‹ Pages catholiquesChapitre 4 sur 18 · SOIR · texte numérisé non relu

SOIR

heures

heures

Lever au son de l' Angélus.

Fin du repos, chapelet.

Prière et méditation.

Vêpres et Compiles.

Prime, messe.

3° méditation.

Examen.

Lecture spirituelle.

Déjeuner (on ne s'at-

Matines et Laudes.

tend pas).

Réflexions, Vêpres du

Chemin de la Croix.

chœur. *

Sexte et none.

Examen et oraison.

2* méditation.

Souper et récréation. 1

Lecture spirituelle.

Litanies, grand silence

Adoration et examen^

Assister à Compiles 1

tierce.

Chant du Salve Regi-

II l/2

Angélus, dîner, récréa-

na. Angélus.

tion.

Examen particulier, re-

Méridienne, grand silence.

traite.

C'est au moins plus pratique — 4 heures du matin, c'est une heure presque possible ! mais je n'y comprends rien — les heures canoniales ne concordent pas sur ce tableau avec celles des moines et puis pourquoi ces Vêpres et ces Compiles doublées ? — Enfin ces petites cases où l'on vous incite à méditer pendant tant de minutes, à lire pendant tant d'autres, ne me vont guère ! je n*ai pas l'esprit suffisamment malléable pour le couler dans ces gaufriers ! — Il est vrai qu'après tout, je suis libre de faire ce que je veux, car personne ne peut vérifier ce qui se manigance en moi, savoir, par exemple, si je médite...

Tiens, il y a encore un règlement derrière, poursuivitil, en renversant le carton : c'est le règlement de Septembre, je n'ai pas à m'en inquiéter; il diftère, du reste,

peu de l'autre ; mais voici unpost-scriptum qui concerne les deux horaires.

Nota :

i" Ceux qui ne sont pas tenus au Bréviaire diront le Petit Office de la Sainte Vierge.

2° MM. les Retraitants sont invités à faire leur confession dès les premiers jours, afin d'avoir l'esprit plus libre dans les méditations.

3° Après chaque méditation, il faut lire un chapitre de l'Imitation analogue.

4° Le temps propice pour les confessions et le chemin de croixest de 6 heures à 9 heures du matin, — 2 heures à 5 heures du soir, en été, et de 9 heures du matin à 2 heures du soir;

5° Lire le tableau des avertissements;

6" Il est bon d'être exact aux heures des repas, pour ne pas taire attendre ;

7° Le P. hôtelier est seul chargé de pourvoir aux besoins de MM. les hôtes ;

8" On peut demander des livres de retraite, si l'on n'en a pas.

La confession I il ne voyait plus que ce mot dans cette série d'articles. Il allait pourtant falloir y recourir! et il se sentit froid dans le dos; je vais en parler au P. Etienne quand il viendra, se dit-il.

Il n'eut pas longtemps à se débattre avec lui-même, car presque aussitôt le moine entra et lui dit :

— Avez-vous remarqué quelque chose qui vous manque et dont la présence vous serait utile .'*

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— Non, mon père ; pourtant si vous pouviez m'obtenir un peu plus d'eau...

— Rien n'est plus simple ; je vous en ferai monter, tous les matins, une grande cruche.

— Je vous remercie... voyons, je viens d'étudier le règlement...

— Je vais vous mettre tout de suite à votre aise, fit le moine. Vous n'êtes astreint qu'à la plus stricte exactitude ; vous devez pratiquer les offices canoniaux, à la lettre. Quant aux exercices marqués sur la pancarte, ils ne sont pas obligatoires ; tels qu'ils sont organisés, ils peuvent être utiles à des gens très jeunes ou dénués de route initiative, mais ils gêneraient, à mon sens du moins, plutôt les autres ; d'ailleurs, en thèse générale, nous ne nous occupons pas, ici, des retraitants — nous laissons agir la solitude — c'est à vous qu'il appartient de vous discerner et de distinguer le meilleur mode pour employer saintement votre temps. Donc, je ne vous imposerai aucune des lectures désignées sur ce tableau ; je me permettrai seulement de vous engager à lire le Petit Office de la Sainte Vierge ; l'avez-vous ?

— Le voici, dit Durtal, qui lui tendit une plaquette.

— Il est charmant, votre volume, dit le P. Etienne qui feuilleta les pages luxueusement imprimées en rouge et noir, li s'arrêta à l'une d'elles et lut tout haut la troisième leçon des Matines.

— Est-ce beau ! s'écria-t-il. — La joie jaillissait soudain de cette figure ; les yeux s'illuminaient, les doigts tremblaient sur la plaquette. — Oui, fit-il, en la refermant, Hsez cet office, ici surtout, car, vous le savez, la vraie patronne, la véritable abbé des Trappes, c'est la Sainte Vierge .'

Après un silence, il reprit: J'ai fixé à huit jours la durée de votre retraite, dans la lettre que j'ai envoyée à l'abbé Gévresin, mais il va de soi que si vous ne vous ennuyez pas trop ici, vous pourrez y demeurer autant que vous le croirez bon.

— Je souhaite de pouvoir prolonger mon séjour parmi vous, mais cela dépendra de la façon dont mon corps supportera la lutte ; j'ai l'estomac assez malade et je ne suis pas sans crainte; aussi, pour parer atout événement, vous serai-je obligé si vous pouviez me faire venir, le plus tôt possible, le confesseur.

— Bien, vous le verrez demain; je vous indiquerai l'heure, ce soir, après Complies. Quant à la nourriture, si vousl'estimez insuffisante, je vous ferai allouer un supplément d'un œuf; mais, là, s'arrête la discrétion dont je puis user, car la règle est formelle, ni poisson, ni viande — des légumes, et, je dois vous l'avouer, ils ne sont pas fameux !

Vous allez en juger, d'ailleurs, car l'heure du souper est proche; si vous le voulez bien, je vais vous ïnontrer la salle où vous mangerez en compagnie de M. Bruno.

Et, tout en descendant l'escalier, le moine poursuivit: M. Bruno est une personne qui a renoncé au monde et qui, sans avoir prononcé de vœux, vit en clôture. Il est ce que notre règle nomme unoblat; c'est un saint et un savant homme qui vous plaira certainement; vous pourrez causer avec lui, pendant le repas.

— Ah! fit Durtal, et avant et apics, je dois garder le silence ?

— Oui, à moins que vous n'ayez quelque chose à de-<

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mander^ auquel cas, je serai toujours à votre disposition, prêt à vous répondre.

Pour cette question du silence, comme pour celle des heures du lever, du coucher, des offices, la règle ne tolère aucun allégement ; elle doit être observée à la lettre.

— Bien, fit Durtal, un peu interloqué par le ton ferme du père ; mais, voyons, j'ai vu sur ma pancarte un article qui m'invite à consulter un tableau d'avertissement et je ne l'ai pas ce tableau !

— Il est pendu sur le palier de l'escalier, près de votre chambre; vous le lirez, à tête reposée, demain; prenez la peine d'entrer, fit-il, en poussant une porte située dans le corridor en bas, juste en face de celle de l'auditoire.

Durtal se salua avec un vieux Monsieur qui vint audevant de lui ; le moine les présenta et disparut.

Tous les mets étaient sur la table : deux œufs sur le plat, puis une jatte de riz, une autre de haricots et un pot de miel.

M. Bruno récita le Benedicite et voulut servir lui-même Durtal.

11 lui donna un œuf.

— C'est un triste souper pour un Parisien, dit-il, en souriant.

— Oh, du moment qu'il y a un œuf et du vin, c'est soutenable ; je craignais, je vous l'avoue, de n'avoir pour toute boisson que de l'eau claire !

Et ils causèrent amicalement.

L'homme était aimable et distingué, de figure ascétique, mais avec un joli sourire qui éclairait la face jaune et grave, creusée de rides.

Il se prêta avec une parfaite bonne grâce à l'enquête de Durtal et raconta qu'après une existence de tempêtes, il s'était senti touché par la grâce et s'était retiré de la vie pour expier, par des années d'austérités et de silence, ses propres fautes et celles des autres.

— Et vous ne vous êtes jamais lassé d'être ici ?

— Jamais depuis cinq années que j'habite ce cloître; le temps, découpé tel qu'il est à la Trappe, semble courte

— Et vous assistez à tous les exercices de la communauté ?

— Oui; je remplace seulement le travail manuel par la méditation en cellule; ma qualité d'oblat me dispenserait cependant, si je le désirais, de me lever à deux heures pour suivre l'office de la nuit, mais c'est une grande joie pour moi que de réciter le magnifique psautier Bénédictin, avant le jour; mais vous m'écoutez et ne mangez pas. Voulez- vous me permettre de vous offrir encore un peu de riz?

— Non, merci; j'accepterai, si vous le voulez bien, une cuillerée de miel.

Cette nourriture n'est pas mauvaise, reprit-il, mais ce qui me déconcerte un peu, c'est ce goût identique et bizarre qu'ont tous les plats ; ça sent, comment dirai-je. . . , le graillon ou le suif.

— Ça sent l'huile chaude avec laquelle sont accommodés ces légumes ; oh ! vous vous y accoutumerez très vite; dans deux jours, vous ne vous en apercevrez plus.

— Mais en quoi consiste, au juste, le rôle de l'oblat ?

— H vit d'une existence moins austère et plus contemplative que celle du moine, il peut voyager, s'il le veut,

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et quoiqu'il ne soit pas lié par des serments, il participe aux biens spirituels de l'ordre.

Autrefois, la règle admettait ce qu'elle appelait des « familiers ».

C'étaient des oblats qui recevaient la tonsure, portaient un costume distinct et prononçaient les trois grands vœux; ils menaient en somme une vie mitigée, milaïque, mi-moine. Ce régime, qui subsiste encore chez les purs Bénédictins, a disparu des Trappes depuis l'année 1293, époque à laquelle le chapitre général le supprima.

Il ne reste plus aujourd'hui dans les abbayes Cisterciennes que les pères, les frères lais ou convers, les oblats quand il y en a, et les paysans employés aux travaux des champs.

— Les convers, ce sont ceux qui ont la tête complètement rasée et qui sont vêtus, ainsi que le moine qui m'a ouvert la porte, d'une robe brune ?

— Oui, ils ne chantent pas aux oâBces, et se livrent seulement à des besognes manuelles.

— A propos, le règlement des retraites que j'ai lu dans ma chambre ne me semble pas clair. Autant que je puis me rappeler, il double certains offices, met des Matines à quatre heures de l'après-midi, des Vêpres à 2 heures ; en tout cas, son horaire n'est pas le même que celui des trappistes ; comment dois-je m'y prendre pour les concilier ?

— Vous n'avez pas à tenir compte des exercices dé* taillés sur votre pancarte ; le P. Etienne a dû vous le dire, d'ailleurs; ce moule n'a été fabriqué que pour les gens qui sont incapables de s'occuper et de se guider eux-

mêmes. Cela vous explique comment, pour les empêcher de demeurer oisifs, on a en quelque sorte décalqué le bréviaire du prêtre et imaginé de leur distribuer le temps en petites tranches, de leur faire débiter, par exemple, les psaumes des Matines à des heures qui ne comportent aucun psaume.

Le dîner était terminé; M. Bruno récita les grâces et dit à Durtal :

— Vous avez, d'ici à Compiles, une vingtaine de minutes libres ; profitez-en pour faire connaissance avec le jardin et les bois. — Et il salua poliment et il sortit.

Ce que je fumerais bien une cigarette, pensa Durtal, lorsqu'il fut seul. Il prit son chapeau et quitta, lui aussi, la pièce. La nuit tombait. Il traversa la grande cour, tourna à droite, longea une maisonnette surmontée d'un long tuyau, devina à l'odeur qu'elle exhalait une fabrique de chocolat et il s'engagea dans une allée d'arbres.

Le ciel était si peu clair qu'il ne pouvait discerner l'ensemble du bois où il entrait ; n'apercevant personne, il roula des cigarettes, les fuma lentement, délicieusement, consultant, à la lueur de ses allumettes, de temps en temps, sa montre.

Il restait étonné du silence qui se levait de cette Trappe; pas une rumeur, même effacée, même lointaine, sinon, à certains moments, un bruit très doux de rames ; il se dirigea du côté d'où venait ce bruit et reconnut une pièce d'eau sur laquelle voguait un cygne qui vint aussitôt à lui.

Il le regardait osciller dans sa blancheur sur les ténèbres qu'il déplaçait en clapotant* quand une cloche sonna

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des volées lentes ; voyons, dit-il, en interrogeant à nouveau sa montre, l'heure des Compiles approche.

Il se rendit à la chapelle; elle était encore déserte; il profita de cette solitude pour l'examiner à son aise.

Elle avait la forme d'une croix amputée, d'une croix sans pied, arrondie à son sommet et tendant deux bras carrés, percés d'une porte à chaque bout.

La partie supérieure de la croix figurait, au-dessous d'une coupole peinte en azur, une petite rotonde autour de laquelle se tenait un cercle de stalles adossées aux murs; au milieu, se dressait un grand autel de marbre blanc, surmonté de chandeliers de bois, flanqué, à gauche et à droite, de candélabres également en bois, placés sur des fûts de marbrvÇ.

Le dessous de l'autel était creux et fermé sur le devant par une vitre derrière laquelle apparaissait une châsse de style gothique qui reflétait, dans le miroir doré de ses cuivres, des feux de lampes.

Cette rotonde s'ouvrait en un large porche, précédé de trois marches, sur les bras de la croix qui s'allongeaient en une sorte de vestibule servant tout à la fois de nef et de bas-côtés à ce tronçon d'église.

Ces bras évidés, à leurs extrémités, près des portes, recelaient deux minuscules chapelles enfoncées dans des niches teintes, ainsi que la coupole, en bleu ; elles contenaient au-dessus d'autels en pierre, sans ornements, deux statues médiocres, l'une de saintjoseph, l'autre du Christ.

Enfin, un quatrième autel dédié à la Vierge était situé dans ce vestibule, vis à vis des marches accédant à la rotonde, en face par conséquent du grand autel. Il se découpait sur une fenêtre dont les vitraux représentaient,

l'un, saint Bernard en blanc et Taotre, saint Benoît, en ncir et il paraissait se reculer dans l'église, à cause des deux rangées de bancs qui s'avançaient, à sa gauche et à sa droite, au-devant des deux autres petites chapelles, ne laissant que la place nécessaire pour cheminer le long du vestibule ou pour aller, en ligne droite, de cet autel de la Vierge dans la rotonde, au maître-autel.

Ce sanctuaire est d'une laideur alarmante, se dit Durtal, qui s'en fut s'asseoir sur un banc, devant la statue de saint Joseph; à en juger par les quelques sujets sculptés le long des murs, ce monument date du temps de Louis XVI; fichue époque pour une église!

Il fut distrait de ses réflexions par des sons de cloches et en même temps toutes les portes s'ouvrirent ; l'une, sise dans la rotonde même, à gauche de l'autel, donna passage à une dizaine de moines, enveloppés dans de grandes coules blanches ; ils se répandirent dans le chœur et occupèrent de chaque côté, les stalles.

Par les deux portes du vestibule, pénétra, à son tour, une foule de moines bruns qui s'agenouilla devant les bancs, des deux côtés de l'autel de la Vierge.

Durtalen avait quelques-uns près de lui ; mais ils baissaient la tête, les mains jointes, et il n'osales observer; le vestibule était, d'ailleurs, devenu presque noir ; la lumière se concentrait dans le chœur où étaient allumées les lampes.

Il dévisagea les moines blancs installés dans la partie de la rotonde qu'il pouvait voir et il reconnut parmi eux le P. Etienne à genoux près d'un moine court; mais un autre, placé au bout des stalles près du porche, presque en face de l'autel et en pleine clarté, le retint.

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Celui-là était svelte et nerveux et il ressemblait dans son burnous blanc à un arabe. Durtal ne l'apercevait que de profil et il distinguait une longue barbe grise, un crâne ras, ceint de la couronne monastique, un front haut et un nez en bec d'aigle. Il avaii grand air avec son visage impérieux et son corps élégant qui ondulait sous la coule.

C'est probablement Tabbé de la Trappe, se dit Durtal, et il ne douta plus lorsque ce moine tira une cliquette dissimulée devant lui sous son pupitre et dirigea l'office.

Tous les moines saluèrent l'autel ; l'abbé récita les prières du prélude, puis il y eut une pause — et, de l'autre côté de la rotonde, là où Durtal ne pouvait regarder, une voix frêle de vieillard, une voix revenue au cristal de l'enfance, mais avec en plus quelque chose de doucement fêlé, s'éleva, montant à mesure que se déroulait l'antienne :

« Deus in adjutorium meum intende. »

Et l'autre côté du chœur, là où se tenaient le P. Etienne et l'abbé, répondit, scandant très lentement les syllabes, avec des voix de basses taille.

« Domine ad adjuvandum me festina. »

Et tous courbèrent la tête sur les in-folios posés devant eux et reprirent :

« Gloria Patri et Filio et Spiritui sancto. »

Et ils se redressèrent tandis que l'autre partie des pères prononçait le répons : o Sicut erat in principio, etc. »

L'office commença.

Il n'était pas chanté mais psalmodié, tantôt rapide et tantôt lent. Le côté du chœur, visible pour Duiial, fai-

sait de toutes les voyelles des lettres aiguës et brèves ; l'autre, au contraire, les muait en des longues, semblait coiffer d'un accent circonflexe tous les O. On eût dit, d'une part, la prononciation du Midi, et, de l'autre, celle du Nord ; ainsi psalmodié, l'office devenait étrange ; il finissait par bercer tel qu'une incantation, par dorloter l'âme qui s'assoupissait dans ce roulement de versets interrompu par la doxologie revenant, en ritournelle, après la dernière strophe de chacun des psaumes.

Ah ça mais, je n'y comprends rien, se dit Durtal qui connaissait ses Compiles sur le bout du doigt; ce n'est plus du tout l'office romain qu'ils chantent.

Le fait est que l'un des psaumes manquait. Il retrouva bien, à un moment, l'hymne de saint Ambroise, le «Te lucis ante terminum», clamé alors sur un air ample et rugueux de vieux plain-chant et encore la dernière strophe n'était-elle plus la même ! mais il se perdait à nouveau, attendait les « Leçons brèves », le «Nunc dimittis » qui ne vinrent pas.

Les Compiles ne sont pourtant point variables, comme les Vêpres, se dit-il; il faudra que je demande, demain, des expUcations au P. Etienne.

Puis il fut troublé dans ses réflexions par un jeune moine blanc qui passa, en s'agenouillant devant l'autel, et alluma deux cierges.

Et subitement tous se levèrent et, dans un immense cri le « Salve Regina » ébranla les voûtes.

Durtal écoutait, saisi, cet admirable chant qui n'avait rien de commun avec celui que l'on beugle, à Paris, dans les églises. Celui-ci était tout à la fois flébile et ardent, soulevé par de si suppliantes adorations, qu'il sem-

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blait concentrer, en lui seul, l'immémorial espoir de l'humanité et son éternelle plainte.

Chanté sans accompagnement, sans soutien d'orgue, par des voix indifférentes à elles-mêmes et fondues en une seule, mâle et profonde, il montait en une tranquille audace, s'exhaussait en un irrésistible essor vers la Vierge, puis il faisait comme un retour sur lui-même et "son assurance diminuait; il avançait plus tremblant, mais si détérent, si humble, qu'il se sentait pardonné et osait alors, dans des appels éperdus, réclamer les délices immérités d'un ciel.

Il était le triomphe avéré des neumes, de ces répétitions de notes sur la même syllabe, sur le même mot, que r Eglise inventa pour peindre l'excès de cette joie intérieure ou de cette détresse interne que les paroles ne peuvent rendre; et c'était une poussée, une sortie d'âme s'échappant dans les voix passionnées qu'exhalaient ces corps debout et frémissants de moines.

Durtal suivait sur son paroissien cette oeuvre au texte si court et au chant si long ; à l'écouter, à la lire avec recueillement, cette magnifique exoration paraissait se décomposer en son ensemble, représenter trois états différents d'âme, signifier la triple phase de l'humanité, pendant sa jeunesse, sa maturité et sondéchn; elle était, en un mot, l'essentiel résumé de la prière à tous les âges.

C'était d'abord le cantique d'exultation, le salut joyeux de l'être encore petit, balbutiant des caresses respectueuses, choyant avec des mots de douceur, avec des cajoleries d'enfant qui cherche à amadouer sa mère; c'était le — « Salve Regina, Mater misericordiîe, vita, dulcedo et spes nostra, salve. — « Puis cette âme, si candide, si

simplement heureuse, avait grandi et connaissant déjà les défaites volontaires de la pensée, les déchets répétés des fautes, elle joignait les mains et demandait, en sanglotant, une aide. Elle n'adorait plus en souriant, mais en pleurant ; c'était le — « Ad te clamamus exsuies filii Hevas ; ad te suspiramus gementes et fientes in hac lacrymarum valle. » — Enfin la vieillesse était venue ; l'âme gisait, tourmentée par le souvenir des avis négligés, par le regret des grâces perdues ; et, devenue plus craintive, plus faible, elle s'éuouvantait devant sa délivrance, devant la destruction de sa prison charnelle qu'elle sentait proche; et alors elle songeait à l'éternelle inanition de ceux que le Juge damne et elle implorait, à genoux, l'Avocaie de la terre, la Consule du ciel ; c'était le — « Eia ergo Advocaui nostra, illos tuos miséricordes oculos ad nos converte et Jesum benedictum fructum ventris tui nobis post hoc exsilium ostende, »

Et, à cette essence de prière que prépara Pierre de Compostele ou Hermann Contract, saint Bernard, dans un accès d'hyperdulie, ajoutait les trois invocations de la fin : « Oclemens, opia, odulcis Virgo Maria », scellait l'inimitable prose comme avec un triple sceau, par ces trois cris d'amour qui ramenaient Thymne à l'adoration câline de son début.

Cela devient inouï, seditDurtal, lorsque les trappistes chantèrent ces doux et pressants appels ; les neumes se prolongeaient sur les O qui passaient par toutes les couleurs de l'âme, par tout le registre des sons; et ces interjections résumaient encore, dans cette série de notes qui les enrobait, le recensement de l'âme humaine que récapitulait déjà le corps entier de Thymne.

Et brusquement, sur le mot Maria, sur le cri glorieux du nom, le chant tomba, les cierges s'éteignirent, les moines s'affaissèrent sur leurs genoux; un silence de mort plana sur la chapelle. Et, lentement les cloches tintèrent et l'Angelus effeuilla, sous les voûtes, les pétales espacés de ses sons blancs.

Tous, maintenant prosternés, le visage dans les mains priaient et cela dura longtemps; enfin le bruit de la cliquette retentit ; tout le monde se leva, salua l'autel et, en une muette théorie, les moines disparurent par la porte percée dans la rotonde.

— Ah ! le véritable créateur de la musique plane, l'auteur inconnu qui a jeté dans le cerveau de l'homme la semence du plain-chant, c'est le Saint-Esprit, se dit Durtal, malade, ébloui, les yeux en larmes.

M. Bruno qu'il n'avait pas aperçu dans la chapelle vint le rejoindre. Ils traversèrent, sans parler, la cour, et quand ils furent rentrés dans l'hôtellerie, M. Bruno alluma deux bougeoirs, en remit un à Durtal et gravement lui dit :

— Je vous souhaite une bonne nuit. Monsieur. Durtal grimpa l'escalier derrière lui. Ils se resaiuèrent

sur le paUer et Durtal pénétra dans sa cellule.

Lèvent soufflaitsous la porte et la pièce, à peine éclairée par la flamme couchée de la bougie, lui parut sinistre; le plafond très haut disparaissait dans l'ombre et pleuvait de la nuit.

Durtal s'assit, découragé, près de sa couche.

Et cependant, il était projeté par l'une de ces impulsions qu'on ne peut traduire, par une de ces jaculations où il semble que le cœur enfle et va s'ouvrir; et, devant

son impuissance à se déliter et à se fuir, Durtal finit par redevenir enfant, par pleurer sans cause définie, simplement par besoin de s'alléger de larmes.

Il s'afFala sur le prie-Dieu, attendant il ne savait quoi qui ne vint pas ; puis devant le crucifix qui écartelait audessus de lui ses bras, il se mit à Lui parler, à Lui dire tout bas :

— Père, j'ai chassé les pourceaux de mon être, mais ils m'ont piétiné et couvert de purin et l'étable même est en ruine. Ayez pitié, je reviens de si loin ! faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans place! je suis entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon hôte, lavez-moi !

Ah ! fit-il soudain, cela me fait penser que je n'ai pas vu le P. Etienne qui devait m'indiquer l'heure à laquelle le confesseur me recv vrait demain ; il aura sans doute oublié de le consulter ; tant mieux, au fond cela me reculera d'un jour; j'ai l'a ae si courbaturée que j'ai vraiment besoin qu'elle repos. .

11 se déshabilla, soupira : il faut que je sois debout à trois heures et demie, pour être dans la chapelle à quatre : je n'ai pas de temps à perdre, si je veux dormir. Pourvu que je n'aie pas de névralgies, demain, etque je m'éveille avant l'aube I

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