ETAT D AME DE DURTAL
yr~r^j^^ E soir Durtal rôdait dans les alentours de la -, t-^ cathédrale. A peine éclairée par les indigentes lueurs de réverbères isolés dans les coins de la place, la cathédrale prenait alors une étrange forme. Ses porches s'ouvraient en des cavernes pleines de nuit et le parcours extérieur de sa nef, compris entre les tours et l'abside, avec ses contreforts et ses arcs-boutants devinés dans l'ombre se dressait ainsi qu'une fa-ifl laise rongée par d'invisibles mers. L'on avait l'illusion" d'une montagne déchiquetée àsa cime par des tempêtes, creusée dans le bas, par des océans disparus, de profondes grottes ; et si l'on s'approchait, l'on discernait dans l'obscurité de vagues sentiers abrupts courant le long d- la falaise, serpentant en galeries au bord des rocs et parfois, dans ces noirs chemins, de blanches statues d'évèques surgissaient, en un rayon de lune, hantant comme des revenants ces ruines, bénissant^ avec leurs doigts levés de pierre, les visiteurs.
Cette promenade dans le circuit de cette cathédrale qui, si légère, si fluette pendant le jour, grossissait avec les ténèbres et devenait farouche, n'était pas faite poui dissiper la mélancolie de Durtal.
Cet aspect de brèches frappées par la foudre et d'antres abandonnés parles flots, le jetait dans de nouvelles rêveries et finissait par le ramener à lui-même, par aboutir, après bien des vagabondages d'idées, à ses propres décombres ; et une fois de plus, il se sondait l'âme et essayait de mettre un peu d'ordre dans ses pensées.
Je m'ennuie à crever, se disait-il, pourquoi ? — et, à vouloir analyser cet état, il arrivait à cette conclusion :
Il n'est pas simple, mais double mon ennui ; ou tout au moins s'il est unique, il se divise en deux parties bien distinctes. J'ai l'ennui de moi-même, indépendant de toute localité, de tout intérieur, de toute lecture et j'ai aussi l'ennui de la province, l'ennui spécial, inhérent à Chartres.
De moi-même, ah oui, par exemple! Ce que je suis las de me surveiller, de tâcher de surprendre le secret de mes mécomptes et de mes noises. Mon existence, quand j'y songe, je la jaugerais volontiers de la sorte : le passé me semble horrible; le présent m'apparaît, faible et désolé, et quant à l'avenir, c'est l'épouvante.
Use tut, puis :
Les premiers jours, ici, je me suis plu dans le rêve suggéré par cette cathédrale. Je croyais qu'elle serait un réactif dans ma vie, qu'elle peuplerait ce désert que je sentais en moi, qu'elle serait en un mot, dans l'atmosphère provinciale, une aide. Et, je me suis leurré.
Certes, elle m'opprime toujours, elle m'enveloppe en-
core dans l'ombre tiède de sa crypte, mais je raisonne maintenant, je la scrute dans ses détails, j'essaie de causer d'art avec elle ; et je perds à ces recherches l'impression irraisonnée de son milieu, le charme silencieux de son ensemble.
Maintenant c'est moins son âme qui me hante que son corps. J'ai voulu étudier l'archéologie, cette misérable anatomie des édifices ; je suis devenu, humainement amoureux de ses contours et le côté divin a fui pour ne plus laisser place qu'au côté terrestre. Hélas ! j'ai voulu voir et je me suis malédifié ; c'est l'éternel symbole de la Psyché qui recommence !
Et puis... et puis... n'y a-t-il pas aussi, dans cette lassitude qui m'accable, de la faute à l'abbé Gévresin ? Il a épuisé pour moi, en m'en imposant l'accoutumance, les vertus pacifiques et pourtant r'vnl^ives du Sacrement; et le résultat le plus clair de ce régime, c'est que je suis tombé l'âme à plat, sans force pour résister.
Eh non, reprit-il après un silence; me voici encore à rabâcher mes permanentes présomptions, mes infatigables soucis, me voilà, une fois de plus, injuste envers l'abbé. Ce n'est cependant pas de sa faute si la fréquence de mes communions les rend frigides; j'y cherche des sensations et il faudrait pourtant se convaincre d'abord que ces désirs sont méprisables, se persuader ensuite que c'est précisément parce que ces communions sont glacées qu'elles deviennentméritol es et sont meilleures. Oui, c'est facile a raconter, mais quel est celui des catholiques qui les préfère celles-là aux autres ? des Saints, sans doute ; mais eux aussi en souffrent ! c'est si natU' rel de demander à Dieu un peu de joie, d'attendre de
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cette union qu'il appelle un mot affectueux, un signe, un rien, montrant qu'il pense à vous !
L'on a beau faire, on ne peut pas ne point envisager comme douloureuses, les mortes consomptions de ces vivants azymes! et l'on a bien de h peinç à confesser que Notre Seigneur a raison de nous cacher le mal qu'elles nous évitent et les progrès qu'elles réalisent, car, sans cela, nous serions peut-être sans défense contre les attaques de l'amour-propre et les assauts de la vanité, sans abri contre nous-méme.
Enfin quelle qu'en soit la cause, je ne suis pas mieux à Chartres qu'à Paris, concluait-il. Et quand ces réflexions l'assaillaient, le dimanche surtout, il regrettait d'avoir accompagné l'abbé Gévresin dans cette province.
AParis, ce jour-là, il avait au moins son temps défrayé par les offices. Le matin il pouvait messoyer chez les Bénédictines ou à Saint-Séverin, écouter les Vêpres et les Compiles, à Saint-Sulpice.
Ici rien; — et cependant, où réunir de meilleurs éléments pour exécuter le répertoire grégorien qu'à Chartres ?
^ A part, quelques antiques basses qui aboyaient et qu'il eût été bien nécessaire d'abattre, il y avait une gerbe opulente de sons frais, une psalette de près de cent enfants qui eussent pu dérouler, dans de limpides voix, les amples mélodies du vieux plain-chant.
Mais en guise de cantilènes liturgiques, un maître de chapelle imbécile parquait, dans cette malheureuse cathédrale, une ménagerie d'airs forains qui, lâchés le dimanche, grimpaient, avec des gambades de ouistitis, le long des piliers, sous ks voûtes. L'on pliait à ces sin-
geries musicales les voix ingénues de la maîtrise. Décemment, à Chartres, il était impossible d'assister à la grand'messe.
Les autres offices ne valaient pas mieux ; aussi Durtal était-il réduit, pour entendre les Vêpres, à descendre dans le bas de la ville, à Notre-Dame de la Brèche, une chapelle, où un prêtre, ami de l'abbé Plomb, avait instauré le chant de Solesmes et patiemment formé une petite manécanterie, composée d'ouvriers fidèles et de mômes pieux.
Ces voix, celles des gosses surtout, étaient médiocres, mais l'expert musicien qu'était ce prêtre, les avait quand même ajustées et polies et il était parvenu, en somme, à imposer l'art Bénédictin dans son église.
Seulement, elle était si laide, si tristement embellie d'images, Notre-Dame de la Brèche, qu'il fallait fermer les yeux, pour y séjourner!
Et dans cette houle de réflexions sur son âme, sur Paris, sur l'Eucharistie, sur la musique, sur Chartres, Durtal finissait par s'abasourdir, par ne plus savoir où il était.
Parfois, cependant, il trouvait un peu de calme, et alors il s'étonnait, ne se comprenait plus.
Regretter Paris, se disait-il alors, pourquoi ? est-ce que l'existence que j'y connus diâfère de celle que je mène ici ?
Est-ce que les églises, est-ce que Notre-Dame de Paris pour en citer une, n'étaient pas exécrées par de sacrilèges fions fions, comme Notre-Dame de Chartres? D'autre . part, je ne sortais guère pour fiâner dans de fastidieuses rues et je ne fréquentais en fin de compte que l'abbé
Gévresin et M"' Bavoil, et je continue à les visiter même plus souvent, ici. J'ai en outre gagné, en me déplaçant, un compagnon savant et aimable, l'abbé Plomb; alors?
Puis, un beau matin, sans qu'il s'y attendît, tout s'éclaira. Très lucidement, il comprit qu'il errait sur de fausses pistes et découvrit, sans même la chercher, la vraie.
Pour rencontrer les causes ignorées de ses velléités d'il ne savait quoi et de ses inintelligibles malaises, il avait suffi qu'il remontât dans sa vie et qu'il s'arrêtât à la Trappe. En somme, tout dérivait de là. Arrivé à ce point culminant de son recul, il pouvait, ainsi que du haut d'un mont, embrasser d'un coup d'œil le versant des années descendues depuis qu'il avait quitté ce monastère; et il discernait maintenant dans ce panorama penché de ses jours, ceci :
Dès sa rentrée à Paris, l'appétence des cloîtres s'était, sans discontinuer, infiltrée en lui ; ce rêve de se retirer loin du monde, de vivre placidement, dans la retraite, auprès de Dieu, il l'avait poursuivi sans relâche.
Sans doute, il ne se l'était formulé qu'à l'état de postulations impossibles et de regrets, car il savait bien qu'il n'avait, ni le corps assez solide, ni l'âme assez ferme pour s'enfouir dans une Trappe ; mais une fois lancée sur ce tremplin, l'imagination partait à la vanvole, sautait par dessus les obstacles, divaguait en de flottantes songeries où il se voyait moine dans un couvent débonnaire, desservi par un ordre clément, amoureux de liturgies et épris d'art.
Il devait bien hausser les épaules quand il revenait à
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lui et sourire de ces avenirs fallacieux qu'il se suggérait dans ses heures d'ennui ; mais, à cette pitié de l'homme qui se prend en flagrant délit de déraison, succédait quand même l'espoir de ne pas perdre entièrement le bénéfice d'un bon mensonge et il se remettait à chevaucher une chimère qu'il jugeait plus sage, aboutissait à un moyen terme, à un compromis, pensant rendre l'idéal plus accessible, en le réduisant.
Use disait qu'à défaut d'une vie monastique réelle, il s'en susciterait peut-être une suffisante illusion, en fuyant le tohu-bohu de Paris, en s'inhumant dans un trou.
Et il s'apercevait qu'il s'était absolument dupé lorsque, discutant la question de savoir s'il délaisserait Paris pour aller s'installer à Chartres, il lui avait semblé s'être décidé sur les arguments de l'abbé Gévresin et les instances de M"' Bavoil.
Certainement, sans se l'avouer, sans se l'expliquer, il avait surtout agi sous l'impulsion de ce rêve si constamment choyé. Chartres n'était-il pas une sorte de havre conventuel, de monastère complaisant, où il conserverait toute sa liberté et ne renoncerait pas à son bien-être ? En tout cas, n'était-ce point, à défaut d'un inaccessible ascétère, une pâture jetée à ses désirs et, en admettant qu'il parvmt à se débarrasser de souhaits trop exigeants, ce repos définitif, cette paix auxquels il aspirait depuis son retour de la Trappe ?
Et rien de tout cela ne s'était réalisé ; cette impression, éprouvée à Paris, qu'il n'était pas assis, il la gardait à Chartres. Il se sentait, en camp volant, perché sur une branche,se faisait l'effet d'un h jmme qui n'est pas chez lui, mai^ ^uiii'au^de dans un meublé dont il faudi a déguerpir.
En somme, il s'était déçu quand il s'était figuré que l'on pouvait assimiler une chambre solitaire, dans un alentour muet, à une cellule ; le train-train pieux, dans l'atmosphère d'une province, n'avait aucun rapport avec le milieu d'une abbaye. L'illusion du cloître n'existait pas.
Cet échec enfin constaté exaspéra l'ardeur de ses regrets et le mal qui était demeuré, à l'état confus, à l'état latent, à Paris, éclata, net et clair, à Chartres.
Alors ce fut une lutte sans répit avec lui-même.
L'abbé Gévresin, qu'il consultait, se bornait, en souriant, à le traiter, ainsi qu'on traite dans un noviciat ou dans un séminaire, le petit postulant qui vient avouer une grande mélancolie et une persistante fatigue. On feint de ne pas prendre son mal au sérieux, on lui atteste que tous ses camarades subissent les mêmes tentations, les mêmes épreintes ; on le renvoie consolé, tout en ayant l'air de s'en moquer.
Mais au bout de quelque temps, cette méthode échoua. Alors l'abbé tint tête à Durtal et un jour que son pénitent gémissait il lui répondit :
— C'est une crise à supporter — puis, négligemment après un silence, il ajouta : — Vous en verrez bien d'autres !
Et comme Durtal se cabrait sur ce mot, il l'accula au pied du mur, voulant lui faire avouer l'inanité de ses luttes.
— Le cloître, reprit-il, vous obsède — eh bien, mais, qui vous empêche d'en tâter? pourquoi ne vous séquestrez-vous pas dans une Trappe ?
— Vous savez bien que je ne suis pas assez robuste pour endurer ce régime !
— Alors faites-vous oblat, rejoignez, à Notre-Dame de l'Atre, M. Bruno.
— Quant à ça, non, par exemple. L'oblature à la Trappe, c'est encore Chartres! c'est une situation moyenne, mitigée. M. Bruno restera toujours hôte et ne sera jamais moine. Il n'a, en somme, que les inconvénients des communautés et pas les avantages.
— Il n'y a point que les Trappes, répliqua l'abbé. Devenez père ou oblat Bénédictin, moine noir. Leur règle doit être douce ; vous vivrez dans un monde de savants et d'écrivains, que pouvez-vous désirer de plus?
— Je ne dis pas, mais...
— Mais quoi?
— Eh! je ne les connais point...
— Rien n'est plus facile que de les connaître. L*abbé Plomb est un grand ami de Solesmes. Il vous procurera, pour ce couvent, toutes les recommandations que vous voudrez.
— Dame, c'est à voir... je consulterai l'abbé, fit Durtal qui se leva pour prendre congé du vieux prêtre.
— Notre ami, le Bourru vous travaille, lança M""' Bavoil qui avait entendu, de la pièce voisine dont la porte était ouverte, la conversation des deux hommes.
Elle entra, tenant son bréviaire.
— Ah çà, reprit-elle, en le regardant sous ses lunettes, pensez-vous donc qu'en déménageant son âme de place, on la change. Votre ennui, il n'est ni dans l'air^ ni autour de vous, mais en vous; ma parole, à vous entendre, on croirait qu'en se transférant d'un lieu dans un autre, on échappe à ses discordes et qu'on parvient à se fuir. Or, rien n'est plus faux... demandez au père...
Et lorsque Durtal qui souriait, gêné, fut parti, M'^'^Bavoil interrogea son maître :
— Ah çà, qu'a-t-il au juste?
— L'épreuve des sécheresses le lamine, répondit le prêtre. Il subit une opération douloureuse, mais sans danger. Du moment qu'il conserve le goût de la prière et ne néglige aucun de ses exercices reHgieux, tout va bien. C'est là la pierre de touche qui nous sert à discerner si, dans ce genre d'affection, l'origine est divine...
— Mais, père, il serait quand même nécessaire de le soulager ?
— Je ne puis rien, sinon prier pour lui.
— Autre question, il est hanté par les monastères, notre ami ; peut-être bien que c'est là que vous devriez l'envoyer.
L'abbé eut un geste évasif. Les sécheresses et les phantasmes qu'elles engendrent ne sont point indices de vocation, fit-il. J'ajouterai même qu'elles ont plus de chances de s'accroître que de s'atténuer dans un cloître. — Et, à ce point de vue, la vie conventuelle peut être pour lui mauvaise... cependant il n'y a point que cette question à envisager... il y a autre chose... puis qui sait ? — et après un silence, il reprit :
Tout est possible, donnez-moi mon chapeau. Madame Bavoil, je vais aller causer avec l'abbé Plomb de Durtal.
vn
LE PORCHE ROYAL DE CHARTRES — LES STATUES DES REINES LA CONSTRUCTION DE LA CATHÉDRALE
^N somme, reprit Durtal qui était arrivé devant les portes sises entre les deux tours, devant le porche Royal de l'Occident, en somme, cet immense palimpseste^ avec ses 719 figures, est facile à démêler si l'on se sert de la clef dont usa, dans sa monographie de la cathédrale, l'abbé Bulteau.
En partant du clocher neuf et en longeant la tâçade jusqu'au clocher vieux, l'on feuilleté l'histoire de Notre- Seigneur narrée par près de deux cents statues, perdues dans les chapiteaux. Elle remonte aux aïeux du Christ, prélude par la biographie d'Anne et de Joachim, traduit, en de microscopiques images, les apocryphes. Par djférence peut-être pour les Livres inspirés, elle rampe le long des murs, se fait petite pour ne pas être trop aperçue, nous relate, comme en cachette, en une curieuse mimique, le désespoir du pauvre Joachim, lorsqu'un scribe du Temple, nommé Ruben, lui reproche d'être sans postérité et repousse, au nom d'un Dieu qui ne l'a
point béni, ses offrandes; et joachim navré quitte ba femme, s'en va pleurer au loin sur la malédiction qui le frappe; et un ange lui apparaît, le console, lui ordonne de rejoindre son épouse, qui enfantera de ses œuvres une fille.
Puis c'est le tour d'Anne qui gémit seule, sur sa stérilité, et son veuvage; et l'ange la visite, elle aussi, lui prescrit d'aller au-devant de son mari qu'elle rencontre à la porte Dorée. Ils se sautent au cou, retournent ensemble au logis et Anne accouche de Marie qu'ils consacrent au Seigneur.
Des années s'écoulent; l'époque des fiançailles de la Vierge est venue. Le grand Prêtre invite tous ceux qui, nubiles et non mariés, sont issus de la maison de David, à s'approcher de l'autel, une baguette à la main. Et pour savoir quel est celui des prétendants auquel se fiancera la Vierge, le Pontife Abiathar consulte le Très-Haut qui répète la prophétie d'Isaïe, avérant qu'il sortira de la tige de Jessé une fleur sur laquelle se posera l'Esprit.
Et aussitôt la baguette de l'un d'eux, de Joseph le charpentier, fleurit et une colombe descend du ciel pour se nicher dessus.
Marie est donc livrée à Joseph et le mariage a lieu ; le Messie naît, Hérode trucide les Innocents et alors l'évangile de la Nativité s'arrête, laissant la parole aux Lettres saintes qui reprennent Jésus, et le conduisent jusqu'à sa dernière apparition, après sa mort.
Ces scènes servent de bordure au bas de la grande page qui s'étend entre les deux tours, au-dessus ùes trois portes.
C'est là que se placent les tableaux qui doivent séduire,
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par de plus claires, par de plus visibles apparences, les foules; là, que resplendit le sujet général du porche, celui qui concrète les Evangiles, qui atteint le but assigné à l'Eglise même.
A gauche, — l'Ascension de Notre-Seigneur, montant glorieusement dans des nues que frime une banderole ondulée tenue de chaque côté, suivant le mode byzantin, par deux anges, tandis qu'au-dessous, les apôtres lèvent la tête, regardent cette Ascension que d'autres anges qui descendent, en planant au-dessus d'eux, leur désignent de leurs doigts tendus vers le ciel.
Et le cadre arqué de l'ogive enferme un almanach de pierre et un zodiaque.
A droite, — le triomphe de Notre-Dame, encensée par deux archanges, assise le sceptre au poing sur un trône, et accompagnée de l'Enfant qui bénit le monde; puis en bas les sommaires de sa vie : l'Annonciation, la Visitalion, la Nativité, l'Appel des bergers, la Présentation de Jésus au grand prêtre; et la voussure qui serpente, se dressant en pointe de mitre, au-dessus de la Mère, est décorée de deux cordons, l'un, garni d'archanges thuriféraires, aux ailes cloisonnées, comme imbriquées de tuiles, l'autre habité par les figures des sept arts libéraux, symbolisés, chacun, par deux statuettes représentant, la première, l'allégorie et la seconde le personnage de l'antiquité qui fut l'inventeur ou le parangon de cet art; c'est le même système d'expression qu'à l'église de Laon et la paraphrase imagée de la théologie scolastique, la version sculpturale du texte d'Albert le Grand, affirmant, lorsqu'il cite les perfections de la Vierge, qu'Elle possédait la science parfaite des sept arts : la grammaire,
la rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique, tout le savoir du Moyen Age.
Enfin, au miUeu, le porche central, contenant le sujet autour duquel ne font que graviter les annales des autres baies, la Glorification de Notre- Seigneur, telle que la conçut à Pathmos, saint Jean; le livre final de la Bible, l'Apocalypse ouverte, en tête de la basilique, au-dessus de l'entrée solennelle de la cathédrale.
Jésus est assis, le chef ceint du nimbe crucifère, vêtu de la talaire de lin, drapé dans un manteau qui retombe en une cascade serrée de plis, les pieds nus posés sur l'escabeau, emblème affecté à la terre par Isaïe. Il bénit, d'une main, le monde et tient le livre fermé des sept sceaux, de l'autre. Autour de lui, dans l'ovale qui l'environne, le Tétramorphe, les quatre animaux évangéliques, aux ailes papelonnées d'écailles, l'homme empenné, le lion, l'aigle, le bœuf, symboles de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Jean et de saint Luc.
Au-dessous, les douze apôtres, arborent des rouleaux et des livres.
Et, pour parfaire la scène de l'Apocalypse, dans les cordons des voussures, les douze anges et les vingt-quatre vieillards que saint Jean nous décrit, accoutrés de blanc et couronnés d'or, jouent des instruments de musique, chantent, en une adoration perpétuelle — que quelques âmes, isolées dans l'indifférence de notre siècle, reprennent, — les gloires du Très-Haut, se prosternant quand, aux ardentes et aux solennelles oraisons de la terre, les bêtes évangéliques répondent, dominant de Ieut< voix le fracas des foudres, l'unique mot qui concentre en ses quatre lettres, qui résume en ses deux syllabes, les devoirs
de l'homme envers Dieu, l'humble et l'affectueux, l'obéissant Amen.
Le texte a été serré de près par les imagiers, sauf pour le Tétramorphe, car un détail manque ; les 4nimaux ne sont point ocellés de ces milliers d'yeux dont le prophète parle.
En le récapitulant, ce tableau, divisé tel qu'un tryptique, comprend, — dans son volet de gauche: l'Ascension, encadrée dans les moulures d'un zodiaque, — au milieu : le triomphe de Jésus tel que le raconte le Disciple ; — sur le volet de droite : le triomphe de Marie, accompagnée de quelques-uns de ses attributs.
Et le tout constitue le programme réalisé par l'architecte : la Glorification du Verbe. Il y a, en effet, dit dans son substantiel opuscule sur Chartres, l'abbé Clerval, « les scènes de sa vie qui ont préparé sa gloire ; il y a son entrée proprement dite dans la gloire, puis sa glorification éternelle par les anges, les saints et la sainte Vierge ».
Au point de vue de la facture, l'œuvre est claire et splendide, dans son sujet, obscure et mutilée dans les petits. Le panneau de Marie a souffert et il est, de même que celui de l'Ascension, singulièrement fruste et barbare, bien au-dessous du tableau central qui détient, le plus vivant, le plus obsédant qui soit des Christ.
Nulle part, en effet, dans la statuaire du Moyen Age, le Rédempteur ne s'atteste plus mélancolique et plus miséricordieux, sous un aspect plus grave. Examiné de profil, avec ses cheveux coulant dans le dos, plats et divisés par une raie sur le front, le nez un peu retroussé, la boucheforte, couverte d'une épaisse moustache, la barbe
courte et tordue, le cou long, il suggère, malgré la rigidité de son attitude, non l'impression d'un Christ Byzantin tel qu'en peignirent etqu'en sculptèrent des artistes de ce temps, mais d'un Christ de Primitif, issu des Flandres, originaire de la Hollande même, dont il a ce vague relent de terroir qui reparaîtra plus tard, en un type moins pur, vers la fin du xv* siècle, dans le tableau de Cornelis Van Oostzaanen, du musée de Cassel.
Et il surgit, presque triste, dans son triomphe, bénissant, inétonné, avec une résignation qui s'attendrit, ce défilé de pécheurs qui, depuis sept cents ans, le regarde curieusement, sans amour, en passant sur la place ; et tous lui tournent le dos, se souciant peu de ce Sauveur qui diffère du portrait qu'ils connurent, ne l'admettant qu'avec une *ête ovine et des traits aimables, pareil, il faut bien le dire, au bellâtre de la cathédrale d'Amiens devant lequel se pâment les gens amoureux d'une beauté facile.
Au-dessus de ce Christ, s'ouvrent les trois fenêtres privées de regards du dehors, et au-dessus d'elles, la grande rose morte, semblable à un œil éteint, ne se rallumant, comme les verrières des croisées, qu'au dedans, brûlant en de claires flammes, en de pâles saphirs sertis dans des chatons de pierre; enfin au-dessus de la rose, s'étend la galerie des rois de France que domine un pignon dressant son triangle entre les deux tours.
Et les deux clochers dardent leurs flèches; le vieux, taillé dans un calcaire tendre, squammé d'écaillés, s'effusant d'un seul jet, s'effilant en éteignoir, chassant dans les nuages une fumée de prières par sa pointe ; le neuf, ajouré ainsi qu'une dentelle, ciselé tel qu'un bijou, fes-
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tonné de feuillages et de rinceaux de vignes, monte avec de lentes :oquetieries, tâchant de suppléer à l'élan d'âme, à l'humble supplique de son aîné, par de riantes oraisons, par de jolis sourires, de séduire, par de joyeux babils d'enfant, le Père.
Mais, pour en revenir au porche Royal, reprit Durtal, malgré Timportance de sa grande page narrant le triomphe éternel du Verbe, l'intérêt des artistes va forcément au rez-de-chaussée de l'édifice, là où jaillissent dans l'espace compris entre les bases des deux tours, le long du mur et dans l'ébrasement des trois portes, dix-neuf statues colossales de pierre.
A coup sûr, la plus belle sculpture du monde est en ce lieu. Elle se compose de sept rois, de sept prophètes ou saints et de cinq reines. Ces statues s'élevaient autrefois, au nombre de vingt-quatre, mais cinq ont disparu sans laisser de traces.
Toutes sont nimbées, sauf les trois premières qui résident auprès du clocher neuf, et toutes sont abritées sous les dais à claire-voie, délinéant des chaumines et des chapelles, des manoirs et des ponts, dessinant une minuscule ville, une Sion pour bébés, une Jérusalem céleste naine.
Toutes sont debout, posant sur des colonnes guillochées, sur des socles taillés en amande, en pointe de diamant, en côte d'ananas; sculptés de méandres, de frettes crénelées, de carreaux de foudre; creusés comme des damiers dont les cases alternées seraient, les unes vides et les autres pleines ; pavés d'une sorte de mosaïque, de marquetterie qui, de même que les bordures des verrières de l'église, évoquent les souvenirs d'une orfèvrerie
musulmane, décèlent l'origine de formes rapportées de rOrient par les Croisades.
Cependant les trois premières statues de la baie de gauche, voisines de la flèche neuve, ne se juchent pas sur des ornements ravis aux infidèles; celles-là foulent aux pieds d'inexplicables êtres. L'une, un roi dont la tête perdue fut remplacée par celle d'une reine, marche sur un homme enlacé de serpents; un autre souverain pèse sur une femme qui saisit, d'une main, la queue d'un reptile et caresse, de l'autre, la tresse de ses cheveux; la troisième enfin, une reine, le chef couronné d'un simple cercle d'or, le ventre proéminent d'une personne enceinte, la figure avenante mais vulgaire d'une bonne, a pour piédestaldeux dragons, une guenuche, un crapaud. un chien et un basihc à visage de singe. Que signifient ces rébus ? nul ne lésait; pas plus qu'on ne sait, du reste, les noms des seize autres statues, alignées le long du porche.
Les uns veulent y voir les ancêtres du Messie, mais cette assertion ne s'étançonne sur aucune preuve ; les autres croient y distinguer un mélange des héros de l'Ancien Testament et des bienfaiteurs de l'église, mais cette présomption est également illusoire. La vérité est que si tous ces gens ont eu à la main des sceptres et des rouleaux, des banderoles et des eucologes, aucun n'arbore l'un de ces attributs personnels qui servent à les spécifier, dans la nomenclature sacrée du Moyen Age.
Tout au plus, pourrait-on baptiser du nom de Daniel un corps sans tête, parce qu'au-dessous de lui se tord un vague dragon, emblème du Diable que le Prophète vainquit à Babylone.
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Les plus admirables, de cesstatues, sont cellesdesreines.
La première, celle de la maritorne royale, au ventre bombé, n'est qu'ordinaire ; la dernière, celle qui est à l'opposé de cette princesse, à l'autre extrémité de la façade, près du clocher vieux, a le visage amputé d'une moitié et la tranche qui subsiste ne séduit guère ; mais les trois autres, debout, près de la baie principale, dans la voûte d'entrée, sont inouïes!
La première, longue, étirée, tout en hauteur, a le front cerné d'une couronne, un voile, des cheveux phés de chaque côté d'une raie et tombant en nattes sur les épaules, le nez un peu retroussé, un tantinet populaire, la bouche prudente et décidée, le menton ferme. La physionomie n'est plus jeune. Le corps est enserré, rigide, sous un grand manteau, aux larges manches, dans la gaine orfévrie d'une robe sous laquelle aucun des indices de la femme ne paraît. Elle est droite, asexuée, plane; et sa taille file, ceinte d'une corde à nœuds de franciscaine. Elle regarde, la tête un peu baissée, attentive à l'on ne sait quoi, sans voir. A-t-elle atteint le dénuement parfait de toute chose ? vit-elle de la vie Unitive au delà des mondes, dans l'absence des temps ? On peut l'admettre, si l'on remarque que, malgré ses insignes royaux et le somptueux apparar.de son costume, elle conserve l'attitude recueillie et l'air austère d'une monialf^ Elle sent plus le cloître que la Cour. L'on se demande alors qui la plaça en sentinelle près de cette porte et pourquoi, fidèle à une consigne qu'elle seule connaît, elle observe, de son œil lointain, jours et nuits, la place, attendant, immobile, quelqu'un qui depuis sept cents ans ne vient point ?
Elle semble une figure de l'Avent, qui écoute, un peu penchée, sourdre de la terre les dolentes exorations de l'homme ; un éternel Rorate chante en elle ; elle serait, dans ce cas, une reine de l'Ancien Testament, morte bien avant la naissance du Messie qu'elle annonça peut-être.
Comme elle tient un livre, l'abbé Bulteau insinue qu'elle pourrait être un portrait en pied de sainte Radegonde. Mais il y a d'autres princesses canonisées et qui tiennent, elles aussi, des livres; cependant, l'attitude claustrale de cette reine, ses traits émaciés, son œil perdu dans l'espace des rêves intérieurs, s'appliqueraient assez justement à la femme de Clotaire qui s'interna dans un cloître.
Mais elle serait en attente de quoi? de l'arrivée redoutée du roi voulant l'arracher de son abbaye de Poitiers pour la replacer sur le trône ? en l'absence xie tout renseignement, il n'est aucune de ces conjectures qui ne demeure vaine.
La seconde statue représente encore une femme de monarque, portant un Uvre. Celle-là est plus jeune, elle n'a ni manteau, ni voile; les seins sont remontés, moulés dans un étroit corsage, très tiré, ajusté tel qu'un linge mouillé sur le buste, ondulant en plis menus, en rides, un corsage pareil au roque Carolingien s'agrafant sur le côté. Elle a les cheveux couchés en deux bandeaux sur le front, couvrant les oreilles, descendant en tresses enrubanées, se terminant en mèche de fouet.
Le visage est volontaire et déluré, un peu hautain. Celle-là regarde au dehors d'elle; elle est d'une beauté plus humame et le sait; sainte Ciotilde? hasarde l'abbé Bulteau.
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U est certain que cette élue ne fut pas toujours un modèle d'aménité et ce qu'on peut appeler une personne commode. Avant que d'avoir été reprise et châtiée, elle se révèle dans l'histoire, vindicative, sans dédit de pitié, avide de représailles. Elle serait alors la Clotilde d'avant la pénitence, la reine avant la sainte.
Est-ce bien elle ? ce nom lui fut attribué parce qu'une statue de la même époque qui lui ressemble et qui appartint jadis à Notre-Dame de Corbeil, fut placée sous ce vocable. Mais il a été reconnu, depuis, que cette statue portraiturait la reine de Saba. Sommes-nous donc en présence de cette souveraine? pourquoi, alors, quand elle n'est pas inscrite au livre de Vie, une auréole ?
Il est très probable qu'elle n'est, ni la femme de Clovis, ni l'amie de Salomon, cette étrange princesse qui se décèle à la fois plus charnelle et plus spectrale que ses autres sœurs, car le temps l'a dévisagée, lui mâchurant l'épiderme, lui picotant le menton de grêle, encanaillant la bouche, rongeant le nez, le trouant en as de trèfle, mettant l'image de la mort sur cette vivante face.
Quant à la troisième, elle s'étire en un frêle fuseau, s'émince en un gracile cierge dont la poignée serait damassée, gaufrée, gravée en pleine cire; elle monte magnifiquement vêtue d'une robe roide, cannelée, rayée de fibres telle qu'une tige de céleri. Le corsage est passementé, brodé au petit point ; le ventre est entouré d'une cordelière à nœufs lâche et précieuse ; la tête est couronnée, les deux bras sont cassés; l'un reposait sur la poitrine, l'autre tenait un sceptre dont on aperçoit encore un vestige.
Et celle-là rit> ingénue et mutine, charmante. Elle
considère de ses deux grands yeux ouverts, aux sourcils très relevés, les visiteurs. Jamais, en aucun temps, figure plus expressive n'a été ainsi façonnée parle génie de l'homme ; elle est le chef-d'œuvre de la grâce enfantine et de la candeur sainte.
Dans l'architecture pensive iu xii* siècle, au milieu de ce peuple de statues recueillies, symbolisant en quelque sorte le naïf amour de ces âges que troublèrent les craintes d'un éternel enfer, elle semble placée devant l'huis du Seigneur, comme l'exorable image des Rémissions. Pour les âmes timorées de ces habitudinaires qui n'osent plus, après de persévérantes chutes, franchir le , seuil de l'église, elle se fait prévenante, chasse les réticences et vainc les regrets, apaise, par les familiarités de son rire, les transes.
Elle est la grande sœur de l'Enfant prodigue, celle dont saint Luc ne parle point mais qui dut, si elle exista, plaider la cause de l'absent, insister auprès du père pour qu'il tuât le veau gras, quand revint le fils.
Ce n'est point sous cet aspect indulgent que la connaît Chartres ; suivant la tradition locale, elle serait Berthe aux grands pieds, mais outre que cette allégation ne s'appuie sur aucun argument, elle est inane par ce seul fait que la statue a le halo d'un nimbe. Or, ce signe de la sainteté ne saurait ceindre le chef de la mère de Charlemagne dont le nom est inconnu des hagiologes de l'Eglise triomphante.
Elle serait alors, d'après la thèse des archéologues qui voient dans la panégyrie sculptée du porche les ancêtres du Christ, une Princesse du Vieux Testament; mais laquelle? ainsi que le remarque justement Hello, les
larmes sont fréquentes dans les Écritures, mais le rire y est si rare que celui de Sara ne pouvant s'empêcher de se gaudir lorsque TAngelui annonce qu'elle concevra, malgré sa grande vieillesse, un fils, reste célèbre. Vainement, l'on cherche à quelle personne du livre de l'Ancienne Alliance peut se rapporter l'innocente joie de cette Reine.
La vérité, c'est qu'elle demeure à jamais' mystérieuse, cette créature angélique, fluide, parvenue sans doute aux pures délices de l'âme qui s'écoule en Dieu, et avec cela, elle est si avenante, si serviable, qu'elle nous laisse l'illusion d'un salutaire geste, le mirage d'une bénédiction visible pour ceux qui la désirent. En effet, son bras droit est brisé à la hauteur du poignet et sa main n'est plus ; mais cette main paraît exister encore, à l'état de reflet, d'ombre, quand on la cherche ; elle est très nettement formée par le renflement léger du sein qui simule la paume, par les plis du corsage qui dessinent distinctement les quatre doigts effilés et le pouce levés, pour tracer le signe de la croix sur nous.
Quelle exquise préfiguratrice de la benoîte Mère, que cette Gardienne royale du seuil, que cette Souveraine invitant les égarés à rentrer dans l'église, à s'approcher de cette porte qu'Elle garde et qui est elle-même un des symboles de son Fils ! s'écria Durtal — et il embrassa, d'un coup d'oeil, ce vis-à-vis de femmes, si diff^érentes : l'une, plus moniale que Reine, qui baisse un peu la tête; — l'autre, exclusivement Reine, qui la redresse — la troisième, saintement gamine, dont le co^ n'est ni penché, ni haussé, mais se tient dans la position naturelle, modérant le port auguste d'une Reine, par l'humble et la riante attitude d'une Sainte.
Peut-être, pourrait-on discerner aussi, se dit-il, dans la première, une image de la vie contemplative, comme l'on pourrait alléguer que la seconde implique l'idée de la vie active et que la dernière incarne, ainsi que Ruth, dans l'Ecriture, les deux ?
Quant aux autres statues de Prophètes, coiffés de la calotte juive à côtes et de Rois tenant des missels ou des sceptres, elles sont, elles aussi, indéchiffrables ; l'une d'elles, sise dans l'arche du milieu, au coin de la porte, à droite, séparée par un monarque de la fausse Berthe, intéressait plus spécialement Durtal, car elle ressemblait à Verlaine. Elle en avait la tête plus velue, il est vrai, mais aussi bizarre, le crâne cabossé, le masque un peu épaté, le poil hirsute, l'air commun et bonriomme.
La tradition assigne à cette effigie le nom de saint Jude ; et elle est suggestive, cette similitude de traits de l'Apôtre le plus négligé de tous par les Chrétiens, de celui qui fut si peu prié pendant tant de siècles, qu'on s'avisa, un beau jour, pensant qu'il avait moins que les autres épuisé son crédit auprès de Dieu, de l'invoquer pour les causes désespérées, pour les causes perdues, et du poète si' complètement ignoré ou si bêtement honni de ces mêmes catholiques auxquels il apportait les seuls vers mystiques éclos depuis le Moyen Age !
Ils furent les malchanceux, l'un de la Sainteté et l'autre de la Poésie, conclut Durtal qui se recula pour mieux voir l'ensemble de la façade.
Elle s'attestait inouïe, avec ses ciselures de flore dessinée sur les carreaux par le gel, avec ses nappes d'e^lise, ses rochets, aux fines mailles, ses guipures en
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fils de la Vierge, courant jusqu'au premier étage, servant de cadres ajourés aux grands sujets des porches. Puis, elle montait, d'allure érémitiquc, sobre d'ornements, cyclopéenne, avec l'œil colossal de sa rose morte, entre les deux tours, l'une, fenestrée, niellée comme le portail, l'autre nue comme l'étage qui surplombait le porche.
Mais ce qui dominait, ce qui absorbait Durtal, c'était quand même les statues de Reines.
Et il finissait par ne plus se soucier du reste, par ne plus goûter que l'éloquence divine de leur maigreur, par ne plus les envisager que sous l'aspect de longues tiges baignant dans des tubes guillochés de pierre, s'épanouissant en des touffes de figures embaumant des fi-agrances ingénues, des senteurs naïves — et le Christ, bénissant, attendri et attristé, le monde, se penchait de son trône, au-dessus d'elles, pour humer le tendre parfum qui s'effusait de ces calices élancés d'âmes !
Durtal songeait — quel irrésistible nécromant pourrait évoquer l'esprit de ces royales Ostiaires, les contraindre à parler, nous faire assister à l'entretien qu'elles ont peut-être, quand elles paraissent se reculer sous la voûte, se retirer chez elles, le soir, derrière un ildeau d'ombre ?
Que se disent-elles, elles qui ont vu saint Bernard, saint Louis, saint Ferdinand, saint Fulbert, saint Yves, Blanche de Castille, tant d'Élus, défiler devant elles, alors qu'ils entrèrent dans les ténèbres étoiîées de la nef? Causent-elles de la mort de leurs compagnes, de ces cinq statues qui disparurent pour jamais de leur petit cénacle ? écoutent-elles, au travers des vantaux
fermés de la porte, souffler le vent désolé des psaumes et mugir les grandes eaux de l'orgue ? Entendent-elles les exclamations saugrenues des touristes qui rient de les voir et si roides et si longues ? Sentent-elles, ainsi que tant de saintes, l'odeur des péchés, le relent de vase des âmes qui les frôlent ? Alors, ce serait à ne plus oser les regarder... Et Durtal les regardait quand même, car il ne pouvait se séparer d'elles ; elles le retenaient par le charme constant de leur énigme ; en somme, reprenait-il, elles sont, sous une apparence réelle, extra-terrestres. Leurs corps n'existent pas, leurs âmes habitent à même dans les gangues orfèvries des robes; elles sont en parfait accord avec la basilique qui s'est, elle-même, désincarnée de ses pierres et s'enlève, dans le vol de l'extase, au-dessus du sol.
Le chef-d'œuvre de l'architecture et de la statuaire n^iystiques sont ici, à Chartres ; l'art le plus surhumain, le plus exalté qui fut jamais, a fleuri dans ce pays plat de la Beauce.
Et maintenant qu'il avait contemplé l'ensemble de cette façade, il se rapprochait encore pour la scruter dans ses infimes accessoires, dans ses menus détails, pour examiner de plus près la parure des Souveraines et il vérifiait ceci : aucune draperie n'était pareille ; les unes tombaient sans cassures brusques, ridulées, semblables à un friselis ondulant d'eau, les autres descendaient en lignes parallèles, en fronces serrées un peu en relief, telles que les côtes des bâtons d'angélique; et la dure matière se pliait aux exigences des habilleurs, s'assouplissait pour les crêpes historiés, pour les futaines et les âls de pur lin, s'alourdissait pour les brocarts et
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les orfrois ; tout était spécifié ; les colliers étaient ciselés, grains à grains, les nœuds des ceintures auraient pu se dénouer, tant les cordelettes étaient naturellement enlacées; les bracelets, les couronnes étaient forés, martelés, sertis de gemmes montées dans leurs cbitons, comme par des gens du métier, par des orfèvres.
Et souvent le socle, la statue^ le dais avaient été taillés d'une seule pièce, dans un même bloc ! quels étaient donc les gens qui avaient sculpté de telles oeuvres?
On peut croire qu'ils vivaient dans les cloîtres puisque la culture de l'art ne se pratiquait alors que dans les clos de Dieu. Et ils rayonnèrent, à cette époque, dans l'Ile de France, l'Orléanais, le Maine, l'Anjou, le Berry; nous remarquons dans ces provinces des statues de ce genre ; mais il tant bien le dire, toutes sont inférieures à celles de Chartres. A Bourges, par exemple, d'analogues Prophètes et de semblables Reines rêvent dans l'une de ces extraordinaires baies latérales où le souvenir du trèfle arabe s'impose. A Angers, ces statues sont effritées, presque détruites, mais on peut les juger surtout rapetissées, devenues seulement humaines; ce l've sont plus des Célicoles aux corps chastement efnlés, mais de simples Reines ; — au Mans, où elles sont mieux conservées, elles s'eff"orcent vainement de surgir de leurs fourreaux droits ; elles sont quand même désallongées, dénervées, apauvries, presque vulgaires. Nulle part, ce n'est de l'âme sculptée comme à Chartres ; et si au Mans, on étudie la façade comprise ainsi que cellç de la cathédrale Chartraine, avec un Christ glorifié, bé' nissant, assis, entre les bêtes ailées du Tétramorphe, quelle descente l'on constate dans le niveau divin!
Tout est étriqué et poussif. Jésus, mal débruti, reste farouche. Ce sont évidemment des élèves sans génie des maîtres souverains de Chartres qui adornèrent ces portiques.
Était-ce une compagnie de ces imagiers, de ces confrères de l'œuvre sainte qui allaient d'un pays à l'autre, adjoints aux maçons, aux ouvriers logeurs du bon Dieu, par les moines ? Venaient-ils de cette abbaye Bénédictine de Tiron fondée près du Marché, à Chartres, par J'Aboé saint Bernard dont le nom figure parmi les bienfaiteurs de l'église dans le nécrologe de Notre- Dame ? Nul ne le sait. Humblement, anonymement, ils travaillèrent.
Et quelles âmes, ils avaient, ces artistes ! Car nous le savons, ils ne besognaient que lorsqu'ils étaient en état de grâce. Pour élever cette splendide basilique, la pureté fiit requise, même des manœuvres.
Cela serait incroyable, si des documents authentiques, si des pièces certames ne lattestaient.
Nous possédons des missives de l'époque, insérées dans les annales Bénédictines, une lettre d'un Abbé de Saint-Pierre-sur-Dive retrouvée par M. Léopold Delisle, dans le manuscrit 929 du fonds français, à la Bibliothèque Nationale — un livre latin des miracles de Notre- Dame, découvert dans la Bibliothèque du Vatican, et traduit en français par un poète du xiii' siècle, Jehan le Marchant. Tous racontent comment, après la ruine des incendies, tût rebâti le sanctuaire dédié à la Vierge noire.
Ce qui advint alors atteignit le sublime. Ce fut une Croisade, telle que jamais on n'en vit. Il ne s'agissait
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plus d'arracher le Saint-Sépulcre des mains des Infidèles, de lutter sur un champ de bataille contre des armées, contre des hommes, il s'agissait de forcer Notre Seigneur dans ses retranchements, délivrer assaut au Ciel, • de le vaincre par l'amour et la pénitence ; et le Ciel s'avoua battu ; les Anges, en souriant, se rendirent; Dieu capitula et, dans la joie de sa défaite, il ouvrit tout grand le trésor de ses grâces pour qu'on le pillât.
Ce fut encore, sous la conduite de l'Esprit Saint, le combat contre la matière, sur des chantiers, d'un peuple voulant, coûte que coûte, sauver la Vierge sans asile, de même qu'au jour où naquit son Fils.
La crèche de Bethléem n'était plus qu'un tertre de cendres. Marie allait être réduite à vagabonder, sous le fouet des bises, dans les plaines glacées de la Beauce. Le même fait se renouvellerait-il, à douze cents ans de distance, de familles sans pitié, d'auberges inhospitalières, de chambres pleines ?
L'on aimait alors, en France, la Madone, comme l'on aime sa génitrice naturelle, sa ve'ritable mère. A cette nouvelle qu'EUe erre, chassée par l'incendie, à la recherche d'un gîte, tous, bouleversés, s'éplorent ; et non seulement dans le pays Chartrain, mais encore dans l'Orléanais, dans la Normandie, dans la Bretagne, dans l'Ile de France, dans le Nord, les populations interrompent leurs travaux, quittent leurs logis pour courir à son secours, les riches apportant leur argent et leurs bijoux, tirant avec les pauvres des charrettes, convoyant du blé, de l'huile, du vin, du bois, de la chaux, ce qui peut servir à la nourriture des ouvriers et à la bâtisse d'une église.
Ce fut une migration ininterrompue, un exode spontané de peuple . Toutes les routes étaient encombrées de pèlerins, traînant, hommes, femmes, pêle-mêle, des arbres entiers, charriant des faisceaux de poutres, poussant de gémissantes carrioles de malades et d'infirmes qui constituaient la phalange sacrée, les vétérans de la souffrance, les légionnaires invincibles de la douleur, ceux qui devaient aider au blocus de la Jérusalem céleste, en formant l'arrière-garde, en soutenant, avec le renfort de leurs prières, les assaillants.
Rien, ni les fondrières, ni les marécages, ni les for^r<; sans chemins, ni les rivières sans gués, ne purent ... rayer l'impulsion de ces foules en marche, et, un matin, par tous les points de l'horizon, elles débouchèrent en vue de Chartres.
Et l'investissement commença; tandis que les malades traçaient les premières parallèles des oraisons, les gens vaUdes dressèrent les tentes ; le camp s'étendit à des lieues à la ronde ; l'on alluma sur des chariots des cierges et ce fut, chaque soir, un champ d'étoiles dans la Beauce.
Ce qui demeure invraisemblable et ce qui est pourtant certifié par tous les documents de l'époque, c'est que ces hordes de vieillards et d'enfants, de femmes et d'hommes se disciplinèrent en un clin d'œil; et pourtant ils appartenaient à toutes les classes de la société, car il y avait parmi eux des chevaliers et de grandes dames; mais l'amour divin fut si fort qu'il supprima les distances et abolit les castes ; les seigneurs s'attelèrent avec les roturiers dans les brancards, accomplirent pieusement leur tâche de bêtes de somme; les patriciennes
aidèrent les paysannes à préparer le mortier et cuisinèrent avec elles; tous vécurent dans un abandon de préjugés unique; tous consentirent à n'être que des manoeuvres» que des machines, que des reins et des bras, à s'employer sans murmurer, sous les ordres des architectes sortis de leurs couvents pour mener l'œuvre.
Jamais il n'y eut organisation plus savante et plus simple; les celleriers des cloîtres devenus, en quelque sorte, les intendants de cette armée, veillèrent à la distribution des vivres, assurèrent l'hygiène des bivacs, la santé du camp. Hommes, femmes n'étaient plus que de dociles instruments entre les mains de chefs qu'ils avaient, eux-mêmes, élus et qui obéissaient à des équipes de moines, subordonnés, à leur tour, à l'être prodigieux, à l'inconnu de génie qui, après avoir conçu le plan de la cathédrale, dirigeait les travaux d'ensemble.
Pour obtenir un tel résultat, il fallut vraiment que l'âme de ces multitudes fût admirable, car ce labeur si pénible, si humble, de gâcheur de plâtre et de charretier, fut considéré par chacun, noble ou vilain, ainsi qu'un acte d'abnégation et de pénitence, et aussi comme un honneur; et personne ne fut assez téméraire pour toucher aux matériaux de la Vierge, avant de s'être réconcilié avec ses ennemis, et conessé. Ceux qui hésitèrent à réparer leurs torts, à s'approcher des sacrements, furent enlevés des traits, chassés tels que des êtres immondes, par leurs compagnons, par leur famille même.
Dès l'aube, chaque jour, la besogne indiquée par les contre-maîtres s'opère. Les uns creusent les fondations, déblaient les ruines, dispersent les décombres; les autres, se transportent en masse aux carrières de Berchère-
l'Evêque, à huit kilomètres de Chartres, et là, ils descellent des blocs énormes de pierre, si lourds que parfois un millier d'ouvriers ne suffisait pas pour les extraire de leurs lits et les hisser jusqu'au sommet de la colline sur laquelle devait planer la future église.
Et quand, éreintés, moulus, ces troupeaux silencieux s'arrêtent, alors on entend monter les prières et le chant des psaumes; d'aucuns gémissent sur leurs péchés, implorent la compassion de Notre-Dame, se frappent la poitrine, sanglotent dans les bras des prêtres qui les consolent.
Le dimanche, des processions se déroulent, b'^nnière en tête, et le hourra des cantiques soufHe dans les rues de feu que tracent, au loin, les cierges; les heures canoniales sont écoutées à genoux, par tout un peuple, le." reliques sont présentées en grande pompe, aux malades. . .
Pendant ce temps, des béliers d'oraisons, des catapultes de prières ébranlent les remparts de la Cité divine; les forces vives de l'armée se réunissent pour foncer sur le même point, pour enlever d'assaut la place.
Et c'est alors que, vaincu par tant d'humilité et par tant d'obéissance, écrasé par tant d'amour, Jésus se rend à merci, remet ses pouvoirs à sa Mère et, de toute part, les miracles éclatent. Bientôt le clan des malades et des infirmes est debout; les aveugles voient, les hydropiques désenflent, les perclus se promènent, les cardiaques courent.
Le lécit de ces miracles qui, quotidiennement, se répètent, qui précèdent même parfois l'arrivée des pèlerins à Chartres, nous a été conservé par le manuscrit ktia du Vatican.
Ici, ce sont les habitants de Château-Landon qui remorquent une voiture de froment. Arrivés à Chantereine, ils s'aperçoivent que leurs provisions de bouche sont épuisées et ils demandent du pain à des malheureux qui se trouvent eux-mêmes dans une extrême gêne. La Vierge intercède et le pain de la misère se multiplie. Là, ce sont des gens partis du Gâtinais, avec un haquet de pierres. N'en pouvant plus, ils font halte près dâ Puiset; et des villageois, venus à leur rencontre, les invitent à se reposer, tandis qu'eux tireront le fardier, mais ils refusent. Alors, les paysans du Puiset leur offrent une pièce de vin, la transvasent dans un tonneau qu'ils juchent sur le camion. Cette fois, les pèlerins acceptent, et, se sentant moins las, ils continuent leur route. Mais ils sont rappelés pour constater que le muid vide s'est rempli de lui-même d'un délicieux vin. Tous en boivent et les malades guérissent.
D'autre part, un habitant de Corbeville-sur-Eurc, qui s'employait à charger une voiture de bois de construction, a trois doigts coupés par une hache et il pousse des cris affreux. Les compagnons lui conseillent de trancher complètement les doigts qui ne tiennent plus que par un fil à la chair, mais le prêtre qui les conduit à Chartres s'y oppose. On implore Marie et la bki:>ure disparaît, la main devient intacte.
Ce sont encore des Bretons égarés, la nuit, dans les plaines de la Beauce et qui sont subitement guidés par des brandons de feu ; c'est la Vierge, en personne, qui un samedi soir, après Compiles, descend dans son église quand elle est presque terminée et l'illumine d'éblouissantes lueurs...
Et il y en a comme cela, des pages et des pages... ah! Ton comprend, ruminait Durtal, pourquoi ce sanctuaire est si plein d'EUe; sa reconnaissance pour l'affection de nos pères s'y sent encore... puis Elle veut bien, maintenant, ne pas se montrer trop dégoûtée, ne pas regarder de trop près...
Un bras se posa sur le sien et Durtal reconnut l'abbé Gévresin qui s'était approché tandis qu'il réfléchissait devant la cathédrale.
— Je vous quitte aussitôt, car je suis attendu, dit le prêtre. Je profite simplement de cette rencontre puar vous dire que j'ai reçu une lettre de l'abbé Plomb.
— Ah! et où est- il?
— ASolesmes, mais il rentre après-demain. Il senable singulièrement emballé sur la vie Bénédictine, notre ami!
Et l'abbé sourit, tandis que Durtai, un peu interdit, e regardait tourner le coin du clocher neuf.
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