AU REFLET DU FOYER
Nice.
Une femme, debout au seuil de sa maison, Attendait son mari les yeux sur l'horizon. Sans doute un feu flambait dans l'âtre, car sur elle Des reflets se posaient, perçant l'ombre du soir. A ce jour du foyer, — blanche sous le ciel noir, Toute droite, — elle était merveilleusement belle.
Pour la mieux regarder, sans bruit, je m'arrêtai. Et je vis que ses traits étaient flétris par l'âge, h restait seulement sur son pâle visage Ce sceau que laisse encore en fuyant la beauté. Mais les rayons tombant du foyer domestique La transformaient aux yeux, et je voyais encor Surgir sous leurs reflets la vision magique De sa jeune beauté ceinte d'un nimbe d'or.
Telle, — pensai-je alors, — m'apparait cette femme, Telle à celui qui l'aime elle apparaît toujours : Sur elle il sent encore errer, comme une flamme, Le reflet immortel de leurs premiers amours;
11 regarde ses traits à travers sa pensée...
Après tout, la beauté n'est que dans l'œil qui voit
Et lorsqu'elle pâlit, c'est que l'amour décroît.
0 jeunesse fragile et si vite froissée,
L'amour peut sur un front te retenir fixée!
Quant deux époux se sont bien longtemps adorés,
De leur passé chéri qui sur eux luit encore,
De leur jeunesse à deux, un rayon tombe et dore
Comme une aube sans fin leurs fronts transfigurés.
MES VERS d'hier SOIR
Vous qu'hier j'écrivis, qu'aujourd'hui j'ai relus, Ëtes-vous donc si vieux, pauvres vers de la veille? Mon œil en vous lisant ne vous reconnaît plus. Vous veniez de mon cœur, — et déjà mon oreille Vous écoute en rêvant comme des inconnus.
0 doux vers refroidis, ô fragile poème!
Quel charme fugitif est mort si vite en toi ?
Ou bien est-ce mon cœur qui ne bat plus de même,
Et toute ta fraîcheur venait-elle de moi? [aime !
Comme on sent, dans un jour, s écouler ce qu'on
— Mais vous pour qui ces vers sont encor plus
[lointains.
Vous que séparent d'eux les longs jours et Tespace, 0 lecteurs inconnus, comment ces vers empreints De mon âme, en la vôtre auraient-ils laissé trace? Déjà vous les avez oubliés, je le crains...
Sans que rien dans vos seins à leur voix se réveille. Ils ont glissé sur vous comme un vain bruit confus. En ces vers cependant un cœur d'homme sommeille. Vous qu'hier j'écrivis, qu'aujourd'hui j'ai relus, Ma vie était en vous, pauvres vers de la veille.
Après avoir publié les Vers d'un philosophe, Guyaa resta des années sans parler de nouveau la langue précieuse et rare des poètes. A sa mort, on trouva au milieu de ses papiers ses « derniers vers », auxquels il n'eut pas le temps de mettre la dernière main. Ce sont des adieux à la poésie sous lesquels on pressent des adieux à la vie, — car il voyait se rapprocher l'heure prévue, l'heure qui devait briser une existence toute de méditation et de travail, où le beau même avait toujours eu le sérieux de la vérité et du bien.