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L EUCHARISTIE. — LE SALUT DE LA NATURE

ON, dit tout bas Durtal, je neveux pas usurper la place de ces braves gens.

— Mais je vous assure que ça leur est égal. Et Durtal se défendant encore de passeï avant les convers qui attendaient leur tour de confession, le P. Etienne insista : Je vais rester avec vous ei dès que la cellule sera libre, vous y entrerez.

Durtal était alors sur le palier d'un escalier qui portait, échelonné sur chacune de ses marches, un frère agenouillé ou debout, la tête enveloppée dans son capuchon, le visage tourné contre le mur. Tous se recalaient, s'épuçaient, silencieux, l'âme.

De quelles fautes peuvent-ils bien s'accuser, pensait Durtal ? qui sait ? reprit-il, apercevant le frère Anaclet, la tête dans sa poitrine et les mains jointes ; qui sait s'il ne se reproche pas l'affection si discrète qu'il a pour moi; car, dans les couvents, toute amitié est interdite ! Et il se remémorait, dans le « Chemin de la Perfection»

de sainte Térèse, une page à la fois ardente et glacée où elle crie le néant des liaisons humaines, déclare que l'amitié est une faiblesse, avère nettement que toute religieuse qui désire voir ses proches est imparfaite.

— Venez, dit le P. Etienne qui interrompit ses réflejdons et le poussa par la porte d'où sortait un moine, dans la cellule. Le P. Maximin y était assis, près d'un prie-Dieu.

Durtal s'agenouilla et lui raconta, brièvement, ses scrupules, ses luttes de la veille. ^

— Ce qui vous arrive n'est pas surprenant après une conversion ; au reste, c'est bon signe, car, seules, les personnes sur lesquelles Dieu a des vues sont soumises à ces épreuves, dit lentement le moine, lorsque Durtal eut terminé son récit.

Et il poursuivit :

— Maintenant que vous n'avez plus de péchés graves, le Démon s'efforce de vous noyer dans un crachat. En somme, dans ces épisodes d'une malice aux abois, il y a pour vous tentation et non pas faute.

Vous avez, si je sais résumer vos aveux, subi la tentation de la chair et de la Foi et vous avez été torturé par le scrupule.

Laissons de côté les visions sensuelles ; telles qu'elles se sont produites, elles demeurent indépendantes de votre volonté, pénibles, sans doute, mais mactives.

Les doutes sur la Foi sont plus dangereux.

Pénétrez-vous bien de cette vérité qu'il n'existe, en sus de la prière, qu'un remède qui soit souverain contre ce mal, le mépris.

Satan est l'orgueil, méprisez-le et aussitôt son audace

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croule ; il parle ; haussez les épaules, et il se tait. Ce qu'il faut, c'est ne pas disserter avec lui ; si retors que vous puissiez être vous auriez le dessous, car il possède la plus rusée des dialectiques.

— - Oui, mais comment faire ? je ne voulais pas récouter et je l'entendais quand même ; j'étais bien obligé, ne fût-ce que pour le réfuter, de lui répondre.

— Et c'est justement sur cela qu'il comptait pour vous réduire ; retenez avec soin ceci : afin de vous donner la facilité de le rétorquer, il vous présentera, au besoin, des arguments grotesques et, une lois qu'il vous verra, confiant, naïvement satisfait de l'excellence de vos répliques, il vous embrouillera dans des sophismes si spécieux que vous vous débattrez vainement pour les résoudre.

Non, je vous le répète, eussiez-vous la meilleure des raisons à lui opposer, ne ripostez pas, refusez la lutte. Le prieur se tut, puis tranquillement, il reprit :

— Il y a deux manières de se débarrasser d'une chose qui gêne, la jeter au loin ou la laisser tomber. Jeter au loin exige un effort dont on peut n'être pas capable, laisser tomber n'impose aucune fatigue^ est simple, sans péril, à la portée de tous.

Jeter au loin implique encore un certain intérêt, une certaine animation, voire même une certaine crainte ; laisser tomber, c'est l'inditférence, le mépris absolu ; croyez-moi, usez de ce moyen et Satan fuira.

Cette arme du mépris serait aussi toute-puissante pour vainpre l'assaut des scrupules si, dans les combats de cette nature, la personne assiégée y voyait clair. Malheureusement, le propre du scrupule est d'aflfoler les

gens, de leur faire perdre aussitôt la tramontane, et il est dès lors indispensable de s'adresser au prêtre, pour se détendre.

En effet, poursuivit le moine, qui s'était interrompu, un moment, pour réfléchir — plus on se regarde de près et moins on se voit ; l'on devient presbyte dès qu'on s'observe ; il est nécessaire de se placer à un certain point de vue pour distinguer les objets, car lorsqu'ils sont très rapprochés, ils deviennent aussi confus que s'ils étaient loin. C'est pourquoi, il faut, en pareil cas, recourir au confesseur qui n'est ni trop éloigné, ni trop contigu, qui se tient juste à l'endroit d'où les objets se détachent dans leur relief. Seulement, il en est du scrupule ainsi que de certaines maladies qui, lorsqu'elles ne sont pas prises à temps, deviennent presque incurables.

Ne lui pei mettez donc point de s'implanter en vous ; le scrupule ne résiste pas à l'aveu, dès qu'il débute. Au moment où vous le formulez devant le prêtre, il se dissout ; c'est une sorte de mirage qu'un mot efface.

Vous m'objecterez, continua le moine, après un silence, qu'il est très mortifiant d'avouer des chimères qui sont, la plupart du temps, absurdes ; mais c'est bien pour cela que le Démon vous suggère presque toujours moins des arguties que des sottises. Il vous appréhende ainsi, par la vanité, par la fausse honte.

Le moine se tut encore, puis il continua :

— Le scrupule non traité, le scrupule non guéri mène au découragement qui est la pire des tentations, car, dans les autres, Satan n'attaque qu'une vertu en particulier et Use montre, tandis que, dans celle-là, il les attaque toutes en même temps et il se cache.

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Et cela est si vrai que si vous êtes séduit par la concupiscence, par l'amour de l'argent, par l'orgueil, vous pouvez, en vous examinant, vous rendre compte de la nature de la tentation qui vous épuise ; dans le découragement, au contraire, votre entendement est obscurci à un tel degré que vous ne soupçonnez même pas que cet état, dans lequel vous croupissez, n'est qu'une manœuvre diabolique qu'il faut combattre ; et vous lâchez tout, vous livrez même la seule arme qui pouvait vous sauver, la prière, dont le Démon vous détourne ainsi que d'une chose vaine.

N'hésitez donc jamais à couper le mal dans sa racine, à soigner le scrupule aussitôt qu'il naît.

Maintenant, dites-moi, vous n'avez pas autre chose à confesser ?

— Non, si ce n'est l'indésir de l'Eucharistie, la langueur dans laquelle maintenant je fonds.

— Il y a de la fatigue dans votre cas, car l'on n'endure pas impunément un pareil choc ; ne vous inquiétez pas de cela — ayez confiance — ne prétendez point vous présenter devant Dieu, tiré à quatre épingles ; allez à lui, simplement, naturellement, en négligé même, tel que vous êtes ; n'oubliez pas que si vous êtes un serviteur, vous êtes aussi un fils ; ayez bon courage, Notre-Seigneur va dissiper tous ces cauchemars.

Et lorsqu'il eut reçu l'absolution, Durtal descendit à l'église, pour attendre l'heure de la messe.

Et quand le moment de la communion fut venu, il suivit M. Bruno derrière les convers : tous étaient agenouillés, sur les dalles et, les uns après les autres, ils se relevaient pour échanger le baiser de paix, et gagner l'autel.

Tout en se répétant les conseils du P. Maxîmin, tout en s' exhortant à l'abandon, Durtal ne pouvait s'empêcher de penser, en voyant tous ces moines aborder la Table : ce que le Seigneur va trouver un changement lorsque je m'avancerai, à mon tour ; après être descendu dans les sanctuaires, il va être réduit à visiter les bouges. Et sincèrement, humblement, il le plaignit.

Et il éprouva, comme la première fois qu'il s'était approché du pacifiant mystère, une sensation d'étouffement, de cœur gros, lorsqu'il fut retourné à sa place. Il quitta, aussitôt la messe terminée, la chapelle et s'échappa dans le parc.

Alors, doucement, sans effets sensibles, le Sacrement agit ; le Christ ouvrit, peu à peu, ce logis fermé et l'aéra; le jour entra à flots chez Durtal. Des fenêtres de ses sens qui plongeaient jusqu'alors sur il ne savait quel puisard, sur quel enclos humide et noyé d'ombre, il contempla subitement, dans une trouée de lumière, la fuite à perte de vue du ciel.

Sa vision de la nature se modifia ; les ambiances se transformèrent ; ce brouillard de tristesse qui les voilait s'évanouit ; l'éclairage soudain de son âme se répercuta sur les alentours.

Il eut celte sensation de dilatement, de joie presque enfantine du malade qui opère sa première sortie, du convalescent qui, après avoir traîné dans sa chambre, met enfin le pied dehors ; tout se rajeunit. Ces allées, ces bois qu'il avait tant parcourus, qu'il commençait à connaître, à tous leurs détours, dans tous leurs coins, lui apparurent sous un autre aspect. Une allégresse contenue, une douceur recueillie émanaient de ce site qui

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lui paraissait, au lieu de s'étendre ainsi qu'autrefois, se rapprocher, se rassembler autour du crucifix, se tourner, attentif, vers la liquide croix.

Les arbres bruissaient, tremblants, dans un souffle de prières, s'inclinaient devant le Christ qui ne tordait plus ses bras douloureux dans le miroir de l'étang mais qui étreignait ces eaux, les éployait contre lui, en les bénissant.

Et elles-mêmes différaient ; leur encre s'emplissait de visions monacales, de robes blanches qu'y laissait, en passant, le reflet des nuées , et le cygne les éclaboussait, dans un clapotis de soleil, faisait, en nageant, courir devant lui de grands ronds d'huile.

L'on eût dit de ces ondes dorées par l'huile des catéchumènes et le saint Chrême que l'Eglise exorcise, le samedi de la Semaine Sainte ; et, au-dessus d'elles, le ciel entr'ouvrit son tabernacle de nuages, en sortit un clair soleil semblable à une monstrance d'or en fusion, à un saint sacrement de flammes.

C'était un salut de la nature, une génuflexion d'arbres et de fleurs, chantant dans le vent, encensant de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait là-haut, dans la custode embrasée de l'astre.

Durtal regardait, transporté. Il avait envie de crier à ce paysage son enthousiasme et sa foi ; il éprouvait enfin une aise à vivre. L'horreur de l'existence ne comptait plus devant de tels instants qu'aucun bonheur simplement terrestre n'est capable de donner. Dieu seul avait le pouvoir de gorger ainsi une âme, de la faire déborder et ruisseler en des flots de joie ; et, lui seul pouvait aussi combler la vasque des douleurs, comme aucun événe-

nement de ce monde ne le savait faire. Durtal venait de l'expérimenter ; la souffrance et la liesse spirituelles attei , gnaient, sous l'épreinte divine, une acuité que les gens les plus humainement heureux ou malheureux ne soupçonnent même pas.

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