GRANDEUR DB L'ÉGLISE. — BEAUTÉ DE LA LITURGIE
'ai envie, dit Durtal, de visiter aujourd'hui cette petite chapelle, au bout du parc, dont vous m'avez parlé, l'autre jour. Quel est le chemin le plus court pour l'accoster?
M. Bruno lui établit son itinéraire et Durtal s'en fut, en roulant une cigarette, rejoindre le grand étang; là, il bifurqua par un sentier, sur la gauche, et escalada une ruelle d'arbres.
Il glissait sur la terre détrempée, avançait avec peine. Il finit par atteindre cependant un bouquet de noyers qu'il contourna. Derrière eux, s'élevait une tour naine coiffée d'un minuscule dôme et percée d'une porte. A gauche et à droite de cette porte, sur des socles où des ornements de l'époque romane apparaissaient encore sous la croûte veloutée des mousses, deux anges de pierre étaient debout.
Ils appartenaient évidemment àl'école Bourguignonne, avec leurs grosses têtes rondes, leurs cheveux ébouriffés
et divisés en ondes, leurs faces joufflues au nez relevé, leurs solides draperies à tuyaux durs. Eux aussi provenaient des ruines du vieux cloître, mais ce qui était malheureusement bien moderne, c'était l'intérieur de cette chapelle si exiguë que les pieds touchaient presque le mur d'entrée lorsqu'on s'agenouillait devant l'autel.
Dans une niche enfumée par une gaze blanche, une Vierge qui exhibait des yeux en plâtre bleu et deux pommes d'api à la place des joues, souriait en étendant les mains. Elle était d'une insignifiance vraiment gênante, mais son sanctuaire, qui gardait la tiédeur des pièces toujours closes, était intime. Les cloisons tapissées de lustrine rouge étaient époussetées, le plancher était balayé et les bénitiers pleins; de superbes roses-thé s'épanouissaient dans des pots, entre les candélabres. Durtal comprit alors pourquoi il avait si. souvent aperçu M. Bruno se dirigeant, des fleurs à la main, de ce côté; il devait orer dans ce lieu qu'il aimait sans doute parce qu'il était isolé dans la solitude profonde de cette Trappe.
Le brave homme! se cria Durtal, resongeant aux services aff^ectueux, aux prévenances fraternelles que l'oblat avait eus pour lui. Et il ajouta : l'heureux homme aussi, car il se possède et vit si placide ici !
Et en eff'et, reprit-il, à quoi bon lutter si ce n'est contre soi-même? s'agiter pour de l'argent, pour de la gloire, se démener afin d'opprimer les autres et d'être adulé par eux, quelle besogne vaine !
Seule, l'Eglise, en dressant les reposoirs de l'année liturgique, en forçant les saisons à suivre, pas à pas, la vie du Christ, a su nous tracer le plan des occupations nécessaires, des fins utiles. Elle nous a fourni le moyen
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de marcher toujours côte à côte avec Jésus, de vivre l'au jour le jour des Evangiles; pour les chrétiens elle a fait du temps le messager des douleurs et le héraut des joies; elle a confié à l'année le rôle de servante du Nouveau Testament, d'émissaire zélée du culte.
Et Durtal réfléchissait à ce cycle de la Uturgie qui débute au premier jour de l'an religieux, à l'Avent, puis tourne, d'un mouvement insensible, sur lui-même, jusqu'à ce qu'il revienne à son point de départ, à cette époque où l'Eglise se prépare, par la pénitence et la prière, à célébrer la Noël.
Et, feuilletant son eucologe, voyant ce cercle inouï d'offices, il pensait à ce prodigieux joyau, à cette couronne du roi Recceswinthe que le musée de Cluny recèle.
L'année liturgique n'était-elle pas, comme elle, pavée de cristaux et de cabochons par ses admirables cantiques, par ses ferventes hymnes, sertis dans l'or même des Saluts et des Vêpres ?
Il semblait que l'Eglise eût substitué à cette couronne d'épines dont les Juifs avaient ceint les tempes du SauveuV, la couronne vraiment royale du Propre du Temps, la seule qui fût ciselée dans un métal assez précieux, avec un art assez pur, pour oser se poser sur le front d'un Dieu !
Et la grande Lapidaire avait commencé son œuvre en incrustant, dans ce diadème d'offices, l'hymne de saint Ambroise, et l'invocation tirée de l'Ancien Testament le « Rorate cœU », ce chant mélancolique de l'attente et du regret, cette gemme fumeuse, violacée, dont l'eau s'éclaire alors qu'après chacune de ses strophes, surgit la déprécation solennelle des patriarches appelant la présence tant espérée du Christ.
Et les quatre dimanches de l'Avant disparaissaient avec les pages tournées de l'eucologe ; la nuit de la Nativité était venue : après le « Jesu Redemptor » des Vêpres, le v\eux chant Portugais 1' « Adeste fidèles » s'élevait, au Salut, de toutes les bouches. C'était une prose d'une naïveté vraiment charmante, une ancienne image où défilaient les pâtres et les rois, sur un air populaire approprié aux grandes marches, apte à charmer, à aider, par le rythme en quelque sorte militaire des pas, les longues étapes des fidèles quittant leurs chaumières pour se rendre aux églises éloignées des bourgs.
Et, imperceptiblement, ainsi que l'année, en une invisible rotation, le cercle virait, s'arrêtait à la fête des Saints Innocents où s'épanouissait, telle qu'une flore d'abattoir, en une gerbe cueillie sur un sol irrigué par le sang des agneaux, cette séquence rouge et sentant la rose qu'est le « Salvete flores martyrum » de Prudence; — la couronne bougeait encore et l'hymne de l'Epiphanie le « Crudelis Herodes », de Sedulius, paraissait à son tour.
Maintenant, les dimanches gravitaient, les dimanches violets où l'on n'entend plus « le Gloria in excelsis », où l'on chante 1' a Audi Bénigne » de saint Ambroise et le « Miserere », ce psaume couleur de cendre qui est peut-être le plus parfait chef-d'œuvre de tristesse qu'ait puisé, dans ses répertoires de plains-chants, l'Eglise.
C'était le Carême dont les améthystes s'éteignaient dans le gris mouillé des hydrophanes, dans le blanc embrumé des quartz et l'invocation magnifique ï « At-
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tende Domine » montait sous les cintres. Issu, comme le « Rorate cœli », des proses de l'Ancien Testament, ce chant humilié, contrit, énumérant les punitions méritées des fautes, devenait sinon moins douloureux, en tout cas plus grave encore et plus pressant, lorsqu'il confirmait, lorsqu'il résumait, dans la strophe initiale de son refrain, l'aveu déjà confessé des hontes.
Et, subitement, sur cette couronne éclatait, après les feux las des Carêmes, l'escarboucle en flamme de la Passion. Sur la suie bouleversée d'un ciel, une croix rouge se dressait et des hourras majestueux et des cris éplorés acclamaient le Fruit ensanglanté de l'arbre; et le « Vexilla régis » se répétait encore, le dimanche suivant, à la férié des Rameaux qui joignait à cette prose de Fortunat l'hymne verte qu'elle accompagnait d'un bruit soyeux de palmes, le a Gloria, laus et honor » de Théodulphe.
Puis les feux des pierreries grésillaient et mouraient. Aux braises des gemmes, succédaient les charbons éteints des obsidiennes, des pierres noires, renflant à peine sur l'or terni, sans un reflet, de leurs montures; l'on entrait dans la Semaine Sainte ; partout le « Pange hngua », de Claudien Mamert et le « Stabat » gémissaient sous les voûtes ; et c'étaient les Ténèbres, les lamentations et les psaumes dont le glas faisait vaciller la flamme des cierges de cire brune, et, après chaque halte, à la fin de chacun des psaumes, l'un des cierges expirait et sa fusée de fumée bleue s'évaporait encore dans le pourtour ajouré des arches, lorsque le chœur reprenait la série interrompue des plaintes.
Et la couronne conversait une fois de plus ; les grains de ce rosaire musical coulaient encore et tout changeait. Jésus était ressuscité et les chants d'allégresse sautaient des orgues. Le « Victimas Paschali laudes » exultait avant l'évangile des messes et, au Salut, 1' « O filii et fili^ », vraiment créé pour être entonné parles jubilations éperdues des foules, courait, jouait, dans l'ouragan joyeux des orgues qui déracinait les piliers et soulevait les nefis.
Et les fêtes carillonnées se suivaient à de plus longs intervalles. A l'Ascension, les cristaux lourds et clairs de saint Ambroise emplissaient d'eau lumineuse le bassin minuscule des chatons ; les feux des rubis et des grenats s'allumaient à nouveau avec l'hymne cramoisie et la prose écarlate de la Pentecôte « le Veni Creator » et le « Veni Spiritus ». La fête de la Trinité passait, signalée par les Quatrains de Grégoire le Grand et pour la fête du Saint Sacrement, la liturgie pouvait exhiber le plus merveilleux écrin de son douaire, l'office de saint Thomas, le « Fange lingua », 1' « Adoro te », le « Sacris Solemniis », le « Verbum supernum » et surtout le « Lauda Sion », ce pur chef-d'œuvre de la poésie latine et de la scolastique, cette hymne si précise, si lucide dans son abstraction, si ferme dans son verbe rimé autour duquel s'enroule la mélodie la plus enthousiaste, la plus souple peut-être du plain-chant.
Le cercle se déplaçait encore, montrant sur ses différentes faces les vingt-trois à vingt-huit dimanches qui défilent derrière la Pentecôte, les semaines vertes du temps de Pèlerinage, et il s'arrêtait à la dernière férié, au dimanche après l'octave de la Toussaint, à la Dédi-
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cace des Eglises qu'encensait le « Cœlestis urbs », de vieilles stances dont les ruines avaient été mal consolidées par les architectes d'Urbain VIII, d'antiques cabochons dont l'eau trouble dormait, ne s'animait qu'en de rares lueurs.
La soudure de la couronne religieuse, de Tannée liturgique se faisait alors aux messes où l'évangile du dernier dimanche qui suit la Pentecôte, l'évangile selon saint Mathieu répète, ainsi que l'évangile selon saint Luc qui se récite au premier dimanche de l'Avent, les terribles prédictions du Christ sur la désolation des temps, sur la fin annoncée du monde.
Ce n'est pas tout, reprit Durtal que cette course au travers de son paroissien intéressait. Dans cette couronne du Propre du Temps, s'insèrent, telles que des pierres plus petites, les proses du Propre des Saints qui comblent les places vides et achèvent de parer le cycle.
D'abord, les perles et les gemmes de la Sainte Vierge, les joyaux limpides, les saphirs bleus et les spinelles roses de ses antiennes, puis l'aigue-marine si lucide, si pure de 1' « Ave maris Stella », la topaze pâlie des larmes, de r « O quot undis lacrymarum » de la fête des Sept Douleurs, et l'hyacinte, couleur de sang essuyé, du « Stabat » ; puis s'égrènent les fêtes des Anges et des Saints, les hymnes dédiées aux Apôtres et aux Evangéhstes, aux Martyrs solitaires ou accouplés, hors et pendant le temps pascal, aux Confesseurs Pontifes ou non Pontifes, aux Abbés, aux Vierges, aux saintes Femmes, toutes fêtes différenciées par des séquences particuHères, par des proses spéciales, dont quelques-unes naïves,
comme les quatrains tressés en l'honneur de la nativité de saint Jean-Baptiste, par Paul Diacre.
Il reste enfin la Toussaint avec le « Placare Christe » et les trois coups de tocsin, le glas en tercets du « Dies irae » qui retentit, le jour réservé à la Commémoration des morts.
Quel immense bien-fonds de poésie, quel incomparable fief d'art l'Église possède ! s'écria-t-il, en fermant son livre ; et des souvenirs se levaient pour lui de cette excursion dans l'cucologe.
Que de soirs où la tristesse de vivre s'était dissipée, en écoutant ces proses clamées dans les églises !
Il repensait à la voix suppliante de l'Avent et il se rappelait un soir où il rôdait, sous une pluie fine, le long des quais. Il était chassé de chez lui par d'horribles visions et en même temps obsédé par le dégoût croissant de ses vices. Il avait fini, sans le vouloir, par échouer à Saint- Gervais.
Dans la chapelle de la Vierge, de pauvres femmes étaient prostrées. Il s'était agenouillé, las, abasourdi, l'âme si mal à l'aise, qu'elle somnolait, sans force pour s'éveiller. Des chantres et des gamins de la maîtrise s'étaient installés avec deux ou trois prêtres dans cette chapelle ; on avait allumé des cierges, et une voix blonde et ténue d'enfant avait, dans le noir de l'église, chanté les longues antiennes du Rorate.
Dans l'état d'accablement, de tristesse où il stagnait, Durtal s'était senti ouvert et saigné jusqu'au fond de l'âme, alors que moins tremblante qu'une voix plus âgée qui eût compris le sens des paroles qu'elle disait, cette voix racontait ingénument, presque sans confusion
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au Juste : « Peccavimus et facti sumus tanquam immundus nos. »
Et Durtal reprenait ces mots, les épelait, terrifié, pensait : ah oui, nous avons péché et nous sommes devenus semblables au lépreux, Seigneur ! — Et le chant continuait et, à son tour, le Très-Haut empruntait ce même organe innocent de l'enfance, pour confesser à l'homme sa pitié, pour lui confirmer le pardon assuré par la venue du Fils.
Et la soirée s'était terminée par un Salut de plainchant au milieu de ce silence prosterné de malheureuses femmes.
Durtal se rappelait être sorti de l'église, étayé, renfloué, débarrassé de ses hantises et il était reparti sous la bruine, surpris que le chemin fût aussi court, fredonnant le Rorate dont l'air l'obsédait, finissant par y voir l'attente personnelle d'un inconnu propice.
Et c'étaient d'autres soirs. . . l'Octave des Morts à Saint- Sulpice et à Saint-Thomas d'Aquin où l'on ressuscitait, après les Vêpres des trépassés, la vieille séquence disparue du bréviaire romain, le « Languentibus in Purgatorio. »
Cette église était la seule à Paris qui eût conservé ces pages de l'hymnaire gallican et elle les faisait détailler, sans maîtrise, par deux basses, mais ces chantres, si médiocres d'habitude, aimaient sans doute cette mélodie, car s'ils ne la chantaient pas avec art, ils l'expulsaient au moins dans un peu d'âme.
Et cette invocation à la Madone que l'on adjurait de sauver les âmes du Purgatoire était dolente comme ces âmes mêmes, et si mélancolique, si languide qu'on ou-
ôliait l'alentour, l'horreur de ce sanctuaire dont le chœur est une scène de théâtre, entourée de baignoires fermées, et garnie de lustres ; on rêvait, loin de Paris, quelques instants, hors de cette population de dévotes et de domestiques qui fréquente ce lieu, ce soir.
Ah ! l'Eglise, se disait-il, en descendant le sentier qui conduisait au grand étang, quelle génitrice d'art I
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