Paroles pour séduire. — Je ne suis et ne veux
être ni dreyfusard, ni antidreyfusard, ni antisémite. Je suis anticochon, simplement, et, à ce titre, l'ennemi, le vomisseur de tout le monde, à peu près. Je suis, si on veut, l'homme impossible de la Genèse^ « manits cujus contra omnes et manus omnium contra eum, dont la main est levée contre tous et contre qui la main de tous est levée ». Avec moi on est sûr de ne prendre parti pour personne, sinon pour moi contre tout le monde et d'écoper immédiatement de tous les côtés à la fois...
Octobre
Ie*. — Dimanche du Rosaire et commencement de l'interminable hiver danois. 0 Sauveur Jésus ! adorable Evêque suant le sang, n'allez-vous pas nous tirer d'ici ?
14. — Impression sinistre. Ce soirr la nuit tombée, vu dans la petite rue voisine un groupe à peu près indistinct, à l'entrée d'un passage peu éclairé. Des gens étaient là pour la levée d'un corps qui devait être porté par eux dans le temple protestant où il attendra, cercueil entr'ouvert, l'heure de l'enfouissement. Toujours dans les ténèbres, bien entendu. Les familles engendrées de Luther ne gardent pas leurs morts, un seul jour.
Cela sans un geste religieux quelconque, sans rien qui rappelle qu'on est des chrétiens ni même des hommes. L'infamie de cette chose est indicible. Un sauvage croirait que ces gens appartiennent à la voirie et qu'ils sont là pour accomplir une besogne sanitaire dangereuse et particulièrement fétide. En quoi il se tromperait trèspeu. Dans un monde où le suffrage pour les défunts n'existe pas plus que la notion de vie éternelle, un parent très-cher, un excellent ami décédés sont, dans la minute qui suit leur dernier soupir, d'affligeantes charognes que la raison prescrit d'oublier à l'instant même.
À ce propos, fl y a lieu de parler des innombrables
boutiques de cercueils dont s'enorgueillit le Danemark. A chaque pas, étalage de ces meubles à tous les prix. On peut acheter en même temps pour sa fiancée un piano, un cercueil et une salle à manger, les deux derniers articles en vieux chêne, et le tout à tempérament, j'ose le croire. On penserait naturellement que ce peuple est très-brave devant la mort. C'est le contraire. On crève de p.eur, mais comme tout le monde meurt en
naissant, c'est un commerce considérable
Je fais des livres qui vivront et qui ne me font pas vivre.
DÉCE.MBRE.
11. — Réveil suave, cette nuit. Dans mon sommeil paisible, j'ai cru voir, j'ai vu certainement des yeux de l'âme, un fantôme qui me rappelait une malheureuse fille aimée autrefois et dont la mort fut terrible. Elle était penchée vers moi et je m'efforçais en vain de la saisir. Enfin, je sentis une pression de la main dans la main, pression extrêmement douce et lointaine, se prolongeant jusqu'à mon réveil qui, je le pense, fut ainsi causé. Mais, avant ce réveil, le fantôme, interrogé sur son nom, parut mettre sa tête sur mon épaule et prononça distinctement : Bertha. Je me réveillai alors tout à fait, certain que je venais d'entendre une prière sortie du fond d'un abîme de plaintes inentendues et de souffrances impossibles à concevoîrT un appel faible et désolé qui avait mis quinze ansk monter jusqu'à moi et qui m 'arrivait enfin de cette manière... Je ne peux pas dire la douceur, la pureté de celaf
Janvier Le Siècle des Charognes
Danemark, Kolding, G janvier 1900.
Mon cher ami, ne pensez-vous pas que le xixe siècle, nommé par vous « le Siècle des Morts », serait mieux et plus historiquement désigné Siècle des Charognes ?
Le mot mort a une force et une beauté qui ne conviennent pas ici. Bcati mortui, fut-il dit à Palmos par une Voix qui criait du ciel. Le même Esprit-Saint qui déclare la Béatitude des morts veut aussi qu'on prie pour eux, et cela est recommandé dans la Liturgie très-redoutable.
Y a-t-il, pour un être humain, quelque chose d'aussi important que d'être mort? Existe-t-il un état plus aimable, plus enviable, plus désirable, plus exquis, plus spirituel, plus divin, plus épouvantable, que l'état d'un mort, d'un vrai mort qu'on met en terre et qui a déjà paru devant Dieu pour être jugé? C'est, alors, fini des contingences banales, des devoirs du monde et de la sagesse des imbéciles.
Il s'agit seulement de savoir si on est mort dans le Seigneur. On est avalé par l'Absolu. On est absolument heureux ou absolument malheureux, et on le sait absolument.
Quoi de commun entre une telle manière d'être, où tout est grand, et l'infirmité misérable des trucs modernes pour s'apparenter à Ce qui n'est pas?
Ah ! que le nom de charognes convient mieux aux passagers du xixe siècle! et que ce siècle puant est bien leur vaisseau! Vous rappelez-vous l'image affreuse inventée par Edgar Poe, ces naufragés rencontrant, au milieu de l'Océan, un navire qui serait pour eux la délivrance, mais dont l'équipage est pourri et qui laisse derrière lui la peste? On ne dit pas s'ils sont morts dans le Seigneur, ceux-là. On n'en sait rien, on renonce même à toute conjecture.
Les putréfiés du xixe siècle qui vont asphyxier, derrière eux,
MON JOUHNAL 341
le xy9 — si le Feu n'intervient pas — sont moins anonymes que ceux du démoniaque poète. Chacun de nous a trop connu ces horribles voyageurs, et nous ne finirions pas de raconter leurs histoires...
Je reviens à ce mot de charognes dont l'élégance est incertaine et la suavité discutable, et qui ne s'emploie que très-rarement dans les salons catholiques ; mais qui est l'unique pour exprimer ma pensée. Voudrait-on me dire de quel autre mot je peux faire usage pour qualiûer et apanager suffisamment l'abomination que voici :
Le petit nombre d'âmes vivantes pour qui le Sang de Jésus est valable encore, se trouve en présence d'une multitude inconcevable, inimaginée jusqu'ici. C'est « la troupe infinie des gens qui se tiennent devant le trône, en présence de l'Agneau, vêtus de robes blanches et des palmes dans les mains ». Ces gens sont les catholiques modernes.
Interminablement ils défilent sur la prairie qui est juste audevant du ciel. Puis, soudain, on s'aperçoit que les oiseaux tombent des nues, que les fleurs périssent, que tout meurt sur leur passage, enfin qu'ils laissent derrière eux une coulée. de putréfac^on, et si on les touche, il semble qu'on soit inoculé à jamais, comme Philoctète. C'est la procession des charognes. Encore une fois, quel autre mot?
Cette horreur appartient au xixe siècle. A d'autres époques, on apostasiait bravement. On était ingénument et résolument un renégat. On recevait le Corps du Christ, puis, sans barguigner, on allait le vendre, comme on aurait été secourir un pauvre. Cela se faisait, en somme, gentiment, et on était des Judas à la bonne franquette. Aujourd'hui, c'est autre chose...
Je n'ai cessé de l'écrire depuis vingt ans. Jamais il n'y eut rien d'aussi odieux, d'aussi complètement exécrable que le monde catholique contemporain — au moins en France et en Belgique — et je renonce à me demander ce qui pourrait plus sûrement appeler le Feu du Ciel...
Je déclare, au nom d'un très-petit groupe d'individus aimant Dieu et décidés à mourir pour lui, quand il le faudra, que ie spectacle des catholiques modernes est une tentation au-dessus de nos forces.
34i PAGES CHOISIES
Poar ce qui est des miennes, j'avoue qu'elles ont fort diminué. Voici que je marche sur mes cinquante-quatre ans, et il y en a au moins trente que je vois tes catholiques faire des saletés. Je veux bienqueces cochons soientmes frères ou du moins mes cousins germains, puisque je suis, comme eux, catholique et forcé d'ohéîr au même Pasteur, lequel est, sans doute, un Fils prodigue; mais le moyen de ne pas bondir, de nepas pousser d'effroyables cris?...
Je vis, on, pour mieux dire, je subsiste douloureusement et miraculeusement ici, en Danemark, sans moyen de fuir, parmi des protestants incurables qu'aucune lumière n'a visités depuis bientôt quatre cents ans que leur nation s'est levée en masse et sans hésiter une seconde, à la voix d'un sale moine, pour renier Ïésus-Christ. L'affaiblissement de la raison, cbez ces pauvres êtres, est un des prodiges les plus effrayants de la Justice. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu'on peut imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs séculaires qu'ilslèguent à leurs enfants comme des nouveautés. Des ténèbres sur des sépulcres.
Mais les catholiques! Des créatures grandies, élevées dans la Lumière! informées à chaque instant de leur effrayant état de privilégiées; incapables, quoi qu'elles fassent, de rencontrer seulement l'erreur, tant la société où elles vivent — toute Tuinée qu'elle est — a pu conserver encore d^nité divine! Des intelligences pareilles à des coupes d'invités de Dieu où n'est versé que le vin fort de la Doctrine sans mélange?... Ces êtres, dis-je, descendus volontairement dans les Lieux sombres, audessous des bérétiques et des infidèles, avec tes parures du \ festin des Noces, pour y baiser amoureusement d'épouvantables Idoles !
Lâcheté, Avarice, Imbécillité, Cruauté, rte pas aimer, ne pas donner, ne pas voir, ne pas comprendre, et, tant qu'on peut, faire souffrir! Juste le contraire du Tfolite conformari huîc sxculo. Le mépris de ce Précepte est indubitablement ee que la volonté humaine a réalisé de plus désastreux et de plus complet depuis la prédication du Christianisme
Je ne sais rien d'aussi dégoûtant que de parler de ces misérables qui font paraître petites les Souffrances du Rédemp-
tear, tellement ils ont l'air capables de faire mieux que les bourreaux de Jérusalem.
Beaucoup de mes pages, et. non des moins bonnes, j'ose le dire, furent écrites pour exhaler mon horreur de leur vilenie et de leur sottise. J'ai toujours insisté particulièrement sur cette dernière qui est uae espèce de monstre dans l'histoire de l'esprit humain, et que je ne puis mieux comparer qu'à une végétation syphilitique sur une admirable face. Au surplus, tentes les figures ou combinaisons de similitudes supposées capables de produire le dégoût sont d'une insuffisance plus que dérisoire quand on songe, par exemple, à la littérature catho- Kque!... Une société eu on en est à croire que le Beau est une chose obscène et que le P. Bailly est un écrivain, est évidemment une société formée par Satan, avec une attention angélïque et une expérience effroyable...
Voulez-vous que nous parlions de leurs pauvres, rien que de leurs pauvres dont j'ai l'honneur d'être?
J'ai rencontré, un jour, à Paris, une très-belle mente appartenant à je ne sais quel mauvais apôtre qui avait su vendre son Maître beaucoup plus de 30 deniers. J'en ai parlé, je ne sais où. J'ai du dire la révolte immense et profonde, le mouvement de haine infinie que me fit éprouver la vue de ces soixante ou quatre-vingts chiens qui mangeaient, chaque jour, le pain de soixante ou quatre-vingts pauvres.
A cette époque lointaine, j'étais fort jeune, mais déjà fort crevant de faim, et je me rappelle très-bien que je fis de vain* efforts pour concevoir la patience des indigents à qui on inflige de tels défis, et que je rentrai en grinçant des dents.
Ahl je sais bien que la richesse est le plus effrayant anathème, que les maudits qui la détiennent au préjudice des membres douloureux de Jésus-Christ sont prorais à des tourments incompréhensibles et qu'On a pour eux en réserve la Demeure des Hurlements et des Epouvantes.
Oui, sans doute, cette certitude évangélique est rafraîchissante pour eeux qui souffrent en ee monde. Mais lorsque., songeant à la réversibilité des douleurs, on se rappelle, par exemple, qu'il est nécessaire qu'un petit enfant soit torturé par la faim, dans une chambre glacée, pour qu'une chrétienne ravissante ne soit pas privée du délice d'un repas exquis
34i PAGES CHOISIES
devant un bon feu; oh! alors, que c'est long d'attendre! et que je comprends la justice des désespérés!
J'ai pensé, quelquefois, que cette meute, dont le souvenir me poursuit, était une de ces images douloureuses, qui passent dans le fond des songes de la vie, et je me suis dit que ce troupeau féroce était, en une manière, — et bien plus exactement qu'on ne pourrait croire — pour chasser le Pauvre.
Obsession terrible! Entendez-vous ce concert, dans ce palais en fête, cette musique, ces instruments de joie et d'amour qui font croire aux hommes que leur paradis n'est pas perdu! Eh bien, pour moi, c'est toujours la fanfare du lancer, le signal de la chasse à courre. Est-ce pour moi, aujourd'hui? Est-ce pour mon frère ? Et quel moyen de nous défendre ?
Mais ces atroces, dont le pauvre suant d'angoisse entend l'allégresse, sont des catholiques, pourtant, des chrétiens comme lui ! n'est-ce pas? Alors tout ce qui porte la marque de Dieu sur terre, les croix des chemins, les images pieuses des vieux temps, la flèche d'une humble église à l'horizon, les morts couchés dans le cimetière et qui joignent les mains dans leurs sépulcres, les bêtes même, étonnées de la méchanceté des hommes et qui ont l'air de vouloir noyer Caïn dans les lacs tranquilles de leurs yeux;... tout intercède pour le pauvre et tout intercède en vain. Les Saints, les Anges ne peuvent rien; la Vierge même est rebutée; et le chasseur poursuit sa victime sans avoir aperçu le Sauveur en Sang qui accourait, lui offrant son Corps !...
Le riche est une brute inexorable qu'on est forcé d'arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre...
Il est intolérable à la raison qu'un homme naisse gorgé de biens et qu'un autre naisse au fond d'un trou à fumier. Le Verbe de Dieu est venu dans une étable, en haine du Monde, les enfants le savent, et tous les sophismes des démons ne changeront rien à ce mystère que la joie du riche a pour substance la Douleur du pauvre. Quand on ne comprend pas cela, on est un sot pour le temps et pour l'éternité. — Un sot pour l'éternité!
Ah ! si les riches modernes étaient des païens authentiques, des idolâtres déclarés ! il n'y aurait rien à dire. Leur premier
devoir serait évidemment d'écraser les faibles et celui des faibles serait de les crever à ieur tour, quand l'occasion s'en présenterait. Mais ils veulent être catholiques tout de même et catholiques comme ça! Ils prétendent cacher leurs idoles jusque dans les Plaies adorables !...
Et vous voudriez que je ne les appelasse pas des charognes !
Juin
11. — ■ Bienheureuse fin de notre exil. Sublime dernière heure dans le train qui nous porte à la frontière allemande, par une de ces belles nuits claires de l'été Scandinave — le ciel même s'illuminant pour nous voir partir. Désormais nous souffrirons en France.