ALLOCUTION PRONONCÉE
par Son Éminence le Cardinal Archevêque de Paris au service célébré pour M. le Comte Albert de Mun, en l'église Saint-Pierre de Chaillot, le 16 octobre 1914.
Mes Frères,
Je manquerais à un devoir, je résisterais au mouvement de mon cœur, et je tromperais peut-être votre attente, si, avant de faire monter vers Dieu une suprême prière pour celui que nous sommes venus pleurer ensemble, je ne lui adressais à lui-même un salut de gratitude et de regrets, au nom de l'Église qu'il a tant honorée et qu'il a servie avec tant de fidélité, de vaillance et d'éclat.
En le faisant, je suis sûr d'être l'écho du nouveau Chef de cette Église, Sa Sainteté Benoît XV, dont l'une des premières paroles, dans l'entretion qu'il daigna m'accorder quelques heures après son élection, fut pour s'informer de M. le comte de Mun, et qui, lorsque je le quittais au jour de son couronnement, me chargeait de lui porter son affectueux souvenir.
Autour du cercueil d'Albert de Mun, un concert unanime d'hommages s'est élevé, auquel ne s'est
mêlée aucune note discordante. On a loué le grand orateur, et le charme, la splendeur, la puissance de son verbe. On a exalté le grand patriote, son amour passionné pour la France, et les éminents services qu'il lui a rendus par l'épée, par la parole et par la plume.
Ce qu'il m'appartient de saluer en lui devant cet autel, c'est le grand catholique, le chevalier chrétien.
Credidi, propter quodlocutus suni : « J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé », s'écriait le Psalmiste, et saint Paul après lui. Ce mot eût pu être la devise du comte de Mun.
Sans doute. Dieu l'avait merveilleusement doué de tous les dons qui font l'orateur, mais ce qui a fait surtout l'éloquence de sa parole, c'est qu'elle était toujours le cri d'une âme pénétrée d'une foi ardente et aimante.
lia eu foi en Dieu, auteur et maître souverain de toutes choses, et voilà pourquoi il a toujours proclamé hautement, énergiquement revendiqué les droits de Dieu au milieu des sociétés humaines.
Il a eu foi en Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sauveur des hommes, docteur de vérité et inspirateur de charité, et voilà pourquoi il a prêché et pratiqué cette politique sociale dont on a dit avec vérité devant sa tombe qu'elle était « l'Évangile en action ».
Il a eu foi en la sainte Église catholique, de par Dieu et de par Jésus-Christ mère et institutrice des âmes et des peuples, et voilà pourquoi il a toujours docilement accepté ses enseignements, filialement
suivi — et il lui en a coûté parfois — ses directions, courageusement défendu ses libertés.
Il a eu foi au peuple, en la dignité de son âme immortelle, en la générosité de son cœur, en son droit à une part légitime de bonheur^ même en ce ro^nde, et voilà pourquoi il a constamment plaidé la cause des humbles, des faible-», des travailleurs, et soutenu leurs intérêts.
Il a eu foi en la France, en sa vocation sublime, en sa mission providentielle, en sa grandeur impérissable, et voilà pourquoi, ne pouvant plus combattre avec le glaive comme aux jours de sa brillante jeunesse, il a lutté jusqu'à son dernier souffle, par sa parole et par sa plume qui valait la meilleure des épées, pour la sécurité, l'indépendance, le relèvement de la patrie. On peut dire qu'il est mort pour elle, puisque c'est pour la servir qu'il a épuisé, avant le temps, ses dernières forces et avancé sa fin.
Il a cru : croyant il a aimé, c'est pourquoi il a parlé, il a agi, il a lutté.
Et maintenant nous pouvons lui redire la parole qu'une femme inspirée adressait un jour à la Vierge Marie : « Heureux êtes-vous d'avoir cru ! »
Sur la terre sa foi lui a donné ce que l'un des vôtres. Messieurs de l'Académie, a appelé justement « la gaieté de la certitude ». Au ciel, parce que cette foi a été invincible et s'est tournée en amour et en dévouement, elle lui assure les joies de l'éternelle vision.
Puisse-t-il contempler de là-haut ce qu'il a tant
souhaité, ce pourquoi il a vécu et il est mort, le salut de la France, la réconciliation durable de tous ses enfants, son retour à la foi des aïeux, son alliance renouvelée avec l'Église dont elle reste, malgré tout, la fille aînée !
Que ces espérances soient la consolation de ceux et de celles qui le pleurent, de la digne compagne de sa vie, des fils qui portent si noblement son nom !
LETTRE
de Son Éminence le Cardinal Archevêque de Paris au clergé et aux fidèles de son diocèse, demandant des prières et ordonnant un service solennel pour les victimes de la guerre.
Paris, le 26 octobre 1914.
Nos Très Chers Frères,
Voici venir les jours où la Sainte Église nous invite à raviver en nous le souvenir de nos morts et à multiplier pour eux nos prières.
Cette année plus que jamais, une telle invitation trouvera écho dans nos cœurs.
Chaque jour, en effet, la guerre cruelle fait parmi les nôtres des victimes en grand nombre. Beaucoup de familles sont dans le deuil, pleurant la mort d'un père, d'un fils, d'un frère, d'un époux. Beaucoup d'autres sont dans l'angoisse, ignorant le sort de chers disparus et redoutant d'apprendre qu'ils ont
succombé à leurs blessures entre les mains de l'ennemi. Notre famille sacerdotale n'est pas la moins éprouvée : déjà six de nos jeunes prêtres Parisiens ont péri sur les champs de bataille.
Il n'est personne d'entre nous qui ne se sente profondément ému à la pensée de ces martyrs de la patrie. Leur mémoire nous est chère et nous avons à cœur de l'honorer. Lorsqu'ils viennent mourir dans nos hôpitaux ou nos ambulances, nous rendons pieusement les derniers devoirs à leurs dépouilles. Leurs cercueils s'en vont au champ du repos, enveloppés dans les plis du drapeau national, suivis par une foule sympathique, salués souvent par d'éloquentes paroles. Durant les jours qui s'approchent, leurs tombes seront visitées et couvertes de fleurs*.
Mais VOUS le comprenez, N. T. C. F., vous qui avez la foi, ces hommages extérieurs ne sauraient suffire pour acquitter notre dette envers ceux qui ont sacrifié leur vie pour le pays. Ce qu'ils réclament surtout de nous, ce sont des prières, parce que cela seul peut leur être utile dans l'Au-delà mystérieux où ils sont entrés.
8anS doutéj nous en avons la confiance, Dieu, qui les attendait sur le seuil de l'éternité, les y a misërioordieusement accueillis. Nous n'oserions pas dire que la mort Subie pour la patrie ait les mêmes promesses et la même vertu que le martyre enduré pour la religion. Tout au moins avons-nous le droit de compter que, lorsqu'un soldat donne sa vie dans une guerre juste pour accomplir son devoir patriotique,
ce qui est obéir à Dieu, son salut éternel est assuré (1). A plus forte raison devons-nous le croire pour ceux qui, comme la plupart des nôtres, sont allés au combat après s'être recommandés à Dieu et réconciliés avec Lui. Mais nous n'avons pas la certitude que tous voient s'ouvrir immédiatement devant eux la porte du ciel, et qu'il ne reste pas à un bon nombre quelques dettes à payer à la justice divine. Voilà pourquoi, tandis que l'Église déclare que « c'est faire injure au martyr que de prier pour lui », Elle a toujours demandé et offert des prières pour ceux qui meurent sur les champs de bataille. Déjà, dans les temps anciens, le vaillant capitaine Judas Macchabée faisait offrir à Jérusalem des sacrifices en faveur de ceux qui étaient morts sous ses ordres pour l'indépendance d'Israël (2); et notre Bienheureuse Jeanne d'Arc demandait avec instance des messes pour les soldats tombés dans les combats.
Nous serons fidèles, N. T. C. F., à accomplir ce devoir de pieuse assistance à l'égard de ceux qui ont versé leur sang pour nous. Vous priez chaque jour avec ferveur pour nos vaillantes armées. Vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour leur épargner
(1) Cela ne veut pas dire que la mort pour la patrie suffise par elle-même à justifier une âme. Mais il est permis de croire qu'à celui qui, tout en ayant péché et ne pouvant recevoir l'absolution, sacrifie par devoir sa vie pour son pays, la bonté de Dieu accorde, au moment suprême, une grâce de contrition parfaite qui lui assure le pardon de ses fautes et le salut éternel.
(2) II Macch., XII.
quelques souffrances, et Nous ne saurions trop encourager et bénir la sollicitude généreuse qui s'efforce, à l'approche de l'hiver, de procurer des vêtements chauds à nos chers combattants. Vous avez le plus vif souci du sort de nos blessés; les dévouements et les sacrifices se multiplient pour leur assurer les soins les plus prompts et les meilleurs. N'oublions pas ceux qui peut-être endurent encore des souffrances non moins cruelles que celles du champ de bataille. Et puisque la bonté divine met à notre disposition, pour les soulager, des moyens d'une efficacité certaine, prières, indulgences, communions, messes célébrées ou entendues, sachons en user généreusement en leur faveur.
Par là nous introduirons plus promptement nos chers morts dans la paix éternelle. Par là nous donnerons aux familles qui les pleurent la consolation la plus capable d'adoucir leurs larmes, en hâtant pour ces êtres aimés la possession du véritable bonheur. Par là aussi nous accroîtrons le nombre de nos intercesseurs ; réunies dans le ciel aux saints protecteurs de la France, ces nobles victimes obtiendront de Dieu la seule vengeance qu'elles réclament pour leur sang répandu : le salut de la patrie, le triomphe de sa cause, une paix glorieuse et durable pour elle et pour ses aUiés.
A ces fins Nous célébrerons dans notre Église Métropolitaine de Notre-Dame, le vendredi 6 novembre, à 10 heures, un service solennel pour les morts qui ont succombé, depuis le début de la
guerre, dans les rangs de l'armée française et des armées alliées.
Nous espérons que vous viendrez en grand nombre, N. T. C. F., rendre ce pieux hommage à nos défenseurs, et donner ce témoignage de sympathie chrétienne à leurs familles, que Nous invitons spécialement à cette cérémonie funèbj-e.