Journal de Genève, 26 mars
tique. Les violences commises par les Autrichiens en Serbie, les violences commises par les Allemands en Belgique, en Pologne et dans nos départements français envahis, ne sont pas les seules violences commises auxquelles Benoît XV fait allusion sans doute: il y a eu des violences commises par les Russes en Galicie, le Journal de Genève (pour citer un organe neutre) en a fait connaître plus d'un épisode. De là, la portée générale de la réprobation prononcée par Benoît XV, et qui est pour nous éclairer tous sur l'universalité des violences où la guerre entraîne les combattants et l'invasion les envahisseurs... Toutefois l'entraînement des individus ne compromet pas l'honneur et la responsabilité de la nation belligérante, sinon dans le cas où la violence est par elle élevée à la hauteur d'un principe, et si les faits démontrent que la violence est un système. Or qui pourrait douter aujourd'hui que ce système ait été adopté par les Allemands, sur terre et sur mer, et en Belgique dès le premier jour de guerre? Le gouvernement belge a réuni en une brochure à couverture rouge, rouge de sang, les Rapports sur la violation du droit des gens en Belgique (Berger-Levrault, 1915), où l'accumulation et l'excès des violences exécutées par ordre dépassent tout ce que l'on imagine. M. Van den Heuvel, aujourd'hui minisire de Belgique auprès du Vatican, a écrit la préface de ce recueil, préface dont je ne veux détacher, pour le moment, que les premières lignes :
Voici un livre d'horreurs. On y trouvera exposés, avec la
froide sérénité d'un procès-verbal judiciaire, les plus abominables méfaits. C'est le relevé méthodique, dans sa poignante réalité, des crimes commis par les troupes allemandes à la suite de la résistance chevaleresque et héroïque du peuple belge. Nul ne le parcourra sans frémir d'épouvante... Ce qui frappe profondément dans ces abominations, c'est qu'elles ne sont point des actes isolés, commis dans la fièvre du combat, ou l'œuvre exceptionnelle de misérables dépourvus de tout sentiment humain. Les atrocités se sont répétées, laissant une traînée de sang à travers toutes les provinces. Elles ont un caractère uniforme. Elles sont les manifestations voulues d'un système aussi contraire à la voix de la conscience qu'aux dispositions du droit des gens.
C'est ici que la conscience de certains neutres semblera avoir été lente à s'émouvoir. Les Américains ont l'honneur d'avoir été les premiers à élever la voix et à dire la répulsion que provoquait, dans des consciences qui ne se soucient que du droit eiâufairplay et de l'humaine pitié, le spectacle de l'invasion de la Belgique : la consultation du président honoraire de l'université de Harvard, M. Charles W. Eliot, restera une des plus belles pages de l'histoire morale de la présente guerre, parce qu'elle est le verdict spontané et réfléchi d'un témoin que le systématique immoralisme de l'Allemagne arrive à remplir de désaffection et de dégoût (1). Des neutres, même des neutres catholiques, pourraient objecter que le cardinal Mercier n'est pas impartial, étant le pasteur d'un troupeau qui a été décimé. Ils pourraient récuser M. Roosevelt, pour d'autres raisons.
1. Ce manifeste, daté du 28 septembre, a été publié par le New York Times du 2 octobre. On en trouvera une traduction française dans le Journal de Genève du 12 novembre.
M. Eliot, au contraire, est un « inlellecluel » de sang-froid, prédisposé, en tant qu'universitaire, à être porté vers l'Allemagne: il nous a dit la révolte de sa conscience d'homme. Cette révolte vaudrait la peine d'être méditée par tous les neutres, à quelque « dénomination » ou à quelque drapeau qu'ils appartiennent, par tous les neutres auxquels il semble encore si pénible de prendre parti.
Troisièmement, les « fins » de la guerre. Le théologien qui nous écrit attribue à tous les belligérants la poursuite de desseins contraires à la justice : nous permettra- t-il de distinguer entre belligérants et belligérants? Dans le Correspondant du 10 février, nous marquions que la raison déterminante que l'Allemagne a eue de déclarer la guerre se ramenait à ce que les théologiens appellent la libido dominandi, vieux vocable qui traduit assez bien le Deidschland iiber ailes de la chanson allemande. Mettre la volonté de dominer au-dessus de tout, au-dessus du droit, au-dessus de la foi jurée, au-dessus de la pitié, voilà bien la libido dominandi. Encore n'est-ce point là Tunique passion en cause, car la domination est pour l'Allemagne, en dernière analyse, une affaire commerciale (1), Karl Liebknecht l'avouait naguère à M. Ibanez de Ibero : « Cette guerre, disait-il au publiciste espagnol, est avant tout une guerre impérialiste, provoquée solidairement par le parti
1. Ce jugement est puissamment confirmé par l'étude d'un économiste neutre, M. Maurice Millioud, publiée dans la Bibliothèque universelle (avril 1915) et intitulée L'Allemagne, la conquête économique et la guerre. Cette étude a été résumée dans le Journal de Genève du l" mai.
militariste allemand et autrichien, dans le but de parvenir à la domination capitaliste du marché mondial et à la domination politique de vastes contrées oii pourrait s'installer le capital industriel. » On nous fera l'honneur de croire que la guerre n'a pas été, pour nous Français, une spéculation commerciale... Nous défendons ici, en première ligne, les droits des plus faibles. D'autres revendications peuvent former faisceau autour de celle fin supérieure: nous avons la conviction que ces revendications ne sont pas moins honorables et que, en particulier, notre notion française de la revanche est une forme de la justice, cette revanche ayant pour fin de nous faire restituer des provinces qu'on nous a enlevées par la force et auxquelles nos cœurs n'ont jamais consenti à renoncer. L'irrédentisme n'est pas un péché.
Les raisons que noire théologien a d'être neutre sont des raisons rétrospectives, pour autant que ces raisons ont trait aux origines, aux méthodes, aux fins de la guerre présente : il s'y joint d'autres raisons, moins clairement indiquées par lui, mais qui se devinent et qui reviennent à voir l'avenir si plein de nouveaux périls, qu'on ne peut qu'en détester davantage l'heure tragique dont ils seront la suite. C'est pour ce qu'il augure que notre neutre veut rester neutre.
Il redoute, pensons-nous, une prépotence russe, qu'il imagine devoir exercer une action implacablement hostile au catholicisme romain. — Il
redoute peut-être moins la victoire de l'Angleterre, parce que l'impérialisme britannique n'a pas de couleur sectaire : l'envoi par l'Angleterre d'un ambassadeur auprès du Vatican pour le temps de la guerre, la présence permanente à Rome d'un cardinal anglais très considéré et très liant (le cardinal Gasquet), le rôle très loyaliste et très habile du cardinal Bourne à Londres, la correction et la gentilhommerie du gouvernement anglais, tout cela contribue à dissiper bien des préventions d'antan contre « la perfide Albion ». — Mais, d'autre part, notre neutre catholique doit considérer avec regret l'abolition prochaine du régime turc à Constantinople et en Orient, car tout catholique ayant pratiqué l'Orient est turcophile (1). — L'éventualité de plus en plus à prévoir de la défaite et sans doute de la mutilation de l'Autriche-Hongrie ne peut être, par lui, con-
1. Voir, dans la Bataille à Scutari d'Albanie (1913) de J. et J. Tharaud, p. 119 et suiv., la lettre si révélatrice de cet état d'esprit d'un Frère des écoles chrétiennes de Constantinople : « Vous me trouvez turcophile, comment ne le seraisje pas ? Voilà vingt-trois ans que je vis au milieu des Turcs, que j'apprends à connaître l'àme de ce peuple, ses qualités de cœur, sa large tolérance, sa foi profonde en Dieu, son respect de l'autorité, sa vaillance, son patriotisme... Les mensonges d'une presse vénale ou mal informée n'y changeront rien... Les nombreux religieux établis en Turquie, Jésuites, Lazaristes, Capucins, Franciscains, déplorent cette campagne antilurque de nos feuilles catholiques et y voient dans l'avenir un obstacle au progrès de notre religion dans ces contrées. Où pénètre le slavisme, la guerre au catholicisme. Les Bulgares sont un peuple athée, les Grecs n'ont de religion que la surface. Quant aux Serbes, ils prohibent notre culte chez eux... » — Ce dernier trait n'est plus vrai.
sidérée qu'avec peine, parce que la monarchie dualiste est la dernière « couronne » d'ancien régime qui subsiste, conservant presque intactes ses institutions ecclésiastiques et aristocratiques, et pénétrée d'un dévouement au Saint-Siège que les insolences du Joséphisme jadis n'annoncèrent pas. — La puissance de l'Allemagne n'a pas pu ne pas inspirer à notre neutre catholique un sentiment complexe de confiance et d'intimidation : par le prestige, intact jusqu'au mois de septembre dernier, de sa force militaire; par le don de voir grand, d'organiser toutes ses ressources, de coordonner toutes ses entreprises (même son catholicisme allemand) à un intérêt souverain et égoïste, qui est celui de l'Allemagne; par une prodigieuse persuasion d'être la race supérieure, prédestinée à conduire le monde, l'Allemagne en a imposé à beaucoup. Elle voulait qu'on crût qu'elle assurait l'ordre en Europe, elle l'a longtemps fait croire, et l'on sait de reste aujourd'hui que d'elle seule, en effet, dépendait la paix des nations. Le piétisme de Guillaume II donnait une couleur mystique à cette toute-puissance : un des derniers gestes de ce piétisme de parade fut, à la veille de la guerre, de commander un labarum sur le modèle présumé de celui de Constantin et de l'offrir au pape Pie X, car Guillaume II qui dit : « Mon ami Luther », cherchait les occasions de marquer au Pape une déférence, très calculée, toujours voyante. II y a des intégristes espagnols qui ont l'illusion de croire que Guillaume II vainqueur, à l'issue de la guerre, se fera catholique. En Italie, YUnità cat^ tolica de Florence reproduit sans sourciller un©
information de // mulo (P*^ janvier), assurant que le bombardement de la cathédrale de Reims est « un colpo dei frammassoni ». Et du coup le Kaiser est innocenté ! On comprend que de tels neutres ne se résignent pas à la pensée de la défaite de l'Allemagne et de son empereur.
Si cependant la Providence passe outre à ces appréhensions, à ces regrets, à ces attentes? Il faut relire l'inoubliable exorde de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, et laisser « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires » faire la loi aux rois et leur donner, s'il lui plaît, de terribles leçons. Le théologien qui nous a écrit ne saurait, pas plus que nous, s'abstraire de cette vue de foi. A raisonner plus lierre à terre, il devra convenir que des fautes oiit été commises qui sont irréparables et dont leurs auteurs, l'Autriche-Hongrie, l'Allemagne, la Turquie, doivent porter tout le poids. Les puissances qui ont provoqué la guerre et rompu la paix fragile de l'Europe ne pourront pas se plaindre si la liquidation Sb fait à leur préjudice : elles nous doivent des dommages et des garanties, qu'il est de stricte justice que nous exigions après avoir subi et repoussé leur agression injuste. Et comment les neutres pourraient-ils se désintéresser de certaines de ces réparations ?
M. Van den Heuvel l'a exprimé en termes d'une énergie qui n'a d'égale que leur bien fondé, dans sa préface aux Rapports sur la violation du droit des gens en Belgique : la protestation platonique ne suffît pas, il faudra préciser le droit des gens, il faudra lui donner des sanctions :
Au jour le plus prochain possible, une triple sentence devra être prononcée contre les auteurs des maux et des outrages qui ont été commis.
Sentence de condamnation contre les dirigeants de la guerre qui, au mépris de tout droit et de toute justice, ont violé la neutralité de la Belgique et ont livré ensuite ce pauvre pays à toutes les horreurs d'une sauvagerie sans précédent.
Sentence de châtiment. Il ne suffit pas de mettre au pilori de l'Histoire les auteurs des atrocités qui ont été perpétrées, il faut constater contradictoirement leur identité, les traduire devant une justice régulière, et leur faire subir la peine que méritent leurs actes.
Sentence de réparation. Lorsqu'il s'agira de régler les comptes, la Belgique devra être largement indemnisée. Les puissances garantes ont inscrit cette indemnité en tête de leurs revendications. Mais, hélas ! quel que soit son chiffre, la réparation sera toujours très insuffisante et incomplète. Que de pertes matérielles irréparables !... Que de perles humaines irréparables ! On ne ressuscite pas les morts. Et qui comptera les blessés de la vie, ceux que les inquiétudes, les angoisses, les tortures ont vieillis ou ruinés dans la force et la fleur de l'âge ?
M. Van den Heuvel, qui, nous l'avons dit, représente aujourd'hui la Belgique auprès du Pape, est providentiellement à môme de rallier, — si tant est qu'elle ait à être ralliée, — la Rome mère et maîtresse de toutes les Eglises à cette cause des réparations, qui est la cause même de la justice. Et la coïncidence n'est sans doute pas fortuite qui, dans le temps même où M. Van den Heuvel arrivait à Rome, inspirait au conseil général de V Union populaire, la grande organisation des catholiques italiens, deux vœux, en date du 26 mars dernier, que la Croix du 28 mars résume ainsi :
Le premier déclare qu'en face du terrible conflit européen qui compromet l'avenir de toutes les nations, les Catholiques ont le devoir de diriger l'opinion vers l'affirmation et le triomphe des principes et des traditions historiques de la civilisation chrétienne.
Le second émet lo vœu qu'à la conclusion de la paix, la Belgique renaisse dans sa dignité de nation indépendante, sous les règles et les garanties intangibles du droit international chrétien.
Voilà le langage que nous attendions, et celui qui convient à des neutres catholiques. Nous ne leur demandons pas de sortir de leur neutralité nationale, nous leur demandons de sortir de leur neutralité morale, et de n'assister pas impartiaux à regorgement du droit sacré des faibles. Mais il y a plus, puisque V Union populaire énonce que les Catholiques ont le devoir de diriger l'opinion dans le sens « des principes et des traditions historiques de la civilisation chrétienne ». Oui, certes, ils ont le devoir de parler haut et ferme, nous n'y avons pas manqué en France, et le cardinal Mercier à lui seul a donné à la Belgique catholique une voix aussi émouvante que celle de l'Eglise elle-même: il faut que ces voix catholiques s'élèvent si haut et portent si loin que le monde entier en retentisse, il faut qu'elles se prononcent sur les grandes questions où la loi divine est engagée, il faut qu'elles disent les paroles qui seront pour l'heure présente les dictatus conscientiœ c/iristianœ.
Vous appréhendez la prépotence de V orthodoxie russe, nous l'appréhendons nous aussi, alliés que nous sommes à la Russie en tant que Français,
très en garde contre son nationalisme religieux en tant que Catholiques: associons donc à la cause de la Belgique la cause de la Pologne. Il ne doit pas nous suffire d'avoir salué avec émotion l'acte du 14 août 1914 par lequel, au nom du Tsar, le grand-duc Nicolas a promis aux Polonais la reconstitution de leur unité nationale, dans ces termes magnifiques :
Polonais, l'heure est venue, où le rêve de vos pères et de vos aïeux peut se réaliser. Voilà un siècle et demi que l'on a déchiré en morceaux la chair vivante de la Pologne, mais son àme n'est pas morte... Sous le sceptre de l'empereur de Russie, la Pologne renaîtra libre dans sa religion, libre dans sa langue, et autonome... L'aurore d'une vie nouvelle se lève pour vous. Que sur cette aurore jaillisse le signe de la croix, symbole de la souffrance et de la résurrection des peuples.
L'âme de la Pologne n'est pas morte, certes, et cette âme n'a pas cessé d'être catholique, — en dépit d'une aberration qui ne doit pas compter plus pour la Pologne que le Los von Rom pour l'Autriche. — La reconstitution de la Pologne historique est, en même temps que la réparation d'une iniquité ancienne, un providentiel succès pour le catholicisme. L'Eglise a ses nations martyres : le jour où ces nations recouvrent la liberté religieuse est un jour qui ne doit laisser indifïérent aucun Catholique sous le ciel, Il faut que nous tous Catholiques, neutres ou alliés, nous nous intéressions passionnément et persévéramment à ce que les promesses du Tsar soient plus fidèlement exécutées en Pologne que ne le fut
dans toute la Russie l'édit de tolérance de 1905, devenu si rapidement lettre morte. L'autonomie municipale, qui vient ces jours derniers d'être accordée par une loi aux Polonais, ne doit être qu'un premier élément de leur autonomie nationale : nous attendons, nous Catholiques, les garanties de la liberté du catholicisme polonais, dans la lettre des lois comme dans l'esprit du nouveau régime. Si, comme nous l'espérons, la Pologne autrichienne est réunie à la Pologne russe, il ne ^7ut pas que cette réunion soit pour la Galicie un amoindrissement de la liberté religieuse que l'Autriche lui avait assurée (1). Ce que nous disons des Polonais, nous le dirons aussi bien des Ruthènes de Galicie, qui, sous prétexte qu'ils sont de rite grec, mais unis à Rome, ne devront pas être traités par la Russie victorieuse comme elle traitait naguère encore ses propres sujets uniates. D'un mot, nous tous Catholiques, au moment où le royaume de Pologne ressuscite, nous avons le devoir de ranimer autour de lui les sympathies des Catholiques d'autretois, Dupanloup, Gratry, Montalembert, Perreyve, le devoir de nous empresser pour dénouer les bandelettes du ressuscité, le devoir de faire un point d'honneur à l'Europe prochaine que la restauration promise ne soit pas une déception pour la Pologne et pour l'Eglise. Est-ce là tout ce qui puisse intéresser un neutre
i catholique au succès de notre cause? Certes non,
I 1. Voir Mgr Baudrillart, Catholicisme, France et Pologne, dans la Revue pratique d'apologétique, 15 septembre 1914, p. 798. A compléter par J. de Lipkowski, la Question polonaise (Paris. 1915).
car il y a la Serbie aussi. Elle nous louche tous par l'agression dont elle a été la victime, par la volonté que l'Autriche a eue de la réduire, de l'humilier, de l'assujettir, pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec la justice. La Serbie nous intéresse plus directement encore, s'il est possible, par le concordat qu'elle a négocié avec le Saint-Siège dans les derniers mois du pontificat de Pie X, et qui vient d'être signé par Benoît XV le mois passé. Le pape Léon XIII avait, en 1886, par un concordat avec le Monténégro, ouvert la voie à l'établissement d'un statut pour le catholicisme dans les principautés orthodoxes des Balkans, statut garantissant aux Catholiques le libre et public exercice de leur culte, l'indépendance de l'autorité ecclésiastique à l'égard du pouvoir civil, tout en assurant à la hiérarchie l'avantage d'être reconnue et salariée par l'Etat. Pie X a obtenu un statut identique pour le catholicisme en Serbie, statut qui s'étendra sans peine à la Serbie agrandie des territoires que la paix prochaine ne peut manquer de lui octroyer. Le catholicisme de Serbie, en perdant la protection de l'Autriche, devient un élément intégrant de la vie nationale du royaume serbe, et, en étant reconnu et salarié par l'Etat, il libère cet Etat de son inféodation traditionnelle à Vordhodoxie. Tout concordat conclu dans ces conditions par le Saint-Siège avec une nation orthodoxe est un échec pour V orthodoxie.
Or, si an concordat a été nécessaire à la Serbie d'hier, il n'est pas vraisemblable que la Bulgarie (si aléatoire ïu'il soit de se fier à elle) puisse s'en
passer longtemps, et pas davantage la Roumanie. La reconstitution en nations autonomes de la Serbie, de la Bulgarie, de la Roumanie, a eu pour conséquence première de les détacher du patriarcat œcuménique de Constantinople, et de rendre autocéphales leurs trois Eglises nationales : la conséquence dernière sera d'amener l'une après l'autre ces nations à reconnaître que leur intérêt politique est de ne pas faire de V aulocéphalie un fétiche national, et que le catholicisme a droit à sa place dans les institutions du pays.
U orthodoxie russe, nous ne l'ignorons pas, aime à se dire la grande héritière de Constantinople : elle se rattache, en effet, par Byzance, à l'antiquité ecclésiastique ; Byzance est la métropole historique de sa foi ; le christianisme russe a bien véritablement l'empreinte byzantine. Gardonsnous de croire cependant que, pour Vorihodoxie, Constantinople soit ce que Rome est pour le catholicisme : V orthodoxie a comme armature l'autorité des vieux dogmes et des vieux canons, tandis que le catholicisme ne dissocie pas cette autorité antique de l'autorité vivante, qu'assiste le Saint- Esprit et qui enseigne et gouverne l'Eglise de Dieu. Si démesuré qu'ait été jadis le rôle du patriarche de Constantinople, et alors même que l'on revendiquait si âprement pour lui le titre de patriarche œcuménique, ce rôle n'a jamais débordé les frontières de l'empire d'Orient, il n'a jamais été assimilable au rôle universaliste de l'évêque de Rome. De nos jours, le siège de Constantinople s'est résigné à ïautocéphalie des Eglises qui ne sont soustraites à sa juridiction, résignation
dont les théologiens russes sont les premiers à le louer, en rappelant que sa primauté est une pure primauté d'honneur (1). Supposé donc que la ville de Constantinople soit,, dans un avenir prochain, enlevée aux Turcs, ou elle deviendra une ville neutre, ou elle deviendra une ville russe : dans la première hypothèse, rien ne sera changé à la condition actuelle du Phanar, et, dans la seconde hypothèse, ne pensons pas que le patriarcat œcuménique devienne entre les mains des Russes un instrument de domination et d'unification de Vorthodoxie, pas même de V orthodoxie slave. Pourquoi ? Parce que la Russie, qui est depuis trois siècles émancipée de toute sujétion au patriarche de Constantinople, et qui depuis Pierre le Grand a substitué le Saint-Synode au patriarcat de l'évêque de Moscou, ne pense pas plus à restaurer à son usage le patriarcat de Moscou que le patriarcat de Constantinople. L'Eglise russe est, depuis Pierre le Grand, une aiitocéphalie décapitée.
Mais l'abolition éventuelle du régime turc en Orient n'est-elle pas de nature à donner un autre champ, et combien vaste, à ce que des Catholiques peuvent appeler du nom de péril russe? L'avenir n'est pas si simple. La liquidation du régime turc n'a aucune chance de se faire au bénéfice de la Russie seule : l'Angleterre et la France y seraient nécessairement associées. Le protectorat que la France exerçait sur les Catholiques
1. Sokoloff, Bgzantium the préserver ofOrthodoxy, dans the Constructive Quaterly, New-York, mars 1915, p. 101.
d'Orient, et qui, en fait, est virtuellement aboli, ne pourrait pas ne pas se transformer en un statut international garantissant en Orient une égale liberté aux établissements et aux œuvres de toutes les Eglises chrétiennes. Dans cette hypothèse, qui ne voit l'avantage que le Catholicisme tirerait de passer du laisser-faire turc à un statut légal garanti par le prochain traité de paix européenne? L'Orient gagnerait en sécurité et en dignité à être ainsi annexé à l'Europe. Si reconnaissants que croient devoir être aux Turcs les Catholiques d'Orient ou résidant en Orient, n'oublions pas ce que cette reconnaissance implique d'ingratitude à l'égard de la vieille politique des croisades : au contraire, le croissant expulsé de l'Orient, quelle revanche inespérée d'Urbain II et de saint Louis, mais surtout quel coup porté à tout l'Islam !
Sans s'arrêter à prévoir les événements de si loin, on peut au moins se risquer à dire que le péril russe est moins redoutable pour le catholicisme que le péril germanique. Les Allemands nous ont habitués à mettre dans leur catholicisme une dose de sens propre, dont le Saint-Siège a plus d'une fois connu l'amertume. Ainsi, il s'est trouvé naguère six ecclésiastiques allemands et un catholique aussi notoire que Martin Spahn pour apposer leurs noms au bas du Manifeste des intellectuels et revendiquer « l'héritage sacré de Kant ». Est-ce là le langage que l'Allemagne catholique s'apprête à tenir dans le catholicisme, si la victoire, par impossible, allait aux Allemands? Quelles encycliques agréeraient-ils désormais? Quelles professions de foi obtiendrait-on d'eux?
A quels comités de vigilance se soumettraient-ils? Nous en reviendrions au temps, qui n'est pas si loin, ou un vicaire badois se plaisait à dire : « Le pape est une vieille grand-mère : les vieilles grands-mères ont beaucoup de désirs qu'on n'accomplit pas (1). » Le péril allemand n'est pas moindre pour l'Europe : que l'on veuille bien consentir à méditer sur les conditions que ferait l'Allemagne victorieuse à la Belgique, et à tels pu tels autres neutres, et aux vaincus? De quel poids pèserait sur le monde la culture germanique matérialiste telle que la conçoit W. Ostwald? En vérité, catholiques, nous pouvons faire nôtres les paroles de Sir Ed. Grey, dans le discours que nous avons cité déjà :
Nous avons été renseignés par une inondation de documents sur l'idéal de l'Allemagne par ses professeurs et ses publicistes depuis le commencement de la guerre. Ils prétendent que les Allemands sont un peuple supérieur auquel tout est permis et contre qui toute résistance doit être sauvagement écrasée. L'Allemagne doit être libre d'établir sa domination sur toutes les nations du continent. Pour moi, j'aimerais mieux périr ou abandonner ce continent pour toujours que de vivre dans de telles conditions.
Venons enfin aux scrupules que la France inspire au théologien neutre qui nous a écrit.
Le premier scrupule semble tenir à l'incertitude
1. Le mot est cité par G. Goyau, Bismarck et l'Église, t. IV^ p. 125, (Sur la dégénérescence du Centre, voyez la philippique de Em. Prûm, résumée par R. Johannet dans le Correspondant du 25 avril 1915, notamment p. 352-357.)
présumée du succès final : « La France peut-elle espérer la victoire ? » nous demande-t-on. Cette hésitation de notre neutre est révélatrice de la confusion où une certaine presse étrangère s'est appliquée à entretenir ses lecteurs : la certitude de la victoire de la Triple Entente qui brille comme un phare à feu fixe dans \q Journal de Genève, par exemple, n'est plus qu'un phare intermittent dans les journaux italiens francophiles; elle n'a pas percé dans les milieux qui se piquent d'une neutralité savamment équilibrée et que la Civiltà cattollca représente avec une si désespérante correction. Eh! bien, oui, répondrons-nous à notre neutre, la France espère la victoire, non pas sa victoire simplement, mais la victoire qui lui sera commune avec ses alliés et qui sera le résultat de leur communauté d'efforts, non pas une victoire soudaine, mais une victoire faite de décisions lentement acquises et qui entraîneront l'effondrement de l'ennemi comme font les vagues sur une digue. Quant aux motifs que la France a d'espérer cette victoire, ils sont tout ensemble militaires, économiques et moraux, et leur valeur tient à ce que depuis septembre ils se sont continuellement vérifiés...
Secondement, notre neutre catholique nous demande si la France victorieuse restera la France anticléricale ou redeviendra la France fille aînée de l'Eglise. A quoi nous répondrons le plus simplement du monde que la France qui sera victorieuse sera la France tout court. Et voilà bien ce que l'étranger ne connaît pas de nous, c'est à savoir cette capacité d'oublier nos luttes de partis, de
rectifier la position, soudainement, unanimement, et de faire face à l'ennemi. Il est chez nous des susceptibilités ombrageuses qui n'ont pas besoin d'être entretenues, elles veillent toujours au plus profond de chacun, chez ceux-là mêmes qui ont le moins l'allure cocardière ou sentimentale, ou qui sont le plus habituellement disposés à sourire. Ces susceptibilités nous sont communes à tous, elles éclatent en un instant, elles transfigurent toute la nation, comme à certains jours elles transfigurent le Parlement. Les étrangers disent : « La France est un pays de miracle. « Et c'est vrai, mais ils diraient aussi bien que la France est un pays de point d'honneur. La race est ainsi faite, et en Belgique pareillement.
Est-ce à dire que, passée l'heure de « l'union sacrée », il n'y aura pas à nouveau en Belgique un parti catholique^ un parti libéral, un parti socialiste ? Pourquoi penser qu'en France il en sera autrement? Sans doute, du fait de nous être tous trouvés unis dans le même esprit de sacrifice et d'entr'aide, nous aurons appris à nous fier les uns aux autres, et combien vieillies apparaîtront à beaucoup telles doctrines de haine, dont l'anticléricalisme fut une des plus sottes et des plus meurtrières? Mais, de grâce, n'allons pas prophétiser la descente prochaine sur terre de la Jérusalem céleste ! Nous sommes une famille où tous sont d'accord sur l'honneur du nom, mais où la foi s'est raréfiée et l'incrédulité accrue : c'est l'antagonisme bien ancien déjà des « fils des croisés » et des « fils de Voltaire », et entre ces deux partis inconciliables l'innombrable foule des neutres.
oui, des neutres de rinlérieur, parmi lesquels tant de bonnes volontés indécises ou intimidées, oscillant entre la sympathie et la peur d'être engagées plus qu'elles ne voudraient. Ainsi le veut la vie dans un régime où l'opinion est souveraine.
Ne nous accablez donc pas si nous ne sommes point, nous Catholiques pratiquants, les plus nombreux en France, et s'il y a dans notre pays moins de pratiquants que de baptisés. Ne nous reprochez pas la Séparation, comme si c'était nous qui l'avions préparée, votée, exécutée, au lieu que nous l'avons subie, et, tout de même, traversée. Ne nous demandez pas : Quand donc serez-vous les maîtres des destinées de la France? Nous ne prévoyons pas cette échéance, nous n'ambitionnons que d'être libres et respectés, sans bouder jamais le bien public, et nous avons conscience de progresser chaque jour dans cette voie étroite, mais sûre.
Vous priez pour « la victoire de la France renouvelée en Jésus-Christ ». Ne priez pas ainsi sous condition. Laissez-nous plutôt faire nôtres les paroles de saint Paul écrivant aux Thessaloniciens: « Frères, priez pour nous, afin que la parole du Seigneur poursuive sa course et soit en honneur, comme elle l'est chez vous, et afin que nous soyons délivrés des hommes fâcheux et pervers ; car la foi n'est point le partage de tous, non enim omnium est fides. » A défaut d'un gouvernement catholique, et simplement dans des institutions démocratiques que nous savons stables et que nous souhaitons habitables, il existe en France un catholicisme français, comme il existe en Angle-
terre un catholicisme anglais : somme-t-on les Catholiques anglais de ramener les Stuarts? Que l'on ne nous somme donc de rien de pareil, et que l'on veuille bien une fois pour toutes prendre acte de notre existence de Catholiques français vivants et agissants, au lieu de chercher à atteindre en nous la démocratie qui n'est pas nous.
Que l'on se garde de parler d'un retour miraculeux et innombrable, et d'un réveil religieux dont la guerre aurait été la cause occasionnelle. Certes, la guerre a été pour beaucoup de Français une heure grave, faite pour émouvoir ce que le cardinal Gasparri appelait naguère « cette spontanéité d'âme qui donne aux plus modestes fils de France une sorte de noblesse instinctive (1) », et qui, pouvons-nous ajouter, met au cœur d'un si grand nombre une sorte de catholicisme latent. Mais d'abord, et M. René Bazin l'a expliqué en termes singulièrement exacts et nuancés dans sa conférence de Rome, la renaissance religieuse de la France ne date pas d'hier. Puis cette renaissance est limitée. Un Jésuite brancardier sur le front nous écrivait, ces temps derniers, que dans son secteur 30 à 40 soldats sur 100 « gagnent leurs Pâques » : cette proportion donne une idée assez juste de l'amplitude de ce que le cardinal Gasparri nous fait l'honneur d'appeler « le si réconfortant réveil religieux de votre cher pays ».
Au delà de ces 30 à 40 soldats qui font leurs Pâques, et, sans oublier le 4V soldat qui les fera un jour, il y a leurs familles à tous, il y a les parois-
1 Lettre à l'Évêque d'Orléans, 4 avril 1915.
ses rurales ou urbaines auxquelles ils appartiennent, il y a les écoles, les patronnages et les œuvres postscolaires, qu'ils ont traversés et dont ils continuent l'esprit, il y a tout le catholicisme organisé, et, dans ses institutions visibles, sa vie profonde et surnaturelle. Combien il serait instructif à un neutre tel qu'est le théologien, zélé pasteur lui aussi, qui nous a écrit de venir voir de près ces œuvres et cette vie, d'assister à un de nos congrès diocésains, par exemple, au lieu de s'en tenir peutêtre à des relations du genre de celle de ce pauvre diable de docteur Swoboda, « conseiller aulique et professeur de théologie pastorale à l'université de Vienne », qui était un si impertinent dénigrement du zèle pastoral français, et qui, publiée en allemand, se trouva comme par hasard aussitôt traduite en italien, pour bien établir en Italie l'infériorité du clergé de France, et sans doute pour autre chose que la seule gloire de Dieu (1)!
En janvier dernier, l'évêque anglican d'Oxford, le docteur Charles Gore, dont on sait l'autorité grande qui lui est reconnue dans « l'Eglise d'An-
1. Voir de M. le chanoine Désers, curé de Saint-Vincent de Paul, à Paris, Les idées du docteur Swoboda sur le ministère pastoral à Paris (1912). Le pape Pie X, à qui parvinrent les plaintes du clergé français, les apaisa en disant que les appréciations de Swoboda étaient d'un insipiens. La diffamation n'en était pas moins un fait accompli. De combien d'autres campagnes pareilles le clergé français n'a-t-il pas été victime? Faut-il rappeler que VUnità Cattolica de Florence, qui se distingue par un zèle si amer, entreprenait naguère la justification de la violation de la neutralité belge? Voyez la ferme et courageuse protestation de la CroiXy 6 novembre 1914, sous la signature de Franc.
gleterre », eut à faire une rapide tournée en France, et peu de temps après son retour, il fit part à ses ouailles de quelques-unes de ses impressions, entre lesquelles je note les suivantes :
J'ai été récemment en France, et aussi bien dans les villes que dans les villages, aussi bien en semaine que les dimanches, j'ai été frappé par le concours des hommes^ des femmes, des enfants à l'invitation à la prière. Je n'ai point pareille opportunité dans mon propre diocèse d'aller dans les églises simplement comme un fidèle ; mais, si je l'avais j'espère que je constaterais le même concours...
Durant ma récente visite en France, j'ai été frappé du grand développement qui est en train d'être donné par l'Église de ce pays à la communion fréquente et quotidienne. L'avis est donné en mainte église que la communion fréquente et quotidienne est la règle normale du vrai chrétien et que, si les circonstances le permettent, elle est dans la compétence de tous. La règle du jeûne est relâchée par dispense pour les malades. Le seul obstacle à la communion quotidienne est tout péché certainement mortel commis depuis la dernière bonne confession... De tels avis et le grand nombre de communiants que l'on voit en France s'approcher chaque jour de la sainte table sont l'indice d'un remarquable changement dans la pratique...
On louait hautement les femmes françaises, privées de leurs maris ou de leurs grands fils partis pour la guerre, non seulement à cause de leur foi et de leur patience, mais encore à cause du courage avec lequel elles ont pris en main la tâche de vaquer aux emplois des hommes pendant leur absence et de devenir bouchers, boulangers ou laboureurs, selon que l'occasion le réclame. Truly they are a brave people (1).
Voilà notre vie surprise par un passant qui regarde les petites affiches épinglées à la porte^de