INTERIEUR DE LA CATHEDRALB
)ouR changer son ennui de place, Durtal, par
une après-midi de soleil, s'en fut, au bout de Chartres, visiter la vieille église de Saint-Martin-au-Val. Celle-là datait du x® siècle et avait, tour à tour, servi de chapelle à un cloître de Bénédictins et à un couvent de Capucins. Restaurée sans trop d'hérésies, elle était actuellement englobée dans un hospice et l'on y pénétrait par une cour où des aveugles en bonnets de coton somnolaient à l'ombre de quelques arbres, sur des bancs.
Avec son porche minuscule et trapu et ses trois petits clochers pour village de nains, elle accusait une origine toute romane ; et de même qu'à sainte-Radegonde de Poitiers et à Notre-Dame de-la-Couture du Mans, l'intérieur ouvrait, sous un autel très élevé au-dessus du sol, une crypte qu'éclairaient des meurtrières prenant jour sur les bas-côtés du chœur; les chapiteaux de ses colonnes, grossièrement taillés, rappelaient des images
océaniennes d'idoles; sous les dalles et dans les sépulcres reposaient plusieurs des évêques de Chartres et les prélats nouvellement promus étaient censés passer la première nuit de leur arrivée dans leur diocèse, en prières devant ces tombes, afin de pouvoir s'imprégner des vertus de leurs devanciers et leur réclamer leur aide.
Les mânes de ces épiscopes auraient bien dû insuffler à leur présent successeur, M^^ des Mofflaines, le dessein de purifier la maison de la Vierge, en jetant dehors le bas ménétrier qui mue, le dimanche, son sanctuaire en une guinguette, soupira Durtal ; mais hélas ! rien ne meut l'inertie de ce pasteur souffrant et âgé qu'on ne voit jamais, du reste, ni dans le jardin, ni dans la cathédrale,"ni dans la ville.
— Ah ! voici qui vaut mieux que toutes les chorégraphies vocales de la maîtrise, — et Durtal écouta les cloches qui sortaient de leur silence pour asperger avec les gouttes bénites de leurs sons, la ville.
Et il se remémorait le sens que les symbolistes déléguaient aux cloches. Durand de Mende contronte la dureté de leur métal avec la force du prédicateur et croit que la percussion du battant contre les bords a pour but de prouver que l'orateur doit se frapper lui-même, se corriger de ses propres vices, avant que de reprocher leurs défauts aux autres. Le bélier de bois auquel est suspendu la cloche correspond par sa forme à la croix du Christ et la corde que tire le sonneur pour donner le branle, se lie à la science des Ecritures qui dérive du mystère de la croix même.
Selon Hugues de Saint- Victor, le battant est la langue sacerdotale qui heurte les deux côtés intérieurs du vase
et annonce ainsi la vérité des deux Testaments ; enfin pour Fortunat Amalaire, le corps de l'instrument est la bouche du liturge et le marteau, sa langue.
En somme la cloche est la messagère de l'église, la voix du dehors, comme le prêtre est la voix du dedans, se dit Durtal.
Tout en se ratiocinant ces réflexions, il avait atteint la cathédrale et, pour la centième fois, sans se lasser, il admirait ces puissants contreforts d'où s'élançaient, avec la marche courbe des fusées, des arcs-boutants en demiroues ; et toujours il s'étonnait de l'ampleur de ces paraboles, de la grâce de ces trajectoires, de la tranquille énergie de ces souples étais ; seulement, pensait-il, en inspectant la balustrade plantée au-dessus d'eux tout le long du toit de la nef, seulement l'architecte qui s'est borné à frapper, ainsi qu'à l'emporte-pièce, des ares trilobés dans ces parapets de pierre, fut moins bien inspiré que d'autres maîtres maçons ou peyriers qui ont su cerner les chemins de ronde qu'ils dressaient autour des. faîtes d'églises, d'images scripturaires ou de symboles. Tel celui qui bâtit la basilique de Troyes oîi la galerie aérienne est un découpage alterné de fleurs de lys et de clefs de saint Pierre ; tel celui de Caudebec qui cisela le garde-fou de lettres gothiques, d'un aspect décoratif charmant, répétant les antiennes de la Vierge, ceignant d'une guirlande de prières l'église, lui plaçant sur la tête la blanche couronne des oraisons.
Durtal quitta le côté Nord de la basilique chartraine, côtoya le porche Royal et franchit le coin de l'ancien clocher ; il lui fallait, d'une main, retenir son chapeau, boutonner, de l'autre, son pardessus dont les basques
affolées lui claquaient les jambes. La tempête soufflait en permanence dans cet endroit. Il pouvait n'y avoir aucune brise, par toute la ville, c'était quand même, à cette place, hiver et été, toujours, une rafale qui troussait les robes et cinglait de lanières glacées, les faces.
Peut-être est-ce la raison pour laquelle les statues du porche Royal voisin, qui sont si constamment flagellées parle vent, ont cette attitude frileuse, ces vêtements clos et étroits, ces bras et ces jambes collés au corps, fit Durtal en souriant ; et n'en est-il pas de même pour cet étrange personnage vivant en compagnie d'une truie qui file — laquelle est un verrat — sur la paroi rongée par les ouragans de la vieille tour ?
Ces deux animaux, dont il paraît être l'indiflérent^Tger, interprètent, en leur langue joyeuse, les vieux proverbes populaires, « Ne sus Minervam » et « Asinus ad iyram » qui se peuvent traduire par ces équivalents : à chacun son métier, ne forçons point notre talent, car nous deviendrions aussi bêtes qu'un porc qui veut raisonner ou qu'un baudet qui prétend jouer de la lyre; mais lui, cet ange nimbé, les pieds nus, sous un dais, la poitrine couverte par un cadran de pierre, à quoi répondil, que fait-il?
Issu de la famille des Reines logées sous le porche Royal, car il leur ressemble avec son corps, en fuseau étiré dans une gaine rayée de fibres, il regarde au-dessus de nous et l'on se demande s'il est ou très impur ou très chaste.
Le haut du visage est candide, les cheveux sont taillés en rondelle, la figure est imberbe, la mine monastique; mais entre le nez et les lèvres, descend une pence spa^
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cieuse et la bouche, fendue en coup de sabre, s'entr'ouvre en un sourire qui finit, quand on le scrute avec soin, par devenir un tantinet gouailleur, un tantinet canaille, et l'on s'interroge pour savoir devant quellesorte d'ange l'on se trouve.
Il y a chez cet être du mauvais séminariste et aussi du bon postulant. Si le statuaire employa comme modèle un jeune moine il n'a certainement pas choisi un doux novice semblable à celui qui servit sans doute de sujet d'étude au sculpteur du Joseph installé sous le porche Nord; il a dû prendre l'un de ces religieux gyrovagues qui inquiétaient tant saint Benoît. SinguUer personnage que cet ange dont un frère est à Laon derrière la catUédrale et qui anticipe de plusieurs siècles sur les types séraphiques si inquiétants de la Renaissance!
Quelle bise 1 murmura Durtal, se hâtant de regagner le porche Royal dont il monta les degrés et poussa la porte.
L'entrée dans la cathédrale immense et ténébreuse était toujours étreignante et, instinctivement, l'on baissait la tète et l'on marchait avec précaution, sous la majesté formidable de ces voûtes; et Durtal s'arrêtait dès les premiers pas, ébloui par la lumière du chœur contrastant avec cette avenue si sombre de la nef qui ne s'éclairait qu'en rejoignant le transept. Le Christ avait les jambes, les pieds dans l'ombre, le buste dans un jour amorti et la tête inondée par un torrent de lueurs, à Chartres; et Durtal contemplait, en l'air, ces haies immobiles de Patriarches et d'Apôtres, d'Evêques et de Saints, flambant en un feu qui s'éteint dans d'obscures verrières, gardant le cadavre divin, couché à leurs pieds,
SOUS eux ; en d'énormes lancettes surmontées de roues, ils se rangeaient, debout, le long de l'étage supérieur, montraient à Jésus, cloué sur le sol, son armée restée fidèle, ses troupes dénombrées par les Ecritures, par les Légendaires, par le Martyrologe; et Durtal reconnaissais dans la foule gladiée des vitres, saint Laurent, sain- Etienne, saint Gilles, saint Nicolas de Myre, saint Martin, saint Georges, saint Symphorien, saint Philippe, sainte Foix, saint Laumer, combien d'autres, dont il ne se souvenait plus des noms ! faisait halte, émerveillé, près du transept, devant un Abraham levant en un éternel geste de menace, au-dessus d'un Isaac à jamais courbé, la lame claire d'un glaive, dans l'azur infini d'un ciel.
Et il admirait la conception et la facture de ces verriers du XIII® siècle, leur langage excessif, nécessité par les hauteurs, la lecture qu'ils avaient rendue facile à distance de leurs tableaux, en n'y introduisant, autant que possible, qu'une seule figure, en la peignant à traits massifs, à couleurs tranchées, de façon à pouvoir être comprise, vue d'en bas, d'un coup d'œil.
Mais la fête suprême de cet art n'était ni dans le chœur, ni dans les bras de l'église, ni dans la nef; elle était à 1 entrée même de la basilique, au revers du mur qui contenait sur son endroit, au dehors, les statues anonymes des Reines. Durtal se passionnait pour ce spectacle, mais il le retardait quand même un peu, afin de se mieux exciter par l'attente et de savourer ce sursaut de joie qu'il éprouvait, sans que la fréquence de ces sensations fût encore parvenue à les détruire.
Ce jour-là, par un temps de soleil, elles resplendissaient, les trois fenêtres du xii® siècle, avec leurs lames
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d'épées courtes, leurs lames de braquemaris, à champ large et plat, tirées sous la rose qui domine le portail d'honneur.
C'était un pétillement de bluettes et d'étincelles, un tricot remué de feux bleus, d'un bleu plus clair que celui dans lequel Abraham brandissait son glaive; cet azur pâle, limpide rappelaitles flammes des punchs, les poudres en ignition des soufres et aussi ces éclairs que dardent les saphirs, mais alors des saphirs tout jeunes, encore ingénus et tremblants, si l'on peut dire; et) — dans l'ogive de verre, à droite, l'on distinguait, délinéés par des lignes de braises, la tige de Jessé, et ses personnages montant en espaUer, dans l'incendie bleu des liues; — dans celle du milieu et celle de gauche, l'on discernait les scènes de la vie de Jésus, l'Annonciation, les Rameaux, la Transfiguration, la Cène, le repas avec les disciples d'Emmaùs, tandis qu'au-dessus de ces trois croisées, le Christ fulgurait au cœur de la grande rose, que les morts sortaient, au son des trompettes, de leurs tombes, que saint Michel pesait les âmes !
Ce bleu du xii® siècle, ruminait Durtal, comment les verriers de ce temps l'ont-ils acquis et comment, depuis si longtemps, les vitriers l'ont-ils, ainsi que le rouge, perdu? — Au XII® siècle,, les peintres du verre employaient surtout trois couleurs : d'abord, le bleu, ce bleu ineffable de ciel irrésolu qui magnifie les carreaux de Chartres ; puis le rouge, un rouge de pourpre sourde et puissante; enfin le vert, inférieur, en tant que qualité, aux deux autres tons. En guise de blanc, ils se servaient de la nuance verdâtre. Au siècle suivant, la palette s'élargit, mais se fonce; les verres sont plus épais; pourtant, quel azur
rutilant de saphir mâle et pur les artistes du feu atteignirent et de quel admirable rouge de sang frais, ils usèrent! Le jaune, moins prodigué, fut, si j'en juge par la robe d'un roi voisin d'Abraham, dans une croisée près du transept, d'une teinte effrontée de citron vif; mais, à part ces trois couleurs qui vibrent, qui éclatent, telles que des chants de joie, dans ces tableaux transparents, les autres s'assombrissent, les violets sont ceux des prunes de Monsieur et des aubergines, les bruns tournent au caramel, les verts de ciboule noircissent.
Quels chefs-d'œuvre de coloris, ils obtiennent avec le mariage et le heurt de ces tons, et quelle entente et quelle adresse à manier les filets des plombs, à accentuer certains détails, à ponctuer, à séparer, en quelque sorte par ces traits d'encre, leurs alinéas de flammes !
Ce qui est extraordinaire encore, c'est l'alliance consentie de ces industries différentes, travaillant côte à côte, traitant les mêmessujets ou se complétant, les unes les autres, chacun suivant son mode d'expression, arrivant à réaliser, sous une direction unique, cet ensemble; avec quelle logique, quelle habileté, les places étaient réparties, les espaces distribués à chacun, selon les moyens de son métier, les exigences de son art !
Dès qu'elle arrive au bas de l'édifice, l'architecture s'efface, cède le pas à la statuaire, lui baille la belle place de ses porches ; la sculpture demeurée jusqu'à ce moment invisible, à des hauteurs perdues, restée à l'état d'accessoire, devient soudain suzeraine. Par un juste retour, là où elle peut être contemplée, elle s'avance et sa sœur se retire et la laisse parler aux foules ; et quel cadre splendide, elle lui prête, avec ses portails creusés
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en voûte, simulant la perspective d'un recul par la série de leurs arcs concentriques qui vont, en diminuant, en s'enionçant jusqu'aux chambranles des portes!
D'autres fois, l'architecture ne donne pas tout au même et partage les largesses de ses façades entre les sculpteurs et les peintres; elle réserve aux premiers les marges et les retraits où percheront les statues et elle attribue aux verriers le tympan de l'entrée Royale, là où, ainsi qu'à Chartres, le tailleur d'images promulgue le triomphe du Christ. Telles les grandes baies d'honneur de Tours et de Reims.
Seulement, ce système de verreries substituées aux basreHefs, n'est pas sans inconvénient; aperçues du dehors, à leur envers, ces mitres diaphanes ressemblent à des toiles d'araignées pleines de poussière. Dans le contrejour, les fenêtres sont, en effet, grises ou noires et il faut pénétrer dans l'église et se retourner pour voir sémiller le feu des vitres; c'est l'extérieur sacrifié au dedans, pourquoi?
Peut-être, se répondit Durtal, est-ce un symbole de l'âme éclairée dans ses parties intimes, une allégorie de la vie intérieure...
Il enfilait d'un coup d'oeil toutes les croisées de la nei et il pensait qu'elles tenaient, comme aspect, de la prison et de la charmille, avec leurs charbons flambant derrière des grilles de fer, dont les unes se croisent ainsi que des barreaux de geôle et dont les autres se contournent en forme de ramilles noires, de branches. La Verrerie! n'est-elle pas l'art où Dieu intervient le plus, l'art que l'être humain ne peut jamais parachever, car seul, le Ciel peut animer par un rayon de soleil les couleurs
et insuffler la vie aux lignes ; en somme, l'homme façonne l'enveloppe, prépare le corps et doit attendre que Dieu y mette l'âme!
C'est une férié de clarté aujourd'hui et le Soleil de Justice vient visiter sa Mère, reprit-il, en allant voir à l'orée du chœur ouvrant sur le transept du Sud, le vitrail de Notre-Dame de la belle Verrière, se détachant, en bleu, sur un fond de grenat, de feuille morte, de cachou, de violet d'iris, de vert de reine-Claude; Elle regardait avec sa moue triste et pensive, une moue refaite adroitement par un vitrier moderne; et Durtal songeait qu'autrefois le peuple venait la prier, de même qu'il allait prier la Vierge du Pilier et Notre-Dame de Sous-Terre. Cette dévotion avait disparu; il semblait que les gens de notre siècle voulussent une Adjutrice plus saisissable, plus matérielle que cette mince et fragile image, à peine visible par les temps sombres; néanmoins quelques paysans avaient conservé l'habitude de s'agenouiller et de brûler un cierge devant Elle; et Dunal qui aimait les vieilles Madones abandonnées, se joignait à eux et l'invoquait à son tour.
Deux vitraux le sommaient encore par la bizarrerie de leurs habitants, installés tout en haut, dans le fond de l'abside, servant à distance de pages à la Mère portant son Fils, dans la lame du milieu dominant l'aire de la cathédrale; ces carreaux contenaient, chacun, en une claire lancette, un séraphin, falot et barbare, ayant une face aigre et décidée, des ailes blanches, écaillées et semées d'yeux, des jupes déchiquetées, telles que des lanières, teintes avec du vert parmesan, flottant sur des jambes nues. Ces deux anges étaient coiffés d'auréoles
couleur de jujube, renversées ainsi que des chapeaux de marin, sur la nuque; et ce costume en lambeaux, ces plumes repliées sur la poitrine, cette coiffure, cette mine de lurons mécontents, suggéraient l'idée que ces êtres étaient à la fois des mendiants, des bohémiens, des mohicans, des matelots.
Quant aux autres verrières, celles surtout qui renfermaient plusieurs personnages et étaient divisées en des séries de scènes, il eût fallu se munir d'un télescope et passer des journées entières à les étudier, pour parvenir à en déchiffrer les détails; et des mois n'auraient pas suffi à cette tâche, car ces vitres avaient été maintes fois réparées et replacées souvent sans dessus dessous, de telle sorte qu'il devenait malaisé de les lire.
L'on avait établi un compte des figures insérées dans les fenêtres de la basilique; il s'élevait au chiffre de 3.889; tous, au Moyen Age, avaient voulu offrir à la Vierge une image de verre et, en sus des cardinaux, et des rois, des évêques et des princes, des chanoines et des seigneurs, les corporations de la ville avaient commandé, elles aussi, leurs panneaux de feu; les plus riches, telles que les compagnies des drapiers et pelletiers, des orfèvres et changeurs, en remettant cinq à Notre- Dame, tandis que les confréries plus pauvres des maîtres-éviers et porteurs d'eau, des portefaix et crocheteurs, en avaient chacune présenté un.
En ruminant ces réflexions, Durtal déambulait dans le pourtour, stationnait devant une petite Vierge de pierre, nichée aa bas de l'escalier qui conduit à la chapelle de saint Piat, bâtie, en hors d'œuvre, derrière l'abside, au xiv« siècle. Cette Vierge qui datait, elle aussi,
de cette époque, se reculait, s'effaçait dans l'ombre, loin des regards, cédait, déférente, les places d'apparat aux Madones âgées.
Elle tenait un bambin jouant avec un oiseau, en souvenir, sans doute, de cette scène des évangiles apocryphe? de l'Enfance et de Thomas l'Israélite, qui nous montre l'enfant Jésus s'amusant à modeler des oiseaux avec de la terre et à les animer, en soufflant dessus.
Et Durtal reprenait sa promenade le long des chapelles, s' arrêtant seulement devant celle qui détenait des reliques coptradictoires, des reliques à double fin, les châsses de saint Piat et de saint Taurin; l'on exposait les os du premier, pour obtenir de la sécheresse par les temps de pluie, les restes de l'autre pour amener de la pluie dans les temps secs; mais ce qui était moins anodin et plus crispant que ce défilé de chapelles aux ornements misérables et dont les vocables avaient été changés depuis leur dédicace, si bien que l'appui tutélaire acquis par tant de siècles n'était plus; c'était le chœur, éreinté, sali, souillé comme à plaisir.
En 1763, l'ancien Chapitre avait jugé bon de déformer les colonnes gothiques et de les faire badigeonner par un chaufournier milanais, d'un rose jaunâtre, truite de gris; puis il avait relégué, 4ans le musée de la ville, de magnifiques tapisseries flamandes, cernant les contours internes du choeur, et mis à leur place des basreliefs de marbre, rabotés par le redoutable margougniat qui avait écrasé sous le groupe géai^t de la Vierge, l'autel; la malechance s'en était mêlée. En 1789, les sansculottes avaient eu l'idée d'enlever ce bloc de l'Assomption, et un malencontreux imbécile avait sauvé
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l'œuvre de Bridan, en lui couvrant le chef d'une carmagnole.
Quand l'on songe que l'on avait détruit d'admirables vitraux, pour mieux éclairer cette masse de saindoux ! si seulement, Ton pouvait se susciter l'espoir d'en être, un jour, débarrassé, mais hélas ! tous ces souhaits sont vains. Il y a quelques années, sous l'épiscopatdeM^'Regnault, il fut question non de jeter dans un fondoir ce bloc pétrifié de pieux oing, mais de supprimer au moins les bas-reliefs.
Alors ce prélat qui chargeait ses oreilles de coton, de peur d'attraper un rhume, s'y opposa; et, pour des motifs de cette importance sans doute, il faudra subir à jamais la sacrilège laideur de cette Assomption et de ces paravents de marbre !
Mais si l'intérieur de ce sanctuaire était une honte, tes groupes qui entouraient les bas-côtés de l'abside et formaient la clôture externe du chœur valaient qu'on s'y attardât.
Ces groupes, logés sous les dais à aiguilles et à clochetons ciselés par Jehan de Beauce, commençaient à droite, à l'entrée du transept Sud, dessinaient le fer à cheval autour de l'autel, finissaient à l'entrée du transept Nord, là où s'érige sur son pilier la Vierge noire.
Le sujet était le même que celui traité par les petits chapiteaux du porche Royal, en dehors de l'église, au dessus du panégyrique des Rois, des Saints et des Reines; il était emprunté aux légendes des apocryphes, à l'évangile de la Nativité de Marie et au protévangile de Jacques le Mineur.
Les premiers de ces groupes avaient été façonnés paf
un artiste du nom de Jehan Soûlas. Le marché passé, le 2 janvier 15 18, entre ce statuaire et les délégués des administrateurs de l'œuvre ecclésiale, existait encore. U y était dit que Jehan Soûlas, maître imagier, demeurant à Paris, au cimetière saint-Jehan, paroisse de saint-Jehan en Grève, s'engageait à exécuter en bonne pierre de la carrière de Tonnerre et mieux que les images qui sont autour du choeur de Notre-Dame de Paris, les quatre premiers groupes dont les sujets lui étaient et imposés et décrits; le marché fait, moyennant le prix et somme de 280 livres tournois que les sieurs du chapitre de Chartres seront tenus de lui payer, au fur qu'il besognera.
Soûlas, qui avait certainement appris son métier chez un artiste des Flandres, avait sculpté de petits tableaux de genre dont la franchise et l'entrain déridaient l'âme assombrie par la gravité des vitres ; elles semblaient, en effet, dans cet endroit, tamiser le jour au travers de cachemires de l'Inde, n'éclairaient que de scintillements obscurs et de lueurs fumeuses ce bas-côté.
Le deuxième groupe représentant sainte Anne qui reçoit d'un ange qu'on ne voit point, l'ordre d'aller rejoindre Joachim à la Porte Dorée, était une merveille d'observation exacte et de grâce ; la sainte écoutait, attentive, debout, devant son prie-Dieu auprès duquel était étendu un petit chien ; et une servante levant la tête, de profil, et portant un pichet vide, souriait d'un air un peu entendu, en clignant de l'œil. Et tandis que, dans le tableau suivant, les époux s'embrassent, avec une trépidation de bons vieux balbutiant d'allégresse et s'étreignent avec des mains qui tremblent, la même servante, vue de face, cette fois, était si contente de leur joie
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qu'elle ne tenait plus en place, se dandinait, en pinçant les bords de sa jupe, commençait presque à danser.
Un peu plus loin, le tailleur d'images avait conçu la Nativité de Marie, en vrai peintre flamand, installant au fond de son cadre un lit à courtines sur lequel sainte Anne était couchée et veillée par une chambrière, pendant que la sage-femme et son aide lavaient l'enfant.
Mais un autre de ces groupes situé près d'une horloge de la Renaissance qui interrompt l'histoire narrée par cette clôture, était encore plus étonnant; dans celui-là, Marie cousait une layette, en lisant un livre, et saint Joseph endormi, sur un siège, la tête étayée par sa main, apprenait en un rêve la conception immaculée de la Vierge; et il n'avait pas seulement les yeux fermés, il dormait si profondément, si réellement, qu'on voyait la poitrine anhéler, qu'on sentait le corps s'allonger, se fondre dans tout l'abandon de son être; et ce que les doigts de la future accouchée cousaient bien, tandis qu'elle était absorbée par la prière, le nez sur son eucologe ! Jamais, à coup sûr, l'on n'avait serré de plus près la vie, exprimé avec autant d'assurance et de justesse la nature saisie à l'improviste, piquée au vol, sur le vif.
Après celte scène d'intérieur et une Adoration des bergers et des anges, venaient la Circoncision de Jésus, revêtu d'un tablier de papier blanc collé sur le ventre par un jocrisse, puis une Adoration des Mages et Jehan Soûlas et les élèves de sa maîtrise avaient terminé, de ce côté, leur tâche; de médiocres ouvriers leur succédaient, François Marchant d'Orléans et Nicolas Guybert de Chartres et derrière eux, l'art allait encore en descendant, baissait avec un sieur Boudin qui avait en
l'aplomb de signer ses misérables poupées, aboutissait à la niaiserie, à la rengaine des Jean de Dieu, des Legros, des Tuby, des Mazières, à la froide et païenne sculpture du XVII* et du xviii* siècle, se relevait dans les huit derniers groupes, en face de la Vierge du Pilier, en des silhouettes découpées par des élèves de Soûlas; mais celles-là étaient en quelque sorte perdues, car elles étaient placées dans l'ombre et il était presque impossible, ea celte agonie de lumière, de les juger.
Devant ce pourtour si plaisant par places, si malséant par d'autres, Durtal ne pouvait s'empêcher d'évoquer le souvenir d'une oeuvre similaire mais plus complète — car celle-là n'avait pas été modelée par plusieurs siècles et déformée par des dissidences de talent et d'âge; — cette œuvre résidait à Amiens et, elle aussi, servait dç clôture extérieure au chœur de la cathédrale.
L'histoire de la vie de saint Firmin, premier évêque et patron de la ville, et le récit de l'invention et de l'illalion de ses reliques par saint Salve, se déroulaient en des séries de groupes et redorés et repeints; puis suivait, pour achever le contour du sanctuaire, la biographie du second protecteur d'Amiens, saint Jean-Baptiste, et, dans la scène du Précurseur baptisant le Christ, apparaissait, déployant un linge, un ange blond, ingénu et fûté, l'une des plus adorables figures séraphiques que l'art flamand de France ait jamais ou sculptées ou peintes.
Cette légende de saint Firmin était racontée, de même que celle de la naissance de la Vierge à Chartres, en des chapitres scindés de pierre, surmontés, eux aussi, 4e pyramides gothiques et de clochetons ; et, dans celui dç ces compartiments où saint Salve, entouré de tout un
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peuple, aperçoit des rayons qui jaillissent d'un nuage et indiquent la place où le corps perdu du martyr fut inhumé, un homme à genoux, les mains jointes, pantelait, exalté par la prière, ardait, lancé en avant par un bond de l'âme lui sublimant le visage, faisant de ce rustre un saint en extase, vivant déjà loin de la terre, en Dieu.
Cet orantil était le chef-d'œuvre du pourtour d'Amiens, :omme le saint Joseph endormi était le chef-d'œuvre du pourtour de Chartres.
Tout bien considéré, se disait Durtal, cette statuaire de la cathédrale de la Picardie est plus explicite, plus complète, plus variée, plus éloquente même que celle de la basilique delà Beauce. Outre que l'imagier inconnu qui la créa était doué, autant que le fut Soûlas, d'une finesse d'observation, d'une bonhomie, d'une verve, persuasives et décidées, il possédait, en sus, un je ne sais quoi de plus singulier et de plus noble; puis ses tableaux ne se confinaient pas dans la reproduction de deux ou trois personnages, mais souvent ils mettaient en scène de grouillantes foules où chaque homme, chaque enfant, chaque femme différait par son individuaHté, par ses traits personnels, tranchait par son air à part, tant la réalité de ces figurines était nette et intense!
Enfin, pensait Durtal, en jetant, avant de s'éloigner, un dernier coup d'œil sur la clôture de Chartres, si Soûlas est inférieur à l'imagier d'Amiens, il n'en est pas moins un délicat artiste et un vrai maître, et ses groupes nous consolent au moins de l'ignominie de Bridan et du décor satané du chœur !
Il allait ensuite s'agenouiller devant la Vierge noire,
puis revenu dans le transept du Nord qu'Elle avoisinc, il s'ébahissait, une fois de plus, devant la flore incandescente de ses vitres; et toujours il était et remué ei repris par les cinq fenêtres en ogive, sous la rose, ces fenêtres dans lesquelles surgissaient autour de sainte Anne la more, David et Salomon se dressant, rébarbatifs, dans une fournaise de pourpre, Melchissédech et Aaron, au teint calabrais, aux faces velues, aux yeux énormes et blancs, se détachant, patibulaires, dans des flots de jour.
La rosace rayonnant au-dessus d'eux, n'avait ni l'extraordinaire diamètre de celles de Notre-Dame de Paris, ni l'incomparable élégance de la rose en étoile d'Amiens ; elle était plus massive, plus petite, allumée de fleurs étincelantes poussées telles que des saxifrages de feu dans les trous du mur.
Et, en se retournant, Durtal regardait alors, sous la roue du transept Sud, les cinq grandes croisées qui faisaient vis-à-vis aux cinq du Nord; et il retrouvait, brûlant comme des torchères de chaque côté de la Vierge sise juste en face de la sainte Anne, les quatre Évangélistes portés sur les épaules des grands Prophètes : saint Mathieu sur Isaïe; saint Luc sur Jérémie; saint Jean sur Ezéchiel; saint Marc sur Daniel; tous plus étranges les uns que les autres avec leurs prunelles semblables à des verres de jumelle, leurs cheveux en ruisselets, leurs barbes en racines arrachées d'arbre, sauf le saint Jean que le Moyen Age latin portraiture toujours imberbe pour notifier sa virginité par ce signe; mais le plus bizarre de ces géants était peut-être encore le saint Luc qui, à cheval sur le dos de Jérémie, lui gratte doucement, ainsi qu'à
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un perroquet, le crâne, en levant des yeux dolents et pensifs au ciel.
Durtal redescendait dans la nef plus sombre coulant en pente, avec l'inclinaison de ses pavés qu'on lavait après le départ des foules qui s'y annuitaient, au Moyen Age ; et il considérait au milieu, tracé sur le sol avec des lignes de pierre blanche et des bandes de pierre bleue se contournant en spirale, ainsi qu'un ressort de montre, le labyrinthe, la lieue que nos pères parcouraient dévotement, récitant, pendant l'heure que durait ce voyage, des prières spéciales, accomplissant ainsi un illusoire pèlerinage en Terre Sainte, pour gagner des indulgences; et revenu au parvis, se retournant, il embrassait, avant de partir, le radieux ensemble.
Et il se sentait heureux et terrifié, jeté hors de lui par l'aspect formidable et charmant de Notre-Dame.
Était-elle assez grandiose et assez légère cette cathédrale, jaillie de l'effort d'une âme qui l'avait faite à son image, racontant son ascension dans les voies mystiques, montant peu à peu dans la lumière, franchissant la vie contemplative du transept, planant, arrivée au chœur, dans la pleine clarté de la vie unitive, loin de la vie purgative, de la route obscure de la nef 1 et cette assomption de l'âme était accompagnée, secondée par la troupe des Anges, des Apôtres, des Prophètes, des Justes, tous debout dans leurs corps glorieux de flammes servan* d'escorte d'honneur à la croix couchée sur les dalles, l'image de la Mère installée à toutes les hauteurs de cette immense châsse dont ils entr'ouvraient les parois pour lui présenter, en un éternel jour de fête, les bouquets de pierreries éclos dans les serres en feu des vitres.
Nulle part, la Vierge n'était ainsi adulée, ainsi choyée, ainsi déclarée maîtresse absolue d'un domaine oflFert ; et un détail le prouvait. Dans toutes les cathédrales, les rois, les évêques, les Saints, les bienfaiteurs, gisaient, inhumés dans les caveaux du sol; et à Notre-Dame de Chartres, pas ; jamais on n'y avait enterré un cadavre, jamais cette église n'avait été un ossuaire, parce que, dit l'un de ses historiens, le vieux Rouillard, « elle a cette prééminence que d'être la couche ou le Ht de la Vierge ».
Elle y était donc à demeure, trônant au milieu de sa Cour d'Élus, gardant dans le tabernacle de la chapelle réservée devant laquelle brûlent des lampes, le corps sacramentel de son Fils, le veillant ainsi que pendant son enfance, le tenant en son giron , dans toutes les sculptures, dans toutes les verrières, se promenant d'étages en étages, passant entre la haie des Saints, finissant par s'asseoir sur une colonne, par se montrer aux petits et aux pauvres sous l'humble apparence d'une femme basanée au teint cuit par les canicules, hâlé par le vent et par les pluies ; et Elle descendait plus bas encore, allait jusque dans les souterrains de son palais, se reposant dans la crypte pour donner audience aux irrésolus, aux timorés que le luxe ensoleillé de sa Cour intimide.
Comme ce sanctuaire, où l'on perçoit la présence douce et terrible de l'Enfant que ne quitte point sa Mère, vous soulève hors de toute réalité, dans l'allégresse intime des Beautés pures ! Et faut-il que tous deux soient bénévoles pour ne pas partir de ce désert, pour ne pas se lasser d'attendre les visiteurs ! reprit Durtal, regardant autour de lui, constatant qu'il était seul; s'il n'y avait pas ces braves geas de la campagne qui viennent, eux, à toute
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heure, baiser le pilier, quel abandon ce serait, même le dimanche, car jamais cette cathédrale n'est pleine ! Soyons juste pourtant ; à la messe de 9 heures, ce jour-là, le bas de la nef s'emplit ; et il souriait, se rappelant cette partie de la cathédrale bondée de petites filles des pensionnats de soeurs et de paysannes qui, ne voyant pas assez clair pour suivre la messe, allumaient tranquillement des bouts de bougie et se serraient, les unes contre les autres, lisant parfois à plusieurs dans le même livre.
Cette familiarité, ce bon enfant de piété étaient si naturels à Chartres, si bien en accord avec l'accueil sans façon, si peu cérémonial de Notre-Dame !
Reste à savoir, fit Durtal, sautant à un autre ordre d'idées, si cette basihque a conservé son épiderme intact ou si elle a été badigeonnée, au xiii' siècle, de peintures. D'aucuns prétendent que tous les intérieurs de cathédrales furent revêtus de couleurs, au Moyen Age; est-ce véridique ? Et, en admettant que ce renseignement soir exact pour les églises romanes, Test-il également pour les églises gothiques ? J'aime à me figurer, en tout cas, que jamais le sanctuaire de Chartres ne fut travesti par des bariolages comme ceux que nous devons subir à Saint- Germain-dcs-Prés, à Paris ; à Notre-Dame-la-Grande, à Poitiers ; à l'église Saint-Sauveur, à Bruges. D'ailleurs, la peinture ne se conçoit — si l'on y tient — que pour de très petites chapelles, mais teinturer de bigarrures variées les murs d'une cathédrale, pourquoi? car ce système de tatouage rétrécit l'espace, abaisse les voûtes, appesantit les colonnes ; il supprime, pour tout dire, l'âme mystérieuse des nefs, tue la sombre majesté des allées, avec ces vulgaires dessins de frevces,
de grecques, de losanges, de croix, semés sur les piliers et sur les murailles englués de jaune de cassonade, de vert de chicorée, de lie de vin, de gris de lave, de rouge brique, de toute une série de nuances fades et sales ; sans compter l'horreur des voûtes constellées d'étoiles qui paraissent découpées dans du papier d'or et collées sur un fond de bleu perruquier, de bleu à laver le linge !
Cela se supporte — si l'on veut — à la Sainte-Chapelle parce qu'elle est minuscule, qu'elle est un oratoire, un reliquaire ; cela se comprendrait encore peut-être pour cette surprenante église de Brou, car celle-là est un boudoir ; ses voûtes et leurs clefs sont polychromées et dorées et le sol était pavé de briques émaillées dont il subsiste près de ses tombeaux de visibles traces. Ce grimage du haut et du bas s'accordait avec les fihgranes des murs, les vitres héraldiques et les carreaux lucides, avec la profusion des guipures de pierres armoriées, fleuries de bouquets de marguerites mêlés à des briquets, à des devises, à des chiffres, à des cordeUères de saint François, à des entrelacs ; ce maquillage s'assortissait aux albâtres des retables, aux marbres noirs des tombes, aux clochetons à denticules, aux fleurons en chicorée frisée et en feuilles de choux ; très aisément, l'on s'imagine les colonnes et les parois peintes, les nervures et les reliefs gouaches d'or, formant un tout, une harmonie, un ensemble, dans cette bonbonnière qui dépend plus d'ailleurs de la joaillerie que de l'architecture.
Cet édifice de Brou, il était le dernier monument du Moyen Age, la dernière fusée lancée par le style gothique flamboyant, par le gothique déchu mais exaspéré de mourir, luttant contre le retour du paganisme, contre
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l'invasion de la Renaissance. L'ère des grandes cathédrales avait abouti à ce délicieux avorton qui était un chef-d'œuvre, dans son genre, le chef-d'œuvre du joli, du tortillé, du tarabiscoté, du coquet. Il symbolisait l'âme déjà sans recueillement du xvi® siècle ; le sanctuaire trop éclairé s'extériorisait, se déployait avec elle, ne se repliait, ne se repérait plus. L'on voit bien cet intérieur de châtelaine, peint et doré, sur toutes les coutures, ces petites chapelles où saillent des corps de cheminées pour que Marguerite d'Autriche puisse se chauffer en écoutant la messe, garnies de coussins odorants, de sucreries, de bijoux et de chiens. Brou est un salon de grande dame et non la maison de tous. Dès lors, avec ses afFutiaux, les ciselures de son jubé tendu, tel qu'un porche de dentelle, au-devant du chœur, il attend, attire presque un émaillage savant des traits, des rehauts colorés qui le féminisent, qui le mettent en complète union avec l'élégance de sa fondatrice, la princesse Marguerite dont le souvenir s'impose plus, dans cette petite église, que celui de la Vierge.
Et encore siérait-il de savoir si jamais les murs et les piles de Brou furent peints ; etle contraire semble prouvé; en tout cas, si une couche de fard ne déparerait pas cet étrange sanctuaire, il ne saurait en être de même à Chartres, car la seule teinte qui lui convienne est la patine grasse et glacée, d'un gris q..i s'argente, d'un blond qui tourne au fauve, le culottage que donne le temps, l'âge, aidé par les vapeurs accumulées des prières, par la fumée des encens et des cierges 1
Et se ratiocinant ces réflexions, Durtal finissait par se référer comme toujours à sa propre personne, par se
dire : qui sait si je ne regretterai pas amèrement, un jour, cette basilique et les douces rêveries qu'elle suggère, car enfin, je ne connaîtrai plus la joie de ces lentes flânes, de ces détentes, puisque je serai soumis au caporalisme des cloches sonnant les gestes monastiques, si je me laisse bloquer dans un cloître !
Qui sait même si, dans le silence de la cellule, les cris éperdus de ces choucas qui croassent sans arrêt ne me manqueront point, reprit-il, considérant, avec un sourire, les nuées de ces oiseaux qui s'abattaient sur les tours ; et il se remémorait une légende narrant que, depuis l'incendie de 1836, chaque soir, à l'heure exacte où le feu prit, ces bêtes fuyaient la cathédrale et n'y revenaient que le lendemain, dès l'aube, après avoir pernocié dans une forêt, à trois Heues de Chartres.
Cette légende est aussi folle que cette autre chère aux bonnes femmes de la ville; celle-là prétend qu'il sort du sang, lorsqu'on crache, le Vendredi Saint, sur un carré de pierre scellé avec du ciment noir, dans une dalle située à l'arrière du chœur.
— Tiens, Madame Bavoil.
— Oui, notre ami, c'est moi; je viens de faire une course pour le père et je retourne au logis où je vais apprêter la soupe ; eh bien, et vous, vous préparez vos malles ?
— Mes malles !
— Dame, est-ce que vous ne partez pas dans un monastère ? fit-elle, en riant.
— Fichez-vous de moi ! s'exclama Durtal qui se mit k son tour à rire ; je voudrais bien vous y voir; quand il s'agit de se résoudre à devenir un soldai assujetti i
des exercices de peloton pieux, un pauvre troubade dont tous les mouvements sont comptés, qui, s'il ne doit pas porter les mains sur la couture du pantalon, doit les tenir cachées sous son scapulaire...
— Ta, ta, ta, interrompit la gouvernante, je vous le répète une fois de plus, vous lésinez avec Dieu, vous marchandez...
— Mais il est pourtant nécessaire qu'avant de prendre une semblable décision, je me plaide et le pour et le contre ; en pareil cas, un peu de procédure intérieure est bien permis.
Elle haussait les épaules ; et il y avait un tel calme sur ce visage et un tel feu couvait sous l'eau noire de ses yeux, que Durtal demeurait devant elle saisi, admirant la franchise, la pureté de cette âme qui s'avançait jusqu'au bord des paupières, qui sortait par ce regard.
— Etes-vous heureuse ! s'écria-t-il.
Un nuage couvrit les prunelles qui se baissèrent.
— N'enviez personne, notre ami, dit-elle, car chacun a ses débats et ses peines.
Et, après l'avoir quittée, Durtal pensa, en rentrant chez lui, aux disgrâces qu'elle avait avouées, aux entretiens avec le Ciel cessés, aux visions disparues, à la chute sur le sol de l'âme volant auparavant dans les nues. Ce qu'elle devait souffrir !
C'est égal, fit-il, dans le service du Seigneur tout n'est pas rose ! si l'on consulte des biographies de Saints, on voit ces élus torturés par les plus effroyables des maladies, par les plus douloureuses desépreintes ; décidément, c'est pas drôle la Sainteté sur la terre, c'est pas drôle, la vie ! Il est vrai que pour les Saints l'excessif des souf-
frances est, ici-bas déjà, compensé par l'extrême des joies ; mais pour le reste des chrétiens, pour le misérable fretin que nous sommes, quelle détresse et quelle pitié! l'on interroge l'éternel silence et rien ne répond; l'on attend et rien ne vient ; l'on a beau s'attester qu'il est rincirconscrit, l'Incompréhensible, l'Incogitable, que toutes les démarches de notre raison sont vaines, l'on ne parvient point à ne pas se troubler et surtout à ne point pâtir! et pourtant... pourtant, si Tony songe, ces ténèbres qui nous environnent ne sont pas absolument imperméables, car elles s'éclairent par endroits et l'on discerne quelques vérités, entre autres celle-ci :
Dieu agit avec nous comme avec les plantes; Il est, en quelque sorte, l'année de l'âme, mais une année où l'ordre naturel des saisons est interverti, car les saisons spirituelles commencent par le printemps auquel succède l'hiver et l'automne arrive suivi à son tour par l'été; au moment de la conversion, c'est le printemps, l'âme est en liesse et le Christ sème en elle ses graines; puis viennent le froid et l'obscurité ; l'âme terrifiée se croit abandonnée et se plaint, mais sans qu'elle le sente, pendant ces épreuves de la vie purgative, les graines germent sous la neige; elles lèvent dans la douceur contemplative des automnes, fleurissent enfin dans la vie unitive des étés.
Oui, mais chacun doit être l'aide jardinier de sa propre âme, chacun doit écouter les instructions du Maître qui trace la besogne et dirige l'œuvre. Hélas ! nous ne sommes plus ces humbles ouvriers du Moyen Age qui travaillaient en louant Dieu, qui se soumettaient, sans discuter, aux ordres du patron; nous, nous avons, par notre peu de foi, épuisé le dictame des prières, le poly-
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pharmacon des oraisons; dès lors, tout nous paraît injuste et pénible et nous regimbons, nous exigeons des engagements, nous hésitons à entreprendre notre tâche; nous voudrions être payés d'avance tant notre défiance nous rend vils ! Ah ! Seigneur, donnez-nous la grâce de prier, et de ne pas même avoir l'idée de vous réclamer des arrhes, donnez-nous la grâce d'obéir et de nous taire ! Et j'ajoute, murmura Durtal, souriant à M™® Mesurât qui vint, à son coup de sonnette, ouvrir la porte, concédez-moi, mon Dieu, la faveur de n'être pas toujours impatienté parle bourdonnement de cette grosse mouche, agacé par les inépuisables paroles de cette brave femme!
RÉSUMÉ DE LA SYMBOLIQUE ET DE LA CATHÉDRALE. — DÉPART DE DURTAL POUR SOLESMES
E jour était venu de boucler sa valise et de ^^ prendre, en compagnie de l'abbé Plomb, le rrain.
Durtal s'énerva dans l'attente des heures; ne tenant plus en place, il sortit pour tuer le temps, mais la pluie qui commençait à tomber le rabattit dans la cathédrale.
Il s'installa, après avoir visité la Madone du Pilier, au fond de la nef, dans un camp de chaises vides et il songea :
Avant de rompre par nn voyage le monotone traintrain de ma vie à Chartres, ne serait-il pas utile de m'asseoir, ne fût-ce que pendant une minute, en moi-même, et de recenser les acquisitions que j'ai faites avant, et depuis mon arrivée dans cette ville ?
Celles de mon âme ? hélas ! elles sont moins des acquisitions que des échanges; j'ai simplement troqué mes indolences contre des sécheresses et les résultats de cette brocante, je ne les connais que trop; à quoi bon les
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énumérer encore ? — celles de mon esprit ? elles me semblent moins affligeantes et plus sûres et je puis en établir un rapide inventaire disposé en trois colonnes : Passé, Présent et Avenir.
Passé. — Alors que je n'y pensais guère, à Paris, Dieu m'a subitement saisi et il m'a ramené vers l'Eglise, en utilisant pour me capter mon amour de l'art, de la mystique, de la liturgie, du plain-chant.
Seulement, durant le travail de cette conversion, je n'ai pu étudier la mystique que dans des livres. Je ne la possédais donc qu'en théorie et nullement en pratique; d'autre part, je n'ai écouté à Paris qu'une musique plane, affadie, délayée dans des gosiers de femmes ou complètement défigurée par des maîtrises : je n'ai assisté dans la majeure partie des églises qu'à des déteintes de cérémonies, qu'à des décomptes d'offices.
Telle était la situation lorsque je suis parti pour la Trappe; en cet ascétère, je vis alors non plus simplement la mystique, racontée, écrite, formulée en un corps de doctrine, mais bien encore la mystique expérimentale, mise en action, vécue naïvement par des moines. Je pus me certifier que la science de la Perfection de l'âme n'était pas un leurre, que les assertions de sainte Térèse et de saint Jean de la Croix étaient exactes et ilme fut également permis dans ce cloître de me familiariser avec les délices d'un rite authentique et d'un réel plain-chant.
Présent. — A Chartres, je suis passé à de nouveaux exercices, j'ai suivi d'autres pistes. Hanté par l'inégalable splendeur de cette cathédrale, j'ai, sous l'impulsion d'un vicaire très intelligent et très instruit, abordé la
symbolique religieuse, commenté cette grande science du Moyen Age qui constitue un dialecte spécial de l'Eglise, qui divulgue par des images, par des signes, ce que la liturgie exprime par des mots.
Pour être plus juste, il conviendrait plutôt de dire, de cette partie de la liturgie qui s'occupe plus spécialement des prières, car l'autre, quia trait aux formes et aux ordonnances du culte, appartient au symbolisme surtout, car c'est lui qui en est l'âme; la vérité est que la démarcation des deux sciences n'est pas toujours facile à tracer tant parfois elles se greffent l'une sur l'autre, s'inspirent mutuellement, s'entremêlent, finissent presque par se confondre.
Avenir. — En me rendant à Solesmes, j'achèverai mon éducation, je verrai et j'entendrai l'expression la plus parfaite de cette liturgie et de ce chant grégorien dont le petit monastère de Notre-Dame de TAtre n'a pu, à cause même du nombre restreint de ses officiants et de ses voix, que me donner une réduction, très fidèle, il est vrai, mais enfin une réduction.
En y joignant mes études personnelles sur la peinture religieuse, enlevée des sanctuaires .et maintenant réunie dans des musées ; en y ajoutant mes remarques sur les diverses cathédrales que j'explorai, j'aurai ainsi parcouru tout le cycle du domaine mystique, extrait l'essence du Moyen Age, réuni en une sorte de gerbe ces tiges séparées, éparses depuis tant de siècles, observé plus à fond l'une d'elles, la symbolique, dont certaines parties sont, à force de les avoir négligées, presque perdues.
La symbolique ! elle a été l'attrait décidé de ma vie à Chartres ; elle m'a allégé et consolé lorsque je souflfrais
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de me sentir l'âme si importune et si basse. Et il tenta de se la remémorer, de l'embrasser en son ensemble.
Elle jaillissait comme un arbre touffu, dont la racine plongeait dans le sol même de la Bible ; elle y puisait en effet sa substance et en tirait son suc ; le tronc était la symbolique des Ecritures, la préfiguration des Evangiles par l'Ancien Testament ; les branches : les allégories de l'architecture, des couleurs, des gemmes, de la flore, de la faune, les hiéroglyphes des nombres, les emblèmes des objets et des vêtements de l'Eglise; un petit rameau déterminait les odeurs liturgiques et une brindille, desséchée dès sa naissance et quasi-morte, la danse.
Car la danse religieuse a existé, reprit Durtal ; elle a été, dans l'Antiquité, l'offrande de l'adoration, la dîme des liesses ; David sautant devant Tarche en est une preuve. *
Dans les premiers temps du Christianisme, les fidèles et les prêtres se trémoussent pour honorer le Seigneur, croient, en clunagitant, imiter l'allégresse des Bienheureux, la joie de ces Anges que saint Basile nous montre, exécutant des pas dans les redoutes parées du ciel.
L'on en arrive bientôt, ainsi qu'à Tolède, à tolérer des messes dites Mussarabes pendant lesquelles les ouailles gambadent en pleine cathédrale; mais ces cabrioles ne tardent pas à exclure le caractère pieux qu'on veut bien leur prêter; elles deviennent un piment pour le ragoût des sens et plusieurs conciles les interdisent.
Au XVII* siècle, les ballets dévots survivent cependant dans certaines provinces ; on les découvre à Limoges où le curé de Saint-Léonard et ses paroissiens pirouettent dans le chœur de l'église. Au xviii* siècle, l'on discerne
leurs traces dans le Roussillon. A l'heure actuelle, la danse liturgique persiste encore, mais c'est en Espagne surtout que la tradition de ces saintes tariboles s'est conservée.
Il n'y a pas très longtemps, lors de la fête du Corpus Cbristi, à Compostelle, la procession était précédée dans les rues par un individu de haute taille qui se démenait en portant un autre homme sur ses épaules. Actuellement encore à Séville, le jour de la fête du Saint-Sacrement, des enfants de choeur se dandinent en une sorte de valse lente et chantent des cantiques devant le maître-autel de la cathédrale. Dans d'autres villes, aux fêtes de la Vierge, l'on déroule une sarabande autour de sa statue, l'on entrechoque des bâtons, l'on joue des castagnettes et, pour clore la cérémonie, les assistants font, en guise d'amen, crépiter des pétards.
Mais tout cela est médiocrement intéressant et je me demande, en tout cas, quels sens peuvent bien être attribués à des entrechats et à des ronds de jambes? je m'imagine difiScilement que des farandoles et des boléros puissent feindre des prières; je me persuade mal que l'on récite des actions de grâces, en pilant du poivre avec ses pieds et en virant une illusoire manivelle de moulin à café avec ses bras.
La vérité estquele symbolisme de la danse est ignoré, qu'aucune règle ne nous est parvenue des acceptions que les anciens lui assignèrent. Au fond, la danse liturgique est une joie grossière de gens du Midi. Bornons-nous donc à la citer pour mémoire, et voilà tout.
Quel a été maintenant, au point de vue pratique, Tinâuence du symbolisme sur les âmes ?
Et Dartal se répondit : le Moyen Age qui savait que sur cette terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut que par ce qu'il recouvre d'invisible, le Moyen Age qui n'était pas, par conséquent, dupe, comme nous le sommes, des apparences, étudia de très près cette science et il fit d'elle la pourvoyeuse et la servante de la mystique.
Convaincu que le seul but qu'il importait à l'homme de poursuivre, que la seule fin qu'il lui était nécessaire, ici-bas, d'atteindre, c'était d'entrer en relations directes avec le ciel et de devancer la mort, en se versant, en se fondant autant que possible en Dieu, il entraîna les âmes, les soumit à un régime tempéré de cloître, les émonda de leurs préoccupations terrestres, de leurs visées charnelles, les orienta toujours vers les mêmes pensées de renoncement et de pénitence, vers les mêmes idées de justice et d'amour, et, pour les contenir, pour les préserver d'elles-mêmes, il les cerna d'une barrière, mit autour d'elles Dieu en permanence, sous tous les aspects, sous toutes les formes.
Jésus surgit de partout, s'attesta dans la faune, dans la flore, dans les contours des monuments, dans les parures, dans les teintes ; de quelque côté qu'il se tourna, l'homme le vit.
Et il vit aussi, de même qu'en un miroir qui la reflétait, sa propre âme; il put reconnaître, dans certaines plantes, les qualités qu'il devait acquérir, les vices contre lesquels il lui fallait se défendre.
Puis il eut encore devant les yeux d'autres exemples, car les symbolistes ne se bornèrent point à convertir en des cours de catéchisme des traités de botanique, de mi-
néralogie, d'histoire naturelle, d'autres sciences; quelques-uns, au nombre desquels saint Méliton, finirent par appliquer leur procédé d'interprétation à tout ce qu'ils rencontrèrent ; une cithare se mua pour eux en la poitrine des hommes dévots ; les membres du corps humain se métamorphosèrent en des emblèmes; ainsi, la tête signifia le Christ; les cheveux, les Saints; le nez, la discrétion; les narines, l'esprit de foi; l'œil, la contemplation; la bouche, la tentation; la salive, la suavité de la vie intérieure ; les oreilles, l'obéissance; les bras, l'amour de Jésus ; les mains, les œuvres ; les ongles, la perfection des vertus ; les genoux, le sacrement de pénitence; les jambes, les Apôtres; les épaules, le joug du Fils; les mamelles, la doctrine évangélique ; le ventre, l'avarice; les entrailles, les préceptes mystérieux de Notre Seigneur; le buste et les reins, les pensées de luxure ; les os, l'endurcissement ; la moelle, la componction; les cartilages, les membres infirmes de l'Antéchrist;... et ces écrivains étendirentleur mode d'exégèse aux objets les plus usuels, aux outils, aux instruments même qui se trouvaient à la portée de tous.
Ce fut une succession ininterrompue de leçons pieuses. Yves de Chartres nous l'affirme, les prêtres enseignaient la symbolique au peuple et il résulte également des recherches de Dom Pitra, qu'au Moyen Age, l'œuvre de saint Méliton était populaire et connue de tous. Le paysan savait donc que sa charrue était l'image de la croix, que les sillons qu'elle traçait étaient les cœurs labourés des Saints; il n'ignorait pas que les gerbes étaient les fruits de la contrition; la farine, la multitude des fidèles; la grange, le royaume des cieux; et U eu
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était de même pour bien des métiers; bref, cette méthode des analogies fut pour chacun une constante invite à se mieux observer et à mieux prier.
Ainsi maniée, la symbolique servit de garde-frein pour enrayer la marche en avant du péché et de levier pour soulever les âmes et les aider à franchir les étapes de la vie mystique.
Sans doute, cette science, traduite dans tant de langues, ne fut accessible que dans ses principales lignes aux masses et parfois quand elle se tréfila dans des esprits chantournés tels que celui du bon Darand de Mende, elle eut l'air d'être décousue, pleine de volte-faces d'acceptions et d'aléas de sens. Il semble alors que le symboliste se complaise à découper avec de petits ciseaux à broder un cil; mais, en dépit de ces exagérations qu'elle tolérait, en souriant, l'Eglise n'en réussit pas moins, par cette tactique de l'insistance, à sauver les âmes, à pratiquer en grand la culture des Saints.
Puis vint la Renaissance et la symbolique sombra en même temps que l'architectiire religieuse.
Plus heureuse que ses vassales, la mystique, proprement dite, a survécu à cette époque de joyeux opprobres, car l'on peut assurer que si elle a franchi cette période sans rien produire, elle a ensuite épanoui dans l'Espagne ses plus magnifiques touffes avec saint Jean de la Croix et sainte Térèse.
■ Depuis lors, la mystique doctrinale paraît tarie; mais il n'en est pas de même de la mystique expérimentale qui continue à s'acclimater, à se développer dans les cloîtres.
Quant à la liturgie et au plain-chant, ils ont passé pat
les phases les plus diverses. Après s'être éparpillée et décomposée dans les bréviaires les plus variés des provinces, la liturgie a été ramenée à l'unité romaine, par les efforts de Dom Guéranger et l'on peut espérer que les Bénédictins finiront aussi par rappeler toutes les églises à la pleine observance du vrai plain-chant.
Celle-ci surtout, soupira Durtal. Il la regardait sa cathédrale, l'aimait davantage encore, maintenant qu'il devait pour quelques jours s'éloigner d'elle; il essayait, pour mieux graver son souvenir en lui, de la récapituler, de la condenser, et il se disait :
Elle est un résumé du ciel et de la terre ; du ciel dont elle nous montre la phalange serrée des habitants, Prophètes, Patriarches, Anges et Saints éclairant avec leurs corps diaphanes l'intérieur de l'église, chantant la gloire de la Mère et du Fils; de la terre, car elle prêche la montée de l'âme, l'ascension de l'homme; elle indique nettement, en effet, aux chrétiens, l'itinéraire de la vie parfaite. Ils doivent, pour comprendre le symbole, entrer par le portail Royal, franchir la nef, le transept, le chœur, les trois degrés successifs de l'ascèse, gagner le haut de la croix, là, où repose, ceinte d'une couronne par les chapelles de l'abside, la tête et le col penchés du Christ que simulent l'auiel et l'axe infléchi du chœur.
Et ils sont alors arrivés à la voie unitive, tout près de la Vierge qui ne gémit plus, ainsi que dans la scène douloureuse du Calvaire, au pied de l'arbre, mais qui se tient, voilée sous l'apparence de la sacristie, à côté du visage de son Fils, se rapprochant de lui pour le mieux consoler, pour le mieux voir.
Et cette allégorie de la vie mystique, décelée par Tin-
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térieur de la cathédrale, se complète au dehors par l'aspect suppliant de l'édifice. Affolée par la joie de l'union, l'âme, désespérée de vivre, n'aspire plus qu'à s'évader pour toujours de la géhenne de sa chair; aussi adjuret-elle l'Epoux avec les bras levés de ses tours, d'avoir pitié d'elle, de venir la chercher, de la prendre par les mains jointes de ses clochers pour l'arracher de terre et l'emmener avec lui, au ciel.
Elle est enfin, cette basilique, la plus rnagnifique expression de l'art que le Moyen Age nous ait léguée. Sa façade n'a ni l'effrayante majesté de la façade ajourée de Reims, ni la lenteur, ni la tristesse de Notre-Dame de Paris, ni la grâce géante d'Amiens, ni la massive solennité de Bourges; mais elle révèle une imposante simplicité, une sveltesse, un élan, qu'aucune autre cathédrale ne peut atteindre.
Seule, la nef d'Amiens, se lamine, s'écharne, s'effile, se fiHse, fuse aussi ardemment que la sienne, du sol; mais le vaisseau d'Amiens est clair, et morne et celui de Chartres est mystérieux et intime et il est, de tous, celui qui évoque le mieux l'idée d'un corps délicat de Sainte, émaciée par les prières, rendue par les jeûnes presque lucide. Puis ses verrières sont sans pareilles, supérieures même à celles de Bourges dont le sanctuaire est cependant fleuri de somptueux bouquets de Déicoles ! — Enfin, sa sculpture du porche Royal est la plus belle, la plus extraterrestre qui ait jamais été façonnée par la main de l'homme.
Elle est encore presque unique, car elle n'a rien de l'aspect douloureux et menaçant de ses grandes sœurs. C'est à peine si quelques démons grimacent aux aguets
sur ses portails, pour tourmenter les âmes; la liste de ses châtiments est courte; elle se borne à énumérer,en quelques statuettes, la variété des peines; au dedans, la Vierge reste surtout la Vierge de Bethléem, la jeune mère, et Jésus est toujours un peu enfant avec Elle et II lui obéit lorsqu'EUe l'implore.
Elle avère, du reste, l'ampleur de sa patience, de sa charité, par le symbole de la longueur de sa crypte et de la largeur de sa nef qui surpassent celles des autres basiliques.
Elle est, en somme, la cathédrale mystique, par excellence, celle où la Madone accueille avec le plus de mansuétude les pécheurs.
Voyons, fit Durtal, en consultant sa montre, l'abbé Gévresin doit avoir terminé son déjeuner; c'est le moment de lui faire mes adieux, avant que de rejoindre l'abbé Plomb à la gare.
Il traversa la cour de l'évèché et sonna chez le prêtre.
— Vous voici sur votre départ, dit M""= Bavoil qui ouvrit la porte et le conduisit près de son maître.
— Mais oui...
— Je vous envie, soupira l'abbé, car vous allez assister à de merveilleux offices et entendre d'admirables chants.
— Je l'espère; si seulement, cela pouvait me coordonner et me permettre de me retrouver chez moi, dans mon âme, et non plus dans je ne sais quel logis ouvert à tous les vents.
— Elle manque de serrures et de loquets, votre âme, fit M""' Bavoil, en riant.
— Elle est un lieu public où toutes les distractions
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s'accostent et jasent; je suis constamment sorti et quand je veux rentrer chez moi, la place est prise.
— Dame, ça se conçoit; vous n'ignorez pas le proverbe : qui va à la chasse, perd sa place.
— C'est très joli à dire, mais...
— Mais, notre ami, le Seigneur a prévu le cas, lorsqu'à propos de ces diversions qui voltigent dans l'esprit comme des mouches, il a repondu aux plaintes de Jeanne de Matel désolée par ces noises, d'imiter le chasseur dont le carnier n'est jamais vide parce qu'à défaut d'une grosse proie, il s'empare, en chemin, de la petite qu'il rencontre.
— Encore faudrait-il en rencontrer une !
— Vivez en paix, là-bas, dit l'abbé; ne vous occupez pas d'examiner si, oui ou non, votre domaine est clos et écoutez ce conseil. Vous avez coutume, n'est-ce pas, de débiter des oraisons que vous savez par cœur; et c'est surtout pendant ce temps que les évagations se produisent; eh bien, laissez de côté ces oraisons et suivez très réguhèrement, dans la chapelle du cloître, les prières des offices. Vous les connaissez moins, vous serez obligé, ne fût-ce que pour bien les comprendre, de les lire avec soin ; vous aurez donc moins de chance de vous désunir.
— Sans doute, répliqua Durtal, mais quand l'on n*a pas dévidé les prières que l'on a pris l'habitude de réciter, il semble que l'on n'a pas prié. Je conviens que ce que j'avance est absurde, mais il n'est point de fidèle qui ne la perçoive cette impression, lorsqu'on lui change le texte de ses patenôtres.
L'abbé sourit.
— Les vraies exorations renrit-il, sont celles de la
liturgie, celles que Dieu nous a enseignées, lui-même, les seules qui se servent d'une langue digne de lui, de sa propre langue. Elles sont complètes et elles sont souveraines, car tous nos désirs, tous nos regrets, toutes nos plaintes sont fixés dans les psaumes. Le Prophète a tout prévu et tout dit; laissez-le donc parler pour vous et vous prêter ainsi, par son intermédiaire auprès de Dieu, son assistance.
Quant aux suppliques que vous pouvez éprouver le besoin d'adresser à Dieu, en dehors des heures réservées à leur usage, faites-les courtes. Imitez les solitaires de l'Egypte, les Pères du Désert, qui étaient des maîtres en Tart d'orer. Voici ce que déclare à Cassien le vieil Isaac: priez peu à la lois et souvent, dé peur que si vos oraisons ne sont longues, TEnnemi ne vienne à les troubler. Contormez-vous à ces deux règles, elles vous sauveront des émeutes intimes. Allez donc en paix et n'hésitez pas d'ailleurs, si quelque embarras vous survient, à consulter l'abbé Plomb.
— Hé, notre ami, s'exclama en riant M"" Bavoil, vous pourriez encore enrayer vos dissipations, en usant du moyen qu'employait Tabbesse sainte Aiii'e, pour psalmodier le psautier; elle s'asseyait dans une chaire dont le dos était percé de cent longs clous et quand elle se sentait s'évaporer, elle s'appuyait fortement les épaules sur leurs pointes ; rien de tel, je vous en réponds, pour ralUer les gens et ranimer l'attention qui s'endort...
— Merci bien...
— Autre chose, reprit-elle, cessant de rire, vous devriez différer votre départ de Quelques jours, car après-
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demain se célèbre une fête en l'honneur de la Vierge; Ton attend des pèlerinages de Paris et l'on portera en procession dans les rues la châsse qui contient le voile de notre Mère.
— Ah! s'écria Durtal, je n'aime guère les dévotions en commun ; quand Notre-Dame tient ses assises solennelles, je m'absente et j'attends pour la visiter qu'EUe soit seule. Les multitudes bramant des cantiques, avec des yeux qui rampent ou cherchent des épingles à terre sous prétexte d'onction, m'excèdent. Je suis pour les Reines délaissées, pour les églises désertes, pour les chapelles noires. Je suis de l'avis de saint Jean de la Croix qui avoue ne pas aimer les pèlerinages des foules, parce que l'on en revient encore plus distrait qu'on y est allé.
Non, ce qui me coûte un peu de quitter, en m' éloignant de Chartres, c'est justement ce silence, cette solitude de la cathédrale, ces entretiens dans la nuit de la crypte et le crépuscule de la nef avec la Vierge. Ah ! c'est ici, seulement qu'on est auprès d'EUe et qu'on la voit !
Au fait, reprit-il, après un moment de réflexion, on la voit, dans le sens exact du mot, ou, du moins, l'on peut s'imaginer la voir. S'il est un endroit où je me représente son visage, son attitude, son portrait, en un mot, c'est à Chartres.
'— Comment cela ?
— Mais, Monsieur l'abbé, nous ne possédons, en somme, aucun renseignement sérieux sur la physionomie, sur l'allure de notre Mère. Ses traits demeurent donc incertains, exprès j'en suis sûr, aôn que chacun
puisse la contempler sous l'aspect qui lui plaît le mieux, l'incarner dans l'idéal qu'il rêve.
Tenez, saint Epiphane ; il nous la décrit grande, les yeux olivâtres, les sourcils arqués, très noirs, le nez aquilin, la bouche rose et la peau dorée, c'est une vision d'homme de l'Orient.
Prenez, d'autre part, Marie d'Agréda. Pour elle, la Vierge est élancée, a les cheveux et les sourcils noirs, les yeux tirant sur le vert obscur, le nez droit, les lèvres vermeilles, et le teint brun. Vous reconnaissez là l'idéal de grâce espagnole que concevait cette abbesse.
Consultez enfin la sœur Emmerich. Suivant elle, Marie est blonde, a de grands yeux, le nez assez long, le menton un peu pointu, le teint clair et sa taille n'est pas très élevée. Ici, nous avons affaire à une allemande que ne contente point la beauté brune.
Et l'une et l'autre de ces deux femmes sont des voyantes auxquelles la Madone est apparue, empruntant justement la seule forme qui pouvait les séduire, de même qu'EUe se montra, sous un modèle de joliesse fade, le seul qu'elles pouvaient comprendre, à Mélanie de La Salette et à Bernadette de Lourdes.
Eh bien, moi, qui ne suis point un visionnaire et qui dois avoir recours à mon imagination pour me la figurer, il me semble que je l'aperçois dans les contours, dans l'expression même de la cathédrale ; les traits sont un peu brouillés dans le pâle éblouissement de la grande rose qui flamboie derrière sa tète, telle qu'un nimbe. Elle sourit et ses yeux, tout en lumière, ont l'incompajrable éclat de ces clairs saphirs qui éclairent l'entrée de la nef. Son corps fluide s'effuse en une robe candide de
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flammes, rayée de cannelures, côtelée, ainsi que la jupe de la fausse Berthe. Son visage a une blancheur qui se nacre et la chevelure, comme tissée par un rouet de soleil, vole en des fils d'or; Elle est l'Epouse du Cantique : « Pulchra ut luna, electa ut sol. » La basilique où Elle réside et qui se confond avec Elle, s'illumme de ses grâces ; les gemmes des verrières chantent ses vertus ; les colonnes minces et frêles qui s'élancent d'un jet, des dalles jusques aux combles, décèlent ses aspirations et ses désirs ; le pavé raconte son humilité ; les voûtes qui se réunissent, de même qu'un dais, au-dessus d'EUe, narrent sa charité; les pierres et les vitres répètent ses antiennes; et il n'est pas jusqu'à l'aspect belliqueux de quelques détails du sanctuaire, jusqu'à cette tcKirnure chevaleresque rappelant les Croisades, avec les lames d'épées et les boucliers des fenêtres et des roses, le casque des ogives, les cottes de maille du clocher vieux, les treillis de fer de certains carreaux, qui n'évoquent le souvenir du capitule de Prime et de l'antienne de Laudes de son petit office, qui ne traduise le « terribilis ut castrorum acies ordinata », qui ne relate cette privante qu'EUe possède, quand Elle le veut, d'être, «ainsi qu'une armée rangée en bataille, terrible ».
Mais Elle ne le veut pas sonvent ici, je crois ; aussi cette cathédrale est-elle surtout le reflet de son inépuisable mansuétude, l'écho de son impartible gloire 1
— Ah 1 vous, il vous sera beaucoup pardonné, parce que vous L'aprez beaucoup aimée, s'écria M°* Bavoil.
Et, Durtal se levant pour prendre congé, elle l'embrassa atiectueusement, maternellement, et dit :
— Nous prierons de toutes nos forces, notre ami,
afin que Dieu vous instruise, vous indique votre vocation, vous guide, lui-même, dans la voie que vous devez suivre.
— J'espère, Monsieur l'abbé, que, pendant mon absence, vos rhumatismes vous laisseront un peu de répit, fit Durtal, en serrant la main du vieux prêtre.
— Oh ! il ne faut pas souhaiter de ne plus du tout soufirir, répliqua l'abbé, car il n'est si lourde croix que de n'en point avoir. Aussi, faites comme moi ou plutôt mieux que moi qui geins encore; prenez gaiement votre parti de vos sécheresses, de vos épreuves. Adieu, que le Seigneur vous bénisse !
— Et que l'Aïeule des Madones de France, que la Dame de Chartres vous protège ! ajouta M^'Bavoil qui, lorsque la porte fut fermée, soupira :
— Certainement, j'aurai bien gros cœur s*il quitte pour jamais notre ville, car il est un peu notre enfant, cet ami-là ; mais ce que je serais tout de même heureuse, s'il devenait un vrai moine !
Et elle se mit soudain à rire.
— Père, fit-elle, est- ce qu'on lui coupera la moustache, s'il entre dans un cloître ?
— N'en doutez pas.
Elle tenta un eSort pour se préciser Durtal glabre et elle conclut, en riant :
— J'ai idée que cette rasure ne l'avantagera guère.
— Ces femmes, dit l'abbé, en haussant doucement les épaules.
— Enfin, reprit-elle, que devons-nous augurer de ce vora2:e ?
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— Ce n'est pas à moi qu'il convient de le demander. Madame Bavoil.
— C'est juste; et elle joignit les mains, murmurant : Cela dépend de Vous, assistez-le dans sa pénurie,
pensez qu'il ne peut rien sans votre aide, bonne Tentatrice, Notre-Dame du Pilier, Vierge de Sous-Terre I
?70us donnons deux préfaces de M.Huysmans;
T^ l'une a paru après la 15* édition d'En %pute et contient de très intéressants renseignements sur la Trappe de Notre-Dame d'Igny; l'autre précède le « Petit Catéchisme liturgique » de l'abbé Dutilliet, réédité et augmenté d'un catéchisme de chant ecclésiastique, par M. l'abbé Vigourel, directeur de chant et maître des cérémonies au séminaire de Saint-Sulpice.
PRÉFACE D'EN XOVTE
(e n'aime ni les avant-propos, ni les préfaces et, autant que possible, je m'abstiens de faire devancer mes livres par d'inutiles phrases.
Il me faut donc un motif sérieux, quelque chose comme un cas de légitime défense, pour me résoudre à dédicacer de ces quelques lignes cette nouvelle édition d' « En Route » .
Ce motif le voici :
Depuis la mise en vente de ce volume, ma correspondance, déjà très développée par les discussions dont « Là-Bas » fut cause, s'est accrue de telle sorte que je me vois dans la nécessité ou de ne plus répondre aux lettres que je reçois, ou de renoncer à tout travail.
Ne pouvant me sacrifier cependant, pour satisfaire aux exigences de personnes inconnues dont la vie est sans doute moins occupée que la mienne, j'avais pris le parti de négliger les demandes de renseignements suscitées par la lecture d' a En Route » ; mais je n'ai pu perse-
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vérer dans cette délectable attitude, parce qu'elle menaçait de devenir odieuse, en certains cas.
Ils peuvent, en effet, se scinder en deux catégories, ces envois de lettres.
La première émane de simples curieux; sous prétexte qu'ils s'intéressent à mon pauvre être, ceux-là veulent savoir un tas de choses qui ne les regardent pas, prétendent s'immiscer dans mon intérieur, se promener comme en un lieu public dans mon âme.
Ici, pas de difficultés, je brûle ces épistoles et tout est dit. Mais, il n'en est pas de même de jla seconde catégorie de ces lettres.
Celle-là, de beaucoup la plus nombreuse, provient de gens tourmentés par la grâce, se battant avec eux-mêmes, appelant et repoussant, à la fois, une conversion : elle procède souvent aussi de dolentes mères réclamant pour la maladie ou pour l'inconduite de leurs enfants le secours de prières d'un cloître.
Et tous me demandent de leur dire franchement si l'abbaye que j'ai décrite dans ce livre existe et me supplient, dans ce cas, de les mettre en rapport avec elle; tous me requièrent d'obtenir que le frère Siméon — en admettant que je ne l'aie pas inventé ou qu'il soit, ainsi que je l'ai raconté, un saint — leur vienne, par la vertu de ses puissantes oraisons, en aide.
C'est alors que, pour moi, la partie se gâte. N'ayant pas le courage d'écarter de telles suppliques, je finis par écrire deux billets, l'un au signataire de la missive qui me parvint et l'autre, au couvent; plus, quelquefois, si des points sont à préciser, si des informations plus étendues sont nécessaires. Et, je le répète, ce rôle de
truchement assidu entre des laïques et des moines m'absorbe, m'empêche absolument de travailler.
Comment s'y prendre alors pour contenter les antres et ne pas trop se déplaire? Je n'ai découvert que ce moyen, répondre en bloc, ici, une fois pour toutes, à ces braves gens.
En somme, les questions qui nie sont le plus ordinairement posées, se résument en celles-ci :
— Nous avons vainement cherché, dans la nomenclature des Trappes, Notre-Dame-de-l'Atre ; elle ne se trouve sur aucun des annuaires monastiques ; l'avez-vous donc imaginée?
Puis : — Le frère Siméon est-il un personnage fictif, ou bien, si vous l'avez dessiné d'après nature, ne l'avezvous pas exalté, canonisé, en quelque sorte, pour les besoins de votre livre ?
Aujourd'hui que le bruit soulevé par « En Route » s*est apaisé, je crois pouvoir me départir de la réserve que j'avais toujours observée à propos de Tascétère où vécut Durtal. Je le dis donc :
La Trappe de Notre-Dame de-l'Atre s'appelle, de son vrai nom, la Trappe de Notre-Dame-d'Igny, et elle est située près de Fismes, dans la Marne.
Les descriptions que j'en rapportai sont exactes, les renseignements que je relate sur le genre de vie que l'on mène dans ce monastère sont authentiques; les portraits des moines que j'ai peints sont réels. Je me suis simplement borné, par convenance, à changer les noms.
J'ajoute encore que l'historique de Notre-Dame-del'Atre, qui figure à la page 321 de cet ouvrage, s'applique, de tous points, à Igny. -
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C'est elle, en effet, qui, après avoir été fondée en 1127, par saint Bernard, eut à sa tête dé véritables saints, tels que les bienheureux Humbert, Guerric dont les reliques sont conservées dans une châsse sous le maître-auiel, l'extraordinaire Monoculus que vénérait Louis VU.
Elle a langui, comme toutes ses sœurs, sous le régime de la Commande; elle est morte pendant lai Révolutionj est ressusciiée en 1875. Par les soins du Cardinal-Archevêque de Reims, une petite colonie de, Cisterciens vint, à cette époque, de Sainte-Marie-du- Désert, pour repeupler l'antique abbaye de saint Ber nard et renouer les liens de prières rompus par la tour-' mente. ,
Quant au frère Siméon, j'ai pris de lui un portrait net et brut, sans enjolivements, iine photographie sans retouches. Je ne l'ai nullement exhaussé^ nullement agrandi, ainsi qu'on semble Tinsinuer, dans l'mtérêt d'une cause. Je l'ai peint d'après la méthode naturaliste, tel qu'il est, ce bon saint !
Et je songea ce doux, à ce pieux hbrnme qtie je revis, il y a quelques jours, encore. Il est maintenant si vieux, qu'il ne peut plus soigner ses porcs. On roccu|)e à éplucher les légumes à la cuisine, mais le Pèi"e Abbé l'autorise à aller rendre visite à ses anciens élèves; et ils ne sont pas ingrats, ceux-là, car ils se dressent en de joyeuses clanieurs lorsqu'il s'approche des bauges.
Lui, sourit de son sourire tranquille, grogne, un instant, avec eux, puis il retourne se terrer dans le mutisme, bienfaisant du cloître ; mais quahd ses supérieurs ibf délient, pour quelques moments, de la règle du sileoce,!
ce sont de brefs enseignements que cet élu nous donne.
Je cite celui-ci au hasard :
Un jour que le Père Abbé lui recommande de prier pour un malade, il répond : — « Les prières faites par obéissance, ayant plus de vertu que les autres, je vous supplie, mon Très Révérend Père, de m'iûdiquer celles que je dois dire. »
— Eh bien, vous réciterez trois Pater et trois Ave, mon frère.
Le vieux hoche la tête et comme l'Abbé, un peu surpris, l'interroge, il avoue son scrupule. « Un seul PaUr et un seul Ave, fait- il, bien proférés, avec ferveur, suffisent; c'est manquer de confiance que d'en dire plus. »
Et ce cénobite n'est pas du tout, ainsi que l'on serait tenté de le croire, une exception. Il y en a de pareils dans toutes les Trappes et aussi dans d'autres ordres. J'en connais personnellement un autre qui me reporte, lorsqu'il m'est permis de l'aborder, au temps de saint François d'Assise. Celui-là vit, en extase, le chef ceint comme d'une auréole, par un nimbe d'oiseaux.
Les hirondelles viennent nicher au-dessus de son grabat, dans la loge de frère-portier qu'il habite ; elles tournoient gaiement autour de lui et les toutes petites qui s'essaient à voler se reposent sur sa tête, sur ses bras, sur ses mains, tandis qu'il continue de sourire, en priant.
Ces bêtes se rendent évidemment compte de cette sainteté qui les aime et les protège, de cette candeur que, nous les hommes, nous ne concevons plus ; il est bien certain que, dans ce siècle de studieuse ignorance et d'idées basses, le frère Siméon et ce frère-portier
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paraissent invraisemblables ; pour ceux-ci, ils sont des idiots et pour ceux-là, des fous. La grandeur de ces convers admirables, si vraiment humbles, si vraiment simples, leur échappe !
Us nous ramènent au Moyen Age, et c'est heureux ; car il est indispensable que de telles âmes existent, pour compenser les nôtres ; ils sont les oasis divines d'ici-bas, les bonnes auberges où Dieu réside, alors qu'il a vainement parcouru le désert des autres êtres.
N'en déplaise aux gens de lettres, ces personnages sont aussi véridiques que ceux qui se profilent dans mes précédents livres; ils vivent dans un monde que les écrivains profanes ne connaissent pas, et voilà tout. Je n'ai donc rien exagéré lorsque j'ai parlé dans ce volume de l'efficace de prières inouï dont disposent ces moines.
J'espère que mes correspondants seront satisfaits par la netteté de ces réponses ; en tout cas, mon rôle d'intermédiaire peut, sans léser la charité, prendre fin, puisque maintenant le nom et l'adresse de ma Trappe sont connus.
Il ne me reste plus qu'à m'excuser auprès de Dom Augustin, le T. R. P. Abbé de la Trappe de Notre- Dame-d'Igny, d'avoir ainsi enlevé le pseudonyme sous lequel je présentai, l'an dernier, au pubHc, son monastère.
Je sais qu'il déteste le bruit, qu'il désire qu'on ne le mette, ni lui, ni les siens, en scène; mais je sais aussi qu'il m'aime bien et qu'il me pardonnera, en pensant que cette indiscrétion peut être utile à beaucoup de pauvres âmes et m'assurer du même coup le moyen de travailler, un peu, à Paris, en paix.
Août 1896.