‹ Pages catholiquesChapitre 15 sur 18 · LES ABBAYES DE SOLESMES · texte numérisé non relu

LES ABBAYES DE SOLESMES

I LORS, VOUS arrivez de Solesmes ?

— Mais oui.

— Vous êtes satisfait de votre vovag:e ?

— Enchanté, et l'abbé sourit de l'impatience qu'il sentait sourdre dans le ton de Durtal.

— Et que pensez-vous de ce monastère ?

— Je pense qu'il est très intéressant à visiter, au point de vue du monachisrae et de l'art. Solesmes est un grand couvent, maison mère de l'ordre Bénédictin en France, et il est pourvu d'un noviciat qui prospère. Au fait, que désirez-vous savoir, au juste ?

— Mais... tout ce que vous savez !

— Eh bien, je vous dirai d'abord que l'art de l'Église, arrivé à son point culminant, fascine, dans ce cloitre. Personne ne peut se rendre compte de l'extrême splendeur de la liturgie et du plain-chant, s'il n'a passé par Solesmes ; au cas où Notre-Dame-des-Arts posséderait un sanctuaire privilégié, soyez sûr qu'il est là.

— La chapelle est ancienne ?

— Il subsiste une partie de la vieille église et les fameuses Sculptures des « Saints de Solesmes » qui remontent au xvr siècle; malheureusement, il existe dans l'abside de consternantes vitres, une Vierge entre saint Pierre et saint Paul, la verrerie moderne dans toute sa criarde inclémence 1 Mais aussi où acquérir un vitrail propre ?

— Nulle part ; si nous examinons maintenant les carreaux historiés, insérés dans les murs des églises neuves, nous constatons l'inaltérable sottise des peintres construisant des cartons de verrières comme des sujets de tableaux ; et quels sujets et quels tableaux ! Le tout fabriqué à la grosse par de bas vitriers dont les feuilles minces de verres sèment les nefs de confettis, lancent des pastilles de couleur dans tous les sens.

En vérité, ne serait-il pas plus simple d'accepter le système du vitrail incolore de Cîteaux dont le décor était obtenu par les dessins réticulés des plombs ou de copier ces belles grisailles, nacrées par le temps, qui restent encore à Bourges, à Reims, ici même, dans la cathédrale ?

— Certes, mais pour en revenir à notre monastère, nulle part, je le répète. Ton ne célèbre les offices avec autant de pompe. Il faut voir cela un jour de grande fête ! Imaginez au-dessus de l'autel, là où fulgure d'habitude le tabernacle, une colombe pendue à une crosse d'or et volant, les ailes déplcj-èes dans des nues d'en-» cens — puis, une armée de moines, évoluant, en une marche solennelle et précise — et l'Abbé debout, le front ceint d'une mître pavée de gemmes, la crosse

3 $6 PAGES CATHOLIQ.UES

d'ivoire blanche et verte à la main, la queue de sa traîne tenue par un convers lorsqu'il s'avance, tandis que l'or des chapes s'allume au feu des cierges, que le torrent des orgues entraîne toutes les voix, emporte, jusqu'aux voûtes, le cri de douleur ou de joie des psaumes !

C'est admirable; ce n'est plus l'austérité pénitentielle des offices, tels qu'ils se pratiquent chez les Franciscains ou dans les Trappes ; c'est le luxe pour Dieu, la beauté qu'il créa, mise à son service, et devenue, par ellemême, une louange, une prière... Mais si vous voulez voir resplendir le chant de l'Église dans toute sa gloire, c'est surtout dans l'abbaye voisine, chez les momales de sainte-Cécile, qu'il convient d'aller.

L'abbé s'arrêta, se parlant à lui-même, reculant dans ses souvenirs et, lentement, il reprit :

— Partout, quand même, la voix de la religieuse conserve, en raison même de son sexe, une sorte de langueur, une tendance au roucoulement et, disons-le, souvent une certaine complaisance à s'entendre quand elle n'ignore pas qu'on l'écoute ; — aussi, jamais le chant Grégorien n'est-il parfaitement exécuté par des nonnes. Mais chez les Bénédictines de sainte-Cécile, ces feintises d'un gnan-gnan mondain ont disparu. Ces moniales n'ont plus la voix féminine mais une voix tout à la fois séraphique et virile. Dans cette église, on est rejeté, je ne sais où, dans le fond des âges ou projeté dans l'avance des temps, quand elles chantent. Elles ont des élans d'âme et des haltes tragiques, des murmures attendris et des cris de passion et parfois elles paraissent monter à l'assaut et enlever à la baïonnette i certains psaumes. A coup sûr elles réalisent le bond le

plus violent qui se puisse rêver de la terre dans l'infini 1

— Alors, c'est autre chose que chez les Bénédictines de la rue Monsieur, à Paris ?

— Il n'y a point de comparaison à établir. Sans vouloir dénier la probité musicale de ces bonnes cloîtrières qui chantent convenablement, mais humainement, en femmes, l'on peut affirmer qu'elles n'ont ni cette science, ni ces inflexions d'âme, ni ces voix... Selon le mot d'un jeune moine, quand on a entendu les moniales de Solesmes, ce que celles de Paris semblent... province.

— Et vous avez vu l'Abbesse de sainte-Cécile ? — tiens, mais... et Durtal chercha dans sa mémoire — n'est-elle pas l'auteur d'un « Traité de l'Oraison » que j'ai parcouru autrefois à la Trappe mais qui n'a pas été vu d'un bon œil, je crois, au Vatican ?

— C'est elle, en effet ; mais vous commettez la plus complète erreur, en vous imaginant que son livre ait pu déplaire à Rome. Il y a été, de même que tous les ouvrages de ce genre, examina à la loupe, passé au tamis, grabelé, ligne par Hgne, tourné et retourné, dans tous les sens ; mais les théologiens chargés du service de celte douane pieuse ont reconnu et certifié que cette œuvre, conçue d'après les plus sûrs principes de la Mystique, était savamment, résolument, éperdument orthodoxe.

J'ajoute que ce volume qui fut imprimé par Madame l'Abbesse, aidée de quelques nonnes, sur une petite presse à bras que possède le monastère, n'a jamais été mis dans le commerce. Il est, en somme, le résumé de sa doctrine, le suc essentiel de ses leçons, et il est sur-

35^ Pages CATHOLiauES

tout destiné à celles de ses tilles qui ne peuvent profiter de ses enseignements et de ses conférences, parce qu'elles habitent loin de Solcsmes, dans les autres abbayes qu'elle a fondées.

Tenez maintenant que les Bénédictines étudient pendant dix années le latin, que beaucoup d'entre elles traduisent l'hébreu et le grec, sont expertes en exégèse ; que d'autres dessinent et peignent des pages de missel, rajeunissent l'art épuisé des enlumineurs d'antan ; que d'autres encore, telles que la Mère Hildegardc, sont des organistes de première force... vous penserez sans doute que la femme qui les manie, qui les dirige, que la femme qui a créé, dans ses cloîtres, des écoles de mystique pratique et d'art religieux est une personne tout à fait extraordinaire et — avouons-le — par ce temps de frivole dévotion et d'ignare piété — unique !

— ^ Mais c'est une grande Abbesse du Moyen Age ! s'écria Durtal.

— Elle est le chef-d'œuvre de Dom Guéranger qui l'a prise presque entant et lui a malaxé et lui a longuement broyé l'âme ; puis il l'a transplantée dans une j serre spéciale, surveillant, chaque jour, sa croissance en f Dieu, et le résultat de cette culture intensive, vous le voyez.

— Oui, et n'empêche cependant que les couvents sont, pour certaines gens, des réceptacles de tain^a^-ùsé et des réservoirs de folie ; — quand on songe aussi que d'obscurs imbéciles écrivent dans des feuilles que les moniales ne camprennent rien au latin qu'elles lisent ! 11 serait à souhaiter qu'ils fusucnt d'aussi bous latinistes que ces femmes !

L'abbé sourit. — Au reste, poursuivit-il, le secret du chant grégorien est là. Il faut non seulement connaître la langue des psaumes qu'on récite, mais encore saisir le sens souvent douteux, dans la version de la Vulgate, de Ces psaumes pour les bien tendre. Sans fel'véur et sans science, la voix n'est rien.

Elle peut être excellente, danà les morceaux de la musique profane, mais elle est vide, nulle, quand elle s'attaque aux phrases vénérables du plain-chant*

— Et les Pères à quoi s'oCcupent-ils?

--■ Eux, ils ont d'abord commencé par restaurer la liturgie et le chant de l'église, puis ils ont découvert et réuni dans un « Spicilège » et dans des « Analectes », en les agrémentant d'attentives gloses, les textes perdus de subtils symbolistes et de studieux saints. A Theure actuelle, ils rédigent et ils impriment la paléographie musicale, l'une des plus crudités et des plus Sâgaces publications de ce temps.

Mais il ne siérait pas devoùs persuader que la mission de l'Ordre Bénédictin consiste exclusivement à fouiller de vieux manuscrits et à reproduire d'anciens antiphonaires et d'antiques chartes. Sans doute, le moine qui a du talent, dans un art quelconque, s'adonne à cet artj si l'Abbé le veut ; la règle est, sur ce point, formelle ; mais le but réel, le but véritable du fils de saint Benoît est de psalmodier ou de chanter la louange divine, de faire l'apprentissage ici-bas de ce qu'il fera là-haut, de célébrer la gloire du Seigneur en des termes inspirés par Lui-même, en une langue que Lui-même a parlée par la voix de David et des Prophètes. Sept fois par jour, les Bénédictms remplissent le devoir de ces vieil-

3^0 PAGES CATHOLIQ.UES

lards de l'Apocalypse que saint Jean nous montre dans le firmament et que les imagiers ont sculptés, jouant des instruments, ici-même, à Chartres.

En résumé, leur fonction particulière n*est donc point de s'inhumer dans la poudre des âges, ou bien encore (-l'exercer la substitution des péchés et la suppléance des maux d'autrui, ainsi que les ordres de pure mortification, tels que les Carmélites et les Clarisses; leur vocation est de pratiquer l'office des Anges; c'est une œuvre d'allégresse et de paix, une avance d'hoirie sur la succession jubilaire de l'au-delà, l'œuvre qui se rapproche le plus de celle des purs esprits, la plus élevée qui soit, sur la terre, en somme.

Pour s'acquitter convenablement de cet emploi, il faut, en sus d'une ardente piété, une science foncière des Écritures et un sens affiné de l'art. Les vrais Bénédictins doivent donc être à la fois des saints, des savants et des Lirtistes.

— Et le train-train journalier que l'on vit à Solesmes ? demanda Durtal.

— Très méthodique et très simple — matines et laudes à 4 heures du matin — 39 heures, tierce, messe conventuelle et sexte — à midi, dîner — à 4 heures, none et vêpres — à 7 heures, souper — à 8 heures 1/2, compiles et grand silence. Vous le voyez, on a le temps de se recueillir et de travailler, dans les intervalles des heures canoniales et des repas.

— Et les oblats?

— Quels oblats? Je n'en ai pas vus à Solesmes.

— Ah!... mais s'il en existe, mènent-ils la même vie que les Pères?

— Évidemment — sauf peut-être certains adoucissements qui dépendent du bon vouloir de l'Abbé. Ce que je puis vous dire, c'est que dans d'autres abbayes Bénédictines que je connais, la formule adoptée est celleci : Toblat prend de la règle ce qu'il en peut prendre.

~ Mais il est, je suppose, libre de ses mouvements, libre de ses actes ?

— Du moment qu'il a prêté serment d'obéissance entre les mains de son supérieur et qu'il a, après leten:. ;. de sa probation, revêtu l'habit monastique, il est moine comme les autres et, partant, il ne peut plus rien effectuer sans l'autorisation du Père Abbé.

— Fichtre! murmura Durtal — En somme, si cette sotte comparaison qui a cours dans le monde était authentique, si le cloître devait être assimilé à une tombe, l'oblature en serait encore une; seulement elle aurait des cloisons moins étanches et son couvercle entr'ouvert laisserait pénétrer un peu de jour.

«— Si vous voulez, fit l'abbé en riant.

t£:wC^^.

'JsJjÙ

LA CRYPTE ÔANS L APRES-MIDI. — LE CARMEL DE CHARTRES. LA VIERGE DU PILIER

,, V --"^ETTE symbolique des églises, cette psychologie ^~çW^ des cathédrales, cette étude de l'âme des sanc- ^^5»^^* tuaires si parfaitement omise depuis le Moyen Age par ces professeurs de physiologie monumentale que sont les archéologues et les architectes, intéressait assez Durtal pour qu'il parvînt à oublier avec elle, pendant quelques heures, ses bagarres d'esprit et ses luttes, mais dès qu'il ne s'évertuait plus à chercher le sens réel des apparences, tout reprenait. Cette sorte de mise en demeure que lui avait brusquement adiessée l'abbé Gévresin, de clore ses litiges, de se prononcer dans un sens ou dans l'autre, l'affolait, en l'apeurant.

Le cloître! ce qu'il fallait longuement réfléchir avant de se résoudre à s'y écrouer ! Et le pour et le contre se pourchassaient, à tour de rôle, en lui.

Me voilà, comm.e avant mon départ pour la Trappe, se disait-il, et la décision que je dois adopter est encore plus grave, car Notre-Dame de i'Atre n'était qu'un ré-

fugc provisoire ; je savais, en y allant, que je n'y permanerais point ; c'était un moment pénible à supporter, mais ce n'était qu'un moment, tandis qu'il s'agit, à l'heure actuelle, d'une détermination sans retour, d'un lieu où, si je m'y incarcère, ce sera jusqu'à la mort ; c'est la condamnation à perpétuité, sans remise de peine, sans décret de grâce; et il en parle, ainsi que d'une chose simple, l'abbé !

Que faire ? Renoncer à toute liberté, n'être plus qu'une machine, qu'une chose entre les mains d'un homme que l'on ne connaît point, mon Dieu, je le veux bien ! mais il y a des questions plus gênantes que celle-là pour moi; d'abord celle de la littérature; ne plus écrire, renoncer à ce qui fut l'occupation et le but de ma vie; c'est douloureux et cependant j'accepterais ce sacrifice, mais... mais écrire et voir sa langue épluchée, lavée à l'eau de pompe, décolorée par un autre qui peut être un savant et un saint mais n'avoir, de même que saint Jean de la Croix, aucun sentiment de l'art, c'est vraiment dur ! Les idées, je comprends bien qu'au point de vue théologique, on vous les monde, rien de plus juste;, mais le style! Et, dans un monastère, autant que je puis le savoir, rien ne s'imprime sans que l'Abbé l'ait lu et il a le droit de tout réviser, de tout changer, de tout supprimer, s'il lui plaît. Il vaudrait évidemment mieux ne plus écrire, mais là encore, le choix n'est pas per-iis, puisqu'il faut s'incliner, au nom de l'obéissance, devant un ordre, traiter tel ou tel sujet de telle ou de telle façon, selon que l'Abbé exige.

A moins de tomber sur un maître exceptionnel, quelle pierre d'achoppement ! Puis en sus de cette

3^4 PAGES CATHOLIQ.UES

question qui est pour moi la plus anxieuse de toutes, d'autres valent aussi qu'on les médite. D'après le peu que m'ont raconté mes deux prêtres, le bienfaisant silence des Cisterciens n'existe pas chez les moines noirs. Or, si perfectionnés que puissent être les cénobites, ils n'en sont pas moins des hommes ; autrement dit, des sympathies et des antipathies se heurtent en un incessant côte à côte et forcément, à ne remuer que les sujets restreints, à vivre dans l'ignorance de ce qui se passe au dehors, la causerie tourne aux potins ; on finit par ne plus s'intéresser qu'à des futilités, qu'à des vétilles qui prennent une importance d'événem.ents dans ce milieu.

On devient vieille fille, et ce que cqs conversations sans imprévu doivent au bout de quelque temps vous lasser !

Enfin, il y aie point de vue de la santé. Dans le couvent, c'est le triomphe des ragoûts et des salades, le détraquement de l'estomac à bref délai, le sommeil limité, l'écrasante fatigue du corps malmené... ah ! tout cela n'est ni engageant, ni drôle ! — Qui sait si, après quelques mois de ce régime matériel et mental, l'on ne croule pas dans un ennui sans fond, si l'acedia des geôles monastiques ne vous terrasse point, ne vous rend pas complètement incapable de penser et d'agir ?

Et Durtal concluait : c'est folie que de rêver de la vie conventuelle ; je ferais mieux de demeurer à Chartres ; et il était à peine résolu à ne pas bouger, que l'autre côté de la médaille se montrait.

Le cloître ! mais c'est la seule existence qui soit logique, la seule qui soit propre ! ces souleurs qu'il se suggérait étaient vaines. D'abord, la santé ?mais il ne se rappelait

donc plus la Trappe où l'alimentation était autrement débilitante, où le régime était autrement rigoureux .' pourquoi dès lors s'alarmer d'avance ?

D'autre part, il ne comprenait donc pas la nécessité des entretiens, la sagesse des devis, rompant la solitude de la cellule juste au moment où l'ennui s'impose ? c'était un dérivatif aux rabâchages intimes et les promenades en commun assuraient l'hygiène de l'âme et tonifiaient le corps ; puis à supposer que les colloques monastiques fussent puérils, est-ce que les racontars entendus dans un autre monde étaient plus nutritifs? enfin, la fréquentation des moines n'était-elle pas très supérieure à celle des gens de tout état, de toute condition, de tout poil, qu'il faut, dans la vie externe, subir?

Qu'est-ce, au surplus, que ces bagatelles, que ces petits détails dans l'ensemble magnifique du cloître ? que pesaient ces menuailles, ces riens, en comparaison de la paix, de l'allégresse de l'âme exultant dans la joie des offices, dans le devoir accompli des louanges ? est-ce que le flot des liturgies ne lavait pas tout, n'emportait pas, tels que des fétus, les minimes défauts des êtres ? n'étaitce point aussi l'histoire de la paille et de la poutre, les rôles renversés, les imperfections aperçues chez autrui, lorsque soi-même on lui est si inférieur ?

Toujours, au bout de mes raisonnements, je découvre mon manque d'humilité, se disait-il. Il réfléchissait. — Que d'eff'orts, reprit-il, pour s'enlever la crasse de ses vices ! peut-être que, dans un couvent, je me dérouillerais; et il rêvait une existence épurée, une âme imbibée de prières, se dilatant dans la compagnie du Christ, qui pourrait peut-être alors, sans trop se salir, descendre

dans ses aîtres et s'y loger ; c'est le seul destin qui soit enviable ! se cria-t-il ; décidons-nous.

Et comme une douche d'eau froide, une réflexion l'abattait. Ce n'en sera pas moins la vie collective, le lycée qui recommencera; ce sera la garnison monastique qu'il faudra tenir !

Il gisait atterré, puis voulait réagir et perdait patience. Ah çà, grogna-t-il, on ne se séquestre pas dans une abbaye, pour y chercher ses aises; un monastère n'est pas une Sainte-Périne pieuse; l'on s'y interne, je suppose, pour expier ses fautes, pour se préparer à la mort; dès lors, à quoi bon discuter sur le genre de tribulations qu'il convient d'endurer? le tout c'est d'être résolu à les accepter, à ne pas faiblir!

Mais avait-il bien le désir de la douleur et de la pénitence? et il tremblait de se répondre. Au fond de lui, timidement, un oui se levait, couvert aussitôt par les clameurs de ses lâchetés et de ses transes. Alors, pourquoi partir?

Décidément, il s'embrouillait, finissait, lorsque cessait ce désordre, par songer à un sursis, à un moyenterme, à des tracas inoffensifs, d'une certaine sorte, k des soucis assez supportables pour n'en être plus.

Je suis idiot, concluait-il, car je me bats dans le vide; je m'emballe sur des mots, sur des coutumes que j'ignore. La première chose à faire serait d'aller dans un couvent Bénédictin, dans plusieurs même pour les comparer, et de me rendre compte ainsi de l'existence qu'on y mène. Ensuite la question de l'oblature est à éclaircir; si j'en crois l'abbé Plomb, le sort de Toblat est subordonné au bon vouloir du Père Abbé qui, selon son tem-^

l-A CATHÉDRALE 367

pérament plus ou moins impérieux, serre le garrot ou le desserre; mais est-ce bien sûr? il y a eu, pendant le Moyen Age, des oblats; par conséquent des dispositions séculaires les régissent !

Et puis tout cela est humain, tout cela est vil! car il ne s'agit pas d'ergotçr sur des textes, sur des clauses plus ou moins débonnaires; il s'agit de se concéder sans réticences, de se jeter bravement à l'eau; ce qu'il faut c'est s'offrir tout entier à Dieu. Le cloître autrement envisagé est une maison bourgeoise et c'est absurde. Mes appréhensions, mes advertances, mes compromis, sont une honte !

Oui, mais où puiser la force nécessaire pour balayer hors de soi ce poussier d'âme ? — et, finalement, lorsqu'il était trop obsédé par ces alternatives d'appétences et de craintes, il allait se réfugier auprès de Notre-Dame de Sous-Terre. Dans l'après-midi les celliers étaient clos mais il y pénétrait par une petite porte ouverte à l'entrée de la sacristie, dans la cathédrale, et c'était une descente en pleines ténèbres.

Arrivé dans la crypte même, à côté de l'autel, il retrouvait l'incertaine et la pacifiante odeur de ces voûtes fumées par les cires, avançait dans ce doux et tiède parfum d'oliban et de cave. Il faisait moins clair encore que le matin, car les lampes n'étaient pas allumées et, seules, les veilleuses brûlant comme au travers de peaux amincies d'oranges, éclairaient de lueurs de vermeil qui $c dedore, la suie des murs.

En tournant alors le dos à l'autel, il voyait filant devant lui, l'allée basse de la nef, au bout de laquelle, on apercevait, ainsi qu'en un fond de tunnel, la lumière

du jour — malheureusement, car elle permettait de distinguer de hideuses peintures, des scènes célébrant la gloire ecclésiale de Chartres : la visite de Marie de Médicis et de Henri IV à la cathédrale, Louis XIII et sa mère, M. OHer présentant à la Vierge les clefs du séminaire de Saint-Sulpice et une robe brochée d'or, Louis XIV aux pieds de Notre-Dame de Sous-Terre j par une grâce du ciel, les autres fresques semblaient mortes, se diluaient, en tout cas, dans l'ombre.

Mais ce qui était vraiment exquis, c'était de se rencontrer seul avec la Vierge qui vous regardait de sa noire figure sortant de la nuit, lorsque les mèches des veilleuses crépitaient, dardant des jets de flammes brèves.

A genoux devant Elle, Durtal se déterminait à lui parler, à lui dire :

J'ai peur de l'avenir et de son ciel chargé et j'ai peur de moi-même, car je me dissous dans Tennui et je m'enlise. Vous m'avez toujours mené par la main jusqu'ici, ne m'abandonnez pas, achevez votre œuvre. Je sais bien que c'est folie de se préoccuper ainsi du futur car votre Fils l'a déclaré : « à chaque jour suffit sa peine », mais cela dépend des tempéraments ; ce qui est facile aux uns est si difficile pour les autres; j'ai l'esprit remuant, toujours inquiet, toujours aux écoutes, et, quoi que je fasse, il bat la campagne à tâtons et il s'égare! Ramenez-le, tenez-le près de vous en laisse, bonne Mère, et accordezmoi, après tant de fatigues, un gîte!

Ah! ne plus être ainsi divisé, demeurer impartible! avoir l'âme assez anéantie pour ne plus ressentir que les douleurs, ne plus éprouver que les joies de la liturgie! ne plus être requis chaque jour que par Jésus et par

Vous, ne plus suivre que votre propre existence se déroulant dans le cycle annuel des offices! se réjouir avec la Nativité, rire à Pâques-fleuries, pleurer pendant la Semaine Sainte, être indifférentaureste,pouvoirne plusse compter, se désintéresser complètement de sa personne, quel rêve ! ce qu'il serait simple alors de se réfugier dans un cloître!

Mais est-ce possible quand on n'est pas un saint ? quel dénuement cela suppose de l'âme vidée de toutes les idées profanes, de toutes les images terrestres; quel apprivoisement cela présume de l'imagination devenue docile, ne s' élançant plus que sur une seule piste, n'errant plus, comme la mienne, à l'aventure!

Et pourtant, ce que les autres soins sont inutiles, car tout ce qui n'a pas trait au ciel, sur la terre, est vain ! oui, mais quand il s'agit de mettre ces pensées en pratique, elle se cabre, ma rosse d'âme, et j'ai beau la tirer, elle rue et n'avance pas !

Ah ! Sainte Vierge, ce n'est point pour m'excuser de mes faiblesses et de mes fautes! mais cependant, je vous l'avoue, c'est décourageant, c'est navrant de ne rien comprendre, de ne rien voir ! Ce Chartres où je végète, est-il un lieu d'attente, une transition entre deux monastères, un pont jeté entre Notre-Dame de l'Atre et Solesmes ou une autre abbaye? est-ce, au contraire, l'étape dernière, celle où vous voulez que je sois enfin assis, mais alors ma vie n'a plus de sens; elle est incohérente, bâtie et détruite au hasard des sables! à quoi bon, s'il en est ainsi, ces souhaits monastiques, ces appels vers une autre destinée, cette quasi certitude que je suis en panne à une station, que je ne suis pas arrivé au lieu

où je dois me rendre ?

370 PAGES CATHOLiaUES

Si c'était encore, ainsi qu'autrefois où je vous sentais près de moi, où lorsque je vous inrerro^ciis, vous répondiez, si c'était de même qu'à la Trappe où j'ai tant souffert pourtant ! mais non, maintenant, je ne vous entends plus, vous ne m'écouiez pas.

Durtal se tut, puis : j'ai tort de vous parler de là Sorte, dit-il, vous ne nous pressez dans vos bras que lorsque nous sommes incapables de marcher ; vous soignez, vous caressez la pauvre âme qui naît dans une conversion ; puis quand elle peut se tenir sur ses jambes, vous la déposez à terre et la laissez essayer par elle-même ses propres forces.

C'est utile et c*est juste, mais n'empêche que le souvenir de ces célestes allégeances, de ces premières liesses perdues, désespère !

Ah 1 sainte Vierge, sainte Vierge, prenez pitié des âmes rachitiques qui se traînent si péniblement quand elles ne sont plus sous votre lisière ; prenez pitié des âmes endolories pour lesquelles tout effort est une souffrance, des âmes que rien ne dégrève et que tout afflige ! prenez pitié des âmes sans feu ni lieu, des âmes voyagères inaptes à se grouper et à se fixer, prenez pitié des âmes veules et recrues, prenez pirié de toutes ces âmes qui sont la mienne, prenez pitié de moi !

Et souvent avant de se séparer de la Mère, il voulait la visiter encore dans ses réduits, là, où depuis le Moyen Age, les fidèles ne vont plus; et il allumait un bout de cierge, quittait la nef même, longeait les murs tournants du couloir d'entrée jusqu'à la sacristie de cetiecaveet, en face, dans la lourde muraille, s'enfonçait une porte treillagée de fer. U descendait par un petit escalier dans ua

souterrain qui était Tancien martyrium où l'on cachait jadis, en temps de guerre, la sainte châsse. Un autel avait été édifié, sous le vocable desaint Lubin, au centre de ce trou. Dans la crypte, l'on percevait encore le bourdon lointain des cloches, le bruissement sourd de la cathédrale s'étendant au-dessus d'elle ; là, plus rien; Ton était enfoui dans une tombe ; malheureusement, d'ignobles colonnes carrées, blanchies au lait de chaux, érigées pour consolider le groupe de Bridan, placé dans le chœur de la basilique, sur l'autel, gâtaient l'allure barbare de cette oubliette, égarée dans la nuit des âges, au fond du sol.

Et il en sortait quand même, soulagé, s'accusait d'ingratitude, se demandant comment il songeait à s'évader de Chartres, à s'éloigner ainsi de la Vierge avec laquelle il pouvait si facilement, quand il le désirait, causer seul.

D'autres jours, quand il faisait beau, il choisissait pour but de promenade un couvent dont M""® Bavoil lui avait révélé la présence à Chartres. Une après-midi, il l'avait rencontrée sur la place et elle lui avait dit :

— Je vais voir le petit Jésus de Prague qui est au Carmel de cette ville ; venez-vous avec moi, notre ami ?

Durtal n'aimait guère ces dévotionnettes, mais l'idée de pénétrer dans la chapelle des carmélites qu'il ne connaissait pas, l'incita à accompagner la gouvernante et elle l'emmena dans la rue des JubeUnes située derrière la chaussée du railway, après la gare. L'on franchissait pour y accéder un pont qui grondait sous le poids roulant des trains et l'on entrait, à droite, dans une sente qui zigzaguait, bordée d'un côté par le talus ^u chemin de fer, de l'autre par des bicoques, coiffées

de chaume, par d'anciennes granges et aussi par des maisons moins minables, mais closes, bouclées, dès la fin de l'aube. M""' Bavoil l'avait conduit au fond de la ruelle, là, où s'ébrase l'arche d'un autre pont. Au-dessus était établie une voie de garage, avec des disques ronds et carrés, rouges et jaunes et des poutrelles à escaUer de fonte; et, toujours à la même place, une locomotive chauffait ou marchait, en sifflant, à reculons.

M"' Bavoil s'arrêta devant une porte cintrée près de laquelle formant avec le remblai de la ligne de l'Ouest, la pointe d'un cul-de-sac, se dressait un mur immense en pierres meuhères, couleur d'amande grillée, pareil à ceux des réservoirs de Paris; c'était là que résidaient les moniales de sainte Térèse.

En femme qui a l'habitude de ces couvents, M°* Bavoil poussa la porte laissée contre et Durtal aperçut devant lui une allée pavée, sablée de cailloux de rivières sur les bords, tranchant par le milieu un jardin dans lequel s'élevaient des arbres fruitiers et des géraniums. Deux ifs, en boule et découpés en croix à leurs sommets, donnaient à cette closerie de curé une odeur de cimetière.

L'allée montait, creusée de marches; quand il les eut grimpées, Durtal vit une construction en briques et en plâtre, percée de fenêtres armées de grilles noires et d'une porte grise, nantie d'un judas^ au-dessus duquel se lisait cette inscription, en lettres blanches : « O Marie conçue sans péchés, priez pour nous qui avons recours à vous. »

Il regardait, surpris de n'aviser personne, de ne rien entendre, mais M'"® BavoU l'appela d'un signe, con-

tourna la maison, l'introduisit dans une sorte de vestibule le long duquel serpentait une vigne, emmaillotée de gaze, et de là dans une petite chapelle où elle s'agenouilla, sur les dalles.

Durtal humait, mal à l'aise, la tristesse qui s'épandait de ce sanctuaire nu.

Il était dans un édifice de la fin du xviii^ siècle ; au milieu, précédé de huit marches, posait un autel en bois ciré de la forme d'un tombeau, muni d'un tabernacle couvert d'un rideau broché de soie, et paré d'un tableau de l'Annonciation, une peinture, aux tons flasques, tendue dans un cadre d'or.

A gauche et à droite, deux médaillons en relief se faisaient pendant, saint Joseph, d'un côté et sainte Térèse, de l'autre ; et, au-dessus du tableau, près du plafond, se détachaient les armes sculptées des Carmels : un écu avec croix et étoiles, sous une couronne de Marquis traversée par un bras brandissant un glaive, maintenu par de gras angelots, tels qu'en enfla la statuaire de ce temps, et sillonné, en l'air, d'une banderole arborant la devise de l'ordre : « Zelo, zelatus sum, pro Domino Dec exercituum. »

Enfin, à droite de l'autel, la grille en fer noir, de la clôture se creusait dans le mur taillé en ogive et, sur les marches de l'autel, en deçà de la rampe de communion, émergeait, sous un dais doré, une irritante statue de l'Enfant Jésus, diadèmée, soupesant une boule dans une main et levant l'autre en un geste qui réclame l'attention, une statue de précoce jongleur, en plâtre colorié, honorée dans cette chapelle solitaire par deux pots d'hortensias et une veilleuse allumée de verre rouge.

374 PAGES CATHOLIQjUES

Ce que ce rococo est morne et gelé, pensa Durtal. Il s'agenouilla sur une chaise et, peu à peu, ses impressions changèrent. Sursaturé de prières, ce sanctuaire fondait ses glaces, devenait tiède. Il semblait que, par la grille de la clôture, des oraisons filtrassent et répandissent des bouffées de poêle dans la pièce. On finissait par avoir chaud à l'âme, par se croire bien chez soi, dans cet isolement, à l'aise.

L'étonnement demeurait seul d'entendre, si loin de tout, des sifHements de convois et des ronflements de machines.

Durtal sortit, tandis que M™' Bavoil achevait d'égrener son rosaire. Sur la porte, juste en face de lui la cathédrale se profilait, au loin, mais ne possédait plus qu'un clocher; le vieux se cachant derrière le neuf. Par ce temps un peu voilé, elle s'affinait dans le firmament, verte et grise, avec son toit oxydé de cuivre et le ton de pierre ponce de sa tour.

Elle est extraordinaire, se disait Durtal, se commémorant les divers aspects qu'elle revêtait, suivant les saisons, suivant les heures ; comme l'épiderme de son teint changeait !

En son ensemble, par un ciel clair, son gris s'argente et si le soleil l'illumine, elle blondit et se dore ; vue de près, sa peau est alors pareille à un biscuit grignoté, avec son calcaire siliceux rongé de trous ; d'autres fois, lorsque le soleil se couche, elle se carminé et elle surgit, telle qu'une monstrueuse et délicate châ.^se, rose et verte, et, au crépuscule, elle se bleuté, puis paraît s'évaporer à mesure qu'elle violit.

Et ses porches ! continua Durtal — celui de la façade

Royale est le moins versatile ; il se conserve, d'un brun de cannelle, jusqu'à mi-corps, d'un gris de pumicire, lorsqu'il s'élève; celui du Midi, le plus mangé de lous par les mousses, s'éverdume ; tandis que les arches du Nord, avec leurs pierres effritées, bourrées de coquillages, suscitent l'illusion d'une grotte marine, à sec.

— Eh bien, vous rêvez notre ami ? fit M""* Bavoil, qui lui trappa sur l'épaule.

Voyez-vous, reprit-elle, c'est un très austère couvent que celui de ces carméhtes et vous ne doutez pas que les grâces n'y abondent ; — et Durtal murmurant : quel contraste entre ce lieu mort et ce chemin de ter, toujours en émoi, qui le longe ! — elle s'écria :

— Pensez-vous qu'il y ait autre part, côte à côte, un semblable symbole de la vie contemplative et de la vie active ?

— Oui, mais que doivent imaginer les moniales, en écoutant ces continuels départs pour le monde ? Évidemment celles qui ont vieilli dans le monastère méprisent ces appels, ces invites à la vie et la quiétude de leur âme s'accroît de se savoir pour toujours à l'abri de ces périls qu'évoque, à chaque heure du jour et de la nuit, la fuite bruyante des trains ; elles se sentent plus enclines à prier pour ceux que les hasards de l'existence emportent à Paris ou refoulent, rejetés par cette ville, sur la province ; mais les postulantes et les novices ? Dans ces moments de sécheresse, d'incertitude sur leur vocation qui les accablent, n'est-il pas affreux, ce soutenir constamment ravivé de la famille, des amis, de tout ce que l'on a abandonné pour s''enfermer à jamais dans un cloître ?

N'est-ce pas, lorsqu'on est encore mal aguerrie, brisée par les fatigues, lorsqu'on se tâte pour connaître si l'on pourra résister aux veilles et aux jeûnes, la tentation permanente de ne pas se laisser murer vivante, dans une tombe ?

Je songe aussi à cet aspect de réservoir que la construction de ses murs prête au Carmel. La figure est exacte, car ce couvent est bien un réservoir où Dieu plonge et pêche des œuvres d'amour et de larmes, afin de rétablir l'équilibre de la balance où les péchés du monde pèsent si lourds !

M"' Bavoil se mit à sourire.

— Une très vieille carmélite, fit-elle, qui était entrée dans cette communauté, avant l'invention de cette ligne de chemin de fer, est décédée, il y a quelques mois à peine. Jamais elle n'était sortie de la clôture et jamais elle n'avait vu une locomotive et un wagon. Sous quelle forme pouvait-elle se représenter ces convois dont elle entendait les roulements et les cris ?

— Évidemment sous une forme diabolique, puisque ces attelages mènent aux péchés scélérats et joyeux des villes, répondit, en souriant, Durtal.

— Remarquez bien, en tout cas, ceci : cette sœur aurait pu monter dans le grenier de la maison qui domine la voie et, de là, regarder, une fois pour toutes, un train. On l'y autorisa et elle ne le fit point justement parce qu'elle en mourtit d'envie; elle s'imposa, par esprit de mortification, ce sacrifice.

— Une femme qui peut châtier ses désirs et vaincre sa curiosité, ça c'est fort !

Durtal se tut, puis, changeant de conversation, il dit :

—> Vous causez toujours avec le ciel, M"' Bavoil?

— Non, répliqua-t-elle tristement. Je n'ai plus ni colloques, ni visions. Je suis sourde et aveugle. Dieu se tait.

Elle hocha la tête et, après une pause, elle poursuivit, s'entretenant avec elle-mênîe :

— Il iaut si peu de chose pour ne point Lui plaire. S'il perçoit un soupçon de vanité dans l'âme qu'il éclaire, n se retire. Et comme me l'a déclaré le père, le fait seul d'avoir parlé des grâces spéciales que Jésus m'accordait, prouve que je ne suis pas humble; enfin que sa volonté s'accomplisse ! Et vous, notre ami, pensez-vous encore à vous réfugier dans une abbaye?

— Moi, j'ai l'esprit qui bat la chamade, j'ai l'âme en vrague I

— Parce que, sans doute, vous n'y allez pas francjeu ; vous avez l'air de traiter une affaire avec Lui ; ce n'est pas ainsi qu'on doit s'y prendre 1

— Vous feriez quoi à ma place ?

— Je serais généreuse ; je Lui dirais : me voici, usez de moi, selon votre dessein ; je me donne sans conditions; je ne vous demande qu'une chose, c'est de m'aider à vous aimer !

— Si vous croyez que je ne me les suis pas déjà reprochées, mes ladreries de cœur !

Ils cheminèrent en silence. Arrivés devant la cathédrale, M"" Bavoil proposa de rendre visite à Noire-Dame du Pilier.

Ils s'installèrent dans l'obscurité de ce bas-côté du chœur dont les sombres vitraux étaient encore voilés par une boiserie de camelote dessinant une niche dans

378 PAGES CATHOLiaUES

laquelle la Vierge se tenait, noire, telle que son homonyme de la crypte, que Notre-Dame de Sous-Terre, sur un pilier, entourée de grappes de coeurs en métal et de veilleuses suspendues à des cerceaux au plafond. Des herses de cierges dardaient leurs amandes de flammes et des femmes prosternées priaient, la tête entre les mains, ou la face tournée vers le visage d'ombre que les lueurs n'atteignaient point.

Il parut à Durtalque les douleurs conteiaues, le matin, se répandaient dans le crépuscule; les iîdêl« ne venaient plus seulement pour Elle, mais pour eux ; chacun apportait le paquet de ses maux et l'ouvrait; la tristesse de ces âmes vidées sur les dalles, de ces femmes appuyées, prostrées, contre la grille qui protégeait le pilier que toutes embrassaient, en partant !

Et la noire statue, sculptée dans les premières années du XVI* siècle, écoutait, la face invisible, les mêmes gémissements, les mêmes plaintes, qui se succédaient, de générations en générations, entendait les mêmes cris, se répercutant à travers les âges, affirmant l'inclémence de la vie et la convoitise de la voir se prolonger pourtant !

Durtal regarda M""" Bavoil ; elle priait, les yeux clos, renversée sur ses talons, par terre, les bras tombés, les mains jointes. Était-elle heureuse de pouvoir s'absorber ainsi !

Et il voulut se forcer à réciter une supplique très courte, afin de parvenir à l'achever, sans se distraire ; et il commença à répéter le « Sub tuum ». « Nous nous réfugions sous votre abri, sainte Mère de Dieu, ne méprisez pas »... Au fond, ce qu'il était nécessaire d'obtenir du Père Abbé dans le cloître duquel il se détien-

drait, c'était le droit d'amener au monastère ses livres, de garder au moins quelques bibelots pieux dans sa cellule ; oui, mais comment faire comprendre que des volumes profanes sont nécessaires dans un couvent, qu'au point de vue de l'art, il est indispensable de se retremper dans la prose d'Hugo, de Baudelaire, de Flaubert... Voilà que je m'évague encore, se dit tout à coup Durtal. Il essaya de balayer ces distractions et reprit: « ne méprisez pas les prières que nous vous adressons dnns nos besoins... « et il repartit, bride abattue, dans son rêve; en admettant que cette proposition ne soit pas la cause de difficultés, il resterait encore la question des manuscrits à soumettre, de l'imprimatur à se procurer ; et cette question-là, comment la résoudre ?

M"' Bavoil rompit ces phantasmes en se levant. Il revint à lui, acheva en hâte sa prière... « mais délivreznous toujours de tous les périls, Vierge glorieuse et bénie, ainsi soit-il » ; et il quitta la gouvernante sur le seuil de l'église et se dirigea, irrité contre ses débauches d'imagination, vers son logis.

Page 1