‹ Pages choises des grands écrivainsChapitre 75 sur 84 · LA MÉDITERRANÉE · texte numérisé non relu

LA MÉDITERRANÉE

Pont Saint-Louis (Menton).

Enfin je te revois : salut, mer au flot pur, Souriante au soleil, dangereuse et charmante, Ma préférée, ô toi qui sais rester d'azur Même dans la tourmente!

Je viens vers toi, lassé de l'Océan brumeux, De sa plainte éternelle et de son flot sauvage; Que toute la gaîté vivante en ton rivage M'entre au cœur par les yeux !

J'ai soif de voir au vent se bercer les fleurs blanches Des orangers semés sur tes coteaux brûlants. De voir tes oliviers, géants de deux mille ans, Courber vers toi leurs branches.

Lorsque du sol brisé les Alpes de granit Jaillirent, à leurs pieds elles virent, surprises, Miroiter au soleil ton azur qui frémit Sous le souffle des brises.

Et depuis ce moment les grands monts sérieux, Levant leurs sommets nus que la foudre déchire, Arrêtés devant toi, du haut des vastes cieux Te regardent sourire.

POhSIE 301

La montagne vieillit; on sent du long hiver Peser sur son front blanc et ridé la tristesse; Mais ne voyons-nous pas en toi bondir, ô mer, L'invincible jeunesse?

Sous les rames ainsi tremblaient tes flots mouvants Quand les flottes des Grecs, fuyant des ports d'Athènes, S'envolaient en essaim vers tes profondes plaines. Enflant leur aile aux vents.

Pour mieux te regarder, j'irai sur la colline. Sur la colline abrupte, où, dans les vallons verts, Le pâle citronnier vers le myrte s'incline, Penchant ses fruits amers.

De là je te contemple : inondé de lumière. Ton horizon lointain se mêle avec les cieux; Je sens mon œil s'y perdre, et je t'admire, ô mère De Vénus aux yeux bleus.

Au sein des flots déserts on voit un point qui tremble ; Ce sont des alcyons en troupe, blancs oiseaux; On dirait un seul corps lorsque, bercés ensemble, Ils dorment sur les eaux.

Soudain un bruit se fait, et la troupe s'égrène, Effrayée et fuyant au plus profond des airs, Et l'on voudrait comme eux monter à perdre haleine Dans les cieux entr'ouverts.

Toi qui bornes le monde en nous ouvrant l'espace, Toi qui suspends nos pas sans arrêter nos yeux. C'est surtout sur tes bords que l'œil aime, envieux, Suivre un oiseau qui passe.

302 PAGES CnOISIES DE GUYAU

Tu rends l'immensité si tentante qu'un jour, Dit la fable, un enfant voulut d'un seul coup d'aile Te franchir : ivre, il part; son aile qui chancelle L'emporte sans retour.

Il va : le vent des mers a rempli sa poitrine; Il voit devant ses yeux l'horizon s'élargir. L'attirer en fuyant; l'espace le fascine. Grand comme son désir.

Il monte. . . il tombe, il meurt ! mais de sa longue ivresse Quelque chose en nos cœurs, j'imagine, est resté : Et c'est de là que vient, devant l'immensité. Ce trouble qui m'oppresse.

Je te dédaigne, ô terre à l'étroit horizon; Ta montagne au front dur me semble une muraille, Dans tes noires forêts comme en une prison Mon cœur ailé défaille.

Ouvre-toi, mer : au loin je veux, audacieux, Courir, comme au soleil courent tes flots de flamme, Et le double infini de ton onde et des cieux N'est pas trop pour mon âme.

Qu'il est doux de pouvoir sans regret s'élancer, D'être libre, de voir l'horizon vous sourire, D'aller sans retourner la tête, et de se dire : Vivre, c'est avancer 1

ÉTOILES FJLA.NTES

Bordighera.

C'était dans une nuit d'été.

Le ciel splendide était en fête, Et l'immense azur velouté S'approfondissait sur ma tête.

Innombrables, devant mes yeux Éclataient des lueurs fuyantes :

Le ciel doux et silencieux Était plein d'étoiles mourantes.

Toutes, passant comme Téclair, Glissaient en tremblantes fusées :

Puis, dans la profondeur de l'air.

Elles se dispersaient, brisées.

Sans fin ces astres flamboyants, Débris de sphères inconnues, Comme des oiseaux défaillants, Tombaient blessés du fond des nues.

— Et, troublé, je croyais parfois Entendre au loin un sourd murmure, Un appel, d'indécises voix S'éteignant dans la nuit obscure.

Les deux semblaient incendiés Par ces embrasements sans nombre.

Seule la terre, sous mes pieds, Demeurait impassible et sombre.

Elle allait dans l'azur serein, Sans voir ces astres en poussière Qui se rallumaient sur son sein Et qui mouraient de leur lumière.

Et, triste sans savoir pourquoi.

Comptant chaque étoile dissoute, Je songeais, tandis que sous moi La terre accomplissait sa route :

— Épaves d'un autre horizon.

Astres aux fugitives flammes, Les légendes avaient raison Et vous ressemblez à nos âmes:

Étoile d'un jour comme vous, Notre pensée est voyageuse :

Les cieux inconnus lui sont doux.

Elle y plane au loin, radieuse.

Et celui qui la voit briller La croit puissante et souveraine; Pourtant, dans son cours régulier, C'est l'immense Tout qui l'entraîne;

Elle le suit sans le savoir.

Et ne peut rien dans la Nature Qu'éclairer un peu le ciel noir Où notre monde s'aventure.

Tout d'un coup elle disparaît...

La nuit plus sombre recommence, La terre, sans un temps d'arrêt, S'enfonce dans l'espace immense.

Quand donc ta fragile clarté, 0 pensée humaine^ étincelle Qui passes dans l'immensité.

Sur les cieux se fixera-t-elle?

Je ne sais : dans le ciel toujours Les pâles étoiles défaillent; La terre suit son même cours, Les hommes impuissants travaillent.

Même l'espoir ne change pas.

L'œil là-haut, on attend encore...

Va, mon âme, et perds-toi là-bas Dans ce ciel profond qui dévore I

PAGES CHOISIES DE GUYaU.

Page 1