Américains, qui croient au bon sens et aux bons sentiments des masses, sont portés à penser que, lorsqu'une calamité terrible s'abat sur une nation, celle-ci n'a pas pu être évitée à temps, sans quoi elle l'eût évitée. Dans le cas particulier, ils se demandent si l'Empereur, la chancellerie et l'état-major allemands n'ont pas eux-mêmes été mal informés, sur quelque, point important, et n'ont pas commis de graves erreurs de calcul qu'ils ont résolu de celer, le plus longtemps possible, au pajs qu'ils ne mettent pas dans leur conlidence.
Les sympathies américaines vont au peuple allemand dans ses souffrances et dans ses deuils, mais non pas à ceux qui le gouvernent, ni à la caste militaire, ni aux professeurs et aux lettrés qui ont enseigné, depuis plus d'une génération, que la force crée le droit. Cette courte phrase résume l'erreur fondamentale qui, depuis cinquante ans, a empoisonné les sources de la pensée allemande et de la politique allemande.
La crainte du Moscovite ne paraît pas aux Américains une explication suffisante à la conduite actuelle de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, si ce n'est pour autant qu'un état de panique irraisonnée peut être allégué à titre d'exph'cation.
Contre une agression possible, bien que peu probable, de la Russie, une solide alliance défensive des puissances d'occident serait une protection plus désirable que l'hégémonie de l'Allemagne. On pourrait également et aisément
concevoir de nouveaux « États tampons » : la Pologne reconstituée et une Confédération balkanique. Quant à la « revanche » française, c'est l'inévitable et légitime conséquence de la façon dont la France à été traitée par l'Allemagne en 1870-71. Le grand succès commercial de l'Allemagne au cours des trente dernières années fait qu'il est difficile aux Américains de comprendre l'indignation des Allemands contre les Anglais à raison de l'opposition que l'Angleterre peut y avoir organisée en vain. Aucun degré d'exclusivisme commercial à la charge de l'insulaire Angleterre ne saurait justifier de la part de l'Allemagne une prétention à se saisir du pouvoir suprême en Europe, et ensuite, peut-être, dans le monde.
Il faut dire enfin que les Américains regarderaient comme fatal et contraire à toutes leurs espérances que le résultat de la guerre fût la destruction ou la ruine de la nation allemande. Au contraire, ils estiment que l'Allemagne sera plus libre, plus heureuse et plus grande que jamais lorsque, délivrée des monstrueuses pratiques de la politique bismarrkienne et d'une conception surannée des fonctions du chef de l'État, elle aura joui de vingt années de véritable paix.
28 Septembre 1914.
Lettre de J. Mark Baldwin à Hugo Kirchbach, secrétaire de la Ligue universitaire allemande de New-York (publiée par
le Temps).
« Vous me demandez qu'en qualité d'ancien étudiant à certaines universités allemandes je me joigne à la Ligue universitaire allemande de Nevv'-York pour l'aider « à répandre la vérité d'accord avec le but poursuivi par l'Allemagne ». Vous faites appel pour cela à ma camaraderie avec^de nombreux étudiants allemands pendant une longue carrière académique.
D'après moi, la vérité est que les négociations diplomatiques avant la guerre indiquent, de la part de l'Allemagne, une honteuse malhonnêteté, du cynisme et du chantage. Le défi de la guerre finalement déchaînée par
l'Allemagne ne pouvait pas ne pas être accepté par tout peuple honnête se respectant. La France et la Russie se trouvaient toutes deux devant le devoir et la nécessité de se battre. L'Angleterre n'avait qu'un seul devoir: un devoir envers la Belgique et la civilisation.
L'honneur n'en est que plus grand pour elle, car elle a accepté ce devoir sans être contrainte.
L'Allemagne a conduit la guerre en bandit, en pirate national, en mettant à profit, dans toutes les circonstances, l'esprit chevaleresque et l'honneur de ses adversaires. Ses méthodes ont été celles d'un vandalisme olficiel. Elle s'est placée en dehors de toute sympathie possible de la part de ceux dont la culture n'est pas celle des primitifs sauvages. L'appel aux professeurs américains et aux étudiants est en soi-même un affront ; car ces étudiants et ces professeurs sont ceux qui savent entretenir le feu de l'enseignement moral, qui cherchent à maintenir l'intégrité de l'idéal humain, de l'idéal chrétien. Ce sont eux qui sont responsables de l'opinion publique et qui forment la jeunesse. Leur réponse est : Honte à vous et à votre maison ! Oue les professeurs allemands de morale et de vraie science puissent « justifier » les méthodes guerrières allemandes et les buts poursuivis, cela est un coup dont tout le corps de l'université américaine ne se remettra jamais. A ses yeux la débâcle morale de l'Allemagne semble être proche.
Les buts et les procédés d'un groupe d'Allemands aux Etats-Unis commencent à devenir suspects à tous les Américains. Nos études en Allemagne ne nous ont pas rendus moins patriotes comme Américains ou partisans de l'idéal anglo-saxon. Nous n'avons pas été « made in Germany ». Nous commençons à demander que la catégorie des étudiants, des journalistes ou des politiciens « made in Germany » soient répudiés et que ceux qui exploitent cette catégorie en prenant pour base les États- Unis pour se livrer à une propagande non neutre et antipatriotique reçoivent leurs passeports, des passeports allemands et non de faux passeports américains. Conduite par l'ambassadeur allemand dont l'activité, dès le début, aurait justifié le rappel, menée par des journaux, des circulaires et des harangues publiques, il n'est pas étonnant que la campagne ait atteint le niveau où l'on trouve les
bombes, lincendie, le complot politique. Ces Allemands sont traîtres à leur pays dadoption. Nous leur avons montré une tolérance égale à, leur mépris pour nous. Les Allemands qui vivent aux Étals-Unis doivent faire en sorte que l'appellation « Germano-Américains » ne soit pas synonyme des termes « intrigue et déloyauté ». Il est certain que de nombreux Américains considèrent les Allemands avec méfiance, même les naturalisés se trouvant aux ii.tats-Unis dont le patriotisme n'a pas donné de preuves adéquates. Le premier devoir de votre organisation universitaire serait d'exposer la trahison allemande à l'égard des lois des États-Unis.
Vous enlèveriez ainsi aux Germano-Américains l'opprobre qui, dans l'avenir, peut peser sur eux. »
Extraits de l'article publiés par le Président Théodore Roosevelt dans le numéro d'avril du Metropolitan Magazine sous le titre : « Le besoin d'être prêt » et avec le soustitre : « Le seul ami d'oncle Sam est l'oncle Sam : et c'est pourquoi il doit être capable de se défendre lui-même (Traduction du Petit Parisien).
« Nous devrions comprendre clairement l'insignifiance morale de ces professionnels avocats de la paix qui n'ont pas osé élever emphatiquement la voix pour demander raison du tort fait à la Belgique. Les i^tats-Unis ont failli outrageusement à leur devoir envers la Belgique. Nous avions solennellement donné notre assentiment au congrès international qui garantissait implicitement la Belgique contre le type môme du désastre qu'elle a d'abord supporté et contre les hideux méfaits qui ont suivi cet initial désastre : mais, avec une timide compréhension du devoir qui a apporté le déshonneur sur ce pays, le gouvernement n'a pas cru devoir murmurer un seul mot en faveur des engagements violés et dont le pays pourtant avait pris d'avance sa responsabilité. Par la faute de leur gouvernement, les États-Unis ont été sans foi à leur parole, ils ont failli à leur devoir et perdu toute chance de gagner un ascendant moral qui aurait pu avoir la plus
puissante influence pour les meilleurs intérêts de l'humanité. Quand cette nation, la plus puissante des nations neutres qui ont signé les conventions de la Haye, n'a pas protesté contre leur violation, toute opportunité est désormais perdue pour elle de prendre une position effective pour la paix et contre les injustes violences internationales. Les traités sont presque sans valeur quand ils ne sont pas observés ; car un traité est seulement une promesse : et il vaut beaucoup mieux ne jamais faire de promesse que den faire légèrement et se dispenser avec autant de légèreté de les tenir... »
« ... 11 est clairement de notre devoir de soutenir nos propres intérêts. Mais il y a quelque chose d'essentiellement ignoble à manquer de soutenir de façon courageuse et virile les droits de ceux qui ont été cruellement lésés; à manquer au devoir auquel nous étions tenus, en faveur de l'humanité ; puis à faire une volte-face rapide et produire notre première protestation, dans l'intérêt de nos propres dollars et contre la nation qui avait, elle, pleinement rempli son devoir envers la Belgique et en supportait à ce moment les conséquences.
11 n'y a rien d'héroïque en aucun cas dans la position dun neutre. Et crier pour la paix, quand le crieur est en sûreté et quand il n'ose pas dire un seul mot sur la question de droit, est certainement pour faire naître une désagréable émotion parmi ceux qui, de tout leur cœur, croient qu'ils combattent pour le droit et qui accomplissent le plus grand sacrifice que peut accomplir l'humanité pour la cause qu'ils défendent.
Être « neutre » quand l'inoffensive Belgique souffre les plus atroces injures de la part du puissant empire allemand, rappelle d'une façon déplaisante la neutralité de ce sauvage habitant des bois qui, voyant sa femme attaquée par un ours, remarque philosophiquement : « Vas-y, la vieille ! Vas-y, l'ours ! » Ce type de neutralité est quelquefois prudent. Jamais il n'impressionne par sa moralité... »