JOHANNES JOERGENSEN ET LE MOUVEMENT CATHOLIQUE EN DANEMARK
S'il est une chose évidente pour un Français ayant habité le Danemark, c'est l'impossibilité absolue de surmonter la médiocrité d'esprit et la médiocrité d'âme du monde Scandinave. Un catholique latin n'arrive pas à concevoir ces protestants incurables qu'aucune lumière n'a visités, depuis une quinzaine de générations que leurs ancêtres se sont levés pour l'apostasie à l'appel d'un moine en chaleur.
L'affaiblissement de la raison, chez ces êtres, est un prodige accablant. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu'on pourrait imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs de l'âge de pierre qu'ils lèguent à leurs petits comme des nouveautés.
En Danemark, pour ne rien dire des autres grouillements luthériens, Dieu est immémorialement supplanté par ce qu'on est convenu d'appeler la science, — depuis l'abolition déjà séculaire du sens des mots, — laquelle science n'est qu'une pédagogie intensive, calculée, semble-t-il, pour former des sots.
D'étonnants crétins sont, en ce royaume, les produits trèsadmirés de la plus furieuse culture. Il n'y a presque pas d'exemples d'un Danois capable de s'assimiler une substance métaphysique, et l'oubli des lois profondes est inexprimable. En fait d'art, ils en sont à Raphaël et à Thorvaldsen. 11 est difficile de dire à quoi ressembleraient leurs grands hommes dans un milieu véritablement inteJlectuel.
J'ai vu un professeur Moltesen, lumière du parti grundtvigien, me servir comme des efforts de pensée des rengaines déjà vomies du temps de Luther et que même les cochons do Poméranie ont cessé de réavaler.
L'ignorance altière et la culminante imbécillité de ces hérétiques paraissent insondables et tout à fait sans remède. Ce ne serait pas trop de la Puissance divine sur le pied de guerre
pour dompter un si bête orgueil. — Jouir devant la face du Seigneur ! disent-ils, en vue de signifier leur dédain pour toutes les pratiques onéreuses du Christianisme. Je ne verrais guère pour les assouplir qu'une bonne prédication afflictive, et j'imagine que le luthérien le plus constant menacé, je ne dis pas du gril, mais seulement d'une bastonnade apostolique un peu sérieuse, regrimperait vivement à l'arbre des siècles et se retrouverait romain subito.
Le matin, un peu avant huit heures, piétinement immense de tout un peuple se rendant aux écoles, petits garçons et petites filles, hommes et femmes, chargés de livres et de cartons, les uns pour apprendre, les autres pour enseigner, tous pour se mettre en contact avec la mort. Cela fait penser à la multitude flagellée des pauvres mineurs, se hâtant, chaque aurore, vers les gouffres noirs, à l'heure où se lève la flamboyante image de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Car telle est la vie danoise. On va, « de l'utérus au sépulcre », uniquement pour donner des leçons ou pour en recevoir, à moins qu'on n'appartienne à la plus basse classe ouvrière. Et toute l'existence de ces fantômes luthériens condamnés à une science de fosse commune se passe ainsi dans une école morne où ils crèvent, à la fin, dans les ténèbres, sans avoir jamais pu excogiter ou comprendre quoi que ce soit.
Les niais de France, peut-être aussi ceux d'Algérie, de Coc.hinchine ou de Madagascar, ne manqueront pas de m'objecler Ibsen, Bjoernson ou Strindberg. Une jocrisserie — très estimable, d'ailleurs, puisqu'elle est latine — a voulu qu'une foule d'excellents éphèbes, inhabilement émasculés par Zola et sur le point de rendre leurs âmes, crussent trouver la vie du côté où on paraissait gueuler davantage et s'emballassent pour ces insupportables bonshommes, d'autant plus grands, n'est-ce pas? qu'ils parlaient une langue inconnue, à jamais inconnue et intraduisible.
Faut-il être à une époque de famine pour qu'une soi-disant jeunesse française aille quémander sa pitance chez de tels pauvres !
Remarquez que je nomme les plus importants, ceux dont on a beaucoup parlé. C'est une occasion d'étonnement pouvant aller un peu au delà des limites ordinaires de l'effroi, de se dire qu'à Paris même des trésors ont pu être supposés dans
la littérature la plus mendiante, la plus contrefaite ou la plu* niaisement servile qu'on ait pu voir daus le siècle de Léopold II.
Sans parler de l'athéisme poncif et de l'impiété de camelote qu'on y arbore sans lassitude, que dire, par exemple, du bas romantisme récupéré par Ibsen, et de son « mourir en beauté », par quoi la moiteur des femmes est généralement obtenue? Que dire des brutalités salopes de Bjoernson ou de la démence cafarde, enchevêtrée et ligamenteuse du dernier livre de Slrindberg?
Ce sera une honte hizarre, dans quelques années, d'avoir été si dévot pour ces raclures d'un art médiocre dont la France a cessé de s'enorgueillir depuis environ cinquantecinq ans, mais qui suffit tel quel à l'éblouissement des Scandinaves.
Juillet
17. — Excursion à Skamlingsbanke et à Christiansîeïd. Quelques sous étant venus, on décida hier de s'amuser. Aujourd'hui donc, avec beaucoup de fatigue et par une chaleur excessive^ on fait le voyage de Skamlingsbanke dans un char à bancs dénué de faste. Ce lieu, qui attire un grand nombre de visiteurs, passe pour le point le plus élevé du Danemark et d'où Ton découvre des étendues immenses. Assertion un peu trop lyrique. La carte spéciale que J'ai sous les yeux, indiquant le périmètre, c'est-à-dire ce qui peut être vu, Udsigten, de Skamlingsbanke, est absolument illusoire. Les bois cachent plus de la moitié des pays à voir et, même quand le temps est clair, le reste, à l'exception de quelques écuries ou water-closets du voisinage, est à peu près indistinct. Il est vrai qu'on peut se soûler sous l'œil de Christian IX dont le buste ne chôme pas. Donc siation au restaurant et mangeaille triste.
Visité la fameuse colonne commémorative des héros
danois, victimes de l'Allemagne en 64 ou à une autre époque. Cette colonne a été, paraît-il, canonnée par les. Allemands, et ainsi s'expliquent les brèches ou dentelures qui donnent de loin à ce monument l'aspect d'ua inconcevable tire-bouchon dressé vers le ciel.
Paysage comme il s'en trouve quatre-vingt-dix mille en Danemark. Devant nous la mer [Lille Bell) et la Fionie, à une portée de canon ; des champs, des arbres et surtout l'absence de Dieu. Une seule joie, l'orage. Tonnerre, foudre, carreaux luisants d'un déluge tombant sur Kolding à l'horizon. A quelque distance, une ferme incendiée du ciel. Accident banal dans ces campagnes aux toits de chaume. Je renais à l'espérance. Vers quatre heures, il faut s'arracher de ce paradis médiocre et courir vers Christiansfeld en Prusse, car nous sommes à la frontière du Slesvig. Oh ! ia sensation de se trouver en Allemagne, ne fût-ce qu'une heure ! Et qu'est-ce que cela auprès de la sensation d'être chez les Hernhutes ou disciples de Jean Hus, à Christiansfeld même !
Ces Hernhutes ont, en cet endroit, une sorte de couvent de femmes, Schwesternhaus, et il y vient des curieux en assez grand nombre.
Nous savions que, pour être bienvenu dans cette maison, il faut acheter quelque chose à la boutique annexée, espèce de bazar sulpicien du protestantisme le plus acariâtre, le plus répugnant, le plus morose. Ayant donc acquis deux ou trois bibelots peu précieux, une gueuse nous introduit. J'ai senti rarement une oppression aussi forte, une aussi pesante présence de l'Abhorré. Je demande naturellement un abrégé de la doctrine religieuse de ce garno, un catéchisme de ce diocèse du Puant. Mais je ne l'obtiens pas tout de suite, îl faut que Jeanne dise que je suis un journaliste parisien, affirmation mensongère productrice d'éblouissement. Alors tout change. Plusieurs vieilles à physio-
nomies obsolètes, cafardes et ligamenteuses, se précipitent pour me procurer une brochure allemande rare, paraît-il, autant que fétide.
Presque rien à mentionner, sinon que la renardière de ces parpaillotes, grouillant là au nombre de quatrevingts, est extérieurement semblable à toutes les maisons de même sorte, imitations basses et hideuses des communautés catholiques. A peine remarqué-je la cuisine aux cafetières innombrables où des filles épluchent des carrelets ou des limandes, et les deux chapelles, c'est-à-dire deux vastes pièces garnies de bancs peints à la céruse dont la blancheur ajoutée à celle des rideaux et des murs produit un effet de brouillard étrange, obsédant et contraire autant qu'il se peut à tout recueillement humain ou divin.
La première de ces deux salles, ou plutôt celle qui nous fut montrée d'abord, est avantagée d'une copie de la Transfiguration qui est bien ce que j'ai jamais vu de plus atroce. L'espèce de table de nuit située au-dessous de cette croûte et derrière laquelle pérore, j'imagine, le prédicateur, est couverte d'une nappe où se lisent, — brodés par des doigts ignorants, on veut le croire, de toute pratique libidineuse — en l'abject patois allemand, les premiers mots du psaume XCIV, par lequel commence traditionnellement l'Office divin. Cette prostitution nous est révélée avec respect et tremblement, un tapis impénétrable cachant d'ordinaire la nappe aux yeux des profanes. L'autre prétendue chapelle n'a pas davantage sollicité notre enthousiasme. Je subodorais, d'ailleurs, une hypocrisie si insalubre, si malpropre, si gluante à l'âme que le cœur me manquait et que j'avais honte de me voir là avec Jeanne et notre pauvre Véronique.
Les habitantes horribles ignorent le français, mais le ton de quelques-unes de mes remarques inquiète visiblement notre conductrice, et c'est à la fois comique et
bizarre de se demander ce qui adviendrait de nous chez ces vieilles si elles comprenaient.
La visite s'est terminée, bien entendu, par une escale devant un tronc, au-dessus duquel semble flotter, comme la fumée agréable d'un holocauste, une de ces éinoliientes gravures de propagande évangélique dont s'étonne assurément le royaume des cieux. Un contemporain de René ou du Dernier des Abencerages en redingote, annonçant on ne sait quoi, les deux bras au ciel, à des guerriers iroquois assis devant le feu du conseil et l'écoutant avec l'étonnement le plus légitime.
Inutile de dire que, bravant tous les opprobres, nous nous abstenons de verser la moindre obole, l'horreur d'une offrande au diable, entre les mains d'un peut nègre agenouillé sur le tronc, étant, d'ailleurs, trop maladroitement rappelée par une réduction en plâtre ou graisse de brebis de la Jeanne d'Arc de Ghapu, réduction et œuvre dont je n'entreprendrai pas d'estimer l'ignominie. Nous sortons enfin de ce mauvais lieu, vraisemblablement chargés de mépris.
Mais nous avons encore à visiter le cimetière Hernhute — hommes et femmes, cette fois — et cela, vraiment, dépasse tout.
Quelques cents pas. Une grille et je ne sais quelle banale inscription allemande, tirée naturellement de la Bible. En pareil cas, il est mieux de ne rien citer. Quand les hérétiques prennent dans ce qu'ils croient leurs mains ou qu'ils touchent de l'extrémité de ce qu'ils croient leur langue la Parole vivante, cette Parole tombe morte instantanément.
La grille franchie, voici le damier de l'enfer. De longues et multiples rangées de dalles sur un sol noir qui semble nivelé à la broyeuse automobile, sans herbes ni fleurs, avec le visible souci de tuer tout ce qui pourrait être vivant autour des charognes. Dortoir piacu-
laire, platitude épouvantable de l'abîme, sous des arbres sombres. Quelles nuits doivent avoir lieu en ce cimetière ! Quels fantômes sur ces sépulcres 1
Au fond de l'allée principale, une baraque en planches, que des voyageurs, plusieurs fois, ont dû prendre pour un pissoir, si j'en crois l'odeur et où se lisent de salopes exclamations germaniques. C'est là que viennent se recueillir les âmes hernhutes.
27. — Mon passé, tout mon douloureux passé ! Combien je voudrais pouvoir en effacer le souvenir ! Si on savait de quel Orient je suis tombé et par quelle catastrophe 1... Epoque mystérieuse, peines qui parurent au-dessus des forces d'un homme. Et ces années de déréliction, d'infidélité, d'ignominie, venues après l'Eblouissement ! ! ! Il m'est arrivé — je vois encore le lieu, tout près de Paris, dans un pavillon solitaire — de veiller pendant les nuits d'un hiver très-rude et d'interrompre les premiers chapitres du Désespéré par des gémissements si lugubres, que des voisins en étaient troublés... Dieu qui avait voulu cette épreuve, savait qu'elle serait pour moi l'occasion de tomber, de rouler au fond d'un gouffre. Mais je tombais devant sa Face couverte de sang et je n'ai pas, un jour, cessé de la voir. C'est ainsi que le Désespéré a pu être écrit. On dit que c'est un livre terrible. Si on savait !... J'ai été abandonné, lâché par une multitude d'amisplusou moins ignobles, plus ou moins clairvoyants. On voulait bien être avec moi, à condition que cela ne coûtât pas trop, ne dérangeât pas... Puis, abienmt tristes...
11 y a le Cœnr de Jésus, fuyons par cette porte adorable. Le boulanger, le boucher, le charbonnier, le propriétaire ne nous y suivront pas. Tout s'arrangera, les fantômes s'évanouiront. Depuis dix ans, nous ne' vivons pas autrement, ma femme et moi. Ne sommes-nous pas les bohèmes du Saint-Esprit, les vagabonds du Consolateur?...
Le contact protestant me devient chaque jour plus odieux, me fait un peu plus sentir mon exii, ma captivité. Je serais cent fois mieux au milieu des Juifs, des mahométans ou des idolâtres. Ceux-là, du moins, représentent, chacun à sa manière, une pétition quelconque de l'Absolu. Mais la médiocrité protestante, la laideur, la fadeur, l'insipidité, la moisissure, l'ignorance pédantesque et la sottise empanachée du protestantisme, quelle horrible dégoûtation ! Partout ailleurs la haine du Beau, du Grand, du Vrai, de l'Absolu ne peuvent être que des pentes. Ici, c'est le gouffre même.
Août
3. — Suggestion triste et combien profonde ! Ne suffirait-il pas de rassembler, de réunir en faisceau, en gerbe, toutes les misères, toutes les afflictions des pauvres et toutes leurs souffrances ? On aurait l'Histoire de Dieu
4. — Pas de lettres, silence universel. Peine très-spéciale. Le Silence règne sur moi dans un magnifique trône de misère
6. — « L'Amour de Dieu. » Parole qui ne fait rien vibrer ici. U Amour de Dieu!... Me voici en larmes. Le ciel me préserve de sermonner, mais ne puis-je pas dire, sans ridicule ou sans importunité, qu'il y a une fontaine sur le seuil de tous ceux qui meurent de 3oif ? Pourquoi ces malheureux ne boivent-il pas?
Allant à la grand'messe, croisé un luthérien à figure basse et sale qui va au temple tenant d'une main un gros livre à tranches d'or et de l'autre une pipe infecte qu'il fume « devant la Face de Dieu », sans doute, comme le disait, parlant à moi-même, le professeur grundtvigien Laurent Moltesen. Il y a des temples où on fume la pipe. Pourquoi n'y mangerait-on pas aussi? Pourquoi ne s'y
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soûlerait-on pas? Etc. Toutes les fonctions s'accompliraient devant la Face de Dieu. Ce serait très-beau. 8. — A un mathématicien :
Vous espérez de moi des conseils, des indications de bonnes lectures au point de vue religieux. C'est un peu difficile, puisque je ne sais rien de voire culture intellectuelle. Votre désir d'une Bible en français me donne à penser que vous ignorez le latin, comme de Groux.
C'est un malheur. Le latin est la Langue de Dieu, la langue du commandement et de la prière. C'est avec le fumier de Virgile, d'Horace, d'Ovide et de Cicéron que l'Eglise obtint la ilcur merveilleuse, aujourd'hui flétrie, qui s'est nommée la Raison chrétienne. Il est indiscutable que les peuples, aussi bien que les particuliers, valent à proportion de leur culture latine. Cependant il y a eu des Saints, des Grands de l'Amour qui n'eurent besoin d'aucun engrais. Vous êtes peut-être de ceux-là.
Mais je suis peu capable de vous indiquer une traduction française de la Bible, n'en ayant jamais fait usage. Les quais sont encombrés de traductions protestantes signées Oslerwald qu'il faut écarter comme des ordures. Celle du janséniste Lemaistre de Sacy vaut-elle mieux? Je n'en sais rien, mais il y a des chances pour qu'elle soit meilleure. Tout est meilleur que les protestants.
Les Confessions de saint Augustin sont assurément un trèsbon livre, mais vous vous trompez quand vous dites que le monde profane d'alors n'avait rien pour retenir un tel génie. Vous oubliez les lois de la perspective, ô mathématicien, et vous regardez ce grand personnage comme s'il était immédiatement sous vos yeux, sans tenir compte du recul énorme de quinze siècles. Vous ne prenez pas garde aux transformations ou translations indicibles que ce millénaire et demi a dû pro duire nécessairement. Pour ce qui est de la séduction du Paganisme, je ne peux rien vous dire, sinon que, n'étant pas humaniste, vous ignorez la Coupe d'or où le Démon fit boire les hommes quatre mille ans.
Nous cherchez d'autres lectures ? Eh ! bien, jetez-vous sur les Vies de Saints. Soûlez-vous-en, gavez-vous-en. Avalez surtout ce qui vous paraîtra imbécile. Et vous verrez ! Je ne pour-
rais pas donner un plus sage conseil à mon propre enfant...
Vous me parlez de points obscurs pour vous, « Je dogme de l'enfer, l'irrévorabilité de la damnation, la prédestination et la réprobation à concilier avec le libre arbitre ». Tous ces points de foi, aussi tridentins les uns que les autres, puisqu'ils ont tous été fixés par le Concile de Trente, ne sont pas moins obscurs pour moi que pour vous, et j'ose dire qu'ils le sont pour tout le monde. Mais ils ne le sont pas plus que n'importe quel axiome de géométrie élémentaire ou de telle autre science qu'il vous plaira. Quand on dit, par exemple, que « le tout est plus grand que la partie », si, dans la même minute, je pense à l'Eucharistie, je me trouve en face de la plus contestable des évidences. Ainsi de tout. Nous sommes dans les ténèbres, et voilà ce que l'orgueil n'accorde pas. La Foi seule est claire, et c'est pour cela que l'Orgueil, prince des Ténèbres, la repousse, ayant l'horrible prétention d'être cru lui-même la Lumière. La Foi seule est certaine, qu'avous-nous besoin d'autre chose?
Vous voudriez comprendre comment la prescience de Dieu peut se concilier avec la liberté humaine. Ah! pour moi, c'est bien simple. C'est comme si vous me disiez que vous no comprenez pas comment l'idée du nombre trente peut se concilier avec l'idée du nombre cinq multiplié par le nombre six, ce que je ne comprends pas davantage. Je sais, sans pouvoir le comprendre, que la prescience divine et la liberté humaine n'ont aucun besoin d'être conciliées parce qu'elles sont exactement, absolument, essentiellement et substantiellement la même chose. . .
Vous voudriez comprendre et vous vous croyez ambitieux !
Vous ne voyez pas qu'il vaut mieux savoir que comprendre, Vous avez étudié je ne sais quelles sciences naturelles pour en arriver à l'ignorance totale de ce rudiment de l'unique Science ! Autrefois, du temps des Saints, au sublime Treizième Siècle surtout qui fut l'apogée de l'esprit humain, les enfants même n'avaient pas la permission d'ignorer que le rôle unique, in uniment glorieux de la Raison, c'est de croire, et que croire c'est savoir, savoir en hadt. Le reste découlait de là, le plus simplement du monde. Aussi les plus ordinaires paroles desgens d'alors produisent-elles en nous l'ébjouissement, quand nous les lisons dans les chroniques.
Aujourd'hui, on s'imagine que la raison consistée expliquer fies théorèmes ou à conditionner des catalogues. On dit d'un homme qu'il est raisonnable, comme les putains disent d'un client qu'il est sérieux. Nous ne pourrions même plus faire de bons esclaves, tant nous sommes devenus imbéciles. Cor Jesu sacratissimum, miserere nobisJ Au sujet du conflit apparent des deux libertés, lisez les dernières lignes de. la page 248 du Mendiant. Je m'ennuie de toujours écrire les mêmes choses.
Uo homme intelligent, un ingénieur, expliquera très-bien que deux parallèles ne peuvent pas se couper à angle droit. Un pauvre homme incapable de comprendre quoi que ce soit et ne faisant usage que de sa raison, saura, sans pouvoir l'expliquer, que c'est le contraire et qu'il a fallu, absolument, que les deux parallèles se rencontrassent pour que le monde fût sauvé. On ne démontre que le contingent, et cette démonstration est la besogne des esclaves. Le Nécessaire, c'est-à-dire l'Absolu, c'est-à-dire l'Eblouissement, est indémontrable et les Amis de Dieu sont assis dans des demeures impossibles à concevoir dont ils n'auront jamais le souci d'étudier l'architecture.
Le voici, le seuil de la Prière. De même que le Miracle est une restitution de l'Ordre, de même l'harmonie béati tique a pour départ l'humble acceptation des antinomies. « Par ce Verbe éternel qui est le lieu des esprits et qui rend raisonnables les intelligences, j'ose vous prier, Messieurs... », disait Ernest ilello.
... Quel secours, pour moi, si vous vouliez faire ce que je vous demande! Songez qu'ayant, jusqu'à ce jour, et depuis environ trente ans, donné à tout le monde^ainsi qu'il convient aux mendiants, je me trouve, au plus beau milieu du onzième lustre de ma vie, dans cette situation de n'avoir à peu près jamais rien reçu en retour. Ah! pardon, j'ai reçu quelques pièces de 20 francs et même, pour tout dire, un certain nombre de billets de banque dont je fis tel ou tel usage. Mais, à l'exception de quelques très-rares malheureux, qui donc m'a fait l'aumône dont javais besoin, l'aumône de lui-même? En d'autres termes, qui a voulu prier pour moi? confesser ses péchés, faire pénitence, communier pour moi? pleurer d'amour devant un autel sans art, en se souvenant de moi ? comme j'ai fait pour tant d'autres qui m'ont payé d'humiliations et de tortures.
Vous-même qui êtes, pourtant, on le croirait, un homme de
bonne volonté, qui donneriez, je le vois bien, jusqu'à votre pain, vous ne savez pas me donner cela, et j'aurais beau dire « Je meurs », vous ne me le donneriez pas. Vous m'opposeriez des vues sentimentales, des spéculations de votre esprit! peutêtre quelque misérable histoire, et ma pauvre chair noircirait dans les supplices, — pendant vos admirations...
Il faudrait pouvoir écrire des cris, noter comme de la musique les clameurs de l'âme! Comment ! j'aurai enduré, deux cent quarante ou trois cent mois, tout ce qui peut être enduré, pour que des êtres à jamais inintelligibles, des vendeurs de Dieu, des charcutiers de Jésus-Chris», eussent au moins, sous la terre, un pauvre lit sans malédiction où il leur fût accordé de dormir sans désespoir... et je n'obtiendrais pas, l'ayant demandé éperdument, qu'un infortuné bougre acheté par moi, en saignant, me rémunérât d'un timide effort.
...Au fond, de quoi s'agit-il pour ne pas être un idiot ou un porc ? Simplement, de faire quelque chose de grand, de mettre de côté toutes les sottises d'une existence plus ou moins longue, de décider qu'on paraîtra ridicule à trois concierges et à un uotaire pour entrer en condition dans la Splendeur. Alors, vous saurez ce que c'est que d'être l'ami de Dieu.
Ami de Dieulie suis sur lepointdesangloter quand j'y pense. On ne sait plus sur quel billot mettre sa tête, on ne sait plus où on est, on ne sait plus où il faut aller. On voudrait s'arracher le cœur, tant il brûle, et on ne peut pas regarder une créature sans trembler d'amour. On voudrait se traîner sur les genoux d'église en église, des poissons pourris pendus au cou, comme disait la sublime Angèle. Et quand on sort de ces églises après des heures où on a parlé à Dieu, comme un amoureux à une amoureuse, on se voit tel que les pauvres bonshommes si mal dessinés et si mal peints des chemins de croix, marchant et gesticulant avec piété dans des fonds d'or. Toutes les pensées qu'on ne savait pas, séquestrées jusqu'alors dans les cavernes du cœur, accourent ensemble ainsi que des vierges mutilées, aveugles, affamées, nueset sanglotantes. Ah! certes en de tels instants, le plus atroce de tous les martyres serait choisi — avec quels transports!...
15. — Cette journée si grande autrefois, si glorieuse encore dans le monde catholique, où l'Église, à peu près
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comme au dimanche de Pâques, n'a pas assez de chants joyeux et de luminaires pour honorer l'Assomption de Marie ; cette journée que je vois, que j'entends encore, dans le lointain de mon enfance ; qui commençait par des salves d'artillerie auxquelles succédait immédiatement le carillon sublime de notre vieille cathédrale ; qui me semblait toute remplie de fleurs, de parfums, de cris d'allégresse, et qui finissait dans les illuminations et les explosions du feu d'artifice ; qu'est-elle ici, cette journée magnifique de ma pauvre enfance ? Absolument rien. Celebratio translata, dit tranquillement YOrdo. Douloureuse impression d'exil.
Vers le soir, tout devient sombre. Explosion d'une jeune drôlesse à notre service. J'avais exigé que ses parents — brebis, comme elle, du troupeau catholique de Kolding et superfines crapules — s'abstinssent de venir chez nous. Offense qui ne sera jamais pardonnée. La vierge sale issue de leurs émonctoires nous gratifie d'une scène atroce.
Véronique, restée seule avec moi, se jette à mon cou et me dit en pleurant : — Papa, je voudrais mourir!
21. — Rencontré, en sortant, cet imbécile de Kanaris- Kiein qui nous salue. Les vacances sont finies et les cours recommencent. La vie mécanique reprend. Une moitié de ce royaume donnera des leçons, l'autre en recevra. Ainsi chaque jour, jusqu'à ce qu'on crève. Et cela est inutile, à jamais inutile, éternellement inutile. Pas une seule fois, fût-ce par erreur, ne se glissera une idée, une lueur de raison, capable d'éclairer, une seconde, cet enseignement automatique. On apprendra des langues étrangères, on saura par cœur des manuels ou des catalogues, mais les imbéciles resteront imbéciles pour toute la durée des siècles, et les talents, s'il y en a, demeureront enfouis sous cette science de mort.