CROIX. ESSAI DE CONFESSION DE DURTAL
L vécut la plus épouvantable des nuits ; ce fut rOi^ si spécial, si aâreux, qu'il ne se rappelait pas, ^J^ pendant toute son existence, avoir enduré de pareilles angoisses, subi de semblables transes.
Ce fut une succession ininterrompue de réveils en sursaut et de cauchemars.
D sauta au bas du lit, s'habilla, pria, mit de Tordre dans ses affaires.
Je vais toujours, se dit-il, aller respirer de l'air frais et fumer une cigarette, vous verrons après.
Il descendit l'escalier dont les murs paraissaient ne pouvoir tenir en place et dansaient avecla lueur de la bougie, enfila les corridors, souffla et déposa son lumignon près de l'auditoire et s'élança dehors.
Il faisait nuit noire ; à la hauteur d'un premier étage, un œil de bœuf ouvert dans le mur de l'église trouait les ténèbres d'une lune rouge.
Durtal tira quelques bouffées d'une cigarette, puis il
s'achemina vers la chapelle. Il tourna doucement le loquet de la porte; le vesti' e où il pénétrait était sombre, mais la rotonde,bien qu'elle fût vide, était illuminée par de nombreuses lampes.
Il fitur, pas, se signa et recula, car il venait de heurter un corps; il regarda à ses pieds.
Il entrait sur un champ de bataille.
Par terre, des formes humaines étaient couchées dans des attitudes de combattants fauchés par la mitraille; les unes à plat ventre, les autres à genoux; celles-ci, affaissées les mains par terre, comme frappées dans le dos, celles-là étendues les doigts crispés sur la poitrine, celles-là encore se tenant la tête ou tendant les bras.
Et. de ce groupe d'agonisants, ne s'élevaient aucun gémissement, aucune plainte.
Durtal contemplait, stupéfié, ce massacre de moines; et il resta soudain bouche béante. Une écharpe de lumière tombait d'une lampe que le père sacristainvenait de déplacer dans la rotonde et, traversant le porche, elle éclairait un moine à genoux devant l'autel voué à la Vierge.
C'était un vieillard de plus de quatre-vingts ans ; il était immobile ainsi qu'une statue, les yeux fixes, penche dans un tel élan d'adoration que toutes les figures extasiées des Primitifs paraissaient, près de la sienne, efforcées et froides.
Le masque était pourtant vulgaire; le crâne ras, sans couronne, hâlé par tous les soleils et par toutes lespluies, avait le ton des briques; l'œil était voilé, couvert d une taie par 1 âge; le visage plissé, ratatiné, culotté tel qu'un vieux buis, s'enfonçait dans un taillis de poils blancs et
le nez un peu camus achevait de rendre singulièrement commun l'ensemble de cette face.
Et il sortait, non des yeux, non de la bouche, mais de partout et de nulle part, une sorte d'ange'lité qui se diffusait sur cette tête, qui enveloppait tout ce pauvre corps courbé dans un tas de loques.
Chez ce vieillard, l'âme ne se donnait même pas la peine de re'former la physionomie, de l'anoblir; elle se contentait de l'annihiler, en rayonnant; c'était, en quelque sorte, le nimbe des anciens saints ne demeurant plus autour du chef mais s'étendant sur tous ses traits, baignant, apâli, presque invisible, tout son être.
Et il ne voyait et n'entendait rien; des moines se traînaient sur les genoux, venaient pour se réchauffer, pour s'abriter auprès de lui, et il ne bougeait, muet et sourd, assez rigide pour qu'on pût le croire mort, si, par instant, la lèvre intérieure n'eût remué, soulevant dans ce mouvement sa grande barbe.
L'aube blanchit les vitres et, dans l'obscurité qui commençait à se dissiper, les autres frères apparurent, à leur tour,àDurtal; tous ces blessés de l'amour divin priaient ardemment, jaillissaient hors d'eux-mêmes, sans bruit, devant l'autel. Il y en avait de tout jeunes à genoux et le buste droit, d'autres, les prunelles en extase, repliés en arrière et assis sur leurs talons; d'autres encore faisaient le chemin de croix et souvent ils étaient posés, les uns devant les autres, face à face, et ils se regardaient sans se voir, avec des yeux d'aveugles.
Et parmi cesconvers, quelques pères, ensevelis dans leurs grandes coules blanches, gisaient, prosternés, baisaient la terre.
Oh prier, prier comme ces moines ! s'écria Durtal. '
Il sentait son malheureux être se détendre ; dans cette atmosphère de sainteté, il se dénoua et il s'affaissa sur les dalles, demandant humblement pardon au Christ de souiller par sa présence la pureté de ce lieu.
Et il pria longtemps, se descellant pour la première fois, se reconnaissant si indigne, si vil, qu'il ne pouvait comprendre comment, malgré sa miséricorde, le Seigneur le tolérait dans le petit cercle de ses élus; il s'examina, vit clair, s'avoua qu'il était inférieur au dernier de ces convers qui ne savait peut-être même pas épeler un livre, comprit que la culturede l'esprit n'était rien et que la culture de l'âme était tout et, peu à peu, sans s'en apercevoir, ne pensant plus qu'à balbutier des actes de gratitude, il disparut de la chapelle, l'âme emmenée par celles des autres, hors du monde, loin de son charnier, loin de son corps.
Dans cette chapelle, l'élan était enfin consenti, la projection jusqu'alors refusée était enfin permise; il ne se débattait plus de même qu'au temps où il parvenait si difficilement à s'évader de sa geôle, à Notre-Dame-des- Victoires et à Saint-Séverin.
Puis il réintégra cette chapelle où son animalité était demeurée seule et il regarda, étonné, autour de lui ; la plupart des frères étaient partis ; un père restait prostré devant l'autel de la Vierge ; il le quitta à son tour et regagna la rotonde où les autres pères entraient.
Durtal les observa ; il y en avait de toutes les tailles, de toutes les sortes, un gros, chauve, à longue barbe noire et à besicles, des petits blonds et bouffis, de très vieux, hérissés de poils de sanglier,de très jeunes ayant de
vagues airs de rêveurs allemands, avec leurs yeux bleus, sous des lunettes ; et presque tous, sauf les très jeunes, avaient ce trait commun : le ventre gonflé et les joues sillonnées de vermicelles roses.
Et soudain par la porte ouverte, dans la rotonde même, le grand moine qui conduisait, la veille, l'office, parut. Il renversa sur sa chasuble un capuchon de toile qui lui couvrait la tête et, assisté de deux moines blancs, il monta au maître-autel pour célébrer la messe.
Et ce fut une messe lente et méditée, profonde, une messe où le prêtre consacre longuement, abîmé devant l'autel et quand il éleva l'hostie, aucune sonnette ne tinta, mais les cloches du monastère épandircnt des volées espacées, des coups brefs, sourds, presque plaintifs, tandis que les trappistes disparaissaient, tapis à quatre pattes, la tête cachée sous leurs pupitres.
Quand la messe prit fin, il était près de six heures ; Durtal refit le chemin de la veille au soir, passa devant la petite fabrique de chocolat qu'il avait longée, avisa au travers des vitres des pères qui enveloppaient des tablettes dans du papier de plomb, puis, dans une autre pièce, une minuscule machine à vapeur que modérait un convers.
Il gagna cette allée où il avait fumé des cigarettes dans l'ombre. Si triste, la nuit, elle était maintenant charmante avec ses deux rangées de très vieux tilleuls qui bruissaient doucement et le vent rabattait sur Durtal leur languissante odeur.
Assis sur un banc, il embrassait, d'un coup d'oeil, la façade de l'abbaye.
Précédé d'un long uotager où, çh et là, des rosiers
s'épanouissaient au-dessus des vasques bleuâtres et des boules veinées des choux, cet ancien château, bâti dans le goût monumental du xvii® siècle, s'étendait, solennel et immense, avec ses dix-huit fenêtres d'affilée et son fronton dans le tympan duquel était logée une puissante horloge.
Il était coiffé d'ardoises, surmonté d'un jeu de petites cloches et l'on y accédait par un perron de plusieurs marches. 11 arborait une altitude d'au moins cinq étages, bien qu'il n'eût en réalité qu'un rez-de-chaussée et un premier, mais à en juger par l'élévation inattendue des fenêtres, les pièces devaient se plafonner à des hauteurs démesurées d'églises ; somme toute, cet édifice était emphatique et froid, plus apte, puisqu'on l'avait converti en un couvent, à abriter des adeptes de Jansénius que des disciples de saint Bernard.
Le temps était tiède, ce matin-là ; le soleil se tamisait dans le crible remué des teuilles ; et le jour, ainsi bluté, se muait au contact du blanc, en rose. Durtal, qui s'apprêtait à lire son paroissien, vit les pages rpsir et, par la loi des complémentaires, toutes les lettres, imprimées à l'encre noire, se teindre cii vert.
Il s'amusait de ces détails, s'épanouissait, le dos au chaud, dans cette brise chargée d'arômes, se reposait, dans ce bain de lumière, des fatigues de la nuit, quand, au bout de Tallée, il aperçut quelques frères. Ils marchaient, silencieux, les uns, portant sous un bras de grands pains ronds, les autres, tenant des boîtes au lait ou des mannes pleines de toin et d'œufs ; ils défilèrent devant lui et le saluèrent respectueusement.
Tous avaient la mine joyeuse et grave. Ah I les braves
gens, se dit-il, ce qu'ils m'ont, ce matin, aidé, car c'est à eux que je dois d'avoir pu ne pas me taire, d'avoir pu prier, d'avoir enfin connu la joie de l'oraison qui n'était pour moi à Paris qu'un leurre ! à eux, et surtout à Notre- Dame de l'Atre qui a eu pitié de mon pauvre être !
Il bondit de son banc, dans un élan d'allégresse, s engagea dans des allées latérales, atteignit la pièce d'eau qu'il avait entrevue, la veille ; devant elle, se dressait la formidable croix qu'il avait distinguée de loin du haut de la voiture, dans les bois, avant que d'arriver à la Trappe.
Elle était plantée en face du monastère même et tournait le dos à l'étang ; elle supportait un Christ du xviii* siècle, grandeur nature, en marbre blanc ; et l'étang affectait, lui aussi, la forme d'une croix, telle qu'elle figure sur la plupart des plans des basiUques.
Et cette croix brune et liquide était granulée de pistache par des lentilles d'eau que déplaçait, en nageant, le cygne.
Il vint au-devant de Durtal, et il tendit le bec, attendant sans doute un bout de pain.
Et pas un bruit ne surgissait de ce lieu désert, sinon le craquement des feuilles sèches que Durtal froissait en marchant. L'horloge sonna sept heures.
Il se rappela que le déjeuner allait être servi et il se dirigea à grands pas vers l'abbaye. Le P. Etienne l'attendait ; il lui serra la main, lui demanda s'il avait bien dormi, puis :
— Qu'allez-vous mariger ? je n'ai que du lait et du miel à vous offrir; j'enverrai aujourd'hui même au village le plus proche pour tâcher de vous procurer un peu
de fromage ; mais, vous allez subir une triste collation, ce matin.
Durtal proposa de substituer du vin au lait et déclara que ce serait pour le mieux ainsi ; j'aurais, dans tous les cas, mauvaise grâce à me plaindre, fit-il, car enfin, vous, maintenant, vous êtes à jeun.
Le moine sourit. — Pour l'instant, dit-il, nous faisons, à cause de certaines fêtes de notre ordre, pénitence. Et il expliqua qu'il ne prenait de nourriture qu'une fois par jour, à deux heures de l'après-midi, après None.
— Et vous n'avez même pas pour vous soutenir du vm et des œufs !
Le P. Etienne souriait toujours. — On s'y habitue, dit-il. Qu'est-ce que ce régime, en comparaison de celui qu'adoptèrent saint Bernard et ses compagnons, lorsqu'ils vinrent défricher la vallée de Clairvaux ? leur repas cons^ait en des feuilles de chêne, salées, cuites dans de l'eau trouble.
Et, après un silence, le père reprit : Sans doute la règle des Trappes est dure, mais combien elle est douce si nous nous reportons à ce que fut jadis, en Orient, la règle de saint Pacôme. Songez donc, celui qui voulait accéder à cet ordre restait dix jours et dix nuits à la porte du couvent et il y essuyait tous les crachats, tous les affronts ; s'il persistait à vouloir entrer, il accomplissait trois années de noviciat, habitait une hutte où il ne pouvait se tenir debout et se coucher de son long ; il ne se repaissait que d'olives et de choux, priait douze fois, le jour, douze fois, le soir et douze fois, la nuit ; le silence était perpétuel et les mortifications ne cessaient pas. Pour se préparer à ce noviciat et s'apprendre à dompter
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la faim, saint Macaire avait imaginé d'enfoncer du pain dans un vase au col très rétréci et il ne s'alimentait qu'à l'aide des miettes qu'il pouvait retirer avec ses doigts ; quand il fut admis dans le monastère, il se contenta de grignoter des feuilles de choux crus, le dimanche. Hein, ils étaient plus résistants que nous, ceux-là 1 nous n'avons plus, hélas ! ni l'âme, ni le corps assez solides pour supporter de tels jeûnes. — Mais que cela ne vous empêche pas de goûter ; allons, bon appétit ; — ah ! pendant que j'y pense, reprit le moine, soyez à dix heures précises à l'auditoire, c'est là que le père prieur vous confessera.
Et il sortit.
Durtal aurait reçu un coup de maillet sur la tête qu*il n'eût pas été mieux assommé. Tout l'échafaudage si rapidement exhaussé de ses joies croula. Ce fait étrange avait lieu ; dans cet élan d'allégresse qui le portait depuis Taube, il avait complètement oublié qu'il fallait se confesser. Et il eut un moment d'aberration. Mais je suis pardonné ! se dit-il ; la preuve est cet état de bonheur que je n'ai jamais connu, cette dilatation vraiment merveilleuse d'âme que j'ai ressentie dans la chapelle et dans les bois!
L'idée que rien n'était commencé, que tout était à effectuer, l'effara ; il n'eut pas le courage d'avaler son pain ; il but une goutte de vin et, dans un vent de panique, il se rua dehors.
Il allait, affolé, à grands pas. — Se confesser ! le prieur ? qui était le prieur? il cherchait vainement parmi les pères dont il se rappelait le visage celui qui allait l'entendre.
Mon Dieu, fit-il, tout à coup, mais je ne sais même pas comment l'on se confesse !
E chercha un coin désert où il pût se recueillir. Il arpentait alors, sans même savoir comment il y était venu, une allée de noyers que bordait un mur. Il y avait là des arbres énormes ; il se dissimula derrière le tronc de l'un d'eux et, assis sur la mousse, il feuilleta son paroissien, lut : « En arrivant au confessionnal, mettez-vous à genoux, faites le signe de la croix, demandez la bénédiction du prêtre en disant : Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché ; récitez ensuite le Confiteor jusqu'à mea culpa... et...
B s'arrêta et sans même qu'il eût besoin de la sonder, sa vie bondit en des jets d'ordures.
Il recula, il y en avait tant, de toutes sortes, qu'il s'abîma dans le désespoir.
Tous les districts des péchés qu'énumérait patiemment le paroissien, il les avait traversés ! il ne s'était jamais confessé depuis sa première communion et c'était, avec l'entassement des années, de successives alluvions de fautes ; et il pâlissait à l'idée qu'il allait détailler à un autre homme toutes ses saletés, lui avouer ses pensées les plus secrètes, lui dire ce qu'on n'ose se répéter à soimême, de peur de se mépriser trop.
Il en sua d'angoisse ; puis une nausée de son être, un remords de sa vie le souleva et il se rendit ; le regret d'avoir si longtemps vécu dans ce cloaque le crucifia ; il pleura longtemps, doutant du pardon, n'osant même plus le solliciter, tant il se sentait vil.
Enfin il eut un sursaut; l'heure de l'expiation devait être proche ; sa montre marquait, en effet, dix heures moins le quart. A se laminer ainsi, il avait agonisé pendant plus de deux heures.
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Il rejoignit précipitamment la grande allée qui conduisait au monastère. Il marchait, la tête basse, en refoulant ses larmes.
Il ralentit un peu le pas, lorsqu'il atteignit le petit étang ; il leva des yeux suppliants vers la croix et, les baissant, il rencontra un regard si ému, si pitoyable, si doux qu'il s'arrêta ; et le regard disparut avec le salut du convers qui continua son chemin.
Il a lu en moi, se dit Durtal — Oh ! il a raison de me plaindre, le charitable moine, car vraiment ce que je souffre ! ah ! Seigneur, être comme cet humble frère î cria-t-il, se rappelant avoir remarqué, le matin même, ce jeune et grand garçon, priant, dans la chapelle, avec une telle ferveur qu'il semblait s'effuser du sol, devant la Vierge.
Il arriva dans un état affreux à l'auditoire, et s'effondra sur une chaise ; puis, ainsi qu'une bête traquée qui se croit découverte, il se dressa et, perturbé par la peur, emporté par un vent de déroute, il songea à fuir, à aller chercher sa valise, à s'élancer dans un train.
Et il se retenait, indécis, tremblant, l'oreille aux aguets, le cœur lui battant à grands coups ; il écoutait des bruits lointains de pas. — Mon Dieu ! fit-il, épiant ces pas qui se rapprochaient, quel est le moine qui va entrer ?
Le pas se tut et la porte s'ouvrit ; Durtal terrifié n'osa fixer le confesseur, en lequel il reconnut le grand trappiste, au profil impérieux, celui qu'il croyait être l'abbé du monastère.
Suffoqué, il recula sans proférer un mot. Surpris de ce silence, le prieur dit :
— Vous avez demandé à vous confesser, Monsieur ? Et, sur un geste de Durtal, il lui désigna le prie-Dieu
posé contre le mur et lui-même s'agenouilla, en lui tournant le dos.
Durtal se roidit, s'éboula sur ce prie-Dieu et perdit complètement la tête. Il avait vaguement préparé son entrée en matière, noté des points de repère, classé à peu près ses fautes ; il ne se rappelait plus rien.
Le moine se releva, s'assit sur une chaise de paille, se pencha sur le pénitent, l'oreille ramenée par la main en cornet, pour mieux entendre.
Et il attendit.
Durtal souhaitait de mourir pour ne pas parler ; il parvint cependant à prendre le dessus, à refréner sa honte ; il desserra les lèvres et rien ne sortit ; il resta accablé, la tête dans ses mains, retenant les larmes qu'il sentait monter.
Le moine ne bougeait pas.
Enfin, il fit un effort désespéré, bredouilla le commencement du Confiteor et dit :
— Je ne me suis pas confessé depuis mon entance ; j'ai mené, depuis ce temps-là, une vie ignoble, j'ai
Les mots ne vinrent pas.
Le trappiste demeurait silencieux, ne l'assistait point.
— J'ai commis toutes les fautes..., j'ai fait tout..., tout...
Il s'étrangla et les larmes contenues partirent ; il pleura, le corps secoué, la figure cachée dans ses mains.
Et comme le prieur, toujours penché sur lui, ne bronchait point.
— Mais je ne peux pas, cria-t-il, je ne peux pas !
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Toute cette vie qu'il ne pouvait rejeter l'étouffait ; il sanglotait, désespéré par la vue de ses péchés et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné, sans un mot de tendresse, sans un secours. Il lui sembla que tout croulait, qu'il était perdu, repoussé par Celui-là même qui l'avait pourtant envoyé dans cette abbaye !
Et une main lui toucha l'épaule, en même temps qu'une voix douce et basse disait :
— Vous avez l'âme trop lasse pour que je veuille la fatiguer par des questions ; revenez à neuf heures, demain, nous aurons du temps devant nous, car nous ne serons pressés, à cette heure, par aucun office ; d'ici là, pensez à cet épisode du Calvaire : la croix qui était faite de tous les péchés du monde pesait sur l'épaule du Sauveur d'un tel poids que ses genoux fléchirent et qu'il tomba. Un homme de Cyrène passait là, qui aida le Seigneur à la porter. Vous, en détestant, en pleurant vos péchés, vous avez allégé, vous avez délesté, si l'on peut dire, cette croix du fardeau de vos fautes et, l'ayant rendue moins pesante, vous avez ainsi permis à Notre-Seigneur de la soulever.
Il vous en a récompensé par le plus surprenant des miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si loin ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus. Vous réciterez aujourd'hui pour pénitence les Psaumes de la Pénitence et les litanies des Saints. Je vais vous donner ma bénédiction.
Et le prieur le bénit et disparut. Durtal se releva à bout de larmes ; ce qu'il craignait tant était arrivé, le moine qui devait l'opérer était impassible, presque muet ! hélas ! se dit-il, mes abcès étaient mûrs, mais il fallait un coup de lancette pour les percer !
.— Après tout, reprit-il, en grimpant l'escalier pour aller se rafraîchir les yeux dans sa cellule, ce trappiste a été compatissant à la fin, moins dans ses observations que dans le ton dont il les a prononcées, puis, il convient d'être juste, il a peut-être été ahuri par mes larmes ; l'abbé Gévresin n'avait sans doute pas écrit au P. Etienne que je me rétugiais à la Trappe, pour me convertir ; mettons-nous alors à la place d'un homme vivant en Dieu, hors le monde, et auquel on décharge tout à coup une tinette sur la tête 1
Enfin nous verrons demain ; et Durtal se hâta de se tamponner le visage, car il était près de onze heures et l'office de Sexte devait commencer.
Il se rendit à la chapelle ; elle était à peu près vide, car les fi^ères travaillaient, à ce moment, dans la fabrique de chocolat et dans les champs.
Les pères étaient, à leur place, dans la rotonde. Le prieur tira la cliquette, tous s'enveloppèrent d'un grand signe de croix et à gauche, là où il ne pouvait voir, — car Durtal s'était installé à la même place que le matin, devant l'autel de saint Joseph, — une voix monta :
— « Ave, Maria, gratia plena, Dominus tecum. » Et l'autre partie du chœur répondit :
— « Et benedictus iructus ventris tui, Jésus. »
Il y eut une seconde d'intervalle et la voix pure et faible, du vieux trappiste, chanta comme avant l'office des Compiles, la veille :
— « Deus, in adjutorium meum intende. »
Et la liturgie se déroula, avec ses « Gloria Patri », etc. pendant lesquels les moines courbaient le firont sur leurs
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livres et sa série de psaumes articulés sur un ton bref, d'un côté et long, de l'autre.
Durtal agenouillé se laissait aller au bercement de la psalmodie, si las qu'il ne pouvait parvenir à prier luimême.
Puis quand Sexte se termina, tous les pères se recueillirent et Durtal surprit un regard de pitié chez le prieur qui se tourna un peu vers son banc. Il comprit que le moine implorait le Sauveur pour lui, suppliait peut-être Dieu de lui indiquer la manière dont il pourrait, demain, s'y prendre.
Durtal rejoignit M. Bruno dans la cour ; ils se serrèrent la main, puis l'oblat lui annonça la présence d'un nouveau convive.
— Un retraitant ?
— Non, un vicaire des environs de Lyon ; il reste un jour seulement ; il est venu visiter l'abbé qui est malade.
— Je croyais d'abord que l'abbé de Notre-Dame de l'Atre était ce grand moine qui conduit l'office...
— Mais non, c'est le prieur, le P. Maximin ; quant à l'abbé, vous ne l'avez pas vu et je doute que vous puissiez le voir, car il ne sortira sans doute pas de son lit avant votre déparc.