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ART ET LITTÉRATURE

Guyau a exposé ses idées sur l'art dans deux ouvrages importants : les Problèmes de VEsthétique contemporaine (1884) et VArt au point de vue sociologique, qui ne fut publié qu'après sa mort, en 1889.

I. — Dans le premier de ces livres, Guyau étudie trois problèmes qui offrent de nos jours un intérêt particulier : 1» l'art a-t-il son principe dans un jeu de l'imagination et dans la fiction, comme l'ont soutenu Schiller et Spencer? 2*^ quel est Vavenir de l'art et de la poésie, que semblent, au premier abord, menacer la science et l'industrie modernes? 3° quelles sont les vraies lois et l'avenir du vers?

La théorie en faveur, au moment où Guyau abordait ces problèmes, c'était celle qui ramène l'art, comme le beau même, à un simple jeu de nos facultés représentatives. Guyau montra que, en s'attachant au plaisir de la contemplation pure et du jeu, en voulant désintéresser l'art du vrai, de l'utile, du bien, en favorisant ainsi une sorte de dilettantisme chez les uns, de culte exclusif pour

la forme chez les autres, on méconnaissait le côté sérieuxet pour ainsi dire vital du grand art et de la littérature.

II. — VArt au point de vue sociologique contient une doctrine nouvelle et originale. Guyau y montre la nature éminemment sociale de Fart. Il étudie successivement le principe de Témotion esthétique, celui du génie, le rôle de la sympatliie dans la critique, le réalisme et l'idéalisme, rintroduclion des idées philo^^ophiques et sociales dans le roman et dans la poésie de notre siècle, les vraies lois du style, considéré comme moyen d'expression et instrument de sympathie, la littérature des décadents et des déséquilibrés, enOn le rôle moral et sucial de Tart. Selon lui, ce qui fait la beauté, c'est la vie expansive manifestée dans les choses et avec laquelle sympathise notre vie propre; la beauté artistique, c'est l'expression intense et sympathique de la vie. L'art est donc social non pas seulement par son but et par ses effets, mais par son essence même et sa loi, qui est « de faire rayonner la sympathie en s'inspirant d'elle et en l'inspirant ». L'art, tout au moins le grand art, consiste à vivre la vie même de tous les êtres et à exprimer cette vie au moyen d'éléments empruntés à la réalité : or, vivre en autrui, n'est-ce pas aimer? Le véritable artiste n'est donc pas celui qui contemple, c'est celui qui aime et qui communique aux autres son amour. Il en résulte que c'est le sentiment de la solidarité et de la sympathie universelle qui est le principe de l'émotion esthétique.

Le jour où cette haute conception de l'art aura porté ses fruits, au lieu d'une littérature maladive, déséquilibrée, antisociale en son principe Qt en ses effets, nous aurons une littérature pleine de vit et de force, capable de contribuer à révolution et non à la dissolution de la société, liacon disait que l'art, c'est a l'homme ajouté à la nature » : a?'s, homo addilus naturx. On pourra dire alors que l'art supérieur, c'est la vie sociale s'élendant àla nature entière cL devenant ainsi comme une nouvelle religion.

Le rêve, avec Tespoir qui en est inséparable, est ce qu'il y a de plus doux. C'est un pont entrevu entre l'idéal lointain et le réel trop voisin, entre le ciel et la terre. Et parmi les rêves, le plus beau est la poésie. EEe est comme cette colonne qui semble s'allonger sur la mer au lever de Sirius, laiteuse traînée de lumière qui se pose immobile sur le frémissement des flots, et qui, à travers l'infmi de la mer et des cieux, relie l'étoile à notre globe par un rayon.

C'est le privilège de l'art que de ne rien démontrer, de ne rien ce prouver )), et cependant d'introduire dans nos esprits quelque chose d'irréfutable. C'est que rien ne peut prévaloir contre le sentiment. Vous qui vous croyiez un pur savant, un chercheur désabusé, voilà que vous aimez et que vous avez pleuré comme un enfant; et votre raison proleste, et elle a raison, et elle ne vous empêche pas de pleurer. Le savant aura beau sourire des larm.es du poète; même dans l'esprit le plus froid, il y a une multitude d'échos prêts à s'éveiller, à se ré-

pondre; une sinnple idée, venue par hasard, suffit à en appeler une infinité d'autres, qui se lèvent du fond de la conscience. Et toutes ces pensées, jusquelà silencieuses, forment un chœur innombrable dont la voix retentit en vous. C'est tout ce que vous avez pensé, senti, aimé. Le vrai poète est celui qui réveille ces voix.

La science se compose d'un nombre défini d'idées, que l'entendement saisit tout entières : elle marque un triomphe et un repos de Fintelligence; la poésie, au contraire, naît de révocation d'une multitude d'idées et de sentiments qui obsèdent l'esprit sans pouvoir être saisis tous à la fois : elle est une suggestion, une excitation perpétuelle. La poésie, c'est le regard jeté sur le fond brumeux, mouvant et infini des choses. Nos savants sont semblables aux mineurs dans la profondeur des puits : cela seul est éclairé qui les entoure immédiatement; après, c'est l'obscurité, c'est l'inconnu. Ne tenir compte que de l'étroit cercle lumineux dans lequel nous nous mouvons, vouloir y borner notre vue sans nous souvenir de l'immensité qui nous échappe, ce serait souffler nous-mêmes sur la flamme tremblante de la lampe du mineur. La poésie grandit la science de tout ce que celle-ci ignore. Notre esprit vient se retremper dans la notion de l'infini, y prendre force et élan, comme les racines de l'arbre plongent toujours plus avant sous la terre, pour y puiser la sève qui étendra et élancera les branches dans l'air libre, sous le ciel profond. Un théorème d'astronomie nous donne une satisfaction inlellectuelle, mais la vue du ciel

infini excite en nous une sorte d'inquiétude vague, un désir non rassasié de savoir, qui fait la poésie du ciel. Les savants cherchent toujours à nous satisfaire, à répondre à nos interrogations, tandis que le poète nous charme par l'interrogation même. Avoir trouvé par le raisonnement ou Texpérience, voilà la science; sentir ou pressentir en s'aidant de l'imagination, c'est la plus haute poésie. La science et surtout la philosophie demeureront donc toujours poétiques, d'abord par le sentiment des grandes choses connues, des grands horizons ouverts, puis par le pressentiraent des choées plus grandes encore qui restent inconnues, des horizons infinis qui ne laissent entrevoir que leurs commencements dans une demi-obscurité. En outre, les inspirations venues de la science et de la philosophie sont à la fois toujours anciennes et toujours renouvelées. De siècle en siècle, en efi'et, l'aspect du monde change pour les hommes; en parcourant le cycle de la vie, il leur arrive ce qui arrive aux voyageurs parcourant les grands cercles terrestres : ils voient se lever sur leurs têtes des astres nouveaux qui se couchent ensuite pour eux,, et c'est seulement au terme du voyage qu'ils pourront espérer connaître toute la diversité du ciel.

La conception moderne et scientifique du monde n'est pas moins esthétique que la conception fausse des anciens. L'idée philosophique de l'évolution universelle est voisine de cette autre idée qui fait le fond de la poésie : vie universelle. Le firmament même n'est plus ferme et immuable, il se meut, il vit. A rinfini, dans les cieux en apparence immo-

biles, se passent des drames analogues au drame de la vie sur la surface de notre globe. Dans l'immense forêt des astres, dit l'astronome Janssen, on rencontre le gland qui se lève, l'arbre adulte, ou la trace noire que laisse le vieux chêne. Les étoiles ont leur âge; les blanches et les bleues, comme Sirius, sont jeunes, en plein éclat et en pleine fusion; les rougeâtres, Arcturus ou Antarès, sont vieilles, en train de s'éteindre, comme une forge qui du blanc passe au rouge. L'évolution est dans l'infmi. En nous la montrant partout, la science ne fait que remplacer la beauté toute relative des anciennes conceptions par une beauté nouvelle, plus rapprochée de la vérité finale, de ce que les astronomes appellent le ciel absolu. Mais c'est surtout dans la philosophie qu'il y a un fond toujours poétique, précisément parce qu'il demeure toujours insaisissable à la science : le mystère éternel et universel, qui reparaît toujours à la fin, enveloppant notre petite lumière de sa nuit. La conscience de notre ignorance, qui est un des résultats de la philosophie la plus haute, sera toujours un des sentiments inspirateurs de la poésie.

Ce soir, dans le silence de la nuit, j'entends une petite voix qui sort des rideaux blancs du berceau. L'enfant rêve souvent tout haut, prononce des bouts de phrase; aujourd'hui un simple petit mot : fic Pourquoi? » Pauvre interrogation d'enfant destinée à rester à jamais sans réponse! Il reprend son rêve, le grand silence de la nuit recommence. Nous aussi, nous disons en vain : pourquoi? Jamais notre question ne recevra sa dernière réponse. Mais, si le

mystère ne peut être complètement éclairci, il nous est pourtant impossible de ne pas nous faire une représentation du fond des choses, de ne pas nous répondre à nous-mêmes dans le silence morne de la nature. Sous sa forme abstraite, cette représentation est la métaphysique; sous sa forme Imaginative, cette représentation est la poésie. Voilà pourquoi le sentiment d'une mission sociale et religieuse de l'art a caractérisé tous les grands poètes de notre siècle; s'il leur a parfois inspiré une sorte d'orguei! naïf, il n'en était pas moins juste en lui-même. Quand les poètes ne se considéreront plus que comme des ciseleurs de petites coupes en or faux, où on ne trouvera même pas à boire une seule pensée, la poésie n'aura plus d'elle-même que la forme et l'ombre, le corps sans l'âme : elle sera morte.

l'émotion artistique et son caractère social

I. — Les arts primitifs, aussi bien la poésie que le dessin et la sculpture, ont toujours commencé par la figuration des êtres animés; ils ne se sont attachés que beaucoup plus tard à reproduire le milieu inanimé où ces êtres se meuvent. Encore aujourd'hui, c'est toujours l'homme ou le côté humain de la nature qui nous touche dans toute description littéraire ou reproduction de Tart.

L'émotion artistique est, en définitive, l'émotion sociale que nous fait éprouver une vie analogue à la nôtre et rapprochée de l'a nôtre par l'artiste. Voici un fil qu'il s'agit d'électriser, le physicien ne peut pas entrer en contact direct avec lui; comment s'y prendra-t-il? Il a un moyen d'y faire passer un courant dans la direction qu'il voudra : c'est d'approcher de ce fil un autre fil où circulera un courant électrique; le premier fil s'électrisera aussitôt par induction. Ce fil qu'il s'agit d'aimanter sans contact, où il faut de loin réussir à faire courir des vibrations dans une direction connue d'avance, c'est chacun de nous, c'est chacun des individus

l'émotion artistique 0

qui constituent le public de Tartiste. Le poète ou l'artiste ont pour tâche de stimuler la vie en la rapprochant d'une autre vie avec laquelle elle puisse sympathiser : c'est une stimulation indirecte, par induction. Tous les arts, en leur fond, ne sont autre chose que des manières multiples de condenser l'émotion individuelle pour la rendre immédiatement transmissible à autrui, pour la rendre sociable en quelque sorte. Si je suis ému par la vue d'une douleur représentée, comme dans le tableau de la Veuve du soldat c'est que cette parfaite représentation me montre qu'une âme a été comprise et pénétrée par une autre âme, qu'un lien de société morale s'est établi, malgré les barrières physiques, entre le génie et la douleur avec laquelle il sympathise : il y a donc là une union, une société d'âmes réalisée et vivante sous mes yeux, qui m'appelle moi-même à en faire partie, et où j'entre en effet de toutes les forces de ma pensée et de mon cœur. L'intérêt que nous prenons à une oeuvre d'art est la conséquence d'une association qui s'établit entre nous, l'artiste et les personnages de Tœuvre; cest une société nouvelle dont on épouse les affections, les plaisirs et les peines, le sort tout entier.

L'art est ainsi une extension, par le sentiment, de la société à tous les êtres de la nature, et même aux êtres conçus comme dépassant la nature, ou enfin aux êtres fictifs créés par l'imagination humaine. L'émotion artistique est donc essentiellement sociale; elle a pour résultat d'agrandir la vie indi-

i. Ary SchefTer.

viduelle en la faisant se confondre avec une vie plus large et universelle. Le but le plus haut de Vart est de produire une émotion esthétique d'un caractère social. L'art enlève l'individu à lui-même. Les plaisirs qui n'ont rien d'impersonnel n'ont aussi rien de durable; le plaisir qui aurait, au contraire, un caractère tout à fait universel, serait éternel. C'est dans la négation de l'égoïsme, négation compatible avec l'expansion de la vie même, que l'esthétique, comme la morale, doit chercher ce qui ne périra pas.

IL — Le véritable artiste ne doit pas voir et sentir les choses en artiste, mais en homme, en homme sociable et bienveillant, sans quoi le métier, tuant en lui le sentiment, finirait par ôter de ses œuvres la vie, qui est le fond solide de toute beauté.

Un des défauts caractéristiques auxquels se laisse bientôt aller celui qui vit trop exclusivement pour l'art, c'est de ne plus voir et sentir avec force dans la vie que ce qui lui paraît le plus facile à représenter par l'art, ce qui peut immédiatement se transposer dans le domaine de la fiction. Peu à peu l'art prend pour lui le pas sur la vie réelle; toutes les fois qu'il est ému, il rapporte son émotion à cette fin pratique, l'intérêt de son art; il ne sent plus pour sentir, mais pour utiliser sa sensation et la traduire. Il est comme l'acteur de profession, chez qui tout geste et toute parole perd son caractère spontané pour devenir une mimique; c'est Talma cherchant à tirer parti même du cri de douleur sincère qui lui est échappé à la mort de son fils, et s'écoutant sangloter. Mais il y a cette différence

l/ÉMOTION ARTISTIQUE

que 1 acteur, par cette perpétuelle étude de soi au point de vue de son art, altère surtout ses gestes et son accent, tandis que l'artiste peut altérer jusqu'à son sentiment même et fausser son propre cœur. Flaubert, qui était artiste dans la moelle des os et qui s'en piquait, a exprimé cet état d'esprit avec une précision merveilleuse : selon lui, vous êtes né pour l'art si les accidents du monde, dès qu'ils sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous semblent pas avoir d'autre utilité. Selon nous, un être ainsi organisé échouerait au contrairé dans i'art, car il faut croire en la vie pour la rendre dans toute sa force; ii faut sentir ce qu'on sent, avant de se demander le pourquoi et de chercher à utihsor sa propre existence. C'est s'arrêter à la superficie des choses que d'y voir seulement des effets à saisir et à rendre, de confondre la nature avec un musée, de lui préférer même au besoin un musée.

Le grand art est celui qui traite la nature et la vie non en illusions, mais en réalités, et qui sent en elles le plus profondément non pas ce que Tart humain peut le mieux rendre, mais ce qu'il peut au contraire le plus difficilement traduire, ce qui est le moins transposable en son domaine. Il faut comprendre combien la vie déborde Fart pour mettre dans l'art le plus de vie.

I. — En littérature comme en philosophie, ni le réalisme pris seul n'est vrai, ni l'idéalisme. Chacun d'eux exprime un des côtés de la vie humaine, qui chez beaucoup d^êtres humains peut devenir dominant, presque exclusif, et qui a le droit d'animer aussi plus ou moins exclusivement certaines œuvres d'art. Sur la cathédrale de Milan, parmi les onze mille statues qui recouvrent le large dôme comme un peuple de pierre, des séraphins semblent vivants à coté de gorgones qui paraissent, elles aussi, vivantes et presque mouvantes : anges et bêtes ont leur place également marquée sur l'édifice, dans celte société des êtres d'art qui n'est que l'image de nos sociétés humaines : le passalit ne leur demande qu'une chose à tous, sous le soleil qui éclaire leur marbre poli comme une chair, — <Ie paraître vivre.

Moïse, pour l'autel, cherchail un statuaire;

Dieu dit: « Il en faut deux »; et dans le sanctuaire

Conduisit Qliab avec Bcliséel :

L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel ^

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